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vendredi 26 septembre 2014

Lettre de Calypso, nymphe, à Ulysse, roi d'Ithaque






Lettera di Calipso, ninfa, a Odisseo, re di Itaca

« Violetti e turgidi come carni segrete sono i calici dei fiori di Ogigia ; piogge leggere e brevi, tiepide, alimentano il verde lucido dei suoi boschi ; nessun inverno intorbida le acque dei suoi ruscelli.

È trascorso un battere di palpebre dalla tua partenza che a te pare remota, e la tua voce, che dal mare mi dice addio, ferisce ancora il mio udito divino in questo mio invalicabile ora. Guardo ogni giorno il carro del sole che corre nel cielo e seguo il suo tragitto verso il tuo occidente ; guardo le mie mani immutabili e bianche ; con un ramo traccio un segno sulla sabbia — come la misura di un vano conteggio ; e poi lo cancello. E i segni che ho tracciato e cancellato sono migliaia, identico è il gesto e identica è la sabbia, e io sono identica. E tutto.

Tu, invece, vivi nel mutamento. le tue mani si sono fatte ossute, con le nocche sporgenti, le salde vene azzurre che le percorrevano sul dorso sono andate assomigliando ai cordami nodosi della tua nave ; e se un bambino gioca con esse, le corde azzurre sfuggono sotto la pelle e il bambino ride, e misura contro il tuo palmo la piccolezza della sua piccola mano. Allora tu lo scendi dalle ginocchia e lo posi per terra, perché ti ha colto un ricordo di anni lontani e un'ombra ti è passata sul viso : ma lui ti grida festoso attorno e tu subito lo riprendi e lo siedi sulla tavola di fronte a te : qualcosa di fondo e di non dicibile accade e tu intuisci, nella trasmissione della carne, la sostanza del tempo.

Ma di che sostanza è il tempo ? E dove esso si forma, se tutto è stabilito, immutabile, unico ? La notte guardo gli spazi fra le stelle, vedo il vuoto senza misura ; e ciò che voi umani travolge e porta via, qui è un fisso momento privo di inizio e di fine.

Ah, Odisseo, poter sfuggire a questo verde perenne ! Potere accompagnare le foglie che ingiallite cadono e vivere con esse il momento!  Sapermi mortale.

Invidio la tua vecchiezza, e la desidero : e questa è la forma d'amore che sento per te. E sogno un'altra me stessa, vecchia e canuta, e cadente ; e sogno di sentire le forze che mi vengono meno, di sentirmi ogni giorno più vicina al Grande Circolo nel quale tutto rientra e gira ; di disperdere gli atomi che formano questo corpo di donna che io chiamo Calipso. E invece resto qui, a fissare il mare che si distende e si ritira, a sentirmi la sua immagine, a soffrire questa stanchezza di essere che mi strugge e che non sarà mai appagata — e il vacuo terrore dell'eterno. »

Antonio Tabucchi  I volatili del Beato Angelico  Sellerio editore Palermo, 1987






 Lettre de Calypso, nymphe, à Ulysse, roi d'Ithaque

« Violets et turgides comme des chairs secrètes sont les calices des fleurs d’Ogygie ; des pluies légères et brèves, tièdes, alimentent le vert brillant de ses bois ; aucun hiver ne trouble les eaux de ses ruisseaux. 

Le temps d’un battement de paupières s’est écoulé depuis ton départ qui te semble si lointain, et ta voix, qui depuis la mer me dit adieu, blesse encore mon ouïe divine en ce temps pour moi infranchissable. Je regarde chaque jour le char du soleil qui court dans le ciel et je suis son trajet vers ton occident ; je regarde mes mains immuables et blanches ; avec une branche je trace une marque sur le sable — comme la mesure d’un comptage vain ; et puis je l’efface. Et les signes que j’ai tracés et effacés sont des milliers, identique est le geste et identique est le sable, et je suis identique. Comme tout le reste.




Toi, au contraire, tu vis dans le changement. Tes mains sont plus décharnées, avec les jointures plus saillantes, les solides veines bleues qui les parcouraient ressemblent maintenant aux cordages noueux de ton navire ; et si un enfant joue avec elles, les cordes bleues disparaissent sous la peau et l’enfant rit, et mesure contre ta paume la petitesse de sa propre main. Alors tu le fais descendre de tes genoux et tu le poses à terre, parce que s’est emparé de toi un souvenir des années lointaines et une ombre est passée sur ton visage : mais lui continue à te faire la fête et tu le soulèves aussitôt pour l’asseoir sur la table en face de toi : quelque chose de profond et d’indicible se produit et tu pressens, dans la transmission de la chair, la substance du temps. 

Mais de quelle substance est le temps ? Et où prend-il sa forme, si tout est établi, immuable, unique ? La nuit, j’observe les espaces entre les étoiles, je vois le vide incommensurable ; et ce qui bouleverse et emporte les humains n’est ici qu’un moment fixe sans commencement ni fin.

Ah, Ulysse, si je pouvais échapper à ce vert éternel ! Si je pouvais accompagner les feuilles qui lorsqu’elles jaunissent tombent et vivre avec elles ce moment ! Me savoir mortelle. 




