vendredi 26 février 2010

La pietra e l'oro


Un autre extrait du livre de Vittorio Sgarbi L'Italia delle meraviglie, consacré au tableau du Parmigianino La Madonna col Bambino, i santi Stefano e Giovanni Battista e il committente, l'une de ses dernières oeuvres (1540), un retable peint pour l'église Santo Stefano de Casalmaggiore. Le tableau se trouve aujourd'hui à la Gemäldegalerie de Dresde :

A Casalmaggiore, Parmigianino réalise ses plus importants chefs d’œuvre. L’un d’eux est La Madone avec l’Enfant, saint Etienne, saint Jean-Baptiste et le donateur : il n’ y a pas d’œuvre plus métaphysique, plus absolue que celle-là. Avec elle, la peinture devient pensée pure et le penser divin – le «deus sive natura» dont je parlais précédemment – se manifeste parce que la divinité s’incarne dans la peinture, en une sorte de processus alchimique. L’idée que l’or soit la chose la plus précieuse que nous possédions – comme dans l’histoire du roi Midas, qui transformait tout ce qu’il touchait en or – s’exprime tout entière dans la Madone avec l’enfant : le pinceau, grâce à l’habileté du geste, permet de rejoindre Dieu. Aucun autre tableau, même pas ceux de la Steccata, n’a la portée métaphysique de celui-ci, dans lequel les deux saints au premier plan sont représentés comme des prophètes antiques. L’un d’eux tient dans sa main une sorte de pierre philosophale semblable à un œuf d’où (comme dans la merveilleuse métaphore de Piero della Francesca) surgit la divinité, la Vierge, laquelle pour la première fois est une Vierge très lointaine. Parmigianino a toujours peint des Vierges proches et immanentes, puissantes et magnifiques, d’une grâce merveilleuse, comme, par exemple, La Madone au long cou. Toutefois, quand il arrive à Casalmaggiore, il place cette Madone à l’arrière-plan, au loin, dans une lumière extraordinaire qui déchire les nuages, comme si elle était née de la pierre que saint Etienne tient dans sa main (d’ailleurs, son martyre fut justement la lapidation). A-t-on jamais vu un retable où la Madone soit plus petite que les Saints ? Quel renversement ! Parmigianino invente ce schéma inversé des deux héros humains, trop humains, qui prévalent sur la Vierge, et une vie nouvelle commence pour lui dans le brouillard de Casalmaggiore. Une vie nouvelle dont il n’aurait jamais pu concevoir la brusque interruption puisque Parmigianino ignorait qu’il était destiné à mourir prématurément, et les œuvres de Casalmaggiore, comme la Lucrèce, sont le début, brutalement interrompu, de sa dernière période. Qui sait pour quelles raisons sa vie s’achève à trente-sept ans, à Casalmaggiore, juste au moment où il allait transformer le Maniérisme – qui influencera tous les artistes futurs – en quelque chose qui ressemble à une peinture métaphysique, semblable à l’œuvre de John Donne. Quelque chose, donc, où la peinture parvient à dire Dieu.

Vittorio Sgarbi L'Italia delle meraviglie (pages 27-30), ed. Bompiani

(Traduction personnelle)


Image : Wiki Commons (la reproduction ici proposée, sombre et terne, ne rend vraiment pas justice à ce merveilleux tableau, mais je n'ai rien trouvé de mieux sur la Toile...)

L'Esprit des lieux


Ce mardi 16 février, l'heure est grave dans la salle de rédaction de Libération. Les critiques des pages littéraires du journal sont réunis pour préparer le prochain "cahier Livres". Aussi incroyable que cela puisse paraître, il va être question de... Renaud Camus ! Les visages sont un peu tendus ; Claire Devarrieux, émue et légèrement fébrile, prend la parole :

«En littérature, on a, heu... j'voudrais faire le... c'est sorti déjà en janvier, mais bon heu... peu importe, c'est le... bon, Renaud Camus, tout le monde sait qu'il tient son journal, mais Renaud Camus a une autre série absolument formidable qui s'appelle les Demeures de l'esprit. Et, heu... ce sont des visites heu... ce sont des guides, c'est des gros livres, avec des photos, heu... ce sont des guides littéraires, c'est à dire, il visite les maisons, les maisons des écrivains. Donc heu... j'crois que c'qu'il a fait de mieux, c'est c'qu'il a fait en Angleterre, et là c'est heu... c'est en France et c'est heu... les maisons d'artistes et d'écrivains heu... en Normandie et aussi en Bretagne, avec aussi Guernesey pour Victor Hugo, et c'est chaque fois heu... bon, chaque fois, c'est des visites... Ah oui, oui, c'est toute une série, il quadrille toute une région et c'est plein à la fois d'anecdotes, d'érudition, de... c'est vraiment très agréable, c'est vraiment très bien. Ah bé, c'est moins... c'est autre chose... c'est un autre exercice... c'est peut-être plus... plus fréquentable...»


Ce texte est la transcription fidèle de l'enregistrement mis en ligne sur le site de Libération (on peut l'entendre ici).

On peut lire ici l'article de Claire Devarrieux, Esprit des lieux, es-tu là ?, paru dans le numéro de Libération du jeudi 25 février.

Photo : Renaud Camus (Site Flickr)

mardi 23 février 2010

Niente che sia d'oro resta

C. Thomas Howell dans Il Giovane Toscanini, de Franco Zeffirelli


"Il me semble que si j'étais cinéaste je ne choisirais pour tourner dans mes films que des êtres d'une beauté ou d'un attrait physique merveilleux : non pas seulement pour attirer le public, mais parce que c'est la fonction même de l'art, à mon avis, de pérenniser ou de solenniser ce qu'il y a de plus émouvant sur la terre, et qui sans lui se perdrait."


Renaud Camus Vaisseaux brûlés

C. Thomas Howell dit le poème de Robert Frost Nothing gold can stay dans le film de Francis Coppola The Outsiders :




Nature's first green is gold,
Her hardest hue to hold.
Her early leaf 's a flower ;
But only so an hour.
Then leaf subsides to leaf.
So Eden sank to grief,
So dawn goes down to day.
Nothing gold can stay.

