La rouille romaine
comme un automne immense
Et mes souvenirs
dans la griffe de fer du temps
Mais l'odeur de la vie
Mais le vent du soir sur le Tibre
Et ces lèvres brûlées dont rien ne dispense
Le soir est simple si l'on partage
Cette rouille, le sang, la lèpre sur les temples
l'or effacé
Le chant le chant du temps au creux de nos cadavres
ce rire pour pleurer ce que nous avons aimé.
Piazza Navona
Une douceur obscure
est descendue ce soir Piazza Navona
des épaules nues de la nuit.
Pierres d'un calme visage
théâtre des eaux de la Lune et de l'heure,
quand vous serez devenues par notre grâce mortelle
le désert de la mémoire de Rome,
gardez mon souvenir
pour cet enfant venant rêver
à vos collines pauvres,
au bruit de nos pas, le long d'une voie très
ancienne
– un jour de notre mince devenir
ô mon frère inutile.
Claude Michel ClunyRacines (in Oeuvre poétique, I, Editions de la Différence, 2012)
Images : en haut, (1) Cristina Torquati (Site Flickr)
Trois poèmes de Claude-Michel Cluny, qui est mort le 11 janvier dernier ; il y évoque le cycle de fresques réalisées par Piero della Francesca dans le chœur de la chapelle Bacci, dans la basilique Saint-François d'Arezzo : La Légende de la Vraie Croix. Il est question ici du premier épisode, les Adamites :
I L'arbre dressé dans l'arcature, à droite, sépare les moments derniers d'Adam de l'ensevelissement.
Plusieurs fois le crépi s'est abîmé, entraînant des pans de la fresque.
Comme si cela s'était passé très haut
dans le temps inaccessible
sous le plus grand arbre défolié par la peur
pour moitié arraché au mur
— avec le ciel pur
les nuages ne bougeant barques dans le bleu,
eau d'hiver —
temps abstrait et doux aimé des Adamites nus
vêtus de leur seule beauté...
Ombres d'ambres !
(autrefois inaccessibles
sauf aux prélats, à la cohorte d'officiants
— est-on seulement sûr qu'ils y portaient les yeux ?)
Que comprenaient-ils
à cet arbre prémonitoire comme un cri
jailli longtemps après de la bouche du mort,
mis là tout au centre
avec cette fille en croix
qu'avant ses frères son père engrossa,
Ève trop lasse de cette famille
qui n'en finit pas,
Ève usée comme une robe de lin.
Si haut qu'il faut prendre un peu de recul
ainsi qu'on se cambre pour admirer la nuit,
la splendeur nue et tant d'astres morts
mêlés aux vivants.
III Seth a glissé dans la bouche du mort les graines de l'Arbre de la connaissance, apportées par Michel, l'Archange.
L'immobile cri de l'arbre
jaillissant
de la terre qui déjà emplit la bouche d'Adam
— sourions des graines que l'Archange accepta
de remettre à Seth, et qui feront refleurir
le beau péché de sagesse.
Le cri vide la gorge de la femme...
(Par deux fois les peintres
recomposèrent les manques.)
Sèche et lasse main d'Ève,
qui invente une tendresse
pour ce qui s'achève
et leur
demeure incompréhensible !
Il faut apprendre à vivre le temps nu
d'être seul
entre tous
dans les pierres et le vent
Apprendre à supporter le poids soudain du Temps
creusant le corps émacié
(Songe-t-elle à l'incompréhensible
immobilité d'Abel ?),
à connaître cette profondeur
que nous accorde la mort
dans la communion du sol,
apprendre l'étroit passage des heures
ignoré jusqu'alors par la tribu.
Race parfois belle parmi d'autres,
le soir invente ta mémoire.
V dans sa marche vers l'espoir, l'apaisement de l'ombre, l'invention de la fin du Temps.