Translate

mardi 30 novembre 2010

Signore e signori, buonanotte !

Mario Monicelli (Viareggio, 16 mai 1915 - Rome, 29 novembre 2010)




I Soliti Ignoti (1958), scène finale

"Ma guarda dove sono capitato : fra i lavoratori ! Peppe, ma dove vai ?... Dove vai, Peppe ! Ma ti fanno lavorare, sai !"

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 27 novembre 2010

Fiumi di lucciole (Fleuves de lucioles)



"L'Italia con gli occhi aperti nella notte triste..."






Une lecture de
Dolce Vita, de Simonetta Greggio


Blu notte
est une célèbre émission de la Rai consacrée aux mystères de l’Italie contemporaine, et c’est également sous la couverture bleu nuit des éditions Stock que parait Dolce Vita, roman dans lequel Simonetta Greggio – une Italienne qui a choisi d’écrire en français – se penche elle aussi sur ces nombreux mystères. L’ouvrage parcourt vingt années de l’histoire italienne, de 1959 à 1979 ; on y retrouve, dans une série de courts chapitres disposés comme autant de pièces d’un puzzle que l’on a fort peu de chances de voir un jour rassemblé, le récit des faits qui ont marqué cette période, depuis la première romaine de La Dolce Vita jusqu’à l’assassinat d’Aldo Moro, en passant par les attentats des années de plomb et les mystères de la Banque du Vatican, du Gladio ou de la Loge P2.

Un fil rouge romanesque lie tous ces événements : la confession in hora mortis du prince Emanuele Valfonda, dit Malo, une sorte de Guépard romain, qui a choisi de se confier au jésuite Saverio, à qui le lie une longue complicité, et plus encore, comme nous le révèlera la fin du récit. Malo sait qu’il va mourir, et dans sa villa de Torre Cane, à Ischia, il évoque une dernière fois ses frasques et ses secrets, en témoin engagé de ces années dorées et sanglantes. Ces pages-là ne sont pas ce qu’il y a de mieux dans le roman, on les sent parfois un peu cousues de fil blanc, comme les dialogues entre Malo et Saverio, qui donnent souvent l'impression d'avoir été fabriqués pour servir de commentaire ou de contrepoint idéal aux différents événements évoqués. C’est plutôt lorsqu’elle raconte les petits et grands mystères de ces vingt années italiennes que Simonetta Greggio est pleinement convaincante : on sent qu’elle possède parfaitement son sujet, et qu’elle s’appuie sur une documentation solide. Elle sait évoquer les mythologies (au sens de Barthes) de ces années-là : le Club Piper, Laura Antonelli ou Moana Pozzi, mais aussi démasquer les faux-semblants d’enquêtes qui, plutôt que de chercher à faire la lumière, semblent plutôt avoir pour but d’obscurcir encore les mystères ; elle relève des coïncidences troublantes, des connivences inattendues, des pistes laissées inexplorées. L’un des derniers chapitres, intitulé Post-Italie, montre d’ailleurs de façon très claire à quel point l’Italie d’aujourd’hui, désespérément berlusconienne, vient de ces années-là, qu’elles en sont en quelque sorte le triste mais logique aboutissement. Ce sentiment de l’inéluctabilité dans la catastrophe est parfaitement exprimé vers la fin du roman par le jésuite Saverio dans un monologue intérieur : «Les fantômes nous poursuivent. Sans sépulture, sans paix. Les nœuds ne sont pas défaits, Brigades rouges et fascistes meurtriers sont en liberté. Sans avoir parlé. Manipulés sans le savoir ou en connaissance de cause, aucun d’entre eux n’a rien dit. De toute façon, il n’y avait pas grand monde pour écouter... Ce qui n’a pas été, ce qu’on a empêché d’être continuera de nous hanter.»

La force et l'originalité de Dolce Vita résident principalement dans l’évocation minutieuse de ce cortège d’ombres qui accompagne l’histoire de l’Italie moderne, avec ses cadavres «excellents» et ses intouchables phénix de la politique et des affaires, qui n’ont nul besoin de se laver le visage le matin, puisqu’il leur suffit de remettre leur masque (et on pense au Divo Andreotti, ou au Cavaliere Dorian Gray). Simonetta Greggio nous fait remonter au fil des pages ce fleuve de lucioles qu’évoque Malaparte dans la citation placée en exergue, fleuve scintillant qui nous conduit vers un cœur de ténèbres, que seules éclairent aujourd’hui dans cette Italie «nef sans nocher dans la tempête, non reine des provinces mais bordel» (Dante) les lampions des fêtes berlusconniennes et les millions d’écrans qui diffusent imperturbablement les émissions de Sua Emittenza.







