mercredi 3 mars 2010

La fuga di Tolstoj (La fuite de Tolstoï)




Alberto Cavallari (1927-1998) est un des plus célèbres journalistes italiens ; il a été notamment directeur du Corriere della sera et éditorialiste pour La Repubblica pendant les dernières années de sa vie. Il a surtout écrit des livres politiques, souvent liés à l'actualité, à l’exception d’un court récit (moins d’une centaine de pages) La fuga di Tolstoj, paru en 1986 chez Einaudi (il a été édité en France chez Christian Bourgois en 1989 : La fuite de Tolstoï). Dans cet ouvrage bref mais dense et prenant, Cavallari raconte la fuite de Léon Tolstoï qui, à 82 ans, dans la nuit du 27 au 28 octobre 1910, quitte sa demeure de Iasnaïa Poliana en se demandant où il pourrait aller pour être vraiment loin. Cavallari reconstitue avec minutie, grâce aux nombreux témoignages dont on peut disposer et en citant abondamment le journal intime et les lettres de Tolstoï, ces quatre jours de fuite, jusqu’au 31 octobre, quand Tolstoï s’arrête à la gare d’Astapovo où il mourra des suites d’une pneumonie, une semaine plus tard, le 7 novembre 1910.

Dans son récit, Cavallari ne consacre que quelques lignes à la longue agonie de Tolstoï ; ce qui l’intéresse est le thème de la fuite : fuite de la présence oppressante de sa femme Sofia et de leurs incessantes querelles, mais fuite aussi des habitudes, de la vieillesse et de la mort. L’écrivain célèbre, adulé, idolâtré même, refuse in extremis de coïncider avec sa propre statue ; dans un ultime (et un peu dérisoire) sursaut de révolte et de liberté, il cherche à retrouver son être propre et son humanité. Ce qui intéresse Cavallari, comme il le dit dans l’introduction de l’ouvrage, c’est non pas la façon dont Tolstoï est mort, mais la façon dont il a fui, à l'apogée de sa carrière d’écrivain et au soir de sa vie d’homme. La lecture de ce récit m’a aussi souvent rappelé – par le thème évoqué, les circonstances et les personnages n’ayant évidemment aucun rapport entre eux – le dernier roman de Renaud Camus, Loin, dont il a déjà été question ici.

Voici quelques extraits de ce très beau livre (dans tous les cas, il s’agit d’une traduction personnelle) :

«Mentre la carrozza si allontanava da Jasnaja Poljana la notte era ancora scura. C’era umidità, fango. Poi nei villaggi cominciarono a vedersi timide luci, si accendevano le stufe, il cielo si fece mattutino e grigio, dai comignoli salivano lentamente colonne di fumo. Mentre uscivano da uno dei villaggi si slegarono le redini di un cavallo, dovettero fermarsi, intanto dalle isbe cominciavano ad uscire i mugiki. Quando furono finalmente sulla strada, Tolstoj domandò : «Dove si potrebbe andare per essere lontani ?» Dusàn propose di recarsi in Bessarabia, da un operaio di Mosca che conosceva, Gurasov, che viveva là con la famiglia e lavorava la terra. Ma Tolstoj non rispose nulla. Durante i sei chilometri che separono Jasnaja Poljana dalla stazione ferroviaria di Jàsenki-Scokino, sulla linea Mosca-Kursk, Tolstoj restò muto. Il fango della strada era compatto, la carrozza correva verso la ferrovia più veloce, e intorno a questo vecchio che fuggiva da casa come fanno i ragazzi s’intrecciavano due temi centrali della sua vita di scrittore. La carrozza aveva sempre significato tarantass che corrono verso il sud, verso mete felici, come il Caucaso o Sebastopoli. La ferrovia era stata simbolo invece di viaggi drammatici, che covano oscuri drammi, come nel treno della Sonata a Kreutzer dove si racconta un delitto. Si capiva che la sua fuga mescolava entrambe le cose : il sogno di andare verso il sud, verso la giovinezza perduta, e il destino di trascinarsi dietro in un treno qualsiasi, raggiunto alla stazioncina della steppa, la Sonata a Kreutzer che stava vivendo, la tragedia dell’odio-amore coniugale che lo faceva fuggire senza sapere dove. Probabilmente avvertiva d’aver cominciato una fuga senza fine, e per questo taceva cupo, il pastrano col cappuccio che l’avvolgeva, il berretto calcato fino agli occhi, la grande barba bianca che gli cadeva sul petto.»

