Translate

samedi 13 juin 2015

Torneranno i prati (Les prés reviendront)




"Comm'è bella 'a muntagna stanotte...
bella accussí, nun ll'aggio vista maje !
N'ánema pare, rassignata e stanca,
sott''a cuperta 'e sta luna janca..."






Dans son dernier film, torneranno i prati [les prés reviendront], — l’absence de la majuscule dans le titre est volontaire — Ermanno Olmi raconte une nuit sur le haut-plateau d’Asiago, en 1917, au cœur de la première guerre mondiale, celle que l’on appelle en Italie la Grande Guerra [la Grande Guerre]. Au plus près des soldats retranchés dans un avant-poste en haute montagne, Olmi raconte la peur, la douleur, l’attente fébrile et la panique au moment des bombardements ; tout cela se passe dans d’immenses étendues enneigées, sous un intense clair de lune, dans la paix de la nature, avec ses arbres que le givre transforme en sapins de Noël et ses animaux familiers, comme ce renard soudain surpris par les fusées éclairantes et le fracas des mortiers frappant à l’aveugle. 
Le rythme du film est lent ; la caméra s’arrête sur les pauvres objets du quotidien (une lampe tempête, des gamelles, des photos accrochées aux montants de lits de fortune, des enveloppes marquées du tampon de la censure militaire...) et sur les visages des soldats la plupart du temps résignés, nostalgiques, que seul semble encore mobiliser un fragile instinct de survie. L’image est très travaillée, presque en noir et blanc, avec des dominantes sépia dans les intérieurs et une teinte bleutée pour les extérieurs, où, sur une neige immaculée que la clarté lunaire rend presque phosphorescente, se détachent les griffures noires des barbelés et les manteaux sombres des soldats.
L’optimisme du titre est relativisé à la toute fin du film par les dernières paroles d’un soldat face à la caméra, juste après une séquence montrant, à travers des images d’archives, l’allégresse de la Libération : « Une fois cette guerre finie, chacun rentrera chez soi ; l’herbe nouvelle repoussera, et de tout ce qui s’est passé ici, de tout ce que nous avons souffert, il ne restera plus aucune trace, et plus rien ne semblera vrai. »




Je reprends ici quelques images du film pour illustrer un extrait du roman de Mario Rigoni Stern Le stagioni di Giacomo [Les saisons de Giacomo], dont l'action se situe dans les mêmes paysages (la Vénétie et le haut-plateau d’Asiago), dans les années trente, c’est-à-dire entre les deux guerres. Le personnage dont il est question dans ce passage, Mario (sans doute un double de l'auteur), est un jeune homme qui se rend chaque jour sur le chantier où des ouvriers travaillent à l’édification d’un grand ossuaire destiné à recueillir les restes des soldats de la Grande Guerre, à qui l’on n’avait pu offrir jusqu’alors que des sépultures de fortune. Mario rejoint les ouvriers au sommet de la colline où ils travaillent afin de les approvisionner en nourriture et en boissons : 

« Un jour, il entendit un récit qui l’impressionna. Nando, du hameau d’Ecchelen, raconta ce qu’il avait vu un soir, tandis qu’il rentrait chez lui à la fin de sa journée de travail, après une halte à l’auberge de Marguerite où il avait bu un verre en compagnie de Vu. Parvenu aux Confins, à l’endroit exact où se trouve la croix, il se trouva devant une file silencieuse de soldats qui traversaient la route. La lune était pleine, et quand elle apparaissait derrière les nuages, on y voyait presque comme en plein jour. Les soldats étaient pâles, silencieux, ils marchaient sans faire de bruit, mais on entendait leurs soupirs. La longue file venait des montagnes du sud, traversait la cuvette entre les collines et remontait ensuite par la vallée de Nos vers les plus hautes montagnes.




D’autres files, plus morcelées, rejoignaient la principale en dévalant comme des ruisseaux du haut des montagnes. On ne voyait ni d’où elles partaient ni où elles arrivaient. Il était resté là jusqu’à l’aube, pétrifié, et quand la lumière du soleil remplaça celle de la lune, la vision se dissipa. 
— Ce sont les âmes des soldats morts, dit un vieux manœuvre qui avait fait la guerre comme conducteur de mulets
— Mais c’était des Italiens ou des Autrichiens ? demanda un autre.    
— Je ne m’en souviens pas, répondit Nando, peut-être les deux ensemble.
— Si tu veux mon avis, ajouta un troisième, tu avais bu un verre de trop et ça t’est monté à la tête. 
— Je n’étais pas saoul. Un demi-litre à deux, c’est vraiment rien. 
— Ici, nous travaillons à construire un ossuaire pour les restes des soldats, mais leurs âmes errent dans ces montagnes, dit celui qui était intervenu en premier. 
Ils restèrent silencieux jusqu’à ce que retentisse le sifflet du chef qui les rappelait au travail. Mario, troublé, rentra chez lui sans faire de halte dans les prés ; il monta dans sa chambre et se mit à sa table pour écrire une poésie qui a aujourd’hui disparu. Il n’en est resté que ces trois vers : "Sous la lumière froide de la lune marchent / ensemble dans les montagnes / les vivants et les morts". »






Le roman de Mario Rigoni Stern est disponible en italien aux éditions Einaudi, et en français  aux éditions Robert Laffont. J'en ai repris ici un extrait dans une traduction personnelle. Il n'y a toujours pas de date prévue pour une sortie en France du film d'Ermanno Olmi.






Traduction des paroles de la chanson napolitaine citée en exergue : "Comme la montagne est belle, cette nuit... / Belle comme je ne l'avais jamais vue ! / On dirait une âme résignée et lasse, / Sous la lumière de cette lune blanche..."

1 commentaire:

  1. Merci pour la traduction de la chanson napolitaine citée en exergue, comme pour la première photo qui semble lui faire écho. quand les morts et les vivants sont passés, il reste la beauté presque surnaturelle de ce paysage et de cette chanson : un lieu où se reposer du passé, de l'attente. Un lieu où se dissoudre dans la contemplation, cette longue amitié avec l'être dont on se sait aimé...

    RépondreSupprimer