Images
: en haut, La Dolce Vita de Federico Fellini

en bas, Barbara D'Urso, l'une des stars de la télévision berlusconienne

mardi 23 novembre 2010

Tendance Piper



Une belle évocation du célèbre Piper, le club romain inauguré en février 1965, dans le roman de Simonetta Greggio Dolce Vita, sur lequel je reviendrai :

Claquements des portières. Les Alfa Romeo, Giuletta, Spider se garent entre la Villa des Grenouilles et la Maison des Fées. Le Piper, nouvelle boîte pop, vient d’ouvrir ses portes, mille lires pour une double ration de musique live, Rokes et Equipe 84. À partir d’aujourd’hui, tous les soirs le quartier Coppedè de Rome, un secteur calme et vert parsemé de villas Art déco, liberty et baroque, va se transformer en parking. L’air calme et doux de la longue soirée romaine résonne des pas d’hommes cravatés accompagnés de leurs épouses, d’éclats de rire de gosses de bonne famille en cachemire donnant le bras à de sages demoiselles en jupes écossaises et talons bas, mais plus la nuit avance, plus la foule qui se presse est jeune, si jeune que la vingtaine est l’âge des plus vieux, garçons aux pantalons rayés et filles à la jupe retroussée dans la ceinture pour la raccourcir. Une camionnette de carabiniers guette l’entrée du club. C’est ici qu’on récupère nuit après nuit les écolières du Sacré-Cœur et les héritiers en tenue de collège, fugueurs évadés d’une Italie étriquée, rabougrie et desséchée qui les ennuie à en crever. Le passage entre le pays en noir et blanc et le monde auquel ils aspirent, criard et violent, se fait au n° 9 de via Tagliamento.

(...)

Tendance Piper. Du neuf, du sang rouge, du son rauque, des voix qui réveillent les morts, des mots à hurler entre deux murmures chauds. Soir après soir, les chanteurs et les musiciens viennent faire leurs preuves ici. Le Piper n’accepte que les révoltés, les insoumis, les insolents, les effrontés.

(...)

C’est une toute jeune fille blonde, Vénitienne menue aux yeux bridés, seize ans, timide et arrogante, puis un garçon façonné en fil de fer, trop gracieux pour plaire aux femmes, une très jeune fille à la voix rauque de mec en colère, et encore une autre avec la tête de Françoise Sagan, le petit monstre des lettres françaises. Patty Pravo, Renato Zero, Caterina Caselli, Rita Pavone, Mita Medici, et l’incroyable Mal dei Primitives, sombre, embrasé, yeux incandescents et corps d’éphèbe affamé. Tous entre quatorze et vingt ans, alors que le Piper est interdit aux moins de dix-huit. Qu’importe, on se faufile par l’arrière, on invoque un oncle avec qui on a rendez-vous à l’intérieur. Rock’n roll, baby. Quelques mots nouveaux, une porte qui s’ouvre sur un univers dont on ne se doutait même pas.

Simonetta Greggio  Dolce Vita (1959-1979), éditions Stock, 2010





dimanche 21 novembre 2010

Biglietto lasciato prima di non andar via




Biglietto lasciato prima di non andar via

Se non dovessi tornare,
sappiate che non sono mai
partito.

Il mio viaggiare
è stato tutto un restare
qua, dove non fui mai.

Giorgio Caproni Il Franco cacciatore ed. Garzanti



Billet laissé avant de ne pas partir

Si je ne devais pas revenir,
sachez que je ne suis jamais
parti.

Tous mes voyages
ont, en fait, consisté à demeurer
ici, où jamais je ne fus.

Giorgio Caproni Le franc-tireur éditions Champ Vallon, 1989

Traduction
: Philippe di Meo

Image : Massimo Girotti dans la séquence finale de Teorema, de P.P. Pasolini

samedi 20 novembre 2010

La Mummia di Grottarossa (La Momie de Grottarossa)


À la dame qui demande des histoires gaies...





Lode a te, che così presto morta
Il tuo abisso agli amanti non hai dato ;
Ma quanta gioia per chi t'ama ancora
Osso spiumato, nudità oscura
Nel bel rottame scrutare il punto
Da cui l'uccello dell'anima è partito.

Un male gracile eri, uno di pingue
Carne saresti stata. Una che è viva
Col sorriso che hai perso a noi lo porta.

Lode a te, bambina morta,
Senza portato d'uomo, sacra morta,
Pubere tra le bende diventata.

Guido Ceronetti Compassioni e disperazioni, ed. Einaudi, 1987





Louée sois-tu, toi qui si tôt morte

N'as pas livré ton abîme aux amants ;
Mais quelle joie pour qui t'aime encore
Os déplumé, nudité obscure
De scruter dans le beau débris l'endroit
D'où l'oiseau de l'âme s'est envolé.

Tu étais un mal chétif, tu serais devenu
Un mal bien en chair. Une autre vivante
Avec le sourire que tu as perdu nous l'apporte.

Louée sois-tu, fillette morte,
Sur qui l'homme n'a pas pesé, morte sacrée,
Devenue pubère entre les bandelettes.

(Traduction personnelle)

Images : en haut, Site Flickr

en bas, Poupée de la momie de Grottarossa (Wiki Commons)

Un article (en français) sur la momie de Grottarossa

Un reportage télévisé (en italien) sur la momie de Grottarossa












lundi 15 novembre 2010

Une rose pour Marc Porel



If I should'nt be alive
When the Robins come,
Give the one in Red Cravat
A memorial crumb –

If I could'nt thank you,

Being fast asleep,
You will know I'm trying
With my Granite lip !