J’envie ta vieillesse et je la désire : voilà la forme d’amour que j’éprouve pour toi. Et je rêve d’une autre moi-même, vieille et chenue, et croulante ; et je rêve de sentir mes forces décroître, de me sentir chaque jour plus proche du Grand Cercle dans lequel tout revient et tourne ; de disperser les atomes qui forment ce corps de femme que j’appelle Calypso. Mais je reste là, à fixer cette mer qui s’étend et se retire, à me sentir semblable à elle, à souffrir cette fatigue d’exister qui m’épuise et qui ne sera jamais apaisée — et la terreur vide de l’éternité. »

(Traduction personnelle)






Images : (1)  Site Flickr

(2)  Jose Joaquin Pérez Gamero  (Site Flickr)

(3)  Carlos Larlos  (Site Flickr)

(4)  Source

(5)  José Rambaud  (Site Flickr)

mercredi 24 septembre 2014

Message de la pénombre




Un extrait de l'ouvrage d'Antonio Tabucchi I volatili del Beato Angelico [Les oiseaux de Fra Angelico] : il s'agit d'un texte mélancolique et mystérieux, l'une de ces "proses lacunaires", "bruit de fond devenu écriture", selon les définitions qu'en donne lui-même l'auteur.

La nuit, sous ces latitudes, tombe brusquement, avec un éphémère crépuscule, le temps d’un souffle, et c'est l'obscurité. Ma vie est comprise dans ce bref espace de temps, et pour le reste je n’existe pas. Ou plutôt, je suis là, mais c’est comme si je n’y étais pas, parce que je suis ailleurs, en cet endroit précis, là où je t’ai laissée, et partout ailleurs aussi, dans tous les lieux de la terre, sur les mers, dans le vent qui gonfle les voiles des voiliers, parmi les voyageurs qui traversent les plaines, sur les places des villes, avec leurs marchands, leurs voix et le flot anonyme de la foule. Il est difficile de dire de quoi est faite ma pénombre, et ce qu’elle signifie. C’est comme un rêve que l’on serait conscient de rêver, et en cela consiste sa vérité : dans le fait d’être réel en dehors de toute réalité. Sa morphologie est celle de l’iris, ou plutôt des gradualités fugaces qui déjà ne sont plus alors qu’elles sont encore là, comme le temps de notre vie. Je peux le reparcourir, ce temps qui n’est plus à moi et qui a été à nous, et il défile à toute vitesse à l’intérieur de mes yeux : si vite que j’y aperçois des paysages et des lieux que nous avons habités, des moments que nous avons partagés, et même nos discussions d’autrefois, tu t’en souviens ?, nous parlions des parcs de Madrid et d’une maison de pêcheurs où nous aurions voulu vivre, et des moulins à vent, et des rochers à pic sur la mer une nuit d’hiver quand nous avons mangé du pain perdu, et de la chapelle avec les ex-voto des pêcheurs : des madones aux visages de femmes du peuple et des naufragés comme des marionnettes qui se sauvent de la tempête en s’agrippant à un rayon de lumière tombé du ciel. Mais tout cela qui défile dans mes yeux, et que je parviens malgré tout à déchiffrer avec une parfaite exactitude, est si rapide dans sa course inexorable qu’il n’est plus qu’une couleur : c’est le mauve du matin sur le haut plateau, le jaune safran des champs, l’indigo d’une nuit de septembre, avec la lune suspendue à l’arbre sur l’esplanade devant la vieille maison, l'odeur forte de la terre et ton sein gauche que j’aimais passionnément, et la vie était là, paisible et rythmée par le chant du grillon qui logeait à côté, et cette nuit était la plus belle de toutes les nuits, parce que c’était une nuit liquide, comme la pulpe d’un abricot.




Dans le temps de ce minuscule infini, qui est l’intervalle entre mon maintenant et notre autrefois, je te dis au revoir et je sifflote Yesterday et Guaglione. J’ai posé mon pull-over sur le fauteuil d'à côté, comme au temps où nous allions au cinéma et que j’attendais que tu reviennes avec les cacahuètes. 

Antonio Tabucchi  I volatili del Beato Angelico  Sellerio editore Palermo, 1987  (Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Site Flickr

en bas, Site Flickr




lundi 22 septembre 2014

L'azur des collines




L'imagination compte au nombre des facultés primordiales en usage dans la promenade. Existe-t-il en effet une sensation plus exaltante que de se laisser ensorceler par les airs, au sommet d'une montagne, les yeux fermés, en rêvant que nous sommes propulsés à l'ère secondaire, tandis qu'au-dessus de nous volent de hideuses bestioles ? 

L'ivresse qui naît de la fréquentation de la nature nous hisse hors de l'histoire ; grâce à ce paradis artificiel nous quittons quelques instants, ou quelques heures, le monde contemporain enlaidi de technique, pour ravir des bribes d'éternité. À qui sait le pressentir, la promenade mène à un Eden perdu dans lequel se mêlent, sans que l'on sache exactement pourquoi, la paix et l'effroi.




 Rien ne ressemble autant à la liberté que la désertion promise par les chemins. Le vieux procédé qui consiste à s'échapper pour mieux se retrouver hors des contingences, tout près de l'unique nécessaire, me semble si efficace ! Je l'expérimente chaque fois que je prends ma voiture pour le cheval d'Angelo Pardi et que je file n'importe où, fenêtres ouvertes, dans l'air vif du matin. Il ne me reste qu'à fumer de petits cigares et la magie opère : je ne vois que l'émeraude des prés et l'ocre des bois ; je traverse un paysage intemporel, emporté mieux que sur un tapis d'Orient, léger, pur esprit dans l'azur des collines, enivré de la grâce qui pleut comme une onde sur celui qui ne l'a pas méritée. Havre, asile, refuge, abri protecteur et consolateur, je ne me gausse pas des conceptions romantiques qui s'insinuent si bien, près de deux siècles après leur profération, dans les replis cachés de mon âme.

