Translate

Affichage des articles dont le libellé est Virgilio Giotti. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Virgilio Giotti. Afficher tous les articles

jeudi 22 décembre 2016

La neve (La neige)




Virgilio Giotti est avec Umberto Saba l'autre grand poète de Trieste, moins connu que ce dernier car il a écrit presque tous ses poèmes en dialecte triestin, ce qui a pu certainement rendre son œuvre  moins accessible. Il serait toutefois dommage de passer à côté, car ses poèmes sont très beaux, à l'image de celui que je cite aujourd'hui, à la fois musical, mélancolique et mystérieux.

 La neve

 La neve, bianca e granda, 
xe tuto ‘torno a l’ingiro, 
in fondo, fin do’ che se vedi, 
bianca e granda, 
bianca e zita qua drento in t-el orto, 
co’ solo piantando in mezo do stechi, 
bianca e zita. 
E el tu’ viso el xe bianco, color de la neve, 
e i tui oci i xe pieni de tuto ‘sto bianco 
grando ch’i spècia. 
Bianche come la neve 
Xe le tu’ man, frede come la neve 
‘ste man, bianche e frede : 
come la neve, 
qua, sul rastel intrigado de spini, 
qua, sui mureti un par parte, 
qua sui scalini, 
do’ che tasendo ‘spetemo 
de saludarse.

Virgilio Giotti  Piccolo canzoniere in dialetto [1909-1912]





La neige

La neige, blanche et grande,
est partout autour de nous,
jusqu'au fond, à perte de vue,
blanche et grande,
blanche et silencieuse ici dans le jardin,
avec seulement deux branches plantées au milieu,
blanche et silencieuse.
Et ton visage aussi est blanc, couleur de la neige,
et tes yeux sont remplis de tout ce blanc
immense qu'ils réfléchissent.
Blanches comme la neige
sont tes mains, froides comme la neige
ces mains, blanches et froides :
comme la neige,
là, sur le portail recouvert de ronces,
là, de part et d'autre des murets,
là sur les marches,
nous deux qui, en silence, attendons
de nous saluer. 

(Traduction personnelle) 




Images : Site Flickr

samedi 28 mars 2015

I zacinti (Les jacinthes)




Un poème de Virgilio Giotti, l'autre grand poète de Trieste avec Umberto Saba, moins connu toutefois que ce dernier, sans doute parce qu'il a choisi comme moyen d'expression le dialecte triestin, dans lequel presque toute son œuvre est écrite. I zacinti [Les jacinthes] date de 1909 ; Giotti a vingt-trois ans et l'idylle amoureuse et familiale qu'il imagine dans ce poème, où la lumière qu'émanent les jacinthes est semblable à la flamme qui illumine un amour, est encore tout à fait imaginaire (il ne rencontrera Lisa Markovic, qui deviendra la compagne de toute une vie, qu'en 1912). On perçoit nettement dans le poème l'influence de Pascoli, mais aussi des poètes "crépusculaires". On notera également un écho léopardien dans les vers 9 et 10, qui rappellent le début du poème Il Sogno  [Le Songe] (Canti, XV) : "Era il mattino, e tra le chiuse imposte / Per lo balcone insinuava il sole" ["C'était le matin, et par les volets clos de la fenêtre, le soleil glissait"].


 I zacinti

I do rameti de zacinti
bianchi e lila li vardo, ch’i xe come
el viso tuo de prima
che, dàndomeli, un poco te ridevi,
tignìndomeli in man co’ le tue fermi,
pàlida e i denti bianchi.
Pàlidi qua in t-el goto,
sul sbiadido del muro,
’rente el sol che vien drento, che camina
su la piera frugada del balcon.
E tuti lori no i xe che quel pàlido
lila slusente : ’na fiama lassada
là ardir che intanto xe vignudo giorno ;
e el bon odor ch’i gà impinì la casa.
Come ’sto nostro amor,
che tuto lui no’ ’l xe che un gnente là,
un pàlido ; ma un pàlido che lusi,
che ardi, e un bon odor, una speranza,
che me impinissi el cuor co me la sento :
’na casa mia e tua,
mèter insieme la tovàia,
mi e ti, su la tola,
con qualchidun che se alza
su le ponte d’i pie
pici e se sforza de ’rivar coi oci
su quel che parecemo.