Emily Dickinson






Jacques Porel était le fils de Réjane, et le père de Jacqueline Porel, la mère de Marc Porel. Réjane, son fils et son arrière petit-fils reposent aujourd'hui dans le même tombeau, au cimetière de Passy. Je cite ici un extrait du très bel ouvrage de souvenirs publié par Jacques Porel en 1951 aux éditions Plon, Fils de Réjane. Dans ce passage, il évoque la mort de sa mère:

«Dieu qu'elle était petite, lorsque je l'eus étendue !


(...)


Celle qui, après avoir été pauvre, avait gagné des fortunes pour les jeter ensuite par les fenêtres. Celle qui faisait dire à ses amis qu'elle était encore plus étonnante dans la vie qu'au théâtre jusqu'à l'instant où ils la retrouvaient en scène et alors toute la question se posait à nouveau. Celle qui avait trouvé les meilleurs raccourcis entre le rire et les larmes et qui – à cet égard – était assurée d'emporter son secret avec elle. Celle qui avait, sur la scène comme dans la vie, du charme et de l'autorité, de la malice et de l'émotion, du comique et du pathétique, parce que la vie est, ainsi, exposée de tous les côtés à la fois, aux vents de la joie et de la douleur. Celle qui, toujours semblable à elle-même, n'en finissait pas, à elle seule, d'être une multitude, – cette femme, ma mère enfin ! que des foules avaient vu vivre au théâtre depuis quarante ans, il m'était donné, à moi tout seul, de la voir mourir.

Tel était le monstrueux honneur que me faisait la Providence : être l'unique spectateur de ce spectacle unique. Ma mère, petite et immobile, sous mes yeux éblouis par le chagrin.
J'avais enfin compris : c'en était fait. Je n'étais plus rien que sa pauvre victime.
Il faudrait des mots simples, aigus – des mots qui piquent, des mots qui cognent – pour dire, aujourd'hui, ce que je ressentis alors. Ma mère, cette femme immense, elle tenait peu de place.

Et pourtant, les grands résultats obtenus par ce petit être que la mort livrait à ma curiosité, mon cœur les évoquait. Il est vrai de dire qu'ils atténuaient ma douleur.
Comme dit le langage courant, sa vie avait été courte mais bien remplie.
Enfant durant le siège de 1871, elle mourait au lendemain de la Grande Guerre, jeune encore mais ayant aimé, ayant été adorée, ayant fourni, toute sa vie, un travail considérable qui ne serait pas oublié de sitôt.
Elle évitait la vieillesse, les infirmités de l'âge. Elle disparaissait, comme doit faire une actrice, d'un coup, en pleine célébrité. Que regretter pour elle ? Comme l'ennui, le regret n'était pas son affaire.»




A propos de Marc Porel, voici quelques lignes extraites du recueil de souvenirs de Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des singes (éditions Robert Laffont, 2000) :

«Pour son film Un homme de trop, Costa-Gavras cherchait un garçon pour jouer le rôle crucial d’un jeune résistant. Il avait vu quelques acteurs, aucun ne lui convenait. Il me demanda de l’aider à chercher l’acteur idéal pour le rôle.
A l’époque, j’étais en train de synchroniser un film à La Garenne-Colombes. Un jour, entre deux séances, j’allai au bar du studio pour prendre un café. Et là, je vis un garçon superbe. Âgé d’une vingtaine d’années, il avait une beauté sauvage. En riant, je m’approchai de lui.
« Vous voulez faire du cinéma ? »
Il me regarda, un peu surpris, et me répondit par une amabilité du style : « Va te faire cuire un œuf, tu n’es pas mon genre. »
En plus, il avait du caractère. Très bien pour le rôle ! J’insistai donc…
« Je ne blague pas. Costa-Gavras est en train de préparer un film et nous cherchons quelqu’un comme vous… »
Il devint tout de suite plus attentif.
« Ah bon ?
– Oui, oui, vraiment. Téléphonez demain à ce numéro. Comment vous appelez-vous ?
– Marc Porel. »
Il était le fils de Jacqueline Porel. Costa le reçut, l’engagea tout de suite, et il fut formidable dans le film. Il avait une fougue, une rage, un vrai tempérament d’acteur. Je le vois encore arriver au studio sur sa moto avec sa petite amie – ils étaient magnifiques. Je l’imaginais parti pour une grande carrière d’acteur. Son rôle dans La Horse aux côtés de Jean Gabin lui valut tous les éloges. Il y avait en lui quelque chose d’un Delon jeune, la même insolence, la même allure. Hélas, la mort le faucha en plein vol, cet ange fut emporté par une overdose. Pierre Clémenti, magnifique acteur qui jouait dans le film le rôle d’un milicien, avait lui aussi des problèmes avec la drogue, et sa carrière en souffrit énormément. Sa vie aussi, je suppose. Et pourtant, il avait en lui tous les atouts, une élégance, une aristocratie, une majesté naturelles et une intelligence de jeu indéniable. Je les revois tous les deux, superbes, l’air perpétuellement ailleurs, les joues creuses. Ils traversaient l’existence comme des somnambules.»


"Quello sguardo così triste..."