Rémi Villedecaze  De la promenade  Editions du Bon Albert, 1997









Images : (1) et (2) Le Hussard sur le toit, film de Jean-Paul Rappeneau, d'après le roman de Jean Giono

(3) et (4)  Thierry Bouts  (Site Flickr)



dimanche 21 septembre 2014

Via Cigna




In questa città non c'è via più frusta.
È nebbia e notte ; le ombre sui marciapiedi
Che il chiaro dei fanali attraversa
Come se fossero intrise di nulla, grumi
Di nulla, sono pure i nostri simili.
Forse non esiste più il sole.
Forse sarà buio sempre : eppure
In altre notti ridevano le Pleiadi.
Forse è questa l'eternità che ci attende :
Non il grembo del Padre, ma frizione,
Freno, frizione, ingranare la prima.
Forse l'eternità sono i semafori.
Forse era meglio spendere la vita
in una sola notte, come il fuco.

2 febbraio 1973

Primo Levi  Ad ora incerta, Garzanti editore, 1984






Il ne saurait y avoir, dans cette ville, rue plus fruste.
La nuit et le brouillard : sur le trottoir, ces ombres,
Par la lueur des réverbères traversées,
Comme si elles étaient imprégnées de néant,
Des caillots de néant, sont pourtant nos semblables.
Peut-être, le soleil n'existe plus.
Peut-être fera-t-il noir à jamais : cependant,
En d'autres nuits, on voyait rire les Pléiades.
Peut-être est-ce là l'éternité qui nous attend :
Non pas au sein du Père, mais embrayer,
Freiner, débrayer, mettre en première.
Peut-être est-ce l'éternité que ces feux tricolores.
Peut-être eût-il mieux valu brûler sa vie
En une seule nuit, comme le faux bourdon.

2 février 1973

Traduction : Louis Bonalumi








Images : en haut, Allan Dransfield  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Fabio Pirovano  (Site Flickr)




samedi 20 septembre 2014

Gli Altri (Les Autres)




Françoise Hardy canta Gli Altri (H. Pagani - F. Hardy), 1967 :




E già
Io sto sempre con gli altri
Però
La ragione la sai
Non ci sei mai
E già
Io m'annoio con gli altri
Però
Sola cosa farei ?
Tu sei con lei
E già
Cosa vuoi
Ho bisogno di te

Se mi vuoi
Sono tua un'altra volta
Caro guardami ed ascolta
Io ti amo
Ti amo
Ti amo

No non puoi
Stare lì senza
Dir niente
Non capisci che è importante ?
Io ti amo
Ti amo
Ti amo

Ma sì
Me ne torno dagli altri
Son tanti
Tutti pazzi di me
Proprio così
E tu
Torna pure da quella
Se l'ami
O così pare a te
Corri da lei
Però
Ogni tanto ricordati che

Se mi vuoi
Sono tua come una volta
Caro guardami ed ascolta
Io ti amo
Ti amo
Ti amo

No non puoi
Stare lì
Senza dir niente
Non capisci che è importante ?
Io ti amo
Ti amo
Ti amo

Hé oui, 
Je suis toujours avec les autres
Mais
Tu sais pourquoi
Tu n'es jamais là
Hé oui,
Je m'ennuie avec les autres
Mais
Je ne peux pas être toujours seule...






vendredi 19 septembre 2014

Allegro ma non troppo




Allegro ma non troppo

Jesteś piękne — mówię życiu — 
bujniej już nie można było, 
bardziej żabio i słowiczo, 
bardziej mrówczo i nasiennie. 

Staram mu się przypodobać, 
przypochlebić, patrzeć w oczy. 
Zawsze pierwsza mu się kłaniam 
z pokornym wyrazem twarzy. 

Zabiegam mu drogę z lewej, 
zabiegam mu drogę z prawej, 
i unoszę się w zachwycie, 
i upadam od podziwu. 

Jaki polny jest ten konik, 
jaka leśna ta jagoda — 
nigdy bym nie uwierzyła, 
gdybym się nie urodziła ! 

Nie znajduję — mówię życiu — 
z czym mogłabym cię porównać. 
Nikt nie zrobi drugiej szyszki 
ani lepszej, ani gorzej. 

Chwalę hojność, pomysłowość, 
zamaszystość i dokładność, 
i co jeszcze — i co dalej — 
czarodziejstwo, czarnoksięstwo. 

Byle tylko nie urazić, 
nie rozgniewać, nie rozpętać. 
Od dobrych stu tysiącleci 
nadskakuję uśmiechnięta. 

Szarpię życie za brzeg listka : 
przystanęło? dosłyszało ? 
Czy na chwilę, choć raz jeden, 
dokąd idzie - zapomniało ? 

Wisława Szymborska  Wszelki  Wypadek, 1972






Allegro ma non troppo

Sei bella — dico alla vita —
è impensabile più rigoglio,
più rane e più usignoli,
più formiche e più germogli.

Cerco di accattivarmela,
di blandirla, vezzeggiarla.
La saluto sempre per prima
con umile espressione.

Le taglio la strada da sinistra,
le taglio la strada da destra,
e mi innalzo nell'incanto,
e cado per la stupore.

Quanto è di campo questo grillo,
e di bosco questo frutto —
mai l'avrei creduto
se non avessi vissuto !

Non trovo nulla — le dico —
a cui paragonarti.
Nessuno ha fatto un'altra pigna
né migliore, né peggiore.

