jeudi 31 mars 2011

La Malinconia





"Après les aveux commence le mystère."


Jean Cocteau








Je ne suis pas sûr d’aimer La Malinconia, malgré l’admiration que j’éprouve, chaque fois, lorsque j’entends, sous le titre «La Mélancolie», non pas la noirceur uniforme à laquelle ce mot prépare, mais des épisodes violemment contrastés, juxtaposés sans que leurs tensions se résolvent. Je ne suis pas sûr de l’aimer, le second adagio du sixième quatuor, le mouvement lent qui clôt la partition au mépris de toutes les règles, mais j’y entends surtout un sursaut de réalité. À commencer par le silence, impossible à partager, dont s’extrait la plainte initiale. Un silence d’absolue surdité plus qu’une éclipse des sons, un monde qu’on ne peut atteindre par une simple plongée. Ce n’est pas une question de profondeur ou de gravité, ce n’est pas une affaire de degré. Il ne suffit pas de descendre en soi plus profond, ou plus profond dans les notes, pour trouver l’ouïe, la brèche, et remonter en brandissant un trésor, une vérité. Dans cet ultime mouvement de l’ultime des premiers quatuors, c’est autre chose qu’il a, lui le grand sourd, conquis, arraché, dérobé à l’inhumain. Dans La Malinconia toutes les souffrances convergent, celle du mal, celle qui œuvre au cœur de la musique, celle en moi de Turin quand j’y devine une défaite essentielle. Géométrisée dans le refus de sa folie, dans l’agrégat des rues identiques, Turin s’est raidie pour que la vie de tous les jours n’y soit qu’étrangeté.



Mes années là-bas furent sans raison, n’eurent pas de cause, comme la danse fluette, paysanne, qui succède à présent dans le quatuor à la plainte sans la dominer, allégresse et mélancolie côte à côte sans rien qui les englobe et leur donne un sens, rien qui les fasse tenir ensemble tels deux versants d’un massif. Avant lui, qui a su ajointer ainsi dans un seul mouvement des termes incompatibles, nul n’avait mis en musique la joie imméritée à côté du rien, le discontinu. Si la vie d’un homme pouvait reproduire la succession de ces notes, si la mienne le pouvait...

Bernard Simeone
Cavatine Éditions Verdier, 2000







Images
: en haut, Site Flickr

au centre, Valinuccia (Site Flickr)

en bas, Irene (Site Flickr)







mercredi 30 mars 2011

Spolète, l'Aurore au crépuscule



Juin... Dimanche


Ce dimanche, Duccia a voulu nous inviter. Elle me savait réticent comme devant tout autre signe d’une offre trop claire. L’invitation collective n’était qu’une feinte anxieuse pour me contraindre. Mais pour souligner la supplique qui s’y trouvait cachée, elle ajouta qu’elle jouerait, bien que depuis cinq mois elle n’eût pu étudier comme le doit une bonne pianiste si elle veut soigner sa technique. Elle avait dit cela sachant que je n’ai pas une passion irrépressible pour la musique et que je préfère des expressions et des langages mieux définis. Mais elle avait voulu, au lieu de s’engager dans de vagues formalités mondaines, me parler au plus profond par ce sacrifice. Ce moyen fort et délicat me conquit et m’émut.

Elle avait convié quelques jeunes filles, presque toutes de ses élèves, puisqu’ici, surtout parmi les nombreuses familles nobles, la musique et le chant sont encore très en vogue. On vit aussitôt que ces jeunes filles avaient pour elle, de peu leur aînée, une affection vraie et même un véritable culte. Régnaient la joie et une grande affabilité. Duccia avait réussi à donner le sentiment que j’étais un hôte attendu depuis bien des années et cette partialité à l’égard des autres invités semblait acceptée, voire favorisée, comme une chose naturelle. Aucune des jeunes filles n’osa demander à Duccia de se mettre au piano, sachant combien elle était sévère avec elle-même, mais il n’y eut aucune exclamation de surprise – seulement un franc sourire – quand je l’eus demandé et obtenu.

Duccia s’assit devant le piano avec une vive anxiété, mais sans hésitation. Après deux préludes de Chopin, elle joua L’Aurore de Beethoven. Pour ce morceau, elle préféra conserver devant elle la partition, mais sans jamais la regarder. Une jeune fille tournait les pages, les autres se taisaient, tout naturellement concentrées. A certaines phrases naissantes, auxquelles Duccia prêtait une sonorité – me parut-il – inouïe, quelques-unes me regardaient comme pour lire mon impression.





J’étais pris par la musique, par elle qui jouait, par les jeunes filles qui l’écoutaient, par l’heure et le lieu. La fenêtre ne laissait entrer que la lumière renvoyée par les espaliers ornant les superbes éperons des terrasses de Spolète mais derrière, je devinais un crépuscule sur l’Ombrie semblable à celui que nous avions admiré depuis Spello, quelques jours auparavant. Je ne sais pourquoi, affleuraient à nouveau en moi, l’un après l’autre, les vers de Sapho que j’avais appris par cœur au lycée. Psafo crysoplokamé (Sapho aux boucles d'or), telle était Duccia. Et maintenant, elle mettait un sursaut et un tremblement dans cette phrase renaissante...

Quand elle eut fini, tous la félicitèrent : une des jeunes filles, nommée Mammola, l’embrassa. La mère de celle-ci, femme jeune et belle à la voix superbe, qui étudiait le chant, entra alors, après avoir écouté du palier pour ne pas déranger en sonnant. Duccia retourna sur le divan à côté de ses jeunes amies et se fit pensive.

