mercredi 3 mai 2017

Neige de mai




Dans Le Garçon sauvage (Il Ragazzo selvatico), paru l'année dernière aux éditions (suisses) Zoé, dans une belle traduction d'Anita Rochedy, Paolo Cognetti, l'un des jeunes écrivains les plus brillants de la littérature italienne d'aujourd'hui (on peut lire aussi en français l'un de ses romans, Sofia s'habille toujours en noir, publié en 2012 chez Liana Levi), raconte un séjour en solitaire dans une baita (une sorte de chalet) en montagne, dans les hauteurs de la Vallée d'Aoste, à deux mille mètres d'altitude. A trente ans, après un mauvais hiver qui l'a laissé à bout de forces (il ne donne pas beaucoup de précisions à ce sujet), il décide de tenter une expérience de solitude et de retraite, prêt à essuyer toutes les tempêtes, aussi intérieures qu'extérieures.




C'est un texte bref, poétique et intense que nous donne ici Cognetti, proche de certains ouvrages de Sylvain Tesson (je pense surtout à Dans les forêts de Sibérie ou au plus récent Sur les chemins noirs) ou de L'Usage du monde, de Nicolas Bouvier, mais surtout inscrit dans une solide et ancienne tradition littéraire, depuis le Walden de Thoreau jusqu'aux ouvrages de Mario Rigoni Stern, souvent cité dans Le Garçon sauvage, puisque Cognetti a emporté avec lui plusieurs livres de ce grand aîné. 

Je cite ici un extrait significatif de ce très beau récit, où la nature n'est jamais un faire-valoir mais plutôt un révélateur, une façon de confronter ses mots et sa langue d'écrivain à une réalité sans cesse changeante et souvent hostile ; le but étant aussi de retrouver le ragazzo selvatico (l'enfant sauvage) qu'il a été dans sa jeunesse : « Le jeune citadin que j'étais devenu me semblait tout l'opposé de cet enfant sauvage, et l'envie d'aller à sa recherche s'imposa en moi. Ce n'était pas tant un besoin de partir que de revenir ; ni tant de découvrir une part inconnue de moi que d'en retrouver une ancienne et profonde que je croyais avoir perdue. »

Un matin, au beau milieu du mois de mai, je me réveillai sous la neige. Dans les près, les violettes fleurissaient déjà, mais à midi, tout était blanc autour de moi. Un orage comme on en voit l’été, avec ses éclairs et ses coups de tonnerre, avait ramené l’hiver en ces lieux. Je restai à la maison toute la journée, le poêle et la cheminée allumés, à lire et à regarder par la fenêtre. Je jaugeais la couche de neige qui s’accumulait sur le balcon : cinq, dix, quinze centimètres. Je me demandais ce qu’allaient devenir les fleurs, les insectes et les oiseaux que j’avais observés, éprouvant comme un sentiment d’injustice pour leur printemps interrompu. Je trouvai la nouvelle où Mario Rigoni Stern passe en revue les chutes de neige tardives : la swalbalasneea — la neige des hirondelles — en mars, la kuksneea — la neige du coucou — en avril et la dernière, la bàchtalasneea : la neige de la caille. « Un nuage qui descend du nord, un coup de vent, une baisse subite de température et la voilà, en mai, la bàchtalasneea. Elle ne dure que quelques heures, mais elle est suffisante pour effrayer les oiseaux dans leur nid, pour faire mourir les abeilles surprises loin de la ruche et donner du souci aux femelles du chevreuil sur le point de mettre bas. » (1)

Vers sept heures du soir, le ciel s’éclaircit et l’étendue blanche devint aveuglante sous les rayons du soleil qui avait percé les nuages peu avant de disparaître derrière les montagnes. J’enfilai mon coupe-vent, mes chaussures de marche, et sortis faire un tour. Dans la neige, je trouvai les traces de plusieurs animaux : un lièvre, un couple de chevreuils. Comme Alice avec le Lapin Blanc, je décidai de partir sur la piste du premier. C’étaient des empreintes en forme de V qui procédaient par bonds et venaient d’un genévrier non loin du chemin muletier. Elles le longeaient sur quelques mètres, puis, à mon grand étonnement, partaient en direction de la baita : le lièvre avait fait le tour du vieux mélèze, était allé boire à la fontaine, allant même jusqu’à sauter sur la table que j’avais dehors. Il n’y avait laissé qu’une seule empreinte de pattes — deux bonds lui avaient suffi, un pour monter, un autre pour descendre : je l’imaginai regarder tout autour et y lire les signes de ma présence, la fumée de la cheminée, la serpe et la scie qui pendaient près de la pile de bois. Il était ensuite passé à travers la clôture, poursuivant sa route en direction du ruisseau. Aucune neige n’était retombée sur ses pas, ce qui voulait dire que pendant que je suivais ses traces, le lièvre était venu me rendre visite.

Paolo Cognetti  Le Garçon sauvage  Éditions ZOE, 2016

(1) Mario Rigoni Stern, Sentiers sous la neige, éditions La Fosse aux Ours, Lyon, 2000, traduction de Monique Baccelli, p.93.








Images : (1) Gaetano Madonia  (Site Flickr)

(2) Luciano Andreetto  (Site Flickr)

(3) Luca Reano  (Site Flickr)

(4)  Francesco Sisti  (Site Flickr)

2 commentaires:

  1. Ce garçon sauvage nous entraîne dans la blancheur silencieuse de ses mots. Magnifique.

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    1. C'est un écrivain à suivre, assurément : je suis en train de lire son dernier roman, "Le Otto montagne" ("Les Huit montagnes"), qui est vraiment merveilleux ; il remporte d'ailleurs un très grand succès public et critique en ce moment en Italie. Une traduction française est prévue chez Stock, sans doute pour la rentrée de septembre.

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