Lodo la tua larghezza,
inventiva ed esatezza,
e cos'altro — e cosa più —
magia, stregoneria.

Mai vorrei recarti offesa,
né adirarti per dileggio.
Da centomila anni almeno
sorridendo ti corteggio.

Tiro la vita per una foglia :
si è fermata ? Se n'è accorta ?
Si è scordata dove corre,
almeno per una volta ?

Traduzione : Pietro Marchesani






Allegro ma non troppo

Tu es belle — dis-je à la vie —
plus de plénitude serait impensable,
plus de grenouilles et plus de rossignols,
plus de fourmis et plus de bourgeons.

Je cherche à gagner ses faveurs,
à la flatter, à la cajoler.
Je la salue toujours en premier
avec la plus grande humilité.

Je lui coupe la route sur la gauche,
je lui coupe la route sur la droite,
et sous le charme je m'exalte,
et je m'effondre, saisie de stupeur.

Combien ce grillon dépend des champs,
et combien ce fruit dépend des bois —
je ne l'aurais pas cru
si je n'avais pas vécu !

Je ne trouve rien — lui dis-je —
à quoi te comparer.
Personne n'a fait une autre pomme de pin
ni meilleure, ni moins belle.

Je loue ta générosité,
ton imagination et ta précision,
et aussi — et de plus —
ta magie, ta sorcellerie.

Je ne voudrais jamais t'offenser,
ni te fâcher par mes moqueries.
Depuis cent mille ans au moins
je te courtise en souriant.

Je tire la vie par une feuille :
s'est-elle arrêtée ? S'en est-elle aperçue ?
A-t-elle oublié où elle court,
pour une seule fois au moins ?

(Traduction personnelle)








Images : (1) Site Flickr

(2) Carlos Martinez Salas  (Site Flickr)

(3) Marika Parizzi  (Site Flickr)

(4) Antonio Romei  (Site Flickr)




lundi 15 septembre 2014

La « belle humeur »




Hors l'été, période de l'année où la torpeur nous écrase dans un corps pesant et où, de plus, les caravanes de touristes défilent même par les sentiers reculés, toutes les saisons me paraissent propices à l'exaltation du fantassin.

Il ira, l'hiver, au cœur d'un plateau désolé, s'exposer aux rafales cinglantes de la bise qui fouetteront ses joues jusqu'au sang. Il suivra, au printemps, n'importe quelle vallée au climat tempéré, aux cultures variées (vigne, fraise, arbres fruitiers...) qui lui donneront un avant-goût du midi. Partout ailleurs, il succombera aux charmes de l'automne.

Car la promenade, si elle doit rendre léger le badaud, ne se pratique pas à la légère mais nécessite, au contraire, une claire conscience de ses tenants et aboutissants qui en font, bien appliqués, un luxe.




Il convient, avant le départ, de se renseigner auprès de la météorologie sur l'état du ciel : souhaitons-nous marcher sous le soleil ou sous les nuages ? Il faut aussi, avec soin, préparer un bagage correct, point trop lourd de façon à ce qu'il ne nous encombre pas mais suffisamment complet pour parer à d'éventuels désagréments. Il est prudent, enfin, de s'observer soi-même avec acuité, de ne pas se tromper sur notre état d'esprit lequel conditionne le regard que nous porterons sur notre chemin et ses attraits. En ce qui concerne l'itinéraire, un guide maniable aiguillera notre attention vers telle ou telle curiosité que nos yeux seuls n'auraient pas distinguée... 

Ainsi pourvus, nous deviendrons peu à peu capables de cette contemplation dont Schopenhauer dit qu'elle est un des moyens favorisant la suspension du vouloir-vivre et donc, de la douleur et de l'ennui.




Je crois, en effet, que la promenade dispose à une sérénité intérieure particulière née de l'abandon des préoccupations inessentielles. Correctement pensée, elle apporte la « belle humeur », ce moment délicieux où nous avons le sentiment d'enfin coïncider avec nous-mêmes dans la pleine conscience de notre bonheur.

La promenade est un exercice spirituel, une ascèse.

Rémi Villedecaze  De la promenade  Editions du Bon Albert, 1997






Images : merci à Denis Trente-Huittessan pour ses belles photographies  (Site Flickr)



vendredi 12 septembre 2014

Petites annonces




Une poésie de Wisława Szymborska, d'abord dans la version originale polonaise, puis en traduction italienne et française :

DROBNE OGŁOSZENIA

KTOKOLWIEK wie, gdzie się podziewa
współczucie (wyobraźnia serca)
— niech daje znać! niech daje znać!
Na cały głos niech o tym śpiewa
i tańczy jakby stracił rozum
weseląc się pod wątłą brzozą,
której wciąż zbiera się na płacz.

UCZĘ milczenia
we wszystkich językach
metodą wpatrywania się
w gwiaździste niebo,
żuchwy sinantropusa,
paznokcie noworodka,
plankton,
płatek śniegu.

PRZYWRACAM do miłości.
Uwaga! Okazja!
Na zeszłorocznej trawie
w słońcu aż po gardła
leżycie, a wiatr tańczy
( zeszłoroczny ten wodzirej waszych włosów)
Oferty pod : Sen

POTRZEBNA osoba
do opłakiwania
starców, którzy w przytułkach
umierają. Proszę
kandydować bez metryk
i pisemnych zgłoszeń.
Papiery będą darte
bez pokwitowania.