Mario Luzi Trames Editions Verdier, 1986 (Traduction : Philippe Renard et Bernard Simeone)






Images
: en haut, Suso (Site Flickr)

au centre, Francesca (Site Flickr)

en bas, Site Flickr







lundi 28 mars 2011

Cena di Pasqua (Dîner de Pâque)






"Poi ci sarebbe stata la scena ultima, quella degli addii. Già la vedevo. Eravamo scesi tutti in gruppo giù per le scale buie, come un greggio oppresso. Giunti nel portico, qualcuno (forse io) era andato avanti, a socchiudere il portone di strada, ed ora, per l'ultima volta, prima di separarci, si rinnovavano da parte di tutti, me compreso, i buonanotte, gli auguri, le strette di mano, gli abbracci, i baci sulle gote. Senonché, improvvisamente, dal portone rimasto mezzo aperto, là, contro il nero della notte, ecco irrompere dentro il portico una raffica di vento. È vento d'uragano, e viene dalla notte. Piomba nel portico, lo attaversa, oltrepassa fischiando i cancelli che separano il portico dal giardino, e intanto ha disperso a forza chi ancora voleva trattenersi, ha zittito di botto, col suo urlo selvaggio, chi ancora indugiava a parlare. Voci esili, gridi sottili, subito sopraffatti. Soffiatti via, tutti : come foglie leggere, come pezzi di carta, come capelli di una chioma incanutita dagli anni e dal terrore..."


Giorgio Bassani Il Giardino dei Finzi-Contini


"Et puis il y aurait eu la dernière scène, celle des adieux. Je la voyais déjà. Nous étions descendus tous ensemble par le sombre escalier, comme un troupeau opprimé. Arrivés sous le porche, quelqu'un (peut-être moi) était allé entrouvrir le portail donnant sur la rue, et maintenant, pour la dernière fois, avant de nous séparer, nous échangions tous, moi compris, les bonne nuit, les vœux, les poignées de main, les embrassades, les baisers sur les joues. Mais brusquement, par le portail demeuré entrouvert, là, contre le noir de la nuit, voici que s'engouffre dans le porche une rafale de vent. C'est un vent d'ouragan, et il vient de la nuit. Il s'abat dans le porche, le traverse, dépasse en sifflant les grilles qui séparent le porche du jardin, et ce faisant il a dispersé de force ceux qui voulaient encore s'attarder, il a réduit au silence, avec son hurlement sauvage, ceux qui continuaient à parler. Des voix grêles, des cris fluets, aussitôt écrasés. Emportés par le vent, tous, comme des feuilles légères, des morceaux de papier, des cheveux blanchis par les ans et par la terreur..."


Giorgio Bassani Le Jardin des Finzi-Contini











E quando nel giro del ballo oscuro che ci rimorchia,

dimenticate ombre nostalgiche a fingere la vita,
spirito della notte ci riavrai, dopo le ultime risa,
i baci sulle guance, gli auguri, gli addii sulla porta ;

e là dalla soglia a scroscio, irrompendo, un vento crudele
disperderà le fioche e esili voci come capelli
incanutiti, nel vuoto portico, di tra i cancelli,
cieco soffiando sulle deboli fiamme delle candele :

forse torneremo di sopra, in sala, seduti qua attorno al solito
tavolo, sotto la lampada, commensali distratti,
fermi, le labbra sigillate, pallidi di contro ai pallidi
ritratti dei nostri morti, morti anche noi, ma soli.

Giorgio Bassani Storie dei poveri amanti Ed. Mondadori



Et quand dans le tourbillon du bal obscur qui nous emporte,

ombres nostalgiques oubliées simulant la vie,
nous reviendrons à toi, esprit de la nuit, après les derniers rires,
les baisers sur les joues, les vœux, les adieux sur la porte ;

et là, sur le seuil, en cascade déferlante, un vent cruel
éparpillera les voix ténues et frêles comme des cheveux
blanchis, sous le porche vide, entre les grilles,
soufflant à l'aveugle sur les faibles flammes des bougies :

peut-être remonterons-nous dans la salle, assis autour de la même
table, sous la lampe, commensaux distraits,
immobiles, les lèvres scellées, pâles face aux pâles
images de nos morts, morts nous aussi, mais seuls.

(Traduction personnelle)







Images
: merci à Jules Pajot (Site Flickr)








dimanche 27 mars 2011

Per un quadro di Morandi (Pour un tableau de Morandi)




O tu cui lenta abbraccia la collina accaldata,

casa persa nel verde, esile volto e bianco,
solo tu durerai, muto, eroico pianto,
non resterai che tu, e la luce assonnata.

Giorgio Bassani Te lucis ante Ed. Mondadori


Ô toi qu'avec douceur embrasse la colline échauffée,

maison perdue dans la verdure, visage frêle et blanc,
toi seule demeureras, muette, héroïque plainte,
il ne restera plus que toi, et la lumière ensommeillée.