«Pendant que la voiture s’éloignait de Iasnaïa Poliana, il faisait encore nuit noire. Il y avait de l’humidité, de la boue. Puis on commença à apercevoir quelques lumières timides dans les villages, le ciel du petit matin vira au gris, des cheminées s’élevèrent lentement des colonnes de fumée. Alors qu’ils sortaient de l’un des villages, les rênes de l’un des chevaux se détachèrent, il leur fallut s’arrêter ; pendant ce temps, les moujiks commençaient à sortir des isbas. Quand ils furent à nouveau sur la route, Tolstoï demanda : «Où pourrait-on aller pour être vraiment loin ?» Dusan suggéra que l’on aille en Bessarabie, chez un ouvrier moscovite de sa connaissance, Gurasov, qui y vivait avec sa famille et travaillait la terre. Mais Tolstoï ne répondit rien. Pendant les six kilomètres qui séparent Iasnaïa Poliana de la gare de Iasenki-Scokino, sur la ligne Moscou-Kursk, Tolstoï resta muet. La boue sur la route était compacte, la voiture roulait plus rapidement en direction de la voie ferrée, et autour de ce vieil homme qui fuyait son foyer comme le font parfois les jeunes gens s’entrecroisaient deux thèmes centraux dans sa vie d’écrivain. La voiture avait toujours coïncidé avec des tarantass qui courent vers le sud, vers d’heureuses destinations, comme le Caucase ou Sébastopol. La voie ferrée était au contraire le symbole de voyages tragiques, à l’origine de sombres drames, comme le train de La Sonate à Kreutzer, où l’on raconte un crime. On comprenait que dans sa fuite deux choses se mêlaient : le rêve d’aller vers le sud, vers la jeunesse perdue, et la fatalité d’emporter avec soi dans un train quelconque, pris à la petite gare de la steppe, sa Sonate à Kreuzer personnelle, la tragédie d’amour et de haine conjugale qui le poussait à fuir il ne savait où. Il était probablement conscient de s’être lancé dans une fuite sans issue, et c’est pour cela qu’il était sombre et muet, emmitouflé dans son pardessus à capuche, la toque baissée jusqu’aux yeux, la grande barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine.»

Ce deuxième extrait se situe quelques heures plus tard, dans le train qui conduit Tolstoï vers sa première destination : l’ermitage d’Optino.

«Stare nel vento sulla piattaforma del treno gli piaceva. Il treno non correva veloce, il vento veniva dalla pianura più che dalla corsa, c’era un gelo lieve. Intorno correva il paesaggio che conosceva bene, che aveva percorso persino a piedi, la luce del giorno era grigia ma coloriva lontane betulle, olmi, dove volavano i corvi. Così, gli piaceva questo vento che gli ridava la sensazione di fuggire davvero, come quando cavalcava «Délire», di correre lontana nella campagna, chissà dove nel mondo, chissà dove nella natura che amava. Ritrovò anzi nel vento il gusto della fuga che qualche ora prima era stato impetuoso, e poi s’era fatto incerto, favorevole a una fuga limitata. Non sapeva infatti dove fuggire, lo aveva spaventato essere fuggito, aveva scelto una fuga che lo portava vicino e non lontano. Ma forse perché nessuno posto lo interessava, adesso lo interessava correre via tra gli alberi, nel vento, oltre i fiumi, ovunque vi fossero boschi, cieli, orizzonti, solitudini. Probabilmente solo in questo vento si sentì felice come quando, dopo la cavalcata, viveva l’illusione di non essere vecchio. Non si mosse dalla piattaforma per tre quarti d’ora.»




