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lundi 1 septembre 2014

Dove il sì suona (Là où le "si" résonne)




Quand on aime la langue italienne, cette langue du "beau pays où le si résonne", selon l'expression de Dante dans le trente-troisième chant de L'Enfer, on est souvent surpris et peiné par le nombre d'anglicismes qui aujourd'hui la dénaturent, et qui abondent dans les articles de journaux, les émissions de télévision, et bien sûr les sites Internet. Cette invasion ne se limite pas à la technique, mais est aussi sensible dans bien d'autres domaines : la politique (question time, election day, devolution, et le slogan choisi naguère par le principal parti de gauche : I care), l'économie (welfare, spread, spending review, partnership...), les médias (audience, share, target, report, reality, set, fiction, talk, talent show, performance, cult, gossip, trend...), l'université. Les linguistes ont relevé près de dix-mille anglicismes présents dans la langue italienne, dont certains sont systématiquement utilisés dans la conversation courante. 

Je cite ici une intervention vigoureuse de Diego Fusaro : Contre la dictature de la langue anglaise (on pourra lire sous la vidéo la transcription en français des propos du jeune philosophe). Le recours systématique à une phraséologie marxiste peut certes irriter, mais je trouve tout de même que l'essentiel du propos est salutaire et stimulant, dans la mesure où il propose une résistance contre cette "homologation", cette uniformisation culturelle dont Pasolini s’émouvait déjà dans les années soixante-dix, et dont on peut aujourd'hui constater les ravages. Les mots sont importants, comme disait Nanni Moretti dans une célèbre séquence de son film Palombella rossa, et la dégradation de la langue entraîne inévitablement une perte culturelle, identitaire, existentielle. Il ne s'agit donc pas ici de purisme, mais de défense de la diversité, au sein de ce nécessaire "universalisme des différences" que Fusaro appelle de ses vœux à la fin de son intervention.






« Nous vivons dans une époque paradoxale, et ce pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci, on peut remarquer la nécessité toujours plus pressante et vulgaire d’utiliser, dans notre culture italienne, la langue anglaise ; et cela au détriment de notre identité nationale, de notre langue nationale. De plus en plus fréquemment, des termes anglais s’introduisent dans le lexique italien en le dépouillant. Je précise que je n’ai pour ma part rien contre la langue anglaise ; j’ai même beaucoup d’estime et d’intérêt pour la langue de Shakespeare et de Wilde. Mais le problème est ailleurs : l’anglais qui nous est imposé n’est pas celui de ces grands écrivains, mais plutôt l’anglais fonctionnel du marché et de la finance, l’anglais de l’austerity et du fiscal compact, du spread et de la global governance, autrement dit l’anglais nécessaire pour métaboliser le lexique omniprésent de l’économie et pour devenir encore plus esclave de ce que Gramsci appelait déjà "le crétinisme économique". L’anglais qui nous envahit est celui du discours théologique de l’économiste, qui s’impose de façon toujours plus radicale et envahissante. Une servilité s’installe donc qui rend toujours plus naturel le fait de renoncer à sa langue nationale pour se convertir à l’usage de l’anglais. A propos de ce phénomène, on aurait sans doute parlé autrefois, et à raison, d’impérialisme culturel : pour quelles raisons en effet les héritiers de la langue de Dante, de Giambattista Vico, de Pétrarque, de Machiavel, devraient-ils abandonner leur langue maternelle pour parler l’anglais caricatural de The Economist et de la global governance ? Cet abandon de la propre langue nationale a évidemment une portée idéologique, et il faut en être conscient : ce que l’on appelle aujourd’hui la globalisation n’est que l’euphémisme qui désigne en fait la marchandisation du monde.

On parle anglais et on impose ainsi une culture unique qui est en vérité la négation même de la culture, parce que pour qu'elle existe, il faut qu'il y ait au moins deux cultures différentes qui dialoguent entre elles. Cette "monoculture" de la globalisation est donc une forme de totalitarisme, qui ne laisse rien hors de lui-même mais cherche à tout englober : les idées, les pensées, les âmes, les corps ; voilà la dynamique qui cherche à imposer l’usage de la langue anglaise à tous les peuples du monde. On pourrait penser que la conscience critique des intellectuels est le lieu de résistance à tout cela, mais il n’en est rien ; au contraire, les intellectuels légitiment cette folie organisée. On pourrait dire avec Shakespeare qu'il y a de la méthode dans cette folie. Les intellectuels contribuent à la reproduction symbolique du pouvoir et non pas à sa contestation ; ils métabolisent la domination en faisant spontanément usage de l’anglais, dont ils sont complètement dépendants. Ils pensent qu’il est plus scientifique de parler anglais : il est toujours plus habituel, et en même temps dérangeant, d’assister à des congrès de philosophie où tous les participants sont italiens mais parlent entre eux en anglais. C’est une situation dont on aimerait rire si elle n’était pas aussi triste ! Il s’agit donc de résister à cet impérialisme culturel et de retrouver sa propre identité nationale, dans notre cas l’identité de Dante, de Pétrarque, de Gramsci, de Giovanni Gentile, de Machiavel, la grande identité italienne, principalement au niveau culturel, pour résister à cette barbarie qui menace.

Du reste, on ne peut pas considérer que dans le domaine littéraire ou philosophique, et dans la culture en général, la langue soit une chose secondaire ; il n’y a peut-être que dans le domaine scientifique que l’usage de l’anglais permet une bonne communication entre chercheurs, mais certainement pas dans la philosophie et la littérature, où, comme le disait déjà Nietzsche, le style est partie intégrante du contenu, de telle sorte qu'il est impossible de les séparer arbitrairement. C’est pour cela qu’il faut refuser l’hégémonie de la langue anglaise et continuer à parler sa propre langue nationale, pour éviter justement d’être dans un rapport de subordination vis-à-vis de ceux dont l’anglais est la langue maternelle. Les Français ou les Italiens doivent donc continuer à parler leur propre langue : chacun doit respecter sa propre identité tout en respectant l’identité des autres. C’est le préalable à toute véritable globalisation, conçue comme un universalisme non pas uniformisant, mais respectueux des différences, ce que l’on pourrait appeler avec Giacomo Marramao "l’universalisme des différences", dans lequel chacun conserve sa propre identité et échange librement et sur un pied d'égalité avec les autres peuples, qui à leur tour conservent leur propre identité. »








Images : en haut, statue de Dante (détail) sur la place Santa Croce de Florence (Site Flickr)

en bas, Dante, fresque (détail) de Luca Signorelli, chapelle San Brizio du Duomo d'Orvieto (1499-1502)

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