(Traduction personnelle)







Images
: en haut, Giorgio Morandi Paesaggio (1936)

en bas, Site Flickr






samedi 26 mars 2011

"Cor tibi magis Sena pandit"



Aujourd’hui encore, après tant de fois où cela s’est répété, je ne sais ce qui me rappelle impérieusement à Sienne et me fait aussitôt m’en éloigner. La ville appartient à ma première adolescence mais berce aussi mes rêves survivants d’homme mûr. A quoi vais-je obéir en montant dans le car qui, dépassé les maigres bois de pins, s’enfonce dans la Toscane profonde – à la mémoire, à l’espérance, à une complaisance douloureuse ou au plaisir ? Je ne puis répondre. Je souffre et m’exalte à la fois tandis qu’au long du ruban ondulé de la route – la Cassia encore romaine – notre région devient toujours plus vaste et clairsemée, et en même temps plus ferme en cette verte campagne, en cette terre ocre. Dans le lointain, tout cet espace vire et s’estompe en bleu et violet quand nous l’observons depuis les bastions ou les hautes maisons de Sienne. A la fois et indistinctement, toujours plus réel et plus onirique. Pour moi qui descend de la région de Florence, il n’est matière plus certaine, plus nette, nullement illusoire que ces terres en jachère et ces maisons vigoureusement équarries, tout ensemble rustiques et raffinées ; et rien n’est plus immatériel que tout cela se sublimant dans les marbres et les briques de Sienne. Ainsi la ville paraît-elle intime et lointaine en sa propre région ; elle peut à la fois donner une sensation de terre et paraître entourée par le vide et le vertige.

Les jours de marché, la Via di città, la Castarella et tous les environs du Campo sont bondés de métayers, de courtiers et de marchands qui portent au cœur de la ville l’odeur de la campagne rude et forte. Les Siennois, éminemment urbains, ne leur épargnent pas quelques railleries, mais la présence des campagnards entre les murs nobiliaires et les monuments quasi fantasmagoriques semble pourtant naturelle ou tout au moins inévitable. Mais ensuite, quand le soir est tombé, quand la ville, libérée des sombres aspects et de la fête de ses architectures, s’allège dans l’air à peine nocturne et que les campagnards s’en sont allés dans les cars bondés ou dans ces trains débonnaires qui démarrent à contrecœur en bas, sous les pentes, l’imagination peut à nouveau, entre les édifices demeurés taciturnes et solitaires, inventer autour des murs un espace irréel et infini, habité par des hommes bien plus chimériques que ceux vus auparavant. En général, c’était l’heure où enfant je sentais comme un secret courant d’air me paralyser et me glacer le sang, où mon esprit exalté revenait à certaines images de l’art siennois qui me paraissaient alors exprimer plus que d’autres ce vertige intime : la chevauchée mystérieuse, solitaire de Guidoriccio da Fogliano s’associait immanquablement à mes pensées ; cette lande entre les forteresses devenait alors la campagne environnante et cette fable toute la vie, son essence, sa fièvre.



Cependant, même en plein jour, l’après-midi, le silence est parfois si haut et la lumière qui cogne sur les pierres, sur les marbres, sur les briques incandescentes si éclatante que les sens ne peuvent les supporter – alors l’imagination effrénée vole vers des mirages, à tel point qu’on est souvent poussé vers les portes pour chercher un réconfort dans la couleur dense et concrète de la terre, dans le vert vraiment vert de l’herbe. Terre et herbe si proches que l’on peut, comme cela m’arrivait quand j’habitais Provenzano, avoir d’un côté de la maison un à-pic campagnard et de l’autre une très dense architecture urbaine.

Ici naissent fatalement d’étranges passions et de grandes manies et l’on ne peut vivre autrement que dans une subtile folie. En effet, la ville est pleine de types extravagants, d’hommes inquiets, attristés par de petits tracas ou exaltés par la vanité ou l’ennui. Quand ensuite viennent les jours du Palio, tout cela explose partout sous une forme qui paraît inconcevable à qui n’est pas d’ici ou n’y a jamais demeuré. De la femme, ce que je pourrais observer aujourd’hui restera toujours dominé par certaines apparitions froides, sublimes et intangibles que je voyais alors passant par ces rues ou montant par quelques-unes de ces rampes escarpées. C’étaient – mais il eût été impossible alors de penser à cette pluralité, chacune semblait absolument unique – c’étaient en général de très grandes jeunes filles avec quelque chose de malsain dans leur pâleur excessive, dans leur pas rapide mais fragile ; autour d’elles régnait une solitude si profonde qu’elles paraissaient vivre entourées de leur pure irradiation, ni plus ni moins que les vierges de la peinture à fond d’or.



Aujourd’hui, certes, je ne pourrais retrouver ce jeu, je ne suis plus de la partie ; et c’est là une ville où l’on ne peut vivre en étranger. En repartant, on passe la porte qui dit : Cor tibi magis Sena pandit... (1) A condition que notre cœur aussi se soit ouvert. En sortant, on quitte un monde, un royaume distinct de l’âme comme une étrange corniche du purgatoire et l’on rentre dans l’aventure ordinaire de la vie.

(1) Devise de Sienne inscrite sur la Porta Camollia, la porte principale de la ville : Sienne t'ouvre grand son cœur.

Mario Luzi Trames Editions Verdier, 1986 (traduction : Philippe Renard et Bernard Simeone)





Images : en haut et au centre Pedro Prats (Site Flickr)

jeudi 24 mars 2011

Jardin de Boboli





"Dirò altresì, non per migliore chiarezza ma per scolpire meglio con un'immagine la positura, che se in questa terra la collina vi tiene il posto della signora, e quasi sempre signora vera, principessa, la pianura vi tiene quello della serva, della cameriera o ancella ; e che il più benevolo e cortese dei passanti ha per lei quella cordialità di concessione che si usa verso la donna che ci apre la porta allorquando si va per visitare la sua padrona ; o nel più fortunato dei casi della dama di compagnia che mantiene il proprio rango con dignità e compostezza senza permettersi di giudicare, esternando ammirazione bonaria e socchiudendo appena gli occhi o storcendo un po' la bocca alla molta polvere che per colpa dell'altra è costretta a inghiottire dalla mattina alla sera, e alla motriglia che tale scorribanda le produce davanti a casa inzaccherandone l'uscio fino in cima ; e qualche volta infine, della mendicante supplice ai suoi piedi.

