lundi 12 décembre 2016

L'Amour de loin (L'Amore di lontano)




Iratz e gauzens m’en partray,
S’ieu ja la vey, l’amor de lonh :
Mas non sai quoras la veyrai,
Car trop son nostras terras lonh...




La diffusion en direct au cinéma depuis le Metropolitan de New York de la représentation de l'opéra L'Amour de loin, de Kaija Saarihao (livret d'Amin Maalouf) m'a remis en mémoire le poème que Giosuè Carducci a consacré en 1888 à Jaufré Rudel, prince de Blaye et troubadour du douzième siècle, qui célébra son "amour de loin" pour la princesse de Tripoli, Mélissende (Clémence dans l'opéra) dont il s'éprit sans jamais l'avoir vue, à la simple évocation que lui en firent les pèlerins de retour d'Antioche. Cette passion lointaine (qui inspira plus tard celle de Dante pour Béatrice et de Pétrarque pour Laure) fut d'abord à l'origine de nombreuses chansons ou poèmes d'amour, avant que Rudel ne se décide à la connaître et pour cela à s'engager dans la deuxième croisade ; hélas, il tombera malade pendant la traversée et, parvenu à Tripoli, il ne vit la princesse que pour mourir dans ses bras, selon ce que conte la légende. C'est de cette histoire que s'inspire le poème de Carducci que l'on va lire ci-dessous (dans une traduction personnelle), et c'est aussi l'argument du livret de Maalouf pour le très bel opéra que l'on peut voir jusqu'à la fin du mois de décembre à New York, dans une mise en scène de Robert Lepage dont j'ai repris ici quelques images.




 Jaufre' Rudel

Dal Libano trema e rosseggia 
Su ’l mare la fresca mattina : 
Da Cipri avanzando veleggia 
La nave crociata latina. 
A poppa di febbre anelante 
Sta il prence di Blaia, Rudello, 
E cerca co ’l guardo natante 
Di Tripoli in alto il castello. 

In vista a la spiaggia asïana 
Risuona la nota canzone : 
“Amore di terra lontana, 
Per voi tutto il cuore mi duol". 
Il volo d’un grigio alcïone 
Prosegue la dolce querela, 
E sovra la candida vela 
S’affligge di nuvoli il sol. 

La nave ammaina, posando 
Nel placido porto. Discende 
Soletto e pensoso Bertrando, 
La via per al colle egli prende. 
Velato di funebre benda, 
Lo scudo di Blaia ha con sé : 
Affretta al castel : - Melisenda 
Contessa di Tripoli ov’è ? 

Io vengo messaggio d’amore, 
Io vengo messaggio di morte : 
Messaggio vengo io del signore 
Di Blaia, Giaufredo Rudel. 
Notizie di voi gli fur porte, 
V’amò vi cantò non veduta : 
Ei viene e si muor. Vi saluta,
Signora il poeta fedel. 

La dama guardò lo scudiero 
A lungo pensosa in sembianti : 
Poi surse, adombrò d’un vel nero 
La faccia con gli occhi stellanti : 
- Scudier, - disse rapida - andiamo. 
Ov’è che Giaufredo si muore ? 
Il primo al fedele rechiamo 
E l’ultimo motto d’amore. 

Giacea sotto un bel padiglione 
Giaufredo al conspetto del mare : 
In nota gentil di canzone 
Levava il supremo desir. 
- Signor che volesti creare 
Per me questo amore lontano, 
Deh fa che a la dolce sua mano 
Commetta l’estremo respir ! 

Intanto co ’l fido Bertrando 
Veniva la donna invocata ; 
E l’ultima nota ascoltando 
Pietosa risté sull’entrata : 
Ma presto, con mano tremante 
Il velo gittando, scoprí 
La faccia ; ed al misero amante 
- Giaufredo, - ella disse, - son qui. 

Voltossi, levossi co ’l petto 
Su i folti tappeti il signore 
E fiso al bellissimo aspetto 
Con lungo respiro guardò. 
- Son questi i begli occhi che amore 
Pensando promisemi un giorno ? 
È questa la fronte ove intorno 
Il vago mio sogno volò ? 

Sí come a la notte di maggio 
La luna da i nuvoli fuora 
Diffonde il suo candido raggio 
Su ’l mondo che vegeta e odora, 
Tal quella serena bellezza 
Apparve al rapito amatore, 
Un’alta divina dolcezza 
Stillando al morente nel cuore. 