«Il aimait rester dans le vent sur la plate-forme du train. Le train n’allait pas vite, le vent venait de la plaine plus que de la course, il faisait tout juste froid. Autour de lui défilait le paysage qu’il connaissait bien, qu’il avait même parcouru à pied, la lumière du jour était grise mais elle colorait au loin les bouleaux, les ormes, là où volaient les corbeaux. Oui, il aimait ce vent qui lui redonnait la sensation de fuir vraiment, comme quand il chevauchait «Délire», de courir très loin dans la campagne, n’importe où dans le monde, dans la nature qu’il aimait. Il retrouva même dans le vent le goût de la fugue qui, quelques heures auparavant, avait été si impérieux, puis s’était atténué, dans le sens d’une fuite plus limitée. En fait, il ne savait pas où fuir, il était effrayé de s’être enfui, il avait finalement fait le choix d’une fuite qui ne le conduirait pas trop loin. Mais peut-être parce qu’aucun endroit ne l’intéressait vraiment, il désirait maintenant courir au milieu des arbres, dans le vent, par delà les fleuves, partout où il y avait des bois, des ciels, des horizons, des solitudes. Ce n’est probablement que dans ce vent qu’il s’est senti heureux, comme quand, après ses chevauchées, il avait l’illusion de ne pas être vieux. Pendant trois quarts d’heure, il ne bougea pas de la plate-forme.»
Ce troisième extrait se situe à la fin de l’ouvrage, il résume les sept dernières journées de la vie de Tolstoï, à la gare d’Astapovo.
«Giorni e notti erano treni che passavano, carrozze a cavalli che iniziavano la corsa dove i treni si fermavano, il tempo era solo un paesaggio in movimento, alberi, cieli, neve, campi, che correvano via. Soltanto l’interessava la continuazione della sua fuga, ormai diventata diversa, non più solo allontanamento furtivo e precipitoso dagli altri e da se stessi, ma viaggio senza fine, corsa libera nel mondo, avventura di Ulisse che non cessa, che nessuno vorrebbe cessata malgrado la vecchiaia e la morte.
Per sette giorni delirò, si svegliò, spedì telegrammi, diede ordini, si commosse, svenne, riprese conoscenza, delirò ancora, soffrì ciò che si soffre morendo. Ma fino all’ultimo sentì nella stanza della sua stazione il ticchettio del telegrafo, il rumore secco degli scambi, il passaggio dei treni in corsa verso il sud, ora nella luce invernale del giorno, ora nel nevischio della notte. In un telegramma scrisse : "Proseguiamo". Più volte mormorò questa frase : "Andrò in qualche posto, che nessuno me lo impedisca, lasciatemi in pace". Una notte, improvvisamente, si sollevò sul letto. "Scappare, – disse, – bisogna scappare"».
«Tous les jours et toutes les nuits, des trains passaient, des voitures à chevaux qui prenaient le relais là où les trains s’arrêtaient, le temps n’était qu’un paysage en mouvement : arbres, ciels, neige, champs, emportés dans la même course. La seule chose qui l'intéressait était la poursuite de sa fuite, désormais différente dans sa forme : il ne s’agissait plus d’un éloignement furtif et précipité des autres et de soi-même, mais d’un voyage sans fin, une course libre dans le monde, l’aventure perpétuelle d’Ulysse, que l’on ne voudrait jamais voir s’interrompre, malgré la vieillesse et la mort.
Pendant sept jours, il délira, se réveilla, expédia des télégrammes, donna des ordres, il céda à l’émotion, s’évanouit, reprit connaissance, délira de nouveau, souffrit ce que l’on souffre quand on va mourir. Mais jusqu’à la fin, il entendit dans la chambre de la gare le cliquetis du télégraphe, le bruit sec des changements de voie, le passage des trains en route vers le sud, dans la lumière hivernale du jour ou dans le grésil nocturne. Il écrivit dans un télégramme : "Continuons !". Il murmura plusieurs fois cette phrase : "J’irai quelque part, que personne ne m’en empêche, laissez-moi en paix !". Brusquement, une nuit, il se dressa sur son lit : "Fuir, dit-il, il faut fuir !"»


La fuite de Tolstoï vient d'être réédité chez Christian Bourgois, dans la collection Titres (traduction de Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié). L'édition italienne est hélas, indisponible en librairie ; elle n'est pour l'instant pas rééditée.

6 commentaires:

  1. Les éditions Christian Bourgois viennent aussi de rééditer "Tolstoï est mort", le chef d'oeuvre de Vladimir Pozner !

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  2. bravo, Paolo Cavallari

    paolo.cavallari@unimi.it

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  3. Je crois que vous êtes le fils d'Alberto Cavallari : je suis ému et heureux de lire votre message. Je considère "La fuga di Tolstoj" comme un chef d'œuvre, et ce texte a été écrit comme un témoignage d'admiration pour votre père et pour son œuvre.

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  4. c'est bien ca, j'aime beaucoup votre texte et votre analyse.

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  5. regardez ici http://it.wikipedia.org/wiki/Alberto_Cavallari

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