ZA OBIETNICE męża mojego,
który was zwodził kolorami
ludnego świata, gwarem jego
piosenką z okna, psem zza ściany :
że nigdy nie będziecie sami
w mroku i w ciszy i bez tchu
— odpowiadać nie mogę.
Noc, wdowa po Dniu.

Wisława Szymborska  Wołanie do Yeti, 1957






PICCOLI ANNUNCI

CHIUNQUE sappia dove sia finita
la compassione (immaginazione del cuore)
— si faccia avanti ! Si faccia avanti !
Lo canti a voce spiegata
e danzi come un folle
gioendo sotto l’esile betulla,
sempre pronta al pianto.

INSEGNO il silenzio
in tutte le lingue
mediante l’osservazione
del cielo stellato,
delle mandibole del Sinanthropus,
del salto della cavalletta,
delle unghie del neonato,
del plancton,
d’un fiocco di neve.

RIPRISTINO l’amore.
Attenzione! Offerta speciale !
Siete distesi sull’erba
del giugno scorso immersi nel sole
mentre il vento danza
(quello che in giugno
guidava il ballo dei vostri capelli).
Scrivere a : Sogno.

SI CERCA persona qualificata
per piangere
i vecchi che muoiono negli ospizi. Si prega
di candidarsi senza certificati
e offerte scritte.
I documenti saranno stracciati
senza darne ricevuta.

DELLE PROMESSE del mio sposo,
che vi ha ingannato con i colori
del mondo popoloso, il suo brusio,
il canto alla finestra, il cane fuori :
che mai resterete soli
nel buio e nel silenzio tutt’intorno
— non posso rispondere io.
La Notte, vedova del Giorno.

(Traduzione : Pietro Marchesani)


PETITES ANNONCES

TOUTE PERSONNE sachant ce qu'il est advenu
de la compassion (imagination du cœur)
— est invitée à se manifester ! Qu'elle se manifeste !
Qu'elle le chante à pleine voix
et danse comme une folle
joyeusement sous le frêle bouleau,
toujours au bord des larmes.

J'ENSEIGNE le silence
en toutes les langues
à travers l'observation
du ciel étoilé,
des mâchoires du Sinanthrope,
du bond de la sauterelle,
des ongles du nouveau-né,
du plancton,
d'un flocon de neige.

RETOUR d'amour garanti.
Attention ! Offre spéciale !
Vous êtes étendus sur l'herbe,
du mois de juin dernier, baignés de soleil
tandis que le vent danse
(celui qui en juin
conduisait le bal de vos cheveux).
Écrire à : Rêve.

ON RECHERCHE une personne qualifiée
pour pleurer
les vieillards qui meurent dans les hospices.
On est prié de présenter sa candidature sans certificats
ni lettres de motivation.
Tous les documents seront déchirés
et aucun reçu ne sera délivré.

DES PROMESSES de mon époux,
qui vous a trompés avec les mille couleurs
de ce quartier populeux, son brouhaha,
les chants aux fenêtres, le chien dans la cour :
vous ne seriez plus jamais seuls
prisonniers du noir et du silence
— de toutes ces promesses je ne suis pas garante.
Signé : la Nuit, veuve du Jour.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Luigi Rosa  (Site Flickr)

au milieu et en bas,  Site Flickr



mercredi 10 septembre 2014

Le rêve de Michelangelo Merisi, dit Le Caravage




Un troisième extrait de l'ouvrage d'Antonio Tabucchi Sogni di sogni (Rêves de rêves), dans lequel il imagine les rêves de quelques artistes qu'il a aimés. Il s'agit, dans une traduction personnelle, du rêve de Michelangelo Merisi, dit Le Caravage :

La nuit du premier janvier 1599, tandis qu’il se trouvait dans le lit d’une prostituée, Michelangelo Merisi, dit le Caravage, peintre et homme irascible, rêva que Dieu venait le visiter. Dieu le visitait par l’intermédiaire du Christ, et il pointait le doigt sur lui. Michelangelo était dans une taverne, et il jouait de l’argent. Ses compagnons étaient des gredins, et quelques-uns d'entre eux étaient ivres. Et lui, il n’était pas Michelangelo Merisi, le célèbre peintre, mais un client quelconque, un malandrin. Quand Dieu le visita, il était en train de blasphémer le nom du Christ, et il s’en amusait. Toi, dit sans le dire le doigt du Christ. Moi ? demanda stupéfait Michelangelo Merisi, je n’ai pas la vocation du saint, je ne suis qu’un pécheur, je ne peux pas être choisi.
Mais le visage du Christ était inflexible, sans échappatoire. Et sa main tendue ne laissait la place à aucun doute.
Michelangelo Merisi baissa la tête et il regarda l’argent qui se trouvait sur la table. J’ai violé, dit-il, j’ai tué, je suis un homme dont les mains sont couvertes de sang.
Le garçon de l’auberge apporta un plat de haricots et du vin. Michelangelo Merisi se mit à manger et à boire. À côté de lui, tous étaient immobiles, il était le seul à bouger les mains et la bouche comme un fantôme. Le Christ était lui aussi immobile et il tendait sa main immobile avec le doigt pointé. Michelangelo Merisi se leva et le suivit. Ils se retrouvèrent dans une ruelle sordide, et Michelangelo Merisi se mit dans un coin pour uriner tout le vin qu’il avait bu dans la soirée.