Riporterò alcuni nomi di queste colline riuscendo essi, meglio delle parole, a dimostrarsi tale evidenza : Bellosguardo, e notate che molte ve ne sono dove lo sguardo è ancor più bello, Il Gelsomino, Giramonte, Il Poggio Imperiale, Torre del Giallo, San Gersolè, Settignano, Fiesole, Vincigliata e Castel di Poggio, Montebeni, Il Poggio delle Tortore, Montiloro, L'Apparita e L'Incontro, Monte Asinario, Il Giogo, Monte Morello... Sentite invece i nomi della pianura : Rifredi, Le Caldine, Le Panche, Peretola, Legnata, Soffiano, Petriòlo, Brozzi, Campi, Quarto, Quinto, Sesto... anche la fantasia pedestre si spegne, sembrano gli evirati dell'immaginazione."

Aldo Palazzeschi Sorelle Materassi Ed. Mondadori








De Florence, il est souhaitable – ne serait-ce que pour se laver l'esprit de tant de chefs-d'œuvre assemblés en si peu d'espace – de s'éloigner vers les collines en grimpant jusqu'à San Miniato – bien verte, bien blanche, bien romane, bien mignonne – ou en progressant par les terrasses du jardin de Boboli. Ah ! les collines... c'est presque décourageant, elles semblent mises là pour composer le plus harmonieux tableau du monde. On souhaiterait un vague désordre, au moins une discordance. Avec leurs maisons semées au milieu du feuillage, leurs cyprès (seuls arbres que je reconnais à coup sûr), leurs pentes douces, elles ont l'air de dire : ici tout va de soi, moins on se force et plus c'est beau. Aussi je ne m'acharnerai pas à les célébrer, les collines, il y faudrait un art très subtil, celui d'un Aldo Palazzeschi qui, au début des Soeurs Materassi, arrive à restituer leur présence. Voilà un livre à la mesure de ce paysage : faussement simple comme l'âme de ces pauvres sœurs, vieilles brodeuses, qui s'éprennent à la folie de leur charmant neveu dont la beauté physique, qu'elles contempleront en vain, les conduira à leur perte. Un livre superbe, allant de soi lui aussi et dont l'ironie allège et accuse le drame. On me dit que Palazzeschi subit, depuis sa mort, une éclipse en Italie. Les meilleurs font le vide.



Dans le jardin de Boboli, soucieux d'anecdote, je cherche la vasque où Teresa Stich-Randall, alors à l'aube de sa carrière, a plongé après avoir chanté un air d'Obéron. À elle, je demeurerai éternellement redevable. Au festival d'Aix-en-Provence, vers la fin des années cinquante, ses interprétations de Donna Anna et de Pamina me révélèrent un Mozart limpide, épuré comme un dessin à la plume. Je la revois dans la nuit de la cour de l'Archevêché, je revois les décors de Cassandre, de Jean-Denis Malclès : quelques heures de ma jeunesse que je suis certain de ne pas embellir.

Des jeunes, j'en croise beaucoup par ici. La plupart vont s'asseoir sur les pelouses du Belvédère tout en haut. Filles et garçons – blue-jeans, chemises claires – bavardent ou lisent, pas Aldo Palazzeschi, des livres de classe et des BD. Quelques-uns écoutent de la musique branchée à leurs oreilles, pas du Mozart. Ils ne se distinguent pas des jeunes de partout, sympathiques, éphémères, un de perdu, dix de retrouvés. Dans ce paysage pourtant, à cause des collines, ils paraissent inaltérables.

Christian Giudicelli
Quartiers d'Italie Editions du Rocher, 1993





Images : en haut, Site Flickr

an centre, Manuel Palomino Ajorna (Site Flickr)

en bas, Alessio Mariottini (Site Flickr)

mardi 22 mars 2011

Tre colori (Trois couleurs)


Francesco Tricarico canta Tre colori (testo e musica di Fausto Mesolella, 2011) :





Mezza luna cilentana
nebbia padana
soldatini non ne abbiamo più
tutti pronti sull’attenti
partono i fanti
colorati con le giacche blu.

Quelli nella nebbia hanno una bandiera verde
ricorda che la nostra tre colori ha.

La battaglia è già iniziata
buona giornata
cannoncini con le bocche in su
partiremo noi da dietro
con l’aiuto di San Pietro
il destino poi ci guiderà.

Quelli sul confine hanno una bandiera rossa
ricorda che la nostra tre colori ha
quelli nella nebbia hanno una bandiera verde
ricorda che la nostra tre colori ha.

Soldatini di frontiera
mille mamme aspettano
cercate di non farvi fucilar
questa storia è stata scritta
e già studiata
pensavate di doverla ripassar ?

Quelli in cima al monte hanno una bandiera bianca
ricorda che la nostra tre colori ha
verde la speranza rosso il sangue di frontiera
neve biancaneve i cuori abbraccerà
tre colori come i fiori
non son per caso...






Trois couleurs


Croissant de lune du Cilento

brouillard dans la plaine du Pô
les petits soldats sont en place
tous alignés au garde-à-vous

les fantassins s'avancent
dans leurs uniformes bleus.


Ceux qui sont dans le brouillard ont un drapeau vert

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs.


La bataille a déjà commencé
bonne journée

les canons sont prêts à tirer
nous partirons de l'arrière
sous la protection de saint Pierre

puis le destin nous guidera.


Ceux qui sont à la frontière ont un drapeau rouge

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs

ceux qui sont dans le brouillard ont un drapeau vert

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs.


