Tout le monde n'avait, hier, qu'un seul désir : qu'il n'y ait personne et que tout autour d'eux règne la solitude. Pour être seuls et s'embrasser. Ainsi, un homme et une femme, à la gare Termini : lui venant de Caserta, elle de Padoue. Ils s'étreignaient mais tous alentour — avec des pensées prises à crédit pour vivre comme jamais on n'a vécu — tous ressentaient ce désir de faire deux à partir d'un et quelqu'un a même fait tomber de sa poche un livre, Onéguine. Une page s'est ouverte et l'encre de Chine est devenue neige. En plein cœur de Rome.
Pietrangelo ButtafuocoI baci sono definitivi La nave di Teseo Editore, 2017 (Traduction personnelle)
Images : auteur du blog, sauf en bas, (1) Antonio Trogu (Site Flickr)
Aujourd'hui justement, à six heures et demie, les banlieusards ont l'air de ceux qui "s'en vont". Chacun avec un bagage. L'un d'eux — avec l'émotion marquée sur son visage — emporte les crépuscules de novembre ; d'autres les étoiles des nuits de décembre et puis, deux femmes — qui ne restent pas un instant en silence — se passent de main en main les matinées emperlées de gel, celles de janvier flambant neuf sous la neige.
Le peu qu'il reste de février, qui vient de s'achever, se remarque encore dans les wagons bondés de souvenirs. Il y a même entre les sièges des petits biscuits, les thés de l'après-midi et les sachets remplis de confettis, tous d'une grande discrétion, découpés dans les livres de poésie.
Dans un wagon où il n'y avait personne, il y a justement une personne. Il est perdu dans une solitude sans échappatoire, avec les oreilles suspendues aux fils des écouteurs qui diffusent Insieme a te non ci sto più [Je ne suis plus avec toi].
Il reste là avec l'hiver qui "s'en va". Dans l'état de l'abandon, abandonné.
Pietrangelo ButtafuocoI baci sono definitivi La nave di Teseo Editore, 2017 (Traduction personnelle)
Une femme assise dans le métro — à la station Colosseo, à Rome — exhibe un tatouage somptueux et plutôt démonstratif. Il représente un dragon flamboyant qui se déploie de l'avant-bras jusqu'aux doigts de la main.
L'animal est, en effet, impérial. Il saisit dans ses griffes un rocher orné d'étendards et de cerisiers auguraux tandis que dans ses yeux brillent tous les présages de victoire.
Un dessin qui témoigne, sinon de l'inquiétude, du moins de la forte personnalité de la femme, une musicienne.
Elle s'appelle Tosca et elle transporte, rangé dans un étui, un instrument à cordes. Et musicienne aussi est son amie qui, un petit tas de partitions sur les genoux, observe cet enchevêtrement avec circonspection avant de donner son avis.
La femme au tatouage, Tosca justement, s'aperçoit de la stupeur de son amie et dit :
"C'est juste du henné, ça part facilement."
L'autre, alors, ne manque pas de répondre :
"Moi, je ne veux rien de définitif sur mon corps."
Un homme assis près d'elles — entre-temps, la rame est déjà arrivée à la station Piramide, tout le monde descend en direction de Testaccio — prend la liberté de parler :
"... à l'exception des baisers."
Les deux amies le regardent, lui adressent un coup d’œil en forme de question — comme pour lui demander : "qu'est-ce que vous voulez dire ?" — et lui, sans se démonter, conclut ainsi la discussion, avec cette réponse :
"Les baisers sont définitifs."
Pietrangelo ButtafuocoI baci sono definitivi La nave di Teseo Editore, 2017 (Traduction personnelle)
Images : en haut, départ du bateau Amerigo Vespucci, Livourne 1963, auteur inconnu
Un extrait de Deux ou trois vies qui sont les miennes, livre de souvenirs de Daniel Gélin publié en 1977, un volume trouvé (à très bas prix) chez un bouquiniste et qui m'a vraiment surpris par la qualité du style et la liberté de ton de l'auteur. On est très loin ici des mémoires formatés des acteurs, la plupart du temps écrits par quelqu'un d'autre ; on y entend la voix de Daniel Gélin et il nous raconte ses souvenirs avec une grande originalité et beaucoup de poésie. Je cite ici un très joli passage consacré à ses nombreux séjours romains, à une époque où le cinéma italien était au zénith (nous sommes dans les années cinquante du précédent siècle) et où les coproductions avec la France étaient nombreuses. Gélin sait restituer les atmosphères et il y a toujours dans ses souvenirs une pointe de mélancolie qui les rend encore plus forts et plus attachants, comme ces variations sur le temps perdu qui nous restitue la magie d'une époque révolue, d'une certaine douceur de vivre dont le célèbre film de Fellini nous montrera au début des années soixante l'envers cynique et décadent, avec le mordant et la cruauté d'un titre en forme d'antiphrase...