In Natura il primo verde è dorato,
E subito svanisce.
Il primo germoglio è un fiore ;
Ma dura solo un ora.
Poi a foglia segue foglia.
Come l'Eden affondò nel dolore,
Così oggi affonda l'Aurora.
Niente che sia d'oro resta.


Source de l'image
: ici

lundi 22 février 2010

Lo scomparso


È diventato anche lui
– morto – «uno scomparso».

Al bar, la ragazza del banco,
se le chiedono, dice :
«Già, non s'è più visto.
È scomparso.
Dove,
lo sa gesucristo».
E riprende a sciacquare i bicchieri,
ripresa dai suoi pensieri.

......

«Scomparso»

Per tutti,
sempre più «uno scomparso»...

Tra breve lo coprirà la neve
– il piombo – dell'oblio.

(Pari – almeno in questo – a Dio.)

Giorgio Caproni Il conte di Kevenhüller (1986), Tutte le poesie, ed. Garzanti

Le disparu

Lui aussi est devenu
– mort – «un disparu».

Au bar, la fille derrière le comptoir,
si on lui pose la question, dit :
«Ah oui, on ne l'a plus vu.
Il a disparu.
Où ça,
Dieu seul le sait».
Et elle recommence à rincer les verres,
reprise par ses pensées.

......

«Disparu»

Pour tout le monde,
toujours davantage «un disparu»...

Bientôt le recouvrira la neige
– le plomb – de l'oubli.

(Pareil – en cela au moins – à Dieu.)

(Traduction personnelle)


Lire Caproni en français :

Le Comte de Kevenhüller, éditions Maurice Nadeau, 1998.

Le franc-tireur, éditions Champ Vallon, 1993.

Le Mur de la terre, édition bilingue, Atelier La Feugraie, 2002.

Le gel du matin, éditions Verdier, 1992.

Image :
Zunardu (Site Flickr)


Le lieu et la phrase


Dans Une chance pour le temps, le dernier volume paru de son journal, Renaud Camus dit drôlement qu’il compte sur les Demeures de l’esprit pour «payer ses vacances» ; cette série d’ouvrages (quatre volumes sont déjà parus) est en tout cas celle qui rencontre le plus d’écho dans les «médias», bien silencieux sur le reste de l’œuvre de Renaud Camus. Pourtant, on aurait tort de penser qu’il s’agit là avant tout d’un travail de commande, et ce projet déjà ancien s’inscrit au contraire parfaitement dans l’ensemble de l’œuvre. Dans le classement des différents ouvrages, les Demeures de l’esprit appartiennent à la catégorie topographique, avec la série des Départements et les Onze sites mineurs. On sait combien les lieux, les cartes, les demeures sont importants pour RC : dans Roman Furieux, on l’aperçoit en petit garçon dans son parc, traçant éternellement sur le sol en soliloquant des «cartes de pays imaginaires», souvenir également évoqué de façon explicite dans Buena Vista Park . On en retrouve d’ailleurs un écho dans le quatrième volume des Demeures, pages 181-182, à propos de La Devinière de Rabelais : «Tout est pris dans le grossissement épique (et comique, ironique), ainsi qu’il en va dans les jeux sur le sable, les tracés de cartes imaginaires, les songeries gratifiantes de l’enfance (nous n’en guérissons pas tous)».

«Il y eut d’abord le parc. Et ainsi la littérature» lit-on au début d’Echange, (de Denis Duparc). Et il y eut aussi le parc ne cessant de rétrécir, et la demeure de l’enfance perdue. Tout cela est rappelé dans l’article «Perte» de l’abécédaire Etc. : «Vente de la maison familiale et de son parc (il a treize ans) : chassés du jardin d’Eden ? Réappropriation fantasmatique par les mots.» Depuis le début, le lien est étroit entre l’écriture (la phrase), et le pays, la terre, la géographie : l’Esprit des terrasses, fendre l’air, la Campagne de France... RC a toujours aimé les pèlerinages littéraires ; il y a près de vingt ans déjà, il disait à Jean-Pierre Salgas dans la série d’émissions A voix nue : «J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air, une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase.» Et il jugeait aussi très gratifiant que l’on utilisât ses livres comme un guide, un compagnon de voyage : «Car les livres ne disent pas ce qu'il faut voir, mais rendent le lieu, l'heure, plus riches, plus bathmologiquement stratifiés.» Quand on se souvient de tout cela, on comprend bien que les Demeures de l’esprit sont loin d’être un travail de circonstance.


La demeure de l’esprit, maison d'artiste ou d'écrivain, devrait être dans l’absolu le lieu idéal où se nouent ces liens particuliers entre les pages et les ciels, les phrases et les paysages ; or, c’est loin d’être toujours le cas, et l’on comprend l’agacement ou l’accablement de l’auteur face aux ravages de la communication, de la médiation culturelle, avec ses vitrines, ses panneaux explicatifs, ses billetteries, ses boutiques de souvenirs. Pourtant, je ne pense pas que l’on puisse dire, comme Jérôme Garcin dans l’article qu’il a consacré au dernier volume paru des Demeures, que Renaud Camus n’aime pas son époque et lui préfère «le présent éternel» ; le portrait que brosse le critique du Nouvel Observateur d’un Camus passéiste parcourant en «calèche, phaéton ou tilbury» – on sent que l’on a évité de peu la chaise à porteurs – des «chemins de traverse poussiéreux» me semble relever du contresens. Ce que déteste RC, ce n’est pas son époque en tant que telle, mais la manière dont elle transforme en évidences et en valeurs universelles des comportements, des jugements, des discours qui relèvent au contraire de l’idéologie et du parti pris. Pourquoi faudrait-il, pour «être de son temps» et aimer son époque, applaudir à la disparition de ce que RC appelle dans Du sens «un mode de la présence sur la terre», surtout quand on mesure l’aspect désastreux de ce qui peu à peu le remplace, et qu’il faudrait adorer, sous peine de passer pour un ronchon passéiste, voire un vieux con réactionnaire ? On pense également ici à ce que nous dit le narrateur à propos du héros de Loin : «Il ne déteste pas l’humanité, pas du tout. C’est de la voir se dépouiller d’elle-même qu’il déplore au contraire.» De la même façon, l’omniprésente «médiation culturelle» est surtout nécessaire aujourd’hui parce que «le médiat, et le détour par la culture, par la syntaxe, la courtoisie, l’étude, le langage tiers, sont chassés de partout», comme le dit RC dans le chapitre consacré à sa visite bien décevante de la maison de Descartes (Demeures de l’esprit, France du Nord-Ouest, page 191). Dans la demeure de l’esprit muséifiée et lobotomisée, on ne retrouve plus ni la couleur ni la saveur des siècles ; on ne sent plus la présence de ceux qui l’ont habitée, et dans ces murs comme dans le paysage qui les entoure, il n’y a littéralement plus rien à voir ; la présence s’est perdue, et avec elle «l'absence adorable des morts».