Virgilio Giotti  Piccolo canzoniere in dialetto triestino


Les jacinthes

Les deux petites branches de jacinthes
blanches et lilas, je les regarde, pareilles
à ton visage d'avant
alors qu'en me les offrant, tu riais un peu,
et les serrais dans ma main, fort, avec les tiennes,
pâle et les dents blanches.
Pâles ici dans le verre,
sur le fond fané du mur,
en regard du soleil qui pénètre, qui passe
sur la pierre usée de la fenêtre.
Elles ne sont en somme que ce pâle
lilas qui luit : une flamme laissée 
là à brûler cependant qu'est venu le jour ;
et la senteur qu'elles ont répandue dans toute la maison.
Comme cet amour entre nous,
qui après tout n'est rien là
qu'une pâleur, mais une pâleur lumineuse,
ardente, et un parfum, une espérance
qui me remplit le cœur quand je l'éprouve :
une maison à nous,
mettre la nappe ensemble,
toi et moi, sur la table,
avec quelqu'un qui se dresse
sur la pointe des pieds
et tente d'arriver avec les yeux
à hauteur de ce que nous préparons.

Traduction : Laurent Feneyrou








Images : en haut, Furlane Robin  (Site Flickr)

en bas, Source

mercredi 4 février 2015

Appunti inutili (Notes inutiles)




« Aussitôt, de sa main, l'illustre Hector ôta son casque
Tout brillant de lumière et le déposa sur le sol.
Ensuite il embrassa son fils, le berça dans ses bras
Et dit cette prière à Zeus, ainsi qu'aux autres dieux :
"Zeus et vous tous, ô dieux, faites que ce petit enfant
Devienne comme moi illustre parmi les Troyens ;
Qu'il se montre aussi fort et règne en roi sur Ilion !
Qu'on puisse dire un jour : Le fils l'emporte sur le père !" »

Homère  Iliade VI, 472-479 (traduction : Frédéric Mugler)






Les éditions de la revue Conférence ont eu la bonne idée de publier les Notes inutiles [Appunti inutili], du poète triestin Virgilio Giotti, un ouvrage que Pasolini considérait comme un chef d’œuvre de la littérature italienne du vingtième siècle, et on ne peut que lui donner raison à la lecture de ces pages brèves mais si intenses et si bouleversantes. Il s'agit donc de notes intimes, prises dans un carnet, la première étant datée du premier février 1946 et la dernière du mois d'août 1953. Le point de départ est une lettre reçue par Giotti à la fin du mois de janvier 1946, et qui lui apprend la mort de son fils aîné, Paolo, sur le front russe. Depuis 1942, il était sans nouvelles de lui et de son frère cadet, Franco (le sort de ce dernier ne sera connu que bien plus tard, après la mort de Giotti : ce n'est qu'en 2000, avec l'ouverture tardive des archives militaires soviétiques, que l'on saura qu'il est mort en janvier 1943, au sinistre camp de prisonniers de Tambov). 

Ce que nous lisons donc ici est un journal de deuil, inutile puisqu'il ne peut pas guérir de l'absence, mais précieux parce qu'il évoque l'amour des fils et l'apprentissage de la douleur ; de façon simple, sans aucun pathos, à travers des observations quotidiennes apparemment banales, ou des réflexions sur le manque, l'oubli, la fatigue, l'égarement dans un présent où l'on se sent mort tout en restant vivant. Comme dans plusieurs de ses poèmes en dialecte triestin, Giotti converse dans ces notes avec les ombres de ses fils disparus, qu'il brûle de rejoindre ("Si seulement c'était demain !") ; tentation qu'il écarte, comme on le verra dans un des extraits que je cite ci-dessous, "pour continuer à faire comme tout le monde, jusqu'à ce que la mort m'emporte". Il faut enfin saluer le magnifique travail de Laurent Feneyrou, maître d’œuvre de cette édition française : sa traduction est excellente, et sa riche postface est extraordinairement éclairante pour le lecteur français qui découvre ainsi un auteur méconnu et un texte précieux.





30 VII 1947. — Come siamo fatti ! Sono oramai 18 mesi che so che Paolo è morto. Credo di non aver dimenticato né lui né Franco mai, nemmeno per un momento, neanche di notte, neanche nel sonno. Ma mentre durante certe giornate, per delle ore, in certi momenti, li ho, l'uno e l'altro, o uno dei due, dentro di me, nel cervello e negli occhi, altre volte, per giornate, o ore, o momenti, essi sono fuori di me, più o meno lontani, e qualche volta mi sono stati lontanissimi, seppure sempre li vedessi e sentissi presenti. E sono dentro di me o fuori, senza ch'io sappia ciò che fa sì che si verifichi un fatto piuttosto che l'altro.