Je remercie l'auteur du blog Balades dans Paris qui m'a aimablement autorisé à reproduire ici ses deux photographies de la tombe de la famille Porel au cimetière de Passy.

Image de Marc Porel : Site Flickr

mardi 26 octobre 2010

Teaser (2)


On voit assez longuement [le mont Kråkmo] de la grand-route qui, de Trondheim, en neuf cents kilomètres, franchissant le Cercle polaire, mène à Narvik par Hell, Steinkjer, Mosjøen, et Mo i Rana. [Il] se dresse à droite de la chaussée, de l’autre côté d’un torrent : pentes obliques et boisées, d’abord, puis, comme une colonne ovale jaillissant de ce socle, paroi verticale de pure roche blanche ou grise, selon les heures, dressée vers un haut sommet qu’on imagine de forme ovale, lui aussi, peut-être une prairie lisse, mais de plan incliné, si incliné qu’à l’arrière, peut-être, il rejoint les versants boisés sans que s’interpose entre eux et lui la falaise formidable; et peut-être un bon marcheur, qui sait, quand bien même il ne serait pas alpiniste, pourrait accéder par ce biais à ces hauteurs qu’on veut croire paradisiaques, au moins durant la courte belle saison.





Le mont Kråkmo (Kråkmotinden) a quelque chose de curieusement Art déco dans l’audacieuse originalité et la simplicité de ses formes, accentuées qu’elles sont par le caractère exclusivement minéral de sa paroi principale, qu’on croirait taillée dans un seul bloc de pierre aux reflets d’acier. Mais jamais Art déco, si pur soit-il, n’a atteint à si grandiose effet. On touche en ses parages à quelque chose de sacré, où l’éloignement entre pour autant, sans doute, que la splendeur. L’âme, d’être ainsi loin de tout, pénétrée de la conscience de la longueur inexorable des chemins, tout autour d’elle, s’emplit d’un sentiment d’énormité de l’instant qui la mène à une exaltation sans nom, presque douloureuse, quand elle est confrontée en ces solitudes à pareils chefs-d’œuvre de la nature.

Renaud Camus Demeures de l'esprit, Danemark Norvège éditions Fayard, 2010




Kråkmo Journal 2009, de Renaud Camus, paraît le 24 novembre 2010 aux éditions Fayard.












Images
: en haut, Ifor Powell (Site Picasa Albums Web)

en bas, Renaud Camus (Site Flickr)

lundi 18 octobre 2010

Un talisman leopardien






Sempre caro mi fu...

Un des plus beaux, et le plus connu de ces talismans leopardiens, Mario Puccini nous l’a récité admirablement, tandis que nous étions assis au sommet du mont Thabor à présent officiellement nommé «la colline de l’infini» en souvenir du poète. (Car à présent, Recanati est Città-Leopardi comme Stratford-sur-Avon est Shakespeare-Town, et pour un peu on dirait Recanati-Leopardi comme Ferney-Voltaire. Quelle revanche, n’est-ce pas ? Voir le marbre honorer partout, dans cette ville, le gamin que les autres gamins du pays poursuivaient en criant au bossu ! Et il ne reste plus la moindre place pour un buste du distingué archiviste et historien local, comte Monaldo Leopardi...) C’est l’Infinito que Mario Puccini nous a récité au lieu même où il a été médité et qu’il décrit. La haie, derrière laquelle le poète, assis, contemplait l’horizon et ces arrière-plans d’une profondeur extraordinaire, n’existe plus. C’est probablement à sa place que s’élève le mur auquel nous nous adossons. Mais le paysage est le même. Un à un défilent ces quinze vers que chaque Italien sait par cœur, et on voit peu à peu s’approfondir la réalité immédiate, et les cloisons de l’apparence tomber l’une après l’autre devant le vol de l’esprit porté sur les ailes du rythme, et le temps et l’espace s’abolir. Elle s’écoule comme un fleuve rapide et que le néant saisit à mesure, cette nature qui procede / per si lungo cammino / Che sembra star... (La Ginestra) et les périodes géologiques, et la mort des mondes, se dissipent devant la pensée planante, comme les monts devant la face du Seigneur. Jusqu’à ce que cette pensée s’abîme à son tour dans le silence intemporel de l’éternité.

Valery Larbaud  Jaune, Bleu, Blanc éditions Gallimard, 1927





Images
: grazie a Andrea Plutino (Site Flickr)

dimanche 17 octobre 2010

lundi 11 octobre 2010

Vien, diletto...



Joan Sutherland "La Stupenda" (7 novembre 1926 - 11 octobre 2010)



Vien, diletto, è in ciel la luna !
Tutto tace intorno, intorno;
Finchè spunti in ciel il giorno,
Ah, vien, ti posa sul mio cor !
Deh! t'affretta, o Arturo mio,
Riedi, o caro, alla tua Elvira;
Essa piange e ti sospira,
Vien, o caro, all'amore.

Vincenzo Bellini I Puritani





Image : Andrea et Giacomo Calcagno (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

Enregistrement Decca de 1973 (L.S.O. direction : Richard Bonynge)








(...)

Sono solo canzonette (15)




Gino Paoli chante Sassi (Cailloux) (1960) (paroles et musique : Gino Paoli) :





Sassi che il mare ha consumato,
sono le mie parole
d'amore per te.