 


Mon Dieu, pourquoi me cherches-tu ? demanda Michelangelo Merisi au Christ. Le fils de l’homme le regarda sans répondre. Ils marchèrent dans la ruelle qui débouchait sur une place. La place était déserte.
Je suis triste, dit Michelangelo Merisi. Le Christ le regarda et il ne répondit pas. Il s’assit sur un banc de pierre et ôta ses sandales. Il se massa les pieds et dit : je suis fatigué, je suis venu à pied depuis la Palestine pour te chercher.
Michelangelo Merisi était en train de vomir appuyé à un mur, dans une encoignure. Mais je suis un pécheur, hurla-t-il, tu ne dois pas me chercher.
Le Christ s’approcha et lui toucha un bras. Je t’ai fait peintre, dit-il, et je veux un tableau de toi, après cela, tu pourras suivre librement ton destin. Michelangelo Merisi se nettoya la bouche et demanda : quel tableau ?
La visite que je t’ai faite ce soir à la taverne, mais toi tu seras Matthieu. D’accord, dit Michelangelo Merisi, je le ferai. Et il se retourna dans le lit. C’est à ce moment-là que la prostituée l’embrassa tout en continuant à ronfler.

Antonio Tabucchi  Sogni di sogni  Sellerio editore Palermo, 1992






Images : Le Caravage, La Vocation de saint Matthieu, 1599-1600



mardi 9 septembre 2014

Mangeurs de feu




The Young Fire Eaters of Mexico City

They fill their mouths with alcohol
and blow it over a lighted candle
at traffic signs. Anyplace really,
where cars line up and the drivers
are angry and frustrated and looking
for distraction — there you'll find
the young fire eaters. Doing what they do
for a few pesos. If they're lucky.
But in a year their lips
are scorched and their throats raw.
They have no voice within a year.
They can't talk or cry out —
these silent children who hunt
through the streets with a candle
and a beer can filled with alcohol.
They are called milusos. Which translates
into "a thousand uses."

Raymond Carver  Ultramarine, 1986






I piccoli mangiatori di fuoco di Città del Messico

Si riempiono la bocca di alcol
e lo spruzzano su una candela accesa
ai semafori. Anzi, dove capita,
ovunque c'è un ingorgo e gli automobilisti
s'incazzano frustrati e hanno bisogno
di qualche distrazione — lì ci sono sempre
i piccoli mangiatori di fuoco. Fanno quel che fanno
per pochi pesos. Quando gli va bene.
Ma dopo un anno si ritrovano le labbra
strinate e le gole bruciate.
Nel giro di un anno restano senza voce.
Non possono né parlare né gridare —
questi bambini muti che battono
le strade con una candela
e une lattina di birra piena d'alcol.
Li chiamano milusos. Che tradotto
significa "dai mille usi".

Traduzione : Riccardo Duranti  (da Blu oltremare, minum fax, 2003)





Les petits mangeurs de feu de Mexico

Ils remplissent leur bouche d'alcool
et ils le projettent sur une bougie allumée
aux feux rouges. N'importe où, en fait,
dans les embouteillages, quand les automobilistes
excédés s'énervent et cherchent
un peu de distraction — c'est là que l'on trouve toujours
les petits mangeurs de feu. Ils font ça
pour une poignée de pesos. Quand la chance leur sourit.
Mais au bout d'un an ils se retrouvent avec les lèvres
cramées et les gorges brûlées.
En une seule année, ils ont perdu la voix.
Ils ne peuvent plus ni parler ni crier —
ces enfants muets qui vont
par les rues avec une bougie
et une canette de bière remplie d'alcool.
On les appelle milusos. Que l'on pourrait traduire
par "aux mille usages".

(Traduction personnelle)








Images : (1)  Eduardo Quesada  (Site Flickr)

(2) Ruy Sanchez  (Site Flickr)

dimanche 7 septembre 2014

Le rêve de Carlo Collodi




Je cite ici un second extrait de l'ouvrage d'Antonio Tabucchi, Sogni di sogni (Rêves de rêves), dans lequel il imagine les rêves de quelques artistes qu'il a aimés. Voici donc, dans une traduction personnelle, le rêve de Carlo Collodi, l'auteur de Pinocchio :