À propos du dernier volume paru des Demeures de l'esprit :

L'article de Jérôme Garcin paru dans Le Nouvel Observateur.

L'article de Sébastien Lapaque paru dans Le Figaro.

Image : Renaud Camus (Site Flickr)

samedi 20 février 2010

La Belle Captive


Mardi 27 mars, dix heures du soir. Pierre et moi avons vu un peu par hasard La Belle Captive, dimanche soir – le seul film de fiction dans lequel j'aie jamais "tourné", si l'on peut dire ; on m'y voit à l'arrière-plan à peu près cinq secondes et je demande :

«Est-ce une habituée ?» (la scène est dans une maison de rendez-vous).

Encore Robbe-Grillet m'avait-il engagé pour la seule raison que je possédais une tenue de soirée, ce qui évitait à la production d'en acheter une pour un autre figurant. Je me souviens très confusément de la grande et très curieuse villa de Saint-Cloud ou de Saint-Germain-en-Laye qui servait de décor, comme d'ailleurs pour beaucoup d'autres films, m'avait-on expliqué – elle est en effet très cinégénique. Les Robbe-Grillet étaient très fiers d'avoir pour directeur de la photographie Henri Alekan, survivant de la grande époque de Carné et de Cocteau, et qui était alors un vieux monsieur très modeste et très doux, formant avec son assistant un vieux couple paisible (ou qui paraissait tel). J'entendais l'autre jour le quinzième quatuor de Schubert, en marchant le long de la rivière, et me souvenais, comme chaque fois, que c'était la musique choisie par Catherine Robbe-Grillet pour le film (une des musiques, car on entend aussi La Walkyrie, il me semble).

Renaud Camus Une chance pour le temps (pages 122-123), Fayard, 2010





La Belle Captive, sur le blog Tomblands.

Source de l'image
: ici

Source de la vidéo : Site YouTube

mercredi 17 février 2010

Senso


Dallo scartafaccio segreto della contessa Livia
:

Venezia, che non avevo mai vista e che avevo tanto desiderato di vedere, mi parlava più ai sensi che all'anima ; i suoi monumenti, dei quali non conoscevo la storia e non intendevo la bellezza, m'importavano meno dell'acqua verde, del cielo stellato, della luna d'argento, dei tramonti d'oro, e sopra tutto della gondola nera, in cui, sdraiata, mi lasciavo andare ai più voluttuosi capricci della immaginazione. Nei calori gravi del luglio, dopo una giornata di fuoco, il ventolino fresco mi accarezzava la fronte andando in barca tra la Piazzetta e l'isola di Sant'Elena o, più lontano, verso Santa Elisabetta e San Nicolò del Lido : quello zeffiro, impregnato dell'acre profumo salso, rianimandomi le membra e lo spirito, pareva che bisbigliasse nelle mie orecchie i misteri fervidi dell'amor vero. Cacciavo nell'acqua sino al gomito il braccio nudo, bagnando il merletto che ornava la corta manica ; e guardavo poi cadere una ad una dalle mie unghie le gocciole somiglianti a brillantini purissimi. Una sera tolsi dal dito un anello, dono di mio marito, dove splendeva un grosso diamante, e lo gettai lontano dalla barca in laguna : mi parve di avere sposato il mare.

La moglie del Luogotenente volle condurmi un giorno a vedere la galleria dell'Accademia di Belle Arti : non ci capii quasi nulla. Poi con i viaggi, con la conversazione dei pittori (uno, bello come Raffaello Sanzio, voleva ad ogni costo insegnarmi a dipingere) qualche cosa ho imparato ; ma allora, benché non sapessi niente, quell'allegrezza di colori, quella sonorità di rossi, di gialli, di verdi e di azzurri e di bianchi, quella musica dipinta con tanto ardore di amor sensuale non mi sembrò un'arte, mi sembrò una faccia della natura veneziana ; e le canzoni, che avevo udito cantare dal popolo sboccato, mi tornavano nella memoria innanzi alla dorata Assunta di Tiziano, alla Cena pomposa di Paolo, alle figure carnose, carnali e lucenti del Bonifacio.

Mio marito fumava, russava, diceva male del Piemonte, comperava cosmetici : io avevo bisogno di amare.

Camillo Boito Senso


Extrait du carnet secret de la comtesse Livia :

Venise, que je n'avais jamais vue et que j'avais tellement désiré voir, parlait plus à mes sens qu'à mon esprit : ses monuments dont je ne connaissais point l'histoire, et ne comprenais point la beauté, m'importaient moins que l'eau verte, le ciel étoilé, la lune argentée, les vents dorés et surtout la gondole noire dans laquelle, allongée, je me laissais aller aux caprices les plus voluptueux de l'imagination. Pendant les lourdes chaleurs de juillet, après une journée de feu, le petit vent frais me caressait le front alors que j'allais en barque de la Piazzetta à l'île Sant'Elena, ou plus loin, vers Santa Elisabetta et San Nicolo del Lido : ce zéphyr, imprégné de l'âcre odeur du sel, réveillant mes membres et mes esprits, semblait murmurer à mon oreille les ardents mystères de l'amour vrai. J'abandonnais dans l'eau, jusqu'au coude, mon bras nu, baignant la dentelle qui ornait la manche courte ; et je regardais ensuite tomber une à une, du bout de mes ongles, les gouttelettes semblables à des brillants très purs. Un soir, j'ôtai de mes doigts un anneau, don de mon mari, où resplendissait un gros diamant, et je le jetai dans la lagune, loin de la barque : je crus avoir épousé la mer.