Io non ti ho saputo amare,
non ti ho saputo dare
quel che volevi da me.

Ogni parola che ci diciamo
è stata detta mille volte,
ogni attimo che noi viviamo
è stato vissuto mille volte.

Sassi che il mare ha consumato,
sono le mie parole
d'amore per te.

Des galets que la mer a usés,
ce sont mes mots d'amour

pour toi.


Je n'ai pas su t'aimer,

je n'ai pas su te donner

ce que tu attendais de moi.


Chaque parole que nous disons

a déjà mille fois été dite,

chaque instant que nous vivons

a déjà été mille fois vécu.


Des galets que la mer a usés,

ce sont mes mots d'amour

pour toi.


Image : Uomodelmare (Site Flickr)

dimanche 10 octobre 2010

L'Échelle de soie


« C'est bien à tort au fond qu'on a catalogué Jean-Louis Curtis comme réactionnaire, c'est juste un bon auteur un peu triste, persuadé que l'humanité ne peut guère changer, dans un sens comme dans l'autre. Un amoureux de l'Italie, pleinement conscient de la cruauté du regard latin sur le monde.
»

Michel Houellebecq La carte et le territoire Flammarion, 2010




Anne avait achevé son récit. Nous redescendîmes vers la ville que dorait à cette heure la lumière la plus opulente et la plus limpide, pareille à celle qui baigne au crépuscule les palais marins de Claude Gellée. Le site déployé sous nos yeux jusqu’aux montagnes du Latium, les marbres, les frondaisons, la haute flamme noire des cyprès veillant sur des mausolées millénaires, et le rivage antique saturé d’une odeur d’espace et de sel, qu’Anne avait évoqué cet après-midi sur la colline romaine, confondaient leurs prestiges, suscitaient l’Arcadie dont j’avais aimé le rappel nostalgique dans certains tableaux d’autrefois, ou dans une imagerie populaire et méprisée. Insérant dans un cadre imaginaire où elle prenait pour moi toute sa signification l’anecdote que je venais d’entendre, je songeais à des ombres illustres d’un autre siècle, à ceux qui, tels ces deux jeunes poètes émergeant des brumes de Thulé au ciel méditerranéen, avaient abordé ici en quête du bonheur et confronté avec les contours de leur patrie idéale, la campagne, les monts et les tombeaux de cette terre latine d’où ne s’est pas effacé tout à fait la trace de divinités heureuses.

(...)

Nous passâmes devant la Fontaine de Trevi, l’«Aqua vergine» avec son Neptune baroque et ruisselant et le cortège de tritons joufflus. Le soir, des projecteurs changent en décor pour opéra de Lulli ce monument d’une extravagance superbe. Comme d’autres étrangers, j’avais jeté une pièce dans le bassin, furtivement, par crainte des sourires ; c’était, du reste, moins superstition que gratitude pour la ville – ou ses habitants : les petits Romains vont repêcher l’argent des touristes. Puis nous allâmes nous asseoir sur l’escalier de la Trinité des Monts, où nous nous étions retrouvés huit jours plus tôt. Une plaque commémorative, fleurie d’un bouquet de roses, rappelait qu’un autre poète de Thulé, plus jeune encore, était venu chercher dans cette ville la chaleur du soleil et la beauté qui donne une immortelle joie ; et il s’y était endormi, comme l’Endymion qu’il avait célébré, dans la grâce d’une jeunesse désormais immortelle.

Et c’étaient la jeunesse et la grâce qui brillaient ici chaque soir, échelonnés comme les allégories d’une «gloire» sur ce grand reposoir empourpré de rayons crépusculaires. Les étalages des fleuristes au pied de l’escalier, la «barcaccia» murmurante, les cris aigus des gamins, le pépiement des oiseaux répercuté d’un palais à l’autre, les dômes au lointain s’élevant dans le ciel léger, tout composait un bonheur irrésistible dont je n’était pas encore dépris.

Jean-Louis Curtis L'Échelle de soie éditions Julliard, 1956


Image : Claude Gellée, dit Le Lorrain, La Campagne romaine vue de Tivoli (1644-1646)