Petits soldats à la frontière

mille mères vous attendent

essayez de ne pas vous faire tuer

cette histoire a déjà été écrite et étudiée

pensiez-vous devoir un jour la revivre ?

Ceux qui sont en haut de la montagne ont un drapeau blanc

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs
verte l'espérance, rouge le sang à la frontière
et le blanc de la neige pour apaiser les cœurs

trois couleurs comme les fleurs
ce n'est pas par hasard...





Images : Source

Source de la vidéo : Site YouTube

lundi 21 mars 2011

Aubade





...à la cime argentée je reconnus la déesse.









Per cento notti lupa fedele

sei venuta a battaglia con me
fra il sonno, e le tue mani
mi cercarono il viso, mi ricordo
d'una parola che dicevi sempre.

Infine giunse l'alba, e la sua nube
dove pascola il fulmine randagio.

Gesualdo Bufalino L'amaro miele Ed. Einaudi

Pendant cent nuits telle une louve fidèle
tu es venue dans mon sommeil
combattre contre moi, et tes mains
cherchèrent mon visage, je me souviens
d'un mot que tu disais sans cesse.

Puis vint l'aube, et son nuage
où paît la foudre vagabonde.

Traduction : Renato Corona (Le miel amer, Editions L'Amourier)






Images
: en haut, La Promeneuse de l'aube, de Jean-Paul Marcheschi

en bas, Salle de la fin de la nuit, de Jean-Paul Marcheschi (Source)






samedi 19 mars 2011

Les Météores



Deux autres passages du Museo d'ombre (Musée d'ombres) de Gesualdo Bufalino, le premier extrait du chapitre Piccole stampe degli anni Trenta (Petites estampes des années trente) ; le second extrait du chapitre Luoghi d'una volta (Lieux d'autrefois) :

LA PIOGGIA
«Gira rigira biondina » cantava mia madre, e cuciva. Io m’incantesimavo alle prosodie della pioggia sul tetto, della piena in mezzo alla strada. Le quali erano in verità tempeste irrisorie, dopo un po’ ne restava solamente, da una crepa nel soffitto, uno sgocciolìo che mia madre chiamava stizzània e combatteva con un bacile smaltato posato sul pavimento. Ne misuravo i rintocchi, ricordo, sul metronomo del mio polso, più categorico allora del suonatore di piatti domenicali nella banda di Pulvirenti. Ma già il sole s’affacciava fra le nuvole, come dopo uno stratagemma felice. Uscendo, l’odore di terra bagnata feriva il cuore con tanta dolcezza che tutta la vita a venire pareva dovesse replicare il successo di quella giornata : acquazzoni da nulla, al mattino, quindi stizzànie di un’ora, quindi il sole per terrazze e balconi, con uccelli a far festa, come nella poesia che avevo imparato a memoria l’altr’anno. Si capisce che poi la vita non è andata veramente così.

Gesualdo Bufalino
Museo d'ombre, Ed. Bompiani

LA PLUIE
« Dansez, valsez, ma belle » chantait ma mère en cousant. Moi, je m’enchantais du rythme de la pluie sur le toit, de la crue qui envahissait la route. Il s’agissait en fait de tempêtes dérisoires ; peu de temps après, il n’en restait, s’écoulant d’une fissure du plafond, qu’un goutte à goutte que ma mère appelait stizzània, et contre lequel elle luttait à l’aide d’une bassine émaillée posée à même le sol. Je me souviens que je mesurais la cadence des tintements sur le métronome de mon pouls, plus régulier en ce temps-là que le préposé aux cymbales dans les concerts dominicaux de la fanfare de Pulvirenti. Mais déjà le soleil se montrait à travers les nuages, heureux du bon tour qu’il venait de jouer. Dehors, l’odeur de la terre mouillée blessait l’âme avec tant de douceur qu’on pouvait presque s’imaginer que toute la vie à venir serait une exacte réplique de cette journée parfaite : le matin, quelques averses inoffensives suivies d’une heure de goutte à goutte, et enfin le soleil sur les terrasses et les balcons, accompagné du chant des oiseaux, comme dans le poème que j’avais appris par cœur l’année précédente. On l’aura compris : plus tard, ce n'est pas vraiment ainsi que la vie s'est déroulée.

(Traduction personnelle)




'I CASI ' Û VIENTU. Le case del vento
Che non si sappia in giro, ma il vecchio catarroso Eolo è qui, in questo crocicchio di campagna, che s’è venuto a nascondere, dopo che vide i suoi scogli invasi da bande di detestabili sub. Ed è qui ancora, a mezzo marzo, quando l’aria va in fregola e ogni sangue esita fra temporale e torpore, ch’egli per pochi professori di lettere e intenditori paganti apre le porte del suo teatro di primavera. Dato che da noi, a primavera, anche le meteore e le ore diventano persone drammatiche, sorprendono come un intrigo a puntate. Senza lesinare un colpo di scena, uno scambio di persona, un dio ex-machina, un’agnizione. Basta mettere il naso fuori, e subito si sente il cielo gonfiarsi e sgonfiarsi di umori tanto imperiosi quanto fuggitivi. Esordisce lo scirocco, altezzosamente, e riempie di sabbia i colletti, di vespe fiacche le soglie. Un minuto dopo, è già libeccio, un malandrino malpelo che t’investe di sbieco e ti butta a cercare riparo nei mancorrenti di ferro. Svolti l’angolo, e ti sorprende dalla Provenza ‘a pruvenza, monotona prefica alle cui lamentele presta orecchio il suicida. Le volti doverosamente le spalle, ma ti afferra sottobraccio il levante, un farfallone amoroso che ruba capelli e cappelli, occhieggia sotto le gonne, impiglia rondini e foglie in trappole di girotondi. Quando infine si fa (pare farsi) la pace, ecco, fuori programma, ‘a viscia, un soffio al quale nessuno punto dell’orizzonte fu patria, ma è nostro, di qui, partorito da un singolare mulinello sul nostro capo, qui ai piedi del monte, dove i carrubi s’azzuffano con le viti della pianura : un gesuita untuosetto, umidiccio, solito maltrattare le ossa dei vecchi e fare impennare i baveri sui colli magri degli adolescenti. Perciò che non si dica in giro, ma è qui che Eolo ha traslocato per sempre, lui e quei quattro scavezzacolli dei venti suoi.