La femme du Lieutenant me conduisit un jour à la galerie de l'Académie des Beaux-Arts : je n'y compris à peu près rien. Plus tard, les voyages, la conversation des peintres (l'un d'eux, beau comme Raphaël Sanzio voulait à tout prix m'initier à la peinture) m'ont appris quelque chose ; mais à l'époque, bien que je fusse ignorante, cette allégresse des couleurs, cette sonorité des rouges, des jaunes, des verts, des bleus et des blancs, cette musique peinte avec une telle ardeur d'amour sensuel, me semblèrent non point de l'art mais un aspect de la nature vénitienne ; et les chansons que j'avais entendu chanter sans pudeur par des gens du peuple me revinrent en mémoire devant l'Assomption dorée du Titien, la Cène pompeuse de Paolo, et les corps charnus, charnels et brillants de Bonifacio.

Mon mari fumait, ronflait, disait du mal du Piémont, achetait des cosmétiques : moi, j'avais besoin d'aimer.


Traduction : Jacques Parsi, éditions Actes Sud, 1983

mardi 16 février 2010

Lasciatemi morire


Lasciatemi morire !
E chi volete voi che mi conforte
In così dura sorte,
In così gran martire ?
Lasciatemi morire.

Laissez-moi mourir !
Et qui donc pourrait me réconforter
Dans une si dure épreuve,
Dans un si grand martyre ?
Laissez-moi mourir.

Claudio Monteverdi Lamento d'Arianna



La version intégrale chantée par Anna Caterina Antonacci

Source de la vidéo : Site YouTube

Image : Roberto Berna (Site Flickr)

dimanche 14 février 2010

Don Giovanni all'inferno


Don Juan aux enfers

Quand Don Juan descendit vers l’onde souterraine
Et lorsqu’il eut donné son obole à Charron,
Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,
D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errants sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire
Près de l’époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir ;
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

Charles Baudelaire Les Fleurs du mal

Don Giovanni all'inferno

Quando all'abissal fiume Don Giovanni discese
e l'obolo donò a Caronte nocchiero,
con sdegno e con baldanza nei pugni i remi prese
un cupo mendicante, come Antistene fiero.

Donne coi seni penduli, e con le vesti aperte,
si torcevano sotto il nero firmamento :
come schiera di vittime in sacrificio offerte
dietro di lui gemevano con un lungo lamento.

Sganarello ridendo il compenso invocava,
Don Luigi alzando un dito ancor tutto tremante
all'anime vaganti sulla riva mostrava
il figlio che oltraggiò il suo bianco sembiante.

L'esile e pura Elvira, il dolore sul viso
allo sposo beffardo, all'amor d'una volta,
parea chieder tremante un ultimo sorriso
che avesse la dolcezza nel primo slancio accolta.

Un gigante di pietra
, chiuso nell'armatura,
immobile al timone fendeva l'acqua fonda,
l'eroe curvo sul brando, in composta figura,
d'ogni vista sprezzante, fissava il solco e l'onda.

Traduction : Antonio Prete

Image : Jean-Paul Marcheschi La Barque des ombres (Photo : Renaud Camus, Site Flickr)

samedi 13 février 2010

Ricordi ?



Allonsanfan, des frères Taviani

Diridindin
Diridindin
Diridindin, din, din, din, din
Diridindin
Diridindin
Diridindin, din, din, din, din.

E com'è bella l'uva fogarina
e come è bella saperla vendemmiar
e far l'amor con la mia bella
e far l'amore in mezzo al prà.

Teresina creatura
poca voglia de lavorar
la se tolta la sottana
la ghà ancora de pagar.

E com'è bella l'uva fogarina
e come è bella poterla vendemmiar
e far l'amor con la mia bella
e far l'amore in mezzo al prà.

Diridindin
Diridindin
Diridindin, din, din, din, din
Diridindin
Diridindin
Diridindin, din, din, din, din.

Diridindin
Diridindin
Diridindin, din, din, din, din
Diridindin
Diridindin
Diridindin, din, din, din, din.


Source de la video : Site YouTube

mercredi 10 février 2010

Ibant obscuri


Ibant obscuri sola sub nocte per umbram
perque domos Ditis vacuas et inania regna :
quale per incertam lunam sub luce maligna
est iter in silvis, ubi caelum condidit umbra
Iuppiter, et rebus nox abstulit atra colorem.
Vestibulum ante ipsum primis in faucibus Orci
Luctus et ultrices posuerunt cubilia Curae ;
pallentesque habitant Morbi tristisque Senectus
et Metus et malesuada Fames ac turpis Egestas,
terribiles visu formae, Letumque Laborque ;
Tum consanguineus Leti Sopor et mala mentis
Gaudia mortiferumque adverso in limine Bellum,
ferreique Eumenidum thalami et Discordia demens
vipereum crinem vittis innexa cruentis.

Virgile Enéide, VI, 268 - 281

Era l'andare, dalla notte solinga
Avvilupati di oscurità
Per gli antri vacui, le smateriate
Dominazioni, a Dite. Similmente
Va il viaggiatore per luoghi silvestri
Dove stenta velato un raggio scarno
Di luna quando la divina ombra
Abbia sepolto il mondo e i suoi colori
Nel nulla della caligine notturna.
Là, sull'entrata dove le sue gole
Orco spalanca ebbero dimora
I Lutti, le Vendette smaniose,
I giallognoli Morbi, la Vecchiaia turpe,
I Terrori. E con loro la Fame
Che atrocità persuade, la Privazione abbietta,
La Morte e l'Agonia facce tremende,
Il Sonno quasi già Morte, il Godimento
Che stravolge la mente hanno la tana.
La ferrea stanza posero le Erine
E la Guerra che irradia morte
Sul varco opposto ; da sanguinose
Bende stretti i serpenti della chioma
La Discordia delira

Traduction : Guido Ceronetti (Trafitture di tenerezza, ed. Einaudi)


Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire parmi l'ombre, à travers les palais vides de Dis et son royaume d'apparences ; ainsi par une lune incertaine, sous une clarté douteuse, on chemine dans les bois quand Jupiter a enfoui le ciel dans l'ombre et que la nuit noire a décoloré les choses. Avant la cour elle-même, dans les premiers passages de l'Orcus, les Deuils et les Soucis vengeurs ont installé leur lit ; les pâles Maladies y habitent et la triste Vieillesse, et la Peur, et la Faim, mauvaise conseillère, et l'affreuse Misère, larves terribles à voir, et le Trépas et la Peine ; puis le Sommeil frère du trépas et les Mauvaises Joies de l'âme, la Guerre qui tue l'homme, en face sur le seuil, et les loges de fer des Euménides, la Discorde en délire, sa chevelure de vipères nouée de bandeaux sanglants.