samedi 9 octobre 2010

L'éphèbe de Subiaco


– C’est la première fois que vous venez dans un musée ? demanda-t-elle, un peu machinalement, un peu par curiosité.
– Oui. Je suis venu voir quelqu’un de mon pays.
– Quelqu’un de votre pays... Il est gardien, peut-être ?
– Non, c’est une statue.
Et comme elle avait l’air perplexe, il enchaîna :
– On m’a dit qu’il y avait dans ce musée un gars de Subiaco. Et comme c’est près de la gare...
– Un gars de Subiaco ?
– Notre curé m’a dit qu’on l’appelait Efebo, je crois...
– Mais je le connais ! s’écria-t-elle avec amusement.
– Oui ? Où est-il ?
– Dans une autre salle. Venez.
Ils passèrent dans l’autre salle.
– Le voilà, dit-elle, désignant un athlète au genou ployé. Cette statue de marbre.
– On ne peut pas savoir qui c’est, dit-il, déçu. Il n’a pas de tête.
Minna se mit à rire.
– Non, il l’a perdue depuis longtemps. Mais, vous savez, vous ne l’auriez pas reconnu, de toute façon : on l’a trouvé à Subiaco. Ça ne veut pas dire qu’il est de Subiaco. Le garçon paraissait de plus en plus déçu.
– «Efebo», ça veut dire quoi, au juste ?
– Un garçon. C’est le mot grec pour garçon. Vous êtes un éphèbe de Subiaco. Un vrai.
– Moi, j’ai une tête, dit-il en se frappant le front avec le poing. Ce n’est pas du marbre. C’est du bois.
Il examinait la statue sous tous les angles.
– Elle est ancienne ? demanda-t-il.
– Très ancienne. Deux mille ans, ou plus.
– Et ce n’est pas le portrait d’un gars de mon pays ?
– Peut-être, après tout, puisque c’est là qu’on l’a trouvée. Mais les savants disent que c’est une copie romaine d’une œuvre grecque. Alors...
Il hocha la tête, plein de considération pour la science des savants et celle de Minna.
– Capito, dit-il. Eh bien, le curé a mal expliqué les choses. Ou c’est moi qui n’ai pas compris.
Il avait l’accent épais de la campagne romaine. Ses mains aussi trahissaient sa condition de paysan ; mais l’accoutrement était plutôt celui d’un vagabond. Bien qu’il fît assez froid, il ne portait ni cravate ni écharpe. Il était chaussé de souliers informes, qui n’avaient pas dû être cirés depuis longtemps. En contraste avec cette apparence misérable, il était beau, d’une beauté qui tenait surtout à l’architecture du visage, et qui était aussi terrienne que sa voix. Ce garçon qui venait d’une bourgade du Latium, il semblait à Minna qu’il remontait du fond des âges. On n’aurait pas été surpris de le voir en effigie de mosaïques sur le pavement d’une villa romaine. Elle apprécia d’abord en lui, comme une vertu poétique, cette appartenance évidente à une terre, un pays, une race. Elle fut sensible aussi à l’affleurement permanent du sourire dans les yeux et autour de la bouche, comme s’il y avait eu chez ce paria une source intarissable de bonne humeur, de joie de vivre.

Jean-Louis Curtis L'éphèbe de Subiaco (in Le Thé sous les cyprès éditions Julliard, 1969)

vendredi 8 octobre 2010

Sempre (Toujours)


Gabriella Ferri est née en 1942 à Rome, dans le quartier populaire du Testaccio. Actrice et chanteuse, elle a organisé principalement son répertoire autour des chansons populaires romaines et des stornelli en romanesco, dont elle fut une magnifique interprète. Sempre (texte de Mario Castellacci, musique de Franco Pisano), l'un de ses plus grands succès, exprime bien cette mélancolie et ce fatalisme qui ont marqué ses chansons et sa vie. Les dernières années de l'existence de Gabriella Ferri ont été particulièrement tristes ; une grave dépression l'a progressivement éloignée des scènes et elle est morte en avril 2004, des suites d'une chute depuis le balcon de sa maison de Corchiano, tout près de Viterbe. Sa famille assure qu'il s'est agi d'un malheureux accident...





Sempre

Ognuno è un cantastoria
tante facce nella memoria
tanto di tutto tanto di niente
le parole di tanta gente.
Tanto buio tanto colore
tanta noia tanto amore
tante sciocchezze tante passioni
tanto silenzio tante canzoni.

Anche tu così presente
così solo nella mia mente
tu che sempre mi amerai
tu che giuri e giuro anch'io
anche tu amore mio
così certo e così bello.

Anche tu diventerai
come un vecchio ritornello
che nessuno canta più
come un vecchio ritornello...


Toujours

Tout le monde raconte des histoires
avec tant de visages dans la mémoire
beaucoup de tout, beaucoup de rien
les paroles de tant de gens.
Du noir et des couleurs
de l'ennui et de l'amour
des bêtises et des passions
du silence et des chansons.

Toi aussi, toujours présent
et si seul dans ma mémoire
toi qui m'aimeras toujours
tu le jures comme je l'ai juré
toi aussi mon amour
si sûr et si beau.

Toi aussi tu deviendras
comme ce très ancien refrain
que plus personne ne chante...


On peut voir ici un très bon documentaire (en italien) d'une heure sur la carrière de Gabriella Ferri : il faut cliquer juste au-dessous de l'indication "Video"
.