Gesualdo Bufalino Museo d'ombre Ed. Bompiani

'I CASI 'Û VIENTU. Les maisons du vent
Il ne faut pas ébruiter la nouvelle, mais c’est bien ici, dans ce carrefour de campagne, que ce vieux catarrheux d’Éole est venu se cacher, après avoir vu ses rochers envahis par des hordes de détestables adeptes de la plongée sous-marine. Et c’est encore ici qu’à la mi-mars, quand l’air devient moite et que chacun hésite entre orage et torpeur, il ouvre les portes de son théâtre de printemps, au bénéfice de quelques professeurs de lettres et connaisseurs payants. On sait bien que chez nous, au printemps, même les météores et les heures deviennent des acteurs de drame, aussi imprévisibles qu’un feuilleton à épisodes. Ils ne lésinent pas sur les coups de théâtre, les quiproquos, les interventions d’un deux ex-machina, les révélations. Il suffit de mettre le nez dehors et l’on sent aussitôt le ciel enfler et désenfler, sous l’effet d’humeurs aussi impérieuses que fugitives. C’est d’abord le hautain sirocco qui remplit de sable les cols de chemise et de guêpes lasses les seuils des maisons. Une minute plus tard, c’est déjà le tour du libeccio, un coquin mal embouché qui t’attaque par surprise, te forçant à chercher refuge contre quelque rampe de fer. Tu tournes à l’angle et voilà que te surprend le mistral venu de Provence, comme une monotone pleureuse dont les lamentations attirent le candidat au suicide. Tu lui tournes justement le dos, mais c’est alors le vent d’est qui te prend par le bras, tel un amoureux papillonnant qui chipe cheveux et chapeaux, glisse un œil sous les jupes, entraîne hirondelles et feuilles dans les pièges de ses rondes. Quand enfin la paix revient (ou semble revenir), voici, hors programme, ce vent froid apatride et pourtant bien de chez nous, né d’un singulier tourbillon au-dessus de nos têtes, ici même, au pied de la montagne, là où les caroubiers se querellent avec les vignes de la plaine : il ressemble à un jésuite mielleux et moite, qui se complait à maltraiter les os des vieillards et à faire remonter les cols de veste sur les cous maigres des adolescents. Donc, il ne faut pas que cela se sache, mais c’est bien ici qu’Éole s’est définitivement installé, lui et ses quatre vents intrépides.

(Traduction personnelle)






Images
: en haut, Site Flickr

au centre et en bas, Carlo Columba (Site Flickr)








mardi 15 mars 2011

Sulità Santità (Solitude vaut sainteté)




"I paruli fanu purtusa."


("Les paroles font des trous.")







Un autre passage de Museo d'ombre (Musée d'ombres), de Gesualdo Bufalino, extrait du chapitre Motti e proverbi neri (Dictons et proverbes noirs) :

Isola più solitudine uguale isolitudine. A questa parola inesistente m'è spesso piaciuto ricorrere per tradurre il sentimento dell'essere siciliani. Soli nell'arsione di luglio, quando non s'ode che una cicala sfrenarsi nel letargo immobile della pianura ; e il campiere a cavallo, con lo schioppo a tracolla, che spunta dall'orizzonte, non tanto sembra uscire dalle stereotipie d'un film o d'un libro quanto precedere, vessillifero, un'orda di corpulenti fantasmi... Soli su una terra che, gira rigira, in qualunque direzione si vada, termina contro una barriera di mare ; una terra dalle budella di lava, che sussulta sopra le acque come una paranza bucata, disposta quanto mai nessun'altra ai naufragi, alle catastrofi... Soli, infine, in un letto : sognando nessuno ; sognati da nessuno... Ne verrà per la solitudine il doppio destino d'essere ora patita come uno stigma, ora vantata come uno stemma : secondo che il reietto obbedisca a un'urgenza di sodalizio e di compagnia ; ovvero, in un soprassalto d'orgoglio, si cinga dentro le quattro mura della sua tana la corona di santo e di Domineddio.

Gesualdo Bufalino Museo d'ombre Ed. Bompiani





Île plus solitude égal isolitude. À ce mot inexistant il m'a toujours plu de recourir pour évoquer le sentiment qu'ont les Siciliens de leur propre existence. Seuls dans la fournaise de juillet quand on n'entend plus que le chant obstiné d'une cigale dans la léthargie immobile de la plaine ; et le garde-champêtre à cheval, fusil en bandoulière, surgissant à l'horizon, ne semble pas tant sortir des stéréotypes d'un film ou d'un livre, mais plutôt ouvrir la route, tel un porte-étendard, à une horde de fantômes bien en chair... Seuls sur une terre qui, lorsqu'on essaie d'en faire le tour et quelle que soit la direction que l'on prenne, se termine toujours sur une barrière de mer ; une terre aux entrailles de lave, ballottée sur les eaux comme une barque trouée, plus que nulle autre promise aux naufrages et aux catastrophes... Seuls, enfin, dans un lit : ne rêvant de personne et dont personne ne rêve... Il en résultera un double destin pour la solitude : celui d'être douloureusement vécue comme un stigmate, ou au contraire fièrement arborée comme un blason, suivant que le paria obéisse à une urgente nécessité de compagnie et d'amitié, ou qu'il préfère, dans un sursaut d'orgueil, s'enfermer entre les quatre murs de sa tanière pour y ceindre l'auréole du saint et du Seigneur Tout Puissant.