Traduction : Jacques Perret (Enéide, édition Folio)

Images : en haut : J.M.W. Turner, Le lac d'Averne, Enée et la sibylle de Cumes (Yale Center for British Art)

en bas : Jean-Paul Marcheschi, Dante et Virgile, Fonds Marcheschi, Château de Plieux

lundi 8 février 2010

Tigre ! Tigre !


Guido Ceronetti, traducteur de William Blake :


The Tyger

Tyger ! Tyger ! burning bright
In the forests of the night,
What immortal hand or eye
Could frame thy fearful symmetry ?
In what distant deeps or skies
Burnt the fire of thine eyes ?
On what wings dare he aspire ?
What the hand dare sieze the fire ?
And what shoulder, & what art.
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand ? & what dread feet ?
What the hammer ? what the chain ?
In what furnace was thy brain ?
What the anvil ? what dread grasp
Dare its deadly terrors clasp ?
When the stars threw down their spears,
And watered heaven with their tears,
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee ?
Tyger ! Tyger ! burning bright
In the forests of the night,
What immortal hand or eye
Dare frame thy fearful symmetry ?

William Blake, Songs of Experience


Tigre, tigre, oh bagliore
Nella notte, incendio che sei lume
Delle foreste, quale
Occhio o mano immortale
La simmetria della tua figura
Plasmò tutta paura ?
In quali abissi o cieli lontani
Si arroventò il fuoco dei tuoi occhi ?
Di quali ali ardisce avere il volo ?
Manipolano il tuo fuoco quali mani ?
E quale braccio artista, del tuo cuore
Torse le nervature ? Di Chi era
L’ inesorata mano che lo estrasse
Dal profondo braciere palpitante ?
Quali piedi tremendi misurarono
Il tuo scheletro orripilante ?
Chi fu il tuo maglio ? Chi la catena ?
Quale altoforno colò la tua mente ?
Chi fu l’incudine, chi la stretta dura
Che di abbrancarvi non ebbe timore,
Micidiali terrori ?
Quando le picche furono scagliate
Giù dal cielo irrorato
Dai pianti delle stelle, il Forgiatore
Guardando la sua opera – sorrise ?
Fece l’agnello e te un solo Creatore ?
Tigre, tigre, oh bagliore
Nella notte, incendio che sei lume
Delle foreste, quale
Occhio o mano immortale
La simmetria della tua figura
Plasmò tutta paura ?

Traduction extraite de Trafitture di tenerezza, ed. Einaudi

Image : Site Flickr

Ignoto il mare


Guido Ceronetti, traducteur de Machado :

XII


¡Ojos que a luz se abrieron
un día para, después,
ciegos tornar a la tierra,
hartos de mirar sin ver!


XV


Cantad conmigo en coro: Saber, nada sabemos,
de arcano mar vinimos, a ignota mar iremos...
Y entre los dos misterios está el enigma grave;
tres arcas cierra una desconocida llave.
La luz nada ilumina y el sabio nada enseña.
¿Qué dice la palabra? ¿Qué el agua de la peña?

Antonio Machado Proverbios y Cantares


XII


Occhi che un dì si aprirono
Alla luce per poi tornare
Alla terra oscurati
Senza nulla aver visto
Nel loro ingordo guardare.


XV


In coro con me cantate :
Sapere, nulla sapiamo.
Arcano, il mare da cui veniamo.
Ignoto il mare in cui finiremo.
Posto tra i due misteri
È il grave enigma : tre
Casse che chiuse una perduta chiave.
La luce nulla illumina,
Il sapiente nulla insegna.
La parola dice qualcosa ?
L'acqua, alla pietra, dice qualcosa ?

Traductions extraites de Trafitture di tenerezza, ed. Einaudi

Image : Site Flickr

dimanche 7 février 2010

San Michele in Bosco


DIARIO AUTUNNALE
(1907)

Bologna, 2 novembre

II


Per il viale, neri lunghi stormi,
facendo tutto a man man più fosco,
passano : preti, nella nebbia informi,
che vanno in riga a San Michele in Bosco.

Vanno. Tra loro parlano di morte.
Cadono sopra loro foglie morte.

Sono con loro morte foglie sole.
Vanno a guardare l'agonia del sole.

Giovanni Pascoli, Canti di Castelvecchio

Image : Site Flickr

samedi 6 février 2010

Ombra mai fu


On dirait que la Renaissance, la pleine Renaissance, son moment central, qui est celui avec lequel je m'entends le plus mal, a pour dessein de chasser l'ombre de partout. Or je ne suis pas éloigné de penser que ce qu'il y a de plus beau dans l'architecture comme dans la peinture, et la littérature itou, c'est l'ombre – peut-être pas l'ombre en soi, mais son rôle incomparable comme instrument de relief de la pensée, du sentiment, de la voûte, de la phrase.


Renaud Camus Une chance pour le temps (p. 396), Fayard


Le livre d’Antonio Prete, Trenta gradi all’ombra (Trente degrés à l’ombre) est composé de trente «mouvements narratifs» de longueur variable ; il s’agit de variations philosophiques, scientifiques ou poétiques sur un même thème : l’ombre. On y évoque, entre autre, l’origine de la peinture (Il disegno), le mythe platonicien de la Caverne, la peur atavique de perdre son ombre (Favola d’ombra), le rôle de l’ombre dans les éclipses lunaires ou solaires (Eclisse a Porto Badisco), la légende d’Amour et Psyché, celle d’Orphée et Eurydice. On y voit aussi, à la manière de certains dialogues léopardiens, l’ombre deviser avec la lumière... Le passage que l’on va lire ici est extrait de l’épilogue de l’ouvrage :


In un paese di luce è dall’ombra che si scorge il mondo. Dall’ombra si vedono guizzare le faville di luce nella chioma degli ulivi. Dall’ombra si osserva il cielo che lungo il giorno svaria di profondità e di umore e dialoga con il mare in una lingua di lampi e di riflessi.