Image : Site Flickr

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 2 octobre 2010

L'Épuisant Désir de ces choses




Il y a des hommes qui ne peuvent pas lire, dans Mandelstam, dans Larbaud, dans Ella Maillart, le récit d’un pique-nique dans une île, sur le lac de Sevan ou sur le lac de Van, par un dimanche prolétaire d’avant-guerre, la chronique d’un envol de corbeaux, sous la falaise de Bayezid, ou la simple évocation distraite d’une attente, à la gare de Métaponte, entre Tarente et Matera, sans qu’aussitôt la folie ne leur tape sur l’épaule, en soulevant son masque, toute prête à les happer.
Pour d’autres, ou les mêmes, certaines pages de certains Guides bleus font une lecture trop forte, certains soirs. Et le sommeil leur est ravi pour des heures, ou bien pour des années, à la seule description trop précise de Trézène, et du rocher où Phèdre s’asseyait, près de la ferme Kokkinia ; c’est de là qu’elle suivait du regard, vous explique-t-on doucement, sans songer au mal qu’on vous fait, les exercices équestres d’Hippolyte. Prendre un sentier à droite, non fléché, trois cents mètres environ après le gué sur le Gyphyracon : en vingt ou vingt-cinq minutes (ascension assez pénible), il vous mènera aux restes insignifiants du sanctuaire.
A ceux-là les atlas sont un gouffre, un abîme : innocemment ouverts sur une petite table pliante, dans une embrasure, ils les attirent parmi leurs spirales, et ils les perdent : ah ! de songer qu’on pourrait marcher maintenant, maintenant, au lieu de... sur la presqu’île de Manguychlak, et regarder les îles Tioulen...
Ça n’a pas d’intérêt ? Vous dites que c’est aussi vilain que possible, les îles Tioulen ? D’abord je n’en crois rien. Mais quand bien même... Justement, au contraire : raison de plus ! Est-ce que ce n’est pas dans des endroits pareils que nos chances sont les meilleures de prendre le réel sur le fait, pour changer, et le visible à ses pièges ? Ils ne nous attendent pas au pied du Taj Mahal, certainement, assis sur le bord d’un bassin ! Tandis que chez les Ingouches, qui sait, dans l’oblast d’Orël, ou le gouvernement de Toula...

Renaud Camus L'Épuisant Désir de ces choses, éditions P.O.L, 1995






Images : en haut, Xavier Varela (Site Flickr)

en bas, Ercan Baysal  (Site Flickr)



dimanche 26 septembre 2010

Nannarella


Anna Magnani (Rome, 7 mars 1908 - Rome, 26 septembre 1973)




Carlo di Carlo a été assistant de Pier Paolo Pasolini sur le tournage de trois de ses films, Mamma Roma, La ricotta et La rabbia. Le texte que l'on va lire ici est un extrait de son carnet de tournage de Mamma Roma. Il a été publié en 1981 dans le numéro hors-série des Cahiers du cinéma consacré à Pasolini cinéaste.

Vendredi 13 avril [1962] On continue les intérieurs à Casal Bertone. Anna Magnani a changé d’humeur, maintenant elle est bien "rôdée" et peut s’entendre avec Tonino [Delli Colli, le chef opérateur], qui a trouvé de bons éclairages pour son nez, qu’elle appelle "mon sabre". Mais il y a toujours des problèmes avec Pier Paolo, parce qu’il insiste pour lui faire jouer les répliques une par une, plutôt qu’en continuité. Jamais une scène entière. Elle dit qu’ainsi elle "récite" et que ce n’est pas naturel, comme Pasolini le voudrait, en tournant de cette façon inhabituelle. La haine, la rage, les brusques changements d’humeur que prévoit le scénario, tout cela on ne peut pas l’extraire réplique par réplique. Mais Pasolini insiste. Ils continueront à discuter pendant des jours, Anna Magnani arrivera finalement à s’habituer et sera contente de travailler ainsi.




Jeudi 7 juin [1962] Je n’ai jamais demandé à Anna Magnani, jusqu’à présent, ce qu’elle pense de Mamma Roma et comment elle a connu Pasolini. C’est le moment de lui poser la question : on en est aux derniers jours de tournage et on a déjà vu tous les rushes, qui ont été montés quotidiennement par le vaillant Baragli. «Beaucoup de gens ont parlé du "retour" d’Anna Magnani – m’a-t-elle dit – il n’y a rien d’extraordinaire dans le fait d’accepter de jouer le rôle de Mamma Roma deux ans après mon dernier film. Je n’ai jamais tourné plus d’un film en deux ans, sinon je serais riche, et au contraire, je ne le suis pas. Je fais seulement les films qui m’intéressent, que je juge adaptés à moi. Et cela même si tout le monde continue à me proposer beaucoup de rôles. La rencontre avec Pier Paolo : j’étais à Venise pour Castellani, le soir de la première de Il Brigante. J’ai vu Accatone, et j’en suis sortie bouleversée. J’avais rencontré Pasolini par hasard, une fois, chez Elsa De Giorgi ; il m’avait dit qu’il pensait à une histoire qui est devenue celle de Mamma Roma. Il m’en a parlé et m’a proposé de jouer dans le film. Après la projection d’Accatone, au Palais du cinéma, ce fut la rencontre définitive. Un soir, en voiture, après avoir dîné, Pasolini m’a dit quel était le vrai visage de Mamma Roma. Ainsi est né le film. Au début, le rapport avec Pier Paolo a été difficile, mais la cordialité et l’amitié ont suivi aussitôt, comme il arrive entre gens intelligents et qui se comprennent. Je suis heureuse de travailler avec ces personnages extraordinaires, surtout parce que, si possible, je préfère travailler avec des non-acteurs.» Je lui pose une question embarrassante, mais finalement elle me répond : «J’ai beaucoup aimé les personnages de Rome, ville ouverte et de La Rose tatouée, mais si je ne me trompe pas, celui-ci est le rôle le plus important que j’aie interprété jusqu’à présent.»