Oggi, per istrada, Paolo mi è improvvisamente entrato dentro ; ho risentito il fatto della sua morte con la violenza di una prima notizia ; ho esclamato ancora una volta (a voce alta probabilmente, ma non lo so) : Paolo, Paolo è morto ! e ho risentito nuovamente quel fatto come impossibile, come inverosimile. Da quel momento l'ho dentro di me, con la sua figura, col suo caro volto, col suo sorriso e la sua voce, vivo e vero. Probabilmente questa notte lo vedrò in sogno. Domani forse mi si riallontanerà.

30 VII 1947. — De quoi sommes-nous faits ! Cela fait maintenant dix-huit mois que je sais que Paolo est mort. Je crois ne l'avoir jamais oublié, ni lui, ni Franco, pas même un instant, ni la nuit, ni dans mon sommeil. Mais alors que, certains jours, pendant des heures, à certains moments, je les ai, l'un et l'autre, ou l'un des deux, en moi, à l'esprit et sous les yeux, d'autres fois, pendant des jours, ou des heures, ou des instants, ils sont hors de moi, plus ou moins loin, et parfois, ils ont été très loin de moi, même si je les voyais et les sentais présents. Et ils sont en moi ou hors de moi, sans que je sache ce qui fait que j'ai une sensation plutôt que l'autre. 

Aujourd'hui, dans la rue, Paolo est tout à coup entré en moi ; j'ai ressenti le fait de sa mort avec la violence d'une nouvelle toute fraîche : je me suis exclamé encore une fois (à voix haute, probablement, mais je ne saurais dire) : Paolo, Paolo est mort ! et j'ai ressenti à nouveau que c'était impossible, invraisemblable. Depuis lors, je l'ai en moi, avec sa chère silhouette, avec son cher visage, avec son sourire et sa voix, il est vivant et bien réel. Cette nuit, probablement, je le verrai en rêve. Demain, peut-être, il sera encore éloigné de moi. 




 16 VIII 1947. — Oggi ho il cuore arido. Mi sento vuoto d'ogni affetto, d'ogni mestizia, di tutti i miei dolori. Mi pare che rimarrei indifferente a qualunque cosa succedesse. Lontano, là, ci sono i miei figli, simili a secche immagini fotografiche senz'anima. Ho fatto una doccia, ho bevuto un caffè, ho fumato mezzo sigaro, più tardi mangerò e dormirò. Sono come il letto asciutto di quel torrentello. Si, ma un filino d'acqua vi scorre tuttavia, quasi invisibile. Così in me ; e con quel filino scrivo queste due righe.

(Tutto falso, si capisce. Scherzi dell'estate, che spossa, che addormenta ; scherzi della carne che ha bisogno di riposare).

16 VIII 1947. — Aujourd'hui, j'ai le cœur sec. Je me sens vide, sans affection, sans tristesse, sans la moindre de mes douleurs. Il me semble que tout ce qui pourrait arriver me laisserait indifférent. Au loin, là, mes fils, pareils à des images photographiques séchées, sans âme. J'ai pris une douche, j'ai bu des cafés, j'ai fumé la moitié d'un cigare ; plus tard, je mangerai et je dormirai. Je suis comme le lit asséché de ce petit torrent. Oui, mais un filet d'eau y coule encore, presque invisible. Comme il coule en moi ; et avec ce filet, j'écris ces quelques lignes.

(Tout est faux, bien sûr. Des tours joués par l'été, un été qui vous épuise, qui vous endort ; des tours joués par la chair qui a besoin de repos.)

 20 IX 1947. — Sono più di 2 settimane che ho smesso questi appunti. Li riprenderò ? ritroverò il gusto di farne ? Non credo.

In queste 2 settimane ho avuto giornate di pieno deserto. Qualche volta ho anche provato il senso come se un certo me, non propriamente io, si sforzasse di dimenticare : dimenticare per riagganciarmi alla vita, dopo annullata la memoria. Che brutta e vile cosa la rassegnazione ! La solita rassegnazione, intendo, che non è nient'altro che oblio.

Tutt'altra cosa vorrei da me. Una tranquilla e profonda infelicità, con la piana e mai interrotta ricordanza di tutto ; una rassegnazione derivata dalla coscienza dell'inevitabilità delle umane sciagure.

Ma per questo bisognerebbe essere ben vivi e energici, mentre io sono stanco, irrequieto, mutevole, malato ; e però continuerò a fare come tutti, fino a quando la morte mi leverà via.

20 IX 1947. — Cela fait plus de deux semaines que j'ai arrêté d'écrire ces notes. Les reprendrai-je ? retrouverai-je le goût de le faire ? Je ne crois pas. 