(Traduction personnelle)






Images : en haut, Leonardo (Site Flickr)

au centre, Vito (Site Flickr)

en bas, Giorgio (Site Flickr)

dimanche 13 mars 2011

A vita mi fa mali (J'ai mal à la vie)


Dans Museo d'ombre (Musée d'ombres), l'écrivain sicilien Gesualdo Bufalino dresse un inventaire de métiers disparus, de lieux de la mémoire, de vieilles locutions ou proverbes, de visages lointains et oubliés, tous puisés dans le passé de Comiso, un bourg de la Sicile ionienne où l'écrivain a passé la plus grande partie de sa vie. Cette collection mentale de jours, de gestes, de paroles et de lieux disparus, ce cortège d'ombres que convoque Bufalino, "que les souvenirs rendent malades et dont les souvenirs sont le remède", rejoint le projet d'un autre grand Sicilien, Leonardo Sciascia, dans Kermesse et Occhio di capra. Il existe une très belle édition française (bilingue) de Musée d'ombres, publiée par l'Institut culturel italien, dans sa collection Cahiers de l'Hôtel de Galliffet. L'extrait que je cite ici est le commentaire d'une vieille locution sicilienne :

"CHI TI FA MALI ?" "A VITA, MI FA MALI." ("Cosa ti duole ?" "La vita, mi duole.")

Vi è l'inganno del cielo : una vigna che s'è sudato un anno a tirare su, e ha i grappoli tondi e tosti come le mammelle di Donna Amalia, ecco viene la gelata secca e se la mangia via.

V'è il tradimento del sangue : i figlioli dirazzano, lui fra bettola e casino, lei alla finestra col muso pittato. E non dicono più voscenza, se uno li sgrida cominciano a canticciare zuzuzù zuzuzù.

Vi sono le posteme della miseria : da non poter comprare né i gambali per le notti d'addiaccio, né la pipata di tabacco dopo il pranzo di pane e cipolle ; da non potere sperare mai una mezza giornata di quiete, di pulizia, con gli amici al tavolo del caffè, mentre suonano il Rigoletto.

Vi è l'inimicizia del tempo : ogni mattina ha la sua pena, i reumi, la prostata. E le vampate al viso, un dolore (sarà un reuma anche questo) qui a sommo del petto, suppergiù dove c'è il cuore.

Allora, quando bussa il dottore Cabibbo e domanda dietro la porta : "Chi ti fa mali?", "A vita, mi fa mali", si risponde.

Gesualdo Bufalino Museo d'ombre Ed. Bompiani





« CHI TI FA MALE ? » « A VITA, MI FA MALI » (« Tu as mal où ? » « J'ai mal à la vie »)


Il y a la duperie du ciel : une vigne qu'on a sué sang et eau toute l'année pour lui faire prendre des forces, on voit maintenant des grappes rondes et fermes comme les seins de Donna Amalia, arrive la gelée blanche, et elle mange le tout en un instant.

Il y a la trahison de son propre sang : les enfants dégénèrent, le garçon entre taverne et bordel, la fille à la fenêtre, le museau peinturluré. Et ils ne disent plus voscenza (Votre excellence), si tu les reprends, ils se mettent à chantonner, gna gna gna et gna gna gna.

Il y a les abcès de la misère : ne plus pouvoir s'offrir les jambières pour les nuits glacées où l'on campe aux champs, ni la pipe de tabac après le repas de pain et d'oignons, ne plus pouvoir même espérer une demi-journée dans le calme et la propreté, attablé au café avec les amis tandis qu'on joue Rigoletto.

Il y a l'inimitié du temps : à chaque matin sa peine, les rhumatismes, la prostate. Et ces bouffées au visage, cette douleur-là – encore un rhumatisme sans doute – en haut de la poitrine, dans la région du cœur.

Alors, quand le docteur Cabibbo frappe et demande, derrière la porte : « Tu as mal où ? », on lui répond : « J'ai mal à la vie ».

Traduction
: André Lentin et Stefano Mangano (Musée d'ombres, Cahiers de l'Hôtel de Galliffet, 2008)






Toutes les photographies sont d'Alex Rupor (Site Flickr)







samedi 12 mars 2011

Souvenir d'Italie


Nilla Pizzi (16 avril 1919 - 12 mars 2011)










Grazie dei fior
fra tutti gli altri li ho riconosciuti
mi han fatto male eppure li ho graditi.
Son rose rosse e parlano d'amor.

E grazie ancor
che in questo giorno tu m'hai ricordata
ma se l'amore nostro s'è perduto
perchè vuoi tormentare il nostro cuor ?

In mezzo a quelle rose
ci sono tante spine
memorie dolorose
di chi ha voluto bene.
Son pagine già chiuse
con la parola fine.

Grazie dei fior
fra tutti gli altri li ho riconosciuti
mi han fatto male eppure li ho graditi.
Son rose rosse e parlano d'amor.

Grazie dei fior
e addio...
per sempre addio...
senza rancor...