(...)

Per anni il senso della quiete, della saggezza nella quiete, mi veniva da un vecchio contadino che nell’ombra fumava la sua pipa appoggiato al tronco di un alto pino solitario : intorno ai bagliori del meriggio. Sapevo che dalla crudeltà del mondo anche in lui erano venute molte ferite. Ma quella sospensione, per un poco era in accordo con il canto degli uccelli che esplodeva nella chioma dell’albero.

Osservare il mare, le sue scaglie di luce e le gradazioni del suo verde e del suo blu, dall’ombra di un cespuglio, dove la macchia di lentisco e di mirto è più folta ma già cede alla sabbia delle dune : di qua il profumo di una terra aspra e pietrosa, di là il suono dello sconfinato, il rumore della lontananza. Lu rusciu ti lu mare, il suono del mare, è voce che poi ti accompagna. Anche nell’atonia, o nel deserto del sentire.

Su un porticciolo la luce del giorno si ritrae, indugiando sulle alberature, e lasciando che il popolo delle ombre conquisti la riva, il molo, gli scafi, la superficie dell’acqua : via via che l’oscuro sale a impastare l’aria e aspegnere i fuochi, il passaggio della luce nella zona d’ombra del già stato inaugura la forma del ricordo, della presenza nel ricordo. Una presenza dolce nel cuore della sera.

In un paese di luce è dall’ombra che si scorge il mondo.

Antonio Prete Trenta gradi all'ombra, ed. nottetempo, 2004





Dans un pays de lumière, c’est à partir de l’ombre que l’on découvre le monde. Depuis l’ombre, on voit les étincelles de lumière jouer dans le feuillage des oliviers. Depuis l’ombre, on voit le ciel changer d’humeur et de profondeur au fil de la journée, et dialoguer avec la mer dans une langue faite d’éclats et de reflets.

(...)

Pendant des années, l’exemple de la quiétude, de la sagesse dans la quiétude, me venait d’un vieux paysan qui à l’ombre fumait sa pipe, appuyé au tronc d’un grand pin solitaire : tout autour, les lueurs du soleil de midi. Je savais qu'en lui aussi, la cruauté du monde avait été la cause de nombreuses blessures. Mais cette suspension, l’espace d’un instant, était en accord avec le chant éclatant des oiseaux dans le feuillage de l’arbre.

Observer la mer, ses éclats de lumière et les nuances de vert et d’azur, depuis l’ombre d’un buisson, où le maquis de lentisque et de myrte est plus dru mais cède déjà devant le sable des dunes : d’un côté, le parfum d’une terre âpre et pierreuse ; de l’autre, le son de l’immensité, le bruit du lointain. Le murmure de la mer, le bruit de la mer, c’est une voix qui ne cesse de t’accompagner. Même dans l’atonie, ou le désert des sens.

Sur un petit port, la lumière du jour se retire, s’attardant sur les mâts, et laissant le peuple des ombres conquérir le rivage, la jetée, les barques, la surface de l’eau : au fur et à mesure que l’ombre gagne, pétrissant l’air et éteignant les feux, le passage de la lumière dans la zone d’ombre de ce qui a déjà été inaugure la forme du souvenir, de la présence dans le souvenir. Une douce présence au cœur du soir.

Dans un pays de lumière, c’est à partir de l’ombre que l’on découvre le monde.

(Traduction personnelle)

La présentation de l'ouvrage sur le site de l'éditeur nottetempo.

Leçon de ténèbres : un autre extrait en français de Trenta gradi all'ombra.

Images : (1) et (2) Site Flickr

vendredi 5 février 2010

Mi ricordo (5)



Je me souviens d'Anna Magnani dans Fellini Roma :



VOIX OFF FELLINI : Questa signora che rientra a casa costeggiando il muro dell'antico palazzetto patrizio è un attrice romana, Anna Magnani, che potrebbe essere anche un po' il simbolo della città...

MAGNANI : Che so' io ?

VOIX OFF FELLINI : ...una Roma vista come lupa e vestale, aristocratica...

MAGNANI : De che ?

VOIX OFF FELLINI : ...e stracciona, tetra, buffonesca, potrei continuare fine a domattina.

MAGNANI : A Federi', va a dormi', va !

VOIX OFF FELLINI : Posso farti una domanda ?

MAGNANI : No ! Nun me fido. Ciao ! Buona notte !

Source de la video : Site YouTube

mercredi 3 février 2010

Deposizione


Dans son Evangile selon saint Matthieu, Pasolini a choisi sa propre mère pour interpréter Marie au tombeau : le visage du fils dans celui de la mère (figlia del suo figlio). Flash inoubliable ravivé d'un sens prémonitoire à la nouvelle de l'assassinat de Pasolini. Etrange anamnèse à travers ce visage de Marie où semblent converger les promesses radieuses de l'Annonciation et les présages funestes de la Déposition.



Nico Naldini est le cousin germain de Pasolini (leurs mères étaient sœurs), et de quelques années son cadet. Il a consacré plusieurs ouvrages à Pasolini, dont une imposante biographie, traduite en français par René de Ceccatty et éditée chez Gallimard. L’année dernière est parue en Italie sa
Breve vita di Pasolini, dont j’extrais ce passage, relatant le moment où la mère de Pasolini, qui vivait à Rome avec lui depuis vingt-cinq ans dans un appartement situé dans le quartier de l’EUR, apprend la nouvelle de la mort tragique de son fils :