Temps perdu : la nuit à Rome. Sommeil refusé, repoussé, remis à l'aube tant de fois.
Durant l'été, dans cette ville, l'air même est une drogue et je n'arrive pas à oublier la Rome antique, et tout ce qu'elle peut évoquer de plaisirs cruels, de fêtes, d'orgies.
L'air de Rome en la belle saison charrie le pervers, la déraison ; il véhicule les nerfs vers les dérèglements.
Maintenant, l'Eglise qui y règne me choque, me blesse, me gêne par sa présence insistante, anachronique. Pour moi, Dieu n'est pas là. Les pharisiens seulement, avec leurs temples, leurs lois, leurs richesses.
Mais le Diable est en Rome à son aise. Un diable clair et tendre, enivrant, avec ses filles fées, femelles, fines dans la démarche, avec ses princes aventureux hâlés ou blêmes, semblant nés d'une brise.
Tant de souvenirs à Rome. Les nuits se mêlent, les aubes se confondent. Je les revois et les respire encore. Ciel rose, si tendre auprès de celui de Paris toujours bleuté d'ardoises en traînées.
A une époque, j'étais tous les soirs au cabaret laCabala, tantôt avec Walter Chiari ou Dado Ruspoli, tendrement nous disputant des filles, tantôt avec Novella Parigini, dodue et tiède comme une gorge de colombe. Je dansais, vif et lent, très lent, puis la pénombre m'absorbait. Humphrey Bogart m'observait, semblait m'envier. Il me fascinait.
De cette Cabala, un dimanche, après une victoire du Real de Madrid bien arrosée, j'avais entraîné toute l'équipe et des amis fidèles dans une course rapide et folle en fiacre, à travers la nuit de Rome. Juché près du cocher dans le premier fiacre, je guidais, exhortais toute une cohorte caracolante, trépidante, vacillante et totalement follingue et heureuse.
***
Avec Henri Vidal, enfantin et libre, je fréquentais un autre club où nos frasques sans gravité effrayaient tant le patron qu'il nous refusait l'accès de la salle et du bar ; mais indulgent, il nous recevait dans la cuisine, dans la vapeur des pâtes qu'on préparait à l'aube.
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Il y eut des soirées d'un style un peu différent où le temps était non seulement perdu, mais assassiné lentement.
Avec Dado Ruspoli, nous allions de cabarets en cabarets, soutenus par la présence rassurante d'une infirmière qui transportait précautionneusement sous sa cape la trousse où était logé, comme dans un nid, un matériel précieux, destiné à d'éventuels voyages vers des paradis que d'aucuns osent, sans savoir, qualifier d'artificiels.
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Il y eut aussi des soirées à Ostie, dans la villa de Walter Chiari, mon vieux copain et complice, qui recevait si bien. Orson Welles y venait souvent, vêtu d'un costume blanc à col stalinien ou maoïste (au choix !), massif et lent, au rire soudain, solitaire et gigantesque. A cette époque, la conscience de son génie lui donnait souvent un regard de fou. Malgré une certaine pose, je le trouvais fascinant. Il était avant tout le créateur de Citizen Kane, de La Dame de Shangaï, mais il était aussi un personnage hors série. Son arrivée à Rome, par exemple, fut assez spectaculaire. Il était venu en avion privé, avait tournoyé au-dessus de la ville et, ayant atterri, avait refusé tout contact avec les journalistes. Il s'était rendu directement à Saint-Pierre de Rome...
Avec lui, souvent, un peu partout, j'avais perdu mon temps, et je n'arrive pas à le regretter.
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A Rome toujours, des nuits entières à discuter avec Moravia chez Novella Parigini ou chez moi, via Mariano Fortuny. J'avais tourné un film d'après un livre de Moravia, La Romana [titre français : La Belle Romaine, 1954], et nous avions sympathisé. Il arrivait sans prévenir à n'importe quelle heure et s'asseyait aussitôt par terre, le dos appuyé au divan, un genou replié et l'autre jambe infirme allongée. IL adorait la présence des jeunes. J'étais frappé par sa profonde connaissance des femmes que l'on ressentait tout particulièrement à la lecture de LaRomana, histoire d'une jeune prostituée amoureuse, récit touchant qu'il avait imaginé de conter à la première personne. Il pouvait discourir tard dans la nuit. Je l'écoutais, l'interrogeais sans me lasser.