La nuit du vingt-cinq décembre 1882, dans sa maison de Florence, Carlo Collodi, écrivain et critique théâtral, fit un rêve. Il rêva qu’il se trouvait en pleine mer sur une petite barque en papier, au cœur d’une tempête. Mais la petite barque en papier résistait, c’était une petite barque têtue, avec deux yeux humains et portant les couleurs de l’Italie, que Collodi aimait. Une voix lointaine, depuis la côte, criait : Carlino, Carlino, reviens sur la rive ! C’était la voix de l’épouse qu’il n’avait jamais eue, une douce voix féminine qui l’appelait, comme la plainte d’une sirène. 
Ah, il aurait bien voulu revenir ! Mais c’était impossible, les vagues étaient trop hautes et la petite barque était à la merci des courants. 
Puis, tout à coup, il vit le monstre. C’était un énorme requin, la gueule grande ouverte, qui l’observait, qui l’étudiait, qui l’attendait. 
Collodi tenta d’actionner le gouvernail, mais lui aussi était en papier et tout trempé, il était désormais devenu inutilisable. Il se résigna donc à foncer tout droit en direction de la gueule du monstre ; saisi par la peur, il mit ses mains devant les yeux, se leva et hurla : Vive l’Italie ! 
Comme il faisait noir, dans le ventre du monstre ! Collodi commença à marcher à tâtons ; il trébucha sur quelque chose qu’il ne parvint pas à identifier, et ce n’est qu’en posant les mains dessus qu’il comprit qu’il s’agissait d’un crâne. Puis il se cogna contre des planches et il comprit qu’avant lui, un autre bateau avait fait naufrage dans la gueule du monstre. Maintenant, il se déplaçait avec plus de facilité, parce que tout au fond de la mâchoire grande ouverte du requin, on apercevait une faible lueur. En continuant à avancer à tâtons, ses genoux heurtèrent une caisse en bois. Il se baissa pour en explorer l’intérieur, et il s’aperçut qu’elle était pleine de chandelles. Par chance, il avait encore son briquet, qu’il actionna aussitôt. Il alluma deux chandelles et put ainsi découvrir ce qui l’entourait. Il se trouvait sur le pont d’un navire qui s'était échoué dans le ventre du monstre ; la dunette était pleine de squelettes et au sommet du mât flottait un drapeau noir frappé d’une tête de mort. Collodi avança et descendit un petit escalier. Il trouva sans peine la cambuse, remplie de bouteilles de rhum. Avec une grande satisfaction, il déboucha une bouteille et but au goulot. Maintenant, il se sentait mieux. Ragaillardi, il se leva et, à la lumière des chandelles, il parvint à quitter le vaisseau. Le ventre du monstre était glissant, plein de poissons morts et de crabes. Collodi avança, en barbotant dans l’eau peu profonde. Il aperçut au loin une petite lueur, une timide clarté qui semblait lui faire signe. Il continua dans cette direction. À côté de lui défilaient des squelettes, des épaves de bateaux, des barques éventrées, des carcasses de poissons énormes. La lueur devint plus proche et Collodi découvrit une table. Autour de cette table étaient assises deux personnes, une femme et un enfant. Collodi s’approcha timidement, et il vit que la femme avait des cheveux bleus et que l’enfant portait un chapeau confectionné avec de la mie de pain. Il courut vers eux et les embrassa. Eux aussi l’embrassèrent, et ils se mirent à rire, en se donnant de petites tapes sur les joues et mille marques d’affection. Tout cela sans prononcer un mot. 




Et brusquement, le décor changea. Ils n’étaient plus dans le ventre d’un monstre, mais sous une pergola, en plein été. Et ils étaient assis autour d’une table, dans une maison située dans les collines de Pescia ; les cigales chantaient, tout était immobile dans la grande chaleur de midi ; ils buvaient du vin blanc en dégustant des melons. Assis dans un coin, sous la pergola, un chat et un renard les observaient avec bienveillance. Et Collodi, fort courtoisement, leur dit : voulez-vous partager notre collation ? 

Antonio Tabucchi  Sogni di sogni, Sellerio editore Palermo, 1992  (Traduction personnelle)






Images : au centre, Attilio Mussino (1878-1954), illustration pour le Pinocchio de Collodi

en bas, Enrico Mazzanti (1850-1910), illustration pour le Pinocchio de Collodi



jeudi 4 septembre 2014

Le premier mot (La prima parola)




Une envie persistante : retrouver dans la mémoire le premier mot italien qui m'ait touché, celui par lequel j'ai pris conscience de l'autre langue (en un mot, en un seul, devine-t-on déjà tout un idiome, tel un fil qui patiemment tiré livrerait l'ensemble du motif, fût-ce en le détruisant ?) Ils sont plusieurs à se presser, entendus ou lus dans des gares que le train traversait. Mais l'alliance la plus forte des lettres, du rythme et du son s'est produite à Bologne, au lever du jour. Un cheminot tend le bras pour indiquer un panneau noir où s'inscrit en blanc le mot uscita, qu'en même temps il prononce de sa voix sonore. Le reste du voyage pour atteindre la côte ne sera plus qu'une succession de formes entrevues par la vitre, auxquelles je ne saurai attribuer de nom dans l'autre langue : réceptacles en attente d'être comblés, créatures inabouties qui feront signe, réclamant un salut à mon inaptitude. Et moi je ne pourrai leur appliquer que mes propres mots, d'autant plus étrangers, incongrus, qu'arbres et maisons rappelleront ceux et celles que j'ai pu voir en France, différant d'eux par une simple attente – premières leçons de désir. L'Italie, à travers ses cyprès de moins en moins rares, ses maisons et leurs balcons, deviendra autre brusquement, mais sous l'effet d'une patience longue, ignorée.

Bernard Simeone   Acqua fondata   Editions Verdier, 1997






 






Images
: en haut, Site Flickr

en bas, Site Flickr

lundi 1 septembre 2014

Dove il sì suona (Là où le "si" résonne)




Quand on aime la langue italienne, cette langue du "beau pays où le si résonne", selon l'expression de Dante dans le trente-troisième chant de L'Enfer, on est souvent surpris et peiné par le nombre d'anglicismes qui aujourd'hui la dénaturent, et qui abondent dans les articles de journaux, les émissions de télévision, et bien sûr les sites Internet. Cette invasion ne se limite pas à la technique, mais est aussi sensible dans bien d'autres domaines : la politique (question time, election day, devolution, et le slogan choisi naguère par le principal parti de gauche : I care), l'économie (welfare, spread, spending review, partnership...), les médias (audience, share, target, report, reality, set, fiction, talk, talent show, performance, cult, gossip, trend...), l'université. Les linguistes ont relevé près de dix-mille anglicismes présents dans la langue italienne, dont certains sont systématiquement utilisés dans la conversation courante. 