- Contessa, che è mai la vita ? 
È l’ombra d’un sogno fuggente. 
La favola breve è finita, 
Il vero immortale è l’amor. 
Aprite le braccia al dolente. 
V’aspetto al novissimo bando. 
Ed or, Melisenda, accomando 
A un bacio lo spirto che muor. 

La donna su ’l pallido amante 
Chinossi recandolo al seno, 
Tre volte la bocca tremante 
Co ’l bacio d’amore baciò, 
E il sole da ’l cielo sereno 
Calando ridente ne l’onda 
L’effusa di lei chioma bionda 
Su ’l morto poeta irraggiò.

Giosuè Carducci  Rime e ritmi 





Jaufré Rudel

Du Liban le frais matin
frémit et s'empourpre sur la mer :
Venant de Chypre fait voile
Le vaisseau de la croisade latine.
A la poupe, haletant de fièvre
Se tient le prince de Blaye, Rudel,
Et il cherche d'un regard ondoyant
Le château haut perché de Tripoli.

En vue de la mer d'Asie
Résonne la célèbre chanson :
"Amour de terre lointaine,
Pour vous, souffre tout mon cœur".
Le vol d'un gris alcyon
Accompagne cette douce plainte,
Et au-dessus de la voile blanche
Le soleil s'afflige de nuages.

Le navire manœuvre et accoste
Dans le port tranquille. Seul et pensif
Bertrand descend,
En prenant le chemin de la colline.
Il porte le bouclier de Blaye
Recouvert d'un voile noir ;
Il se hâte vers le château : - où est
Mélisande, comtesse de Tripoli ?

Je viens en messager d 'amour,
Je viens en messager de mort :
Je suis le messager du seigneur
De Blaye, Jaufré Rudel.
Il eut vent de votre renommée,
Il vous aima, vous chanta sans vous voir :
Il vient et se meurt. Le poète fidèle,
Madame, vous salue.

La dame regarda l'écuyer
Longuement, l'aspect songeur :
Puis elle se leva, couvrit d'un voile noir
Son visage aux yeux étincelants :
- Écuyer, dit-elle aussitôt, partons.
Où Jaufré se meurt-il ?
Allons porter à cet amant fidèle
Le premier et l'ultime mot d'amour. 

Jaufré gisait sous une belle tente
Dressée face à la mer :
En un chant doux et suave
Montait son suprême désir.
- Seigneur, toi qui voulus créer
Pour moi cet amour de loin,
De grâce, fais qu'en sa douce main
je pose mon dernier soupir !

Au même moment, avec le fidèle Bertrand,
Arrivait la dame invoquée ;
Et la dernière note entendant,
Elle resta sur le seuil avec piété :
Mais vite, d'une main tremblante,
Jetant son voile, elle découvrit
Son visage ; et dit au malheureux amant :
- Jaufré, je suis venue.

Le seigneur se retourna, se souleva
sur les épais tapis,
Et fixant éperdument le beau visage
Il dit avec un long soupir :
- Sont-ce là les beaux yeux
Qu'Amour en songe un jour me promit ?
Est-ce là le front autour duquel
Mon beau rêve vola ?

Ainsi que dans la nuit de mai 
La lune émergeant des nuages
Répand son blanc rayon
Sur la nature épanouie et parfumée,
Ainsi cette beauté sereine
Apparut à l'amant extasié,
Une haute et divine douceur
S'insinua dans le cœur du mourant.

- Comtesse, qu'est ce donc que la vie ?
C'est l'ombre d'un songe fugace.
La brève fable est achevée,
La vérité immortelle est l'amour.
Ouvrez vos bras au malheureux.
Je vous attends au prochain rendez-vous.
Et maintenant, Mélisande, à un baiser
Je confie l'esprit qui s'en va.

La dame penchée sur son pâle amant
Le serra contre sa poitrine,
par trois fois, la bouche tremblante
lui donna le baiser d'amour.
Et le soleil dans le ciel serein
descendu en jouant sur les eaux
irradia sa chevelure blonde 
répandue sur le poète mourant.

(Traduction personnelle)





On peut lire ici le livret de l"opéra


1 commentaire:

  1. Cruelle et tendre douleur que celle de l'absence de l'aimée. Absence où il s'était installé avec ses rêves. Sa princesse lointaine, chimérique n'est-elle belle que de loin ? C'est pour la retrouver qu'il meurt (mort symbolique); le passé est tellement plus beau que le présent, il ne deviendra jamais le présent.. Même échec que pour Orphée.

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