Daniel GélinDeux ou trois vies qui sont les miennes Editions Julliard, 1977
Images : en haut et en bas, La Belle Romaine, de Luigi Zampa, avec Daniel Gélin et Gina Lollobrigida (1954)
Franco Battiato chante Inneres Auge, paroles de F. Battiato et Manlio Sgalambro, musique de F. Battiato (2009) :
Come un branco di lupi che scende dagli altipiani ululando
o uno sciame di api accanite divoratrici di petali odoranti
precipitano roteando come massi da altissimi monti in rovina.
Uno dice che male cè a organizzare feste private
con delle belle ragazze per allietare primari
e servitori dello stato ?
Non ci siamo capiti e perché mai dovremmo pagare
anche gli extra a dei rincoglioniti ?
Che cosa possono le leggi dove regna soltanto il denaro ?
La giustizia non è altro che una pubblica merce...
Di cosa vivrebbero ciarlatani e truffatori
se non avessero moneta sonante
da gettare come ami fra la gente.
La linea orizzontale ci spinge verso la materia,
quella verticale verso lo spirito.
Con le palpebre chiuse
s'intravede un chiarore che con il tempo
e ci vuole pazienza,
si apre allo sguardo interiore :
inneres auge, das innere auge.
La linea orizzontale ci spinge verso la materia,
quella verticale verso lo spirito.
Ma quando ritorno in me, sulla mia via,
a leggere e studiare, ascoltando i grandi del passato...
mi basta una sonata di Corelli, perché mi meravigli del creato !
Comme une bande de loups qui descend des hauts plateaux en hurlant à la mort
ou un essaim d'abeilles furieuses dévorant des pétales parfumés
qui dévalent en roulant comme des rochers depuis de hautes montagnes qui s'écroulent.
Quelqu'un dit : "Quel mal y a-t-il à organiser des fêtes privées
avec de jolies filles pour divertir l'élite
et les grands serviteurs de l'état ?"
On ne s'est pas compris, et pourquoi donc devrions-nous payer les extras de ces pauvres crétins ?
Que peuvent les lois là où seul l'argent est roi ?
La justice n'est rien d'autre qu'une marchandise qui se vend...
De quoi vivraient les charlatans et les escrocs
s'ils n'avaient plus d'argent sonnant et trébuchant
à jeter aux gens comme des hameçons.
La ligne horizontale nous pousse vers la matière,
la ligne verticale vers l'esprit : inneres auge, das inneres auge.
En fermant les paupières, on entrevoit une clarté qui progressivement, si l'on fait preuve de patience,
nous ouvre au regard intérieur :
inneres auge, das inneres auge.
La ligne horizontale nous pousse vers la matière,
la ligne verticale vers l'esprit.
Mais quand je retourne en moi, sur ma route,
quand je lis et quand j'étudie, à l'écoute des grandes voix du passé...
il me suffit d'une sonate de Corelli pour que je m'émerveille de la Création.
(Traduction personnelle)
Images : La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino (2013)
30 janvier [1990] — Le jour baissait, les portes du Luxembourg étaient fermées. Restaient les jardins de l'Observatoire. J'avais travaillé toute la journée et je voulais marcher un peu. C'est une certaine lumière de Paris qui dès mon plus jeune âge me rendit amoureux de ma ville natale, surtout dans les derniers rayons du jour métamorphosant les rues les plus tristes. Je pensais à ces choses en foulant les allées sableuses. Le long de la grande avenue, les immeubles modernes se dépouillaient de leur imposante banalité ; seule gardait son mystère la masse crénelée de l'école rouge des langues orientales. Le crépuscule vert semblait sourdre de partout, des jardins, des maisons comme du ciel. Dans cette sorte de pénombre, même les promeneurs paraissaient immobiles, nous marchions en silence et, tout à coup, au bout des deux rangées d'arbres dépouillés, tout au bout, m'attend le prodige qui ensorcelait mon enfance, la furieuse galopade des huit chevaux vert-de-gris, se ruant à fond dans le silence avec une telle fureur que chaque fois le jeune garçon reculait d'un pas, pris d'une ensorcelante frayeur. Depuis ce temps-là, ils éclaboussent d'eau invisible la fin des crépuscules ; bientôt ils sont seuls à luire et à continuer de se cabrer derrière nous dans l'ombre et dans mon souvenir. Des étudiants sautent par-dessus les grilles des jardins qu'un homme en uniforme désuet ferme avec de gros cadenas, comme si les arbres voulaient s'échapper avec tous ces jeunes.