«Laura Betti mi telefonò alle otto del mattino di domenica : «Hanno ammazzato Pier Paolo, vieni qui (a casa sua)».
Le notizie improvvise anche se tragiche infondono un impulso euforico : è la novità del fatto.
Quella mattina dovevo passare in via Margutta per poi proseguire con Fellini per Fregene. La sera precedente avevamo cenato in uno dei ristoranti frequentati a turno con la piccola brigata dei suoi collaboratori e amici, Normina Giacchero, Lilliana Betti, Tilde Corsi.
Gli telefonai prima di uscire di casa, Federico lanciò un urlo ma avevo già riattacato. Alla sera mi dissero che era passato più volte davanti alla casa di Pasolini all’Eur.
Susanna era irrequieta ; erano passate le due del pomeriggio, il pranzo era pronto in tavola ma non sapeva decidersi a bussare alla porta della camera del figlio. Erano già arrivati alcuni amici ; ci si scambiava frasi occasionali. Quando a un suono del campanello andò ad aprire la porta si trovò di fronte Giulio Einaudi. Lo salutò, «la riverisco».
Quello che è accaduto dopo è conservato in un sottovuoto della memoria. Vecchi ricordi come durante la lavorazione del Vangelo quando Pier Paolo aveva detto a sua madre «Ricorda Guido», il fratello partigiano morto a diciannove anni. Avevo rabbrividito di fronte alla finzione che ridiventava realtà. Ma le urla che adesso si sentivano, solo un emiciclo greco di pietra avrebbe potuto contenerle. Seduto nel soggiorno rimasi immobile come un insetto terrorizzato. Stavo rifugiandomi nella depressione nervosa che frantuma ogni cosa. I fatti dell’esistenza quotidiana perdono ogni sequenza e scopo ; resta solo l’automatismo dei gesti.
La portiera dello stabile ci chiamò in una stanza appartata e assieme a Graziella, Cerami e Zigaina ci ritrovammo a tagliuzzare una bistecca. Le urla di Susanna trapassavano i muri.»

Nico Naldini Breve vita di Pasolini, ed. Guanda, 2009

«Laura Betti me téléphona dimanche à huit heures du matin : «On a tué Pier Paolo, viens ici (chez lui)».
Les nouvelles inattendues, même si elles sont tragiques, produisent toujours un effet euphorique, dû à la nouveauté du fait.
Ce matin-là, je devais me rendre rue Margutta pour rejoindre Fellini et partir avec lui à Fregene. La veille, nous avions dîné dans un des restaurants habituels que fréquentait la petite troupe de ses collaborateurs et amis, Normina Giacchero, Lilliana Betti, Tilde Corsi.
Je lui téléphonai avant de quitter la maison, Federico poussa un cri, mais j’avais déjà raccroché. Dans la soirée, on me dit qu’il était passé plusieurs fois devant la maison de Pasolini à l’EUR.
Susanna était agitée : il était plus de deux heures de l’après-midi, le déjeuner était servi sur la table mais elle n’arrivait pas à se décider à aller frapper à la porte de la chambre de son fils. Quelques amis étaient déjà arrivés : on échangeait des phrases de circonstance. On sonna à la porte, elle alla ouvrir et se trouva devant Giulio Einaudi [l’éditeur de Pasolini]. Elle le salua, «je vous présente mes hommages».
Ce qui est arrivé après est conservé dans un recoin de la mémoire. De vieux souvenirs remontant à l’époque du tournage de L’Evangile salon saint Matthieu, quand Pier Paolo avait dit à sa mère : «Rappelle-toi de Guido», le frère partisan mort à dix-neuf ans. J’avais frémi face à la fiction qui redevenait réalité. Mais les cris que nous entendions maintenant, seul un amphithéâtre de pierre grec aurait pu les contenir. Assis dans le salon, je demeurai immobile comme un insecte terrorisé. Je cherchais un refuge dans la dépression nerveuse qui broie toute chose. Les événements de la vie quotidienne perdent toute logique et toute finalité; il ne reste que l’automatisme des gestes.
La concierge de l’immeuble nous conduisit dans une pièce retirée et, avec Graziella, Vincenzo Cerami e Zigaino, nous avons partagé un steak. Les cris de Susanna transperçaient les murs.»

(Traduction personnelle)




Susanna Colussi-Pasolini dans les dernières séquences de L'Evangile selon saint Matthieu


Image
:
Rosso Fiorentino, Deposizione dalla Croce, (détail), Volterra

mardi 2 février 2010

"Comme l'écrivain ?" : Camus et Camus


Renaud Camus s’interroge souvent dans son œuvre sur la question du nom ; dans l’abécédaire Etc., il nous dit à l’article «Nom» : «Lui n’aime pas son nom, en tout cas doublement celui d’un autre ("nom du père", nom de l’un des écrivains les plus fameux de la génération précédente). Il aurait eu toutes les raisons du monde, à ses débuts, à écrire sous un pseudonyme. Mais le souci de la parole et de ses responsabilités l’interdisait absolument.» Il faut donc assumer ses responsabilités et accepter son nom, avec tous les malentendus, les confusions plus ou moins embarrassantes qu’il peut entraîner : il y a les «Camus, comme l’écrivain ?» des guichetiers ou des portiers d’hôtel, mais aussi au moment de l’«Affaire» les réactions insultantes de ceux qui ne supportaient pas de voir ainsi souiller le nom d’Albert Camus et préféraient appeler le pestiféré «M. Renaud» (on pense ici à Jean Daniel, cf. K. 310, page 195).

Si l’on consulte l’index des Journaux, on s’aperçoit qu’Albert Camus (pour éviter les fastidieuses répétitions, j’utiliserai ici les initiales AC et RC pour désigner chacun de nos deux auteurs) est très peu cité (une douzaine d’occurrences) ; toutefois, les références (parfois allusives et anecdotiques, mais aussi souvent plus profondes) à l’œuvre du grand aîné (littéraire) sont loin d’être absentes chez RC, comme je vais essayer de le montrer ici. Il y a d’abord un certain nombre de coïncidences : l’histoire que sa mère lui racontait au sujet de cet enfant enlevé par des gitans qui s’appelait Albert et qui pourrait être son frère : «Qu'elle plaisantait, il va s'en dire ; et déclare d'ailleurs aujourd'hui n’avoir de toute cette histoire que le souvenir le plus confus : un enfant enlevé, c'est vrai, qui s'appelait Albert, en effet ; il lui revient que l'affaire avait fait grand bruit ; mais elle n'avait jamais prétendu, jamais, au grand jamais, que ce drame avait avec nous la moindre relation.» (L’Elégie de Chamalières, pages 74-75). Autres coïncidences : «(la) fille de Camus est née la même année que moi, et elle s’appelle Catherine, comme ma mère...» (Outrepas, page 532) ; c’est à Clermont-Ferrand (la ville où RC fera ses études, l’Auvergne étant sa région natale) que Camus a écrit L’Etranger. On retrouvera ces coïncidences dans l’immense réseau intertextuel des Eglogues, où le nom «Camus» est un important point de passage.