Je cite ici une intervention vigoureuse de Diego Fusaro : Contre la dictature de la langue anglaise (on pourra lire sous la vidéo la transcription en français des propos du jeune philosophe). Le recours systématique à une phraséologie marxiste peut certes irriter, mais je trouve tout de même que l'essentiel du propos est salutaire et stimulant, dans la mesure où il propose une résistance contre cette "homologation", cette uniformisation culturelle dont Pasolini s’émouvait déjà dans les années soixante-dix, et dont on peut aujourd'hui constater les ravages. Les mots sont importants, comme disait Nanni Moretti dans une célèbre séquence de son film Palombella rossa, et la dégradation de la langue entraîne inévitablement une perte culturelle, identitaire, existentielle. Il ne s'agit donc pas ici de purisme, mais de défense de la diversité, au sein de ce nécessaire "universalisme des différences" que Fusaro appelle de ses vœux à la fin de son intervention.






« Nous vivons dans une époque paradoxale, et ce pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci, on peut remarquer la nécessité toujours plus pressante et vulgaire d’utiliser, dans notre culture italienne, la langue anglaise ; et cela au détriment de notre identité nationale, de notre langue nationale. De plus en plus fréquemment, des termes anglais s’introduisent dans le lexique italien en le dépouillant. Je précise que je n’ai pour ma part rien contre la langue anglaise ; j’ai même beaucoup d’estime et d’intérêt pour la langue de Shakespeare et de Wilde. Mais le problème est ailleurs : l’anglais qui nous est imposé n’est pas celui de ces grands écrivains, mais plutôt l’anglais fonctionnel du marché et de la finance, l’anglais de l’austerity et du fiscal compact, du spread et de la global governance, autrement dit l’anglais nécessaire pour métaboliser le lexique omniprésent de l’économie et pour devenir encore plus esclave de ce que Gramsci appelait déjà "le crétinisme économique". L’anglais qui nous envahit est celui du discours théologique de l’économiste, qui s’impose de façon toujours plus radicale et envahissante. Une servilité s’installe donc qui rend toujours plus naturel le fait de renoncer à sa langue nationale pour se convertir à l’usage de l’anglais. A propos de ce phénomène, on aurait sans doute parlé autrefois, et à raison, d’impérialisme culturel : pour quelles raisons en effet les héritiers de la langue de Dante, de Giambattista Vico, de Pétrarque, de Machiavel, devraient-ils abandonner leur langue maternelle pour parler l’anglais caricatural de The Economist et de la global governance ? Cet abandon de la propre langue nationale a évidemment une portée idéologique, et il faut en être conscient : ce que l’on appelle aujourd’hui la globalisation n’est que l’euphémisme qui désigne en fait la marchandisation du monde.

On parle anglais et on impose ainsi une culture unique qui est en vérité la négation même de la culture, parce que pour qu'elle existe, il faut qu'il y ait au moins deux cultures différentes qui dialoguent entre elles. Cette "monoculture" de la globalisation est donc une forme de totalitarisme, qui ne laisse rien hors de lui-même mais cherche à tout englober : les idées, les pensées, les âmes, les corps ; voilà la dynamique qui cherche à imposer l’usage de la langue anglaise à tous les peuples du monde. On pourrait penser que la conscience critique des intellectuels est le lieu de résistance à tout cela, mais il n’en est rien ; au contraire, les intellectuels légitiment cette folie organisée. On pourrait dire avec Shakespeare qu'il y a de la méthode dans cette folie. Les intellectuels contribuent à la reproduction symbolique du pouvoir et non pas à sa contestation ; ils métabolisent la domination en faisant spontanément usage de l’anglais, dont ils sont complètement dépendants. Ils pensent qu’il est plus scientifique de parler anglais : il est toujours plus habituel, et en même temps dérangeant, d’assister à des congrès de philosophie où tous les participants sont italiens mais parlent entre eux en anglais. C’est une situation dont on aimerait rire si elle n’était pas aussi triste ! Il s’agit donc de résister à cet impérialisme culturel et de retrouver sa propre identité nationale, dans notre cas l’identité de Dante, de Pétrarque, de Gramsci, de Giovanni Gentile, de Machiavel, la grande identité italienne, principalement au niveau culturel, pour résister à cette barbarie qui menace.

Du reste, on ne peut pas considérer que dans le domaine littéraire ou philosophique, et dans la culture en général, la langue soit une chose secondaire ; il n’y a peut-être que dans le domaine scientifique que l’usage de l’anglais permet une bonne communication entre chercheurs, mais certainement pas dans la philosophie et la littérature, où, comme le disait déjà Nietzsche, le style est partie intégrante du contenu, de telle sorte qu'il est impossible de les séparer arbitrairement. C’est pour cela qu’il faut refuser l’hégémonie de la langue anglaise et continuer à parler sa propre langue nationale, pour éviter justement d’être dans un rapport de subordination vis-à-vis de ceux dont l’anglais est la langue maternelle. Les Français ou les Italiens doivent donc continuer à parler leur propre langue : chacun doit respecter sa propre identité tout en respectant l’identité des autres. C’est le préalable à toute véritable globalisation, conçue comme un universalisme non pas uniformisant, mais respectueux des différences, ce que l’on pourrait appeler avec Giacomo Marramao "l’universalisme des différences", dans lequel chacun conserve sa propre identité et échange librement et sur un pied d'égalité avec les autres peuples, qui à leur tour conservent leur propre identité. »








Images : en haut, statue de Dante (détail) sur la place Santa Croce de Florence (Site Flickr)

en bas, Dante, fresque (détail) de Luca Signorelli, chapelle San Brizio du Duomo d'Orvieto (1499-1502)