Loin devant nous et tout autour de nous, dans le soir, des fenêtres s'allument çà et là, d'or soufré ; c'est Paris, le Paris de ma vie presque tout entière, celui que j'appelais dans mes rêves de jeunesse mon Paris, avec ses innombrables secrets, les éternelles exigences de la chair et de l'âme.
Julien GreenL'Expatrié, Journal 1984-1990 Editions du Seuil, 1990
Un poème de Gabriel Ferrater, poète catalan né en 1922 et mort à Barcelone en 2003. Il est extrait du recueil Menja't una cama, paru en 1961.
EL DISTRET
Segur que avui hi havia nùvols,
i no he mirat enlaire. Tot el dia
que veig cares i pedres i les soques dels arbres,
i les portes per on surten les cares i tornen a entrar.
Mirava de prop, no m’aixecava de terra.
Ara se m’ha fet fosc, i no he vist els nùvols.
Que demà me’n ricordi. L’altre dia
vaig mirar enlaire, i ennllà de la barana
d’un terrat, una noia que s’havia
rentat el cap, amb una tovallola
damunt les espatlles, s’anava passant,
una vegada i deu i vint, la pinta pels cabells.
Els braços em van semblar branques d’un arbre molt alt.
Eren les quatre de la tarda, i feia vent.
Gabriel Ferrater
LE DISTRAIT
Certainement qu'aujourd'hui il y avait des nuages mais je n'ai pas regardé en l'air. Tout le jour je n'ai vu que des visages et des pierres et des troncs d'arbres, et des portes à travers lesquelles des visages entrent et sortent. Je regardais de près, toujours au niveau de la terre. Et maintenant tout est sombre et je n'ai pas vu les nuages. Il faut que demain je m'en souvienne. L'autre jour j'ai regardé en l'air, et par-delà la balustrade d'une terrasse, une jeune fille qui s'était lavée la tête, avec une serviette sur les épaules, se passait une, dix, vingt fois le peigne dans les cheveux. Ses bras ressemblaient aux branches d'un arbre très haut. Il était quatre heures de l'après-midi et il y avait du vent.
Traduction personnelle
IL DISTRATTO
Certamente oggi c’erano nuvole,
ma non ho guardato in alto.
È tutto il giorno
che vedo volti e pietre e tronchi d’albero,
e porte attraverso cui volti entrano ed escono.
Guardavo da vicino, non mi alzavo da terra.
Ora m’è venuto buio e non ho visto le nuvole.
Bisogna che domani me ne ricordi. L’altro giorno
ho guardato in alto, e oltre la ringhiera
di un terrazzo, una ragazza che s’era
lavata la testa, con un asciugamano
sulle spalle, si passava
una, dieci, venti volte, il pettine fra i capelli.
Le sue braccia assomigliavano ai rami di un albero molto alto.
Erano le quattro del pomeriggio, e c’era vento.
Traduzione : Pietro U. Dini
Images : en haut, Domenico GhirlandaioAdoration des bergers, 1485 (détail)
au centre, Piero della FrancescaLégende de la Vraie Croix (détail), Arezzo, 1452-1466
en bas, Agnolo BronzinoPortrait de jeune homme, c. 1531, Uffizi, Firenze
Je reviens ici sur l’œuvre du peintre sarde Brancaleone Cugusi da Romana, oubliée pendant plus de soixante ans et redécouverte au début de ce siècle, principalement grâce au critique d’art Vittorio Sgarbi, qui lui consacra en 2004 une grande exposition en Sardaigne, et une importante monographie. Je reprends ici quelques extraits de la préface de cet ouvrage (Brancaleone da Romana, Skira, 2004) : «Regardons-les, ces œuvres : on y voit surtout des hommes, sujet favori de Cugusi, la plupart du temps jeunes, voire très jeunes, de bel aspect, représentés dans un décor toujours semblable, dépouillé et peu attrayant, avec parfois un siège ou une table que l’on a déplacés à l’autre bout de la salle, mais que le peintre veut absolument reproduire sur sa toile. Ces hommes et ces garçons annoncent-ils déjà ceux que l’on découvrira peu de temps après dans quelques uns des plus grands chefs d’œuvre du cinéma néo-réaliste (Ossessione, Rome ville ouverte, Sciuscià, Le voleur de bicyclette) ? Ce sont plutôt les acteurs d’une pièce qui veut représenter autre chose.»