AC est aussi présent à travers les titres de ses œuvres : un chapitre de l’Esthétique de la solitude est intitulé L’Etranger, le sous-titre de l’un des volumes des Eglogues (Travers II) est La Mort l’Été, contraction de deux titres d'AC : La mort heureuse (première version de L’Etranger) et L’Été. Sur la quatrième de couverture de Roman Furieux, le premier volume de l’histoire du roi déchu de Caronie, Roman Roi, est rapproché de La Chute. RC nous dit aussi dans le Journal 2007, Une chance pour le temps, à propos du roman qu’il est en train d’écrire, L’Ecart (qui deviendra Loin) : «Le modèle fantasmatique est quelque chose comme L’Etranger, je suppose : un autre titre qui serait parfaitement adéquat...» (page 361).
Le jeu des références est même poussé plus loin dans Roman Furieux, puisque, pendant leur séjour en France (à Chamalières, chez les parents de RC, qui se met lui-même en scène dans le récit, petit garçon de deux ans à qui le monarque déchu décerne l’ordre d’Arkel), les exilés caroniens lisent avec enthousiasme L’Etranger :
«L’écriture blanche , comme disait votre ami : vous vous souvenez ?
– Votre Majesté va finir par se prendre pour Meursault...
– Ah, il y a des éléments, il y a des éléments... Mais quand bien même, si cela devait arriver ? Vous n’auriez qu’à vous prendre pour Camus, mon petit ! Ça ne m’étonnerait pas du tout !» (Roman Furieux, page 77). Il faut préciser que la dernière réplique du roi est adressée à Homen qui est aussi le narrateur de toute cette histoire, dont l’auteur est Jean-Renaud Camus... La dernière partie du livre évoque la déchéance et la folie du roi Roman, réfugié à Hollywood, et le texte devient progressivement énigmatique et morcelé, rejoignant l’intertextualité des Eglogues : dans ce réseau d’allusions, de citations, de références multiples, on retrouve ces quelques lignes : «Camus aussi s’est tué dans un accident de voiture. La Femme adultère est la première nouvelle, dans L’Exil et le Royaume. » (Roman Furieux, page 472) Et juste avant ce passage est citée la première phrase de La Chute : «Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ?».
On se souvient aussi que, dans L'Epuisant Désir de ces choses, Ulysse Person, le mystérieux auteur de l'Opus Niger (manuscrit qui ressemble beaucoup au roman (à ce jour) inédit de RC, L'Ombre gagne), s'appelle en réalité Albert Camus :
«Mais alors, vous vous appelez vraiment Albert Camus ?
– Mais oui, très vraiment, mademoiselle. Vous voyez bien qu'avec un nom pareil je ne pouvais envoyer un livre à un éditeur...
– Mais comment peut-on s'appeler Albert Camus ? Ça me paraît...
– Ouh, alors pour celle-là il va falloir vous asseoir, croyez-moi. Attendez, n'y a qu'à enlever cette pile de... Voulez-vous un peu de café ? Du thé à la menthe ? Quelque chose de frais, plutôt, non ? On est dans un fouillis... Pour la partie Camus, remarquez, c'est assez facile : c'est un nom très répandu, vous savez. Quant à Albert, il s'est trouvé, malheureusement – enfin malheureusement ou pas malheureusement, je ne sais pas –, que ma mère était folle de L'Etranger, qu'on lui avait offert quand elle était enceinte de moi. Tout ceci se passait en des temps très anciens...» (L'Epuisant Désir de ces choses, pages 275-276)
Pour compléter ces quelques références, on notera également l'allusion à La Peste dans L’Amour l’Automne (cf. pages 38-39) ; on y retrouve l’un des personnage du roman d’AC, le juge Othon, ce qui permet d’ouvrir un passage vers la peste de Naples dans La Peau, de Malaparte, et Le Roi Peste, de Poe («c’est tout un ensemble !»).


Au-delà des références directes aux titres des œuvres, il y a aussi une certaine proximité dans les thèmes abordés par nos deux auteurs : après tout, les deux volumes de la geste mélancolique de Roman pourraient aussi s’intituler L’Exil et le Royaume, et l’on sait par ailleurs que la notion d’ «étrangèreté» est déterminante dans l’œuvre de RC. Quant au thème de la Chute, il est omniprésent : c’est la chute de la culture, de la parole (dans tous les sens du terme), de la civilisation, si souvent dénoncée dans le Journal et les écrits politiques ; mais aussi, dans L’Inauguration de la salle des Vents, les multiples et splendides variations autour de ce thème : la chute de X depuis le balcon du château, la chute de Lucifer dans L’Enfer dantesque, la chute du soleil au solstice d’été... Pour reprendre les paroles du roi Roman, il y a aussi des éléments de ressemblance entre Jean, le héros de Loin, et le Meursault de L’Etranger, qui s’ouvre à la fin du roman à la «tendre indifférence du monde», face à une nuit «chargée de signes et d’étoiles». Cette résignation finale n’est pas sans rappeler les dernières lignes de Loin, ou il s’agit pour Jean de «tordre le cou aux espérances» et de «n’attendre rien. Rabattre tout futur, en permanence, sur le moment présent. Habiter l’instant. Être là, très là. Et d’autant plus vivant qu’à demi-mort déjà.» Et, pour boucler la boucle, on se souviendra encore ici du Clamence de La Chute, promeneur de l’aube dans les rues désertes d’Amsterdam, «planant par la pensée au-dessus de tout», «buvant le jour d’absinthe qui se lève», heureux à mourir.

Certaines des références reprises ici sont extraites de cet article : L'Amour l'Automne, quelques remarques sur le titre.

Les références à L'Amour l'Automne sont précisées et développées ici.

Sur le même thème : hérédités, généalogie, destin.

Sur le thème de la chute dans L'Inauguration de la salle des Vents, on peut avoir des précisions ici.

Je signale également l'article de Ralph Sarkonak consacré à Roman Furieux, La chute dans la folie, dans l'ouvrage collectif Les Spirales du sens chez Renaud Camus (éditions Rodopi, 2009).

Image : Jean-Paul Marcheschi, Le damné (Fonds Marcheschi, château de Plieux)