mardi 13 mai 2014

Rue de la Saudade




"Saudoso já deste Verão que vejo,
Lágrimas para as flores dele emprego
Na lembrança invertida
De quando hei-de perdê-las.
"
  
Ricardo Reis






Ce texte d'Antonio Tabucchi a paru dans le numéro de janvier 2007 de la revue Grazia Casa, dans la rubrique Se passate da queste parti [Si vous passez par là]. Il a été repris en 2010 dans le recueil Viaggi e altri viaggi [Voyages et autres voyages] paru aux éditions Feltrinelli. Je le cite ici dans une traduction personnelle.

Les touristes sont restés dans la rue au-dessous, en face de la cathédrale médiévale, sur cette colline de Lisbonne où se dresse le château de Saint-Georges. Vous avez choisi de ne pas les suivre, parce que la cathédrale (Sé, en portugais, contraction du latin "sede", parce qu’il s’agissait aussi du siège épiscopal) et le château de Saint-Georges sont deux destinations obligatoires pour le visiteur, deux symboles de la ville, qui font partie des rares monuments médiévaux épargnés par le terrible tremblement de terre qui dévasta Lisbonne en 1755. Mais vous les avez probablement déjà vus, seul ou en compagnie d’éventuels compagnons de voyage, ou vous les verrez bientôt, parce que l’on ne peut pas et l’on ne doit pas échapper aux monuments obligatoires d’une ville. Ici, au contraire, dans la rue de la Saudade, à quelques mètres de la cathédrale, il ne vient jamais personne. Le visiteur occasionnel de Lisbonne n’a aucune raison de s’y rendre, parce que rien apparemment ne le justifie, et c’est la raison pour laquelle le guide que vous avez dans la poche, aussi précis soit-il, ne la mentionne sûrement pas.




Mais il y a des intérêts qui échappent même aux meilleurs guides. En l’occurrence, la saudade, à laquelle est justement dédiée cette petite rue. La saudade est un mot portugais pratiquement intraduisible, parce qu’il s’agit d’un mot-concept, qui ne peut être restitué dans d’autres langues que de façon approximative. Sur un dictionnaire portugais-français classique, il sera traduit par "nostalgie", un mot trop récent (il a été forgé au dix-huitième siècle par le médecin suisse Johannes Hofer) pour évoquer une affaire aussi ancienne que la saudade. Si vous consultez un bon dictionnaire portugais, comme le Morais, après l’indication de l’étymon soidade ou solitate, c'est-à-dire "solitude", vous trouverez une définition très complexe : « Mélancolie causée par le souvenir d’un bien perdu ; douleur provoquée par l’absence d’un objet aimé ; souvenir doux et à la fois triste d’une personne chère ». Il s’agit donc de quelque chose de poignant, mais qui peut aussi être attendrissant, et qui n’est pas seulement lié au passé, mais aussi au futur, parce qu’il exprime un désir que nous voudrions voir se réaliser. C’est là que les choses se compliquent parce que la nostalgie du futur est un paradoxe. Un équivalent plus approprié pourrait être le disìo dantesque, qui porte avec lui une certaine douceur, puisqu’il « attendrit le cœur » (1). En somme, comment peut-on définir ce mot ? 

C’est justement pour répondre à cette question qu’après vous être éloigné de quelques mètres, vous êtes venu ici. Parce que du haut de cette petite rue, le regard embrasse toute la ville et l’immense embouchure du Tage. Et tout de suite après se trouve l’Océan, et l’horizon infini. Le portugais inconnu qui donna son nom à cette rue avait certainement bien observé le panorama. Un grand linguiste a dit qu’il est impossible d’expliquer le sens du mot "fromage" à quelqu’un qui n’a jamais goûté un fromage. De la même façon, pour comprendre ce qu’est la saudade, il n’y a rien de mieux que de l’éprouver directement. Le meilleur moment est évidemment le coucher du soleil, qui est par excellence l’heure de la saudade, mais on peut aussi recommander certains soirs de brume atlantique, quand un voile descend sur la ville et que s’allument les réverbères. Là, seul face à ce panorama, vous éprouverez peut-être une sorte de peine. Votre imagination, en faisant un croche-pied au temps, vous fera penser qu’une fois rentré chez vous et retrouvées vos habitudes, vous éprouverez la nostalgie d’un moment privilégié de votre vie où vous étiez dans une petite rue de Lisbonne, très belle et isolée, en train de contempler un panorama bouleversant. Et voilà, le tour est joué : vous éprouvez la nostalgie du moment que vous êtes précisément en train de vivre. C’est une nostalgie au futur. Vous venez de faire l’expérience personnelle de la saudade.

Antonio Tabucchi Viaggi e altri viaggi  Feltrinelli Editore, 2010 (Traduction personnelle)

(1) Tabucchi fait ici référence aux trois premiers vers du chant VIII du Purgatoire : "Era già l'ora che volge il disìo / ai naviganti e 'ntenerisce il core / lo dì c'han detto ai dolci amici addio" ("C'était déjà l'heure qui change le désir / de ceux qui naviguent et qu'attendrit leur cœur / le jour où ils ont dit adieu à leurs doux amis") Il est très difficile de rendre en français la polysémie de ce "disìo" dantesque, si fréquent dans les trois parties de la Divine Comédie, et les traducteurs sont bien obligés à chaque fois de recourir au seul "désir"...

Traduction de l'exergue de ce message, extraite des Odes de Ricardo Reis : "Déjà nostalgique de l'été que je vois, / je verse des larmes sur ses fleurs / dans le souvenir inversé / du moment où je devrai les perdre."






Images : en haut, César Astudillo  (Site Flickr)

au centre, Source

en bas, Alessio Roveri  (Site Flickr)







4 commentaires:

  1. Quelle belle méditation d'Antonio Tabucchi.
    "Saudade"... mot difficile à définir. La tristesse portugaise dans ce beau nom. Que porte-t-il en lui ? désir, manque, souffrance, souvenir, mélancolie, nostalgie, résignation... expérience de l'exil intérieur. Noblesse et raffinement de l'âme lusitanienne.
    Pour moi, c'est Pessoa dans "Le livre de l'intranquillité", ce songe éveillé fait livre, où il est présent dans son passé, présent à ce qui n'est plus, à ce qui ne sera plus. Ce bonheur dont il souffre.
    «Noël...Neige sur la province / dans les foyers pleins de tendresse, / Un sentiment conserve / Les sentiments passés. / Cœur qui s’oppose au monde entier, / Quelle vérité, la famille! / Profonde est ma pensée, / C’est pourquoi j’ai de lasaudade. / Et comme elle est blanche de charme / La vue du paysage que j’ignore, / Telle qu’elle se montre dans la vitre / De ce foyer que je n’aurai jamais»
    (Pessoa ).

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    1. Ce fragment du poème "Noël" est extrait du recueil "pour un "Cancioneiro" de Fernando Pessoa

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    2. "Natal... Na província neva.
      Nos lares aconchegados,
      Um sentimento conserva
      Os sentimentos passados.

      Coração oposto ao mundo,
      Como a família é verdade !
      Meu pensamento é profundo,
      Estou só e sonho saudade.

      E como é branca de graça
      A paisagem que não sei,
      Vista de trás da vidraça
      Do lar que nunca terei !"

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    3. Magnifique (je ne l'avais pas dans sa langue d'origine.) !

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