Pendant ces deux semaines, j'ai traversé des journées de plein désert. Parfois, j'ai aussi eu le sentiment qu'une certaine partie de moi, mais pas moi en réalité, s'efforçait d'oublier : oublier pour me raccrocher à la vie, après avoir réduit la mémoire à néant. Quelle sale et vile chose que la résignation ! La résignation ordinaire, j'entends, qui n'est rien d'autre que l'oubli. 

J'attends tout autre chose de moi. Un malheur paisible et profond, et conservant le plein souvenir, jamais interrompu, de tout ce qui s'est passé ; une résignation dérivée de la conscience du caractère inéluctable des malheurs humains. 

Mais pour cela, il faudrait être bien vivant et plein d'énergie, alors que je suis fatigué, instable, changeant, malade ; mais je continuerai à faire comme tout le monde, jusqu'à ce que la mort m'emporte.

Virgilio Giotti  Notes inutiles  Éditions de la revue Conférence, 2015 (Traduction : Laurent Feneyrou)




Le manuscrit du poème de Virgilio Giotti Ai mii fioi morti [À mes fils morts]




jeudi 29 janvier 2015

Ai mii fioi morti (À mes fils morts)




Virgilio Giotti est un poète né à Trieste en 1885 et mort dans la même ville en 1957. La plus grande partie de son œuvre poétique a été écrite en dialecte triestin (celui que l'on retrouve dans les dialogues d'Ernesto, l'unique roman d'Umberto Saba, qui a d'ailleurs été un ami de Giotti). Les précieuses éditions de la revue Conférence ont eu la bonne idée de traduire en français ses Notes inutiles, que Pasolini considérait comme un chef d’œuvre de la littérature italienne du vingtième siècle. Il s'agit d'un bref journal intime (une cinquantaine de pages), publié de façon posthume en Italie en 1959, dans lequel Giotti évoque le drame qui a marqué sa vie : la disparition de ses deux fils, Paolo et Franco, engagés pendant la guerre sur le front russe où ils sont morts en 1942 et 1943. Je reviendrai bientôt dans ce blog sur la parution en français de ce très beau livre, mais je propose aujourd'hui un poème que Giotti a dédié à ses deux fils morts ; il s'agit d'une conversation avec des ombres, vivantes et plus que jamais présentes. Le poème, en dialecte triestin, est très révélateur du style simple et direct de Giotti, qui touche vraiment au cœur :


Ombre d'i mii fioi, 
prima che sparisso anca mi, 
stemo qua un poco insieme 
'na volta ancora, insieme 
ciacolemo e ridemo. 

 Se gavè pianto, piànzer 
no' ste più. Ormai sughèmose 
i oci tuti. Andeghe 
far 'na carezza a vostra 
mama. Piànzer no' servi. 

 Xe morti tanti tanti ; 
e papà e mame e fioi, 
tanti, ga pianto e pianzi. 
 'Sto qua nassi nel mondo : 
nassi e xe sempre nato. 

Se no go savù darve 
tuto quel che bramavo 
in cuor, oh perdoneme ! 
Del ben che de vualtri 
go 'vu, mi ve ringrazio 

Adesso, qua, che àncora 
'na volta stemo insieme 
un poco, e insieme, come 
nei nostri ani bei, 
ciacolemo e ridemo. 

Virgilio Giotti, primavera 1948




Virgilio Giotti et ses trois enfants : de gauche à droite Franco, né en 1919, Paolo, né en 1915 et Natalia, dite Tanda, née en 1913.



Ombres de mes fils,
avant que je ne disparaisse moi aussi
restons encore un peu ensemble
encore une fois, ensemble
bavardons et rions.

Si vous avez pleuré, ne pleurez 
plus. Maintenant essuyons 
tous nos yeux. Allez 
faire une caresse à votre mère.
Il ne sert à rien de pleurer.

Tant et tant sont morts ;
des pères des mères et des fils,
tant ont pleuré et pleurent.
C'est ce qui se passe dans le monde :
cela se passe et s'est toujours passé.

Si je n'ai pas su vous donner
tout ce que j'avais dans mon cœur,
pardonnez-moi !
De tout le bien que j'ai reçu 
de vous, je vous remercie.

Maintenant, ici, alors que nous sommes
encore une fois ensemble, 
pour un instant et ensemble,
comme dans nos belles années,
bavardons et rions.

Virgilio Giotti, printemps 1948

(Traduction personnelle)
 







Images : en haut et en bas, Site Flickr