Merci pour les fleurs

parmi tant d'autres je les ai reconnues
ça m'a fait mal mais je les ai appréciées.
Ce sont des roses rouges et elles parlent d'amour.

Les pages sont déjà tournées

avec le mot fin.

Merci pour les fleurs
et adieu...
pour toujours...
sans rancœur...







vendredi 11 mars 2011

Le città del silenzio (2) (Les villes du silence)





"Dans la cathédrale, très sombre, le sacristain dérangé de sa sieste nous guida vers la chapelle funéraire. Il réclama cent lires de pourboire pour nous allumer une douzaine de cierges munis d'ampoules électriques dont l'intensité ne devait pas dépasser vingt-cinq watts. Dans cette lumière sépulcrale, l'Ilaria paraît encore plus blanche et plus froide. Drapée dans une longue robe, les mains croisées sur la poitrine, les pieds appuyés à un petit chien, la tête soutenue par deux coussins, les bruits du monde ne l'atteignent plus. Le col montant de la robe lui comprime le menton. Cette sorte de jugulaire accentue le détachement du visage et la rigidité du corps. Le diadème, tressé de fleurs, qui entoure ses cheveux, plus qu'un élément ornemental, semble un carcan qui pèse sur son front et la rive au tombeau."

Dominique Fernandez Pise 1951, Grasset, 2010








Lucca

Tu vedi lunge gli uliveti grigi
che vaporano il viso ai poggi, o Serchio,
e la città dall'arborato cerchio,
ove dorme la donna del Guinigi.

Ora dorme la bianca fiordaligi
chiusa ne' panni, stesa in sul coperchio
del bel sepolcro ; e tu l'avesti a specchio
forse, ebbe la tua riva i suoi vestigi.

ma oggi non Ilaria del Carretto
signoreggia la tetra che tu bagni,
o Serchio, sì fra gli arbori di Lucca

rosso vestito e fosco nell'aspetto
un pellegrino dagli occhi grifagni
il qual sorride a non so che Gentucca.

Gabriele d'Annunzio Elettra Le città del silenzio Ed. Mondadori





Lucques

Tu vois au loin les grises oliveraies
qui embrument l'aspect des côteaux, ô Serchio,
et la ville à l'enceinte arborée
où dort la dame de Guinigi.

Ici, elle dort, la blanche fleur de lys
enclose en sa robe, étendue sur la dalle
du beau sépulcre ; et peut-être se mira-t-elle
en toi et ta rive garda son empreinte,

Mais aujourd'hui ce n'est pas Ilaria del Carretto
qui règne sur la terre que tu baignes,
ô Serchio, mais parmi les arbres de Lucques,

rouge vêtu et sombre d'aspect,
un pèlerin aux yeux d'aigle
qui sourit à je ne sais quelle Gentucca.

Traduction : Muriel Gallot (Poèmes d'amour et de gloire, Cahiers de l'Hôtel de Galliffet, 2008)





Images : en haut, Giulia Paltrinieri (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Corrado Bozzano (Site Flickr)

jeudi 10 mars 2011

Le città del silenzio (1) (Les villes du silence)




"J'aime... la Déposition du Rosso à Volterra, Volterra, les balze, l’église San Giusto à Volterra, une plaque à la mémoire de d’Annunzio à Volterra, la salle des Voyages vers la mort en bateau au musée étrusque de Volterra, la salle des Voyages vers la mort en char au musée étrusque de Volterra, une plaque indiquant que se déroulent à cet emplacement certaines scènes de Forse che si, forse che no dans le très petit jardin en terrasse du musée étrusque de Volterra, une plaque à la mémoire d’un savant danois catholique du XVIIe siècle, dont j’oublie le nom, sur une maison de Volterra, le fait que la ville de Mende soit jumelée avec Volterra, une conversation sur Volterra avec le président des Amitiés mendo-volterranaises lors d’un déjeuner à Mende, 10 août 1996, la maison où fut tourné Le Vaghe Stelle dell’Orsa à Volterra..."






Volterra


Su l'etrusche tue mura, erma Volterra,
fondate nella rupe, alle tue porte
senza stridore, io vidi genti morte
della cupa città ch'era sotterra.

Il flagel della peste e della guerra
avea piegata e tronca la tua sorte ;
e antichi orrori nel tuo Mastio forte
empievan l'ombra che nessun disserra.

Lontanar le Maremme febbricose
vidi, e i plumbei monti, e il Mar biancastro,
e l'Elba e l'Arcipelago selvaggio.

Poi la mia carne inerte si compose
nel sarcofago sculto d'alabastro
ov'è Circe e il brutal suo beveraggio.

Gabriele d'Annunzio Elettra, Le città del silenzio Ed. Mondadori



Volterra


Sur tes murs étrusques, Volterra isolée,
bâtis dans le roc, devant tes portes,
je vis surgir, sans rumeur, la lignée des morts
de la sombre cité qui se trouvait sous terre.

Le fléau de la peste et de la guerre
avait blessé et mutilé ton sort ;
et les antiques horreurs de ce Donjon
emplissaient une ombre que nul ne dissipe.

Je vis s'éloigner la Maremme fiévreuse,
et les montagnes de plomb, et la Mer blanchâtre
et l'Elbe et l'Archipel sauvage.

Puis, inerte, ma chair se disposa
dans le sarcophage sculpté d'albâtre
où se trouve Circé et son brutal breuvage.

Traduction : Muriel Gallot (Poèmes d'amour et de gloire, Cahiers de l'Hôtel de Galliffet, 2008)





Image : en haut, Eric Perrone (Site Flickr)