A posteriori (et peut-être aussi à la lumière du cuisant échec commercial du film), le jugement de la Magnani sur Mamma Roma sera nettement plus nuancé, et même un peu amer, comme le note l’un de ses biographes, Giancarlo Governi (Nannarella, il romanzo di Anna Magnani, minimum fax Editore, 2008) : « Le film de Pasolini fut pour elle une déception, qui lui laissera un goût d’amertume. Cette collaboration pleine et totale qu’elle espérait n’avait finalement pas eu lieu. Pasolini s’était tout de suite montré méfiant vis-à-vis d’elle. Il a craint de se retrouver prisonnier de sa personnalité si affirmée. De plus, sa façon de tourner en fragmentant chaque scène n’a pas permis à Anna de s’exprimer pleinement. Après la sortie du film, elle dira : "J’attendais énormément de Pasolini, mais finalement lui aussi n’a fait que se servir de moi, il s’est contenté de m’utiliser !" »




La scène d'ouverture de Mamma Roma, avec la joute pendant le repas de noce à coups de stornelli romani...


Source de la vidéo
: Site YouTube

samedi 18 septembre 2010

Les champs d'Enna (Lettre à Amicie II)


"Rien ne vous presse... Pourquoi, avant de vous éloigner de ces rivages pour vous aventurer dans le cœur altérant de la Sicile, n'iriez-vous point jusqu'au modeste Lido di San Leone, et vous plonger en la mer africaine ? Elle a la même bleu que celui de l'œil de la plume du paon. – Toutefois, ne l'oubliez pas : vous avez une bonne centaine de kilomètres à parcourir, par une route tournante et montueuse, pour gagner avant la nuit l'altière Enna, où, l'Histoire quittée, la Fable vous attend."

Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie





Deux puissantes divinités primitives, Demeter qui règne sur la terre et Hadès qui règne dessous, se disputèrent, aux âges mythiques du monde, ce pays. L’aspect farouchement désolé de l’espace immense qui s’offre à vous de la terrasse de votre hôtel (le bien nommé Belvédère) vous le dit éloquemment : c’est le dieu d’en dessous qui l’a emporté.
Sans quelques villes ramassées sur elles-mêmes aux sommets de pics qui semblent inabordables, vous pourriez croire être soudainement tombée dans un monde déshumanisé. Le sol, privé de toute végétation, a la couleur de la maladie et de la mort. Pourtant, cette région de l’île fut jadis «le grenier à blé de l’Italie». Du temps où la grande Demeter et sa fille Perséphone avaient à Enna leurs temples (rien n’en reste), la contrée n’était qu’un vaste jardin, entrecoupé de forêts, de lacs, de prairies : «les champs rendaient au centuple les semences qu’on y déposait.» Tout cela, selon la légende, disparut le jour où Hadès, épris de la petite Perséphone, surgit de la terre déchirée et, dans des tourbillons de flammes, ravit la fille à la mère, laquelle s’éloigna pour jamais de cette terre maudite, la laissant telle que vous la voyez, grise de cendre et jaune de soufre. Des zolfatares la perforent un peu partout, que les descendants des agriculteurs déméteriens exploitent en chantant les plus tristes chansons du monde.
Il fallait que je vous conduise ici pour que vous vous rendiez compte de visu que la Sicile n’est pas toujours et partout «le pays où fleurit l’oranger». La fable selon laquelle Perséphone règne tantôt sous la terre, tantôt dessus, est née d’une vérité. Lorsque l’épouse de Hadès s’évade des Enfers, les lieux de l’île où elle apparaît se revêtent des plus belles fleurs, des fruits les plus beaux. Ces grands morceaux de Paradis, vous les vîtes autour de Palerme et vous les reverrez, dès ce soir, autour de Syracuse.
Cependant, ne vous éloignez point de ce site dramatique sans l’avoir un peu exploré. Après les dieux, les hommes n’ont pas laissé ici, de siècle en siècle, des souvenirs de paix. On s’est furieusement battu autour et dans cette Enna qui passait pour inexpugnable. Elle fut phénicienne avant d’être grecque ; et, tout le long des guerres puniques, tantôt romaine, tantôt carthaginoise. Puis les Normands et les Arabes se la disputèrent âprement. Un émir vainqueur y rafla en une fois toutes les femmes de la région, et, à Bagdad, en peupla ses harems.




Aujourd’hui, Enna est une petite ville grave, fière de trôner juste au milieu de l’île (à mille mètres d’altitude) ; fière aussi de ses monuments, gothiques (églises, palais, citadelle). Elle possède un trésor de vases sacrés, un petit musée, une petite trattoria. Faites-vous-y servir une de ces savoureuses pizze alla siciliana ; non point plates et compactes comme les pizze alla napolitana, mais onctueuses, presque légères ; et, dans des flacons épais, un vin enflammé, couleur de roche, quelque peu madérisé.
Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie, éditions Fayard, 1958

Images : en haut, Site Flickr
en bas, Bricke Dotnet (Site Flickr)