Sgarbi s’interroge un peu plus loin sur l’usage de la photographie dans l’œuvre de Brancaleone : «Dans le cas des photographies qu’il utilise pour fixer les poses de ses modèles, Cugusi s’est aperçu qu’elles captent la lumière de façon plus intense que n’aurait pu le faire l’œil humain ; c’est une lumière caravagesque, qui révèle et fouille le modelé, agissant sur lui comme s’il s’agissait d’une matière tangible. Au fond, Caravage a été le premier photographe de l’histoire de la peinture, quand la photographie n’existait pas encore. Et puis elle est arrivée, pour confirmer les intuitions de Caravage.»
Cet usage si particulier de la photographie s’allie chez Brancaleone à celui du reticolo, une sorte de grille qui lui permet de retrouver sur sa toile les proportions exactes de la photographie (Brancaleone s’inspire ici de la technique d’Antonio Mancini, un peintre de l’école vériste romaine). La grille était d’abord reproduite directement sur la photographie puis «copiée» sur la toile ; par la suite, elle sera directement posée sur la toile et retirée à la fin de l’exécution du tableau ; les traces des fils étaient dans un premier temps effacées par le peintre, elles furent ensuite volontairement laissées en évidence. Sgarbi note à ce propos : «C’est l’expédient révélé, de façon pleinement assumée par l’artiste, c’est la peinture comme technique et la technique comme métier qui s’offrent à l’observateur pour ce qu’elles sont, sans artifices et sans tricheries, en s’affirmant non pas comme une image, une marque de valeurs artistiques particulières ou une vision lyrique du monde, mais comme un métier. C’est comme si un ébéniste montrait volontairement les marques laissées par ses outils sur le bois, plutôt que de les dissimuler dans les élégantes arabesques d’une marqueterie, cherchant ainsi à mettre en évidence, au-delà de la beauté du meuble, le savoir et l’habileté artisanale qui ont permis de le réaliser. Plus qu'il ne représente des jeunes garçons boudeurs qui jouent à être des adultes, Cugusi se représente lui-même dans la mesure où il traduit ce fait de réalité en art, transformant son atelier et son propre métier en une maison de verre mise à la disposition de tous.»
Les commentaires de Sgarbi sont toujours très éclairants, mais on a du mal à le suivre sur ce point. Il y a tout de même beaucoup de mystère dans la personnalité de Brancaleone, et dans ces tableaux aux titres si mélancoliques et évocateurs (Pensieri tristi, Giovane vinto dalla vita, Ragazzo convalescente, Giovane assorto...). Il est d’autre part très frappant que l’exhaustive biographie (Brancaleone, mio zio, Ed. Tema, 2010) que lui a consacrée son neveu, Francesco Leone Cugusi (le fils de Guglielmo, l’un des frères du peintre) ne dise pas un mot de la vie sentimentale de Brancaleone, malgré le sous-titre de l’ouvrage, qui deviendrait pour le coup presque ironique : La vie privée de Brancaleone Cugusi da Romana. Certes, le biographe s’interroge sur le grand nombre de modèles masculins dans les toiles de son oncle, mais son explication est plutôt expéditive : il note simplement que les vêtements féminins sont particulièrement complexes à représenter pour un peintre obsédé par la recherche de la vérité en peinture, raison pour laquelle il privilégie les modèles masculins dans ses tableaux, alors qu’il y a beaucoup plus de présences féminines dans ses dessins... On peut également voir dans l’ouvrage le seul nu de toute l’œuvre de Brancaleone ; il n'en existe plus aujourd’hui qu’une photographie en noir et blanc, l’œuvre ayant été détruite par l’artiste. Le tableau, de très grande taille, très suggestif et très beau, autant que l’on puisse en juger par une simple photographie, est intitulé Nudo dormiente (Nu endormi) et s’inspire de la sculpture romaine de l’Hermaphrodite endormi que l’on peut voir au musée du Louvre. Dans une lettre adressée à son frère Guglielmo (qui fut avec son épouse Cesira et la sœur de cette dernière, Alda, une sorte de mécène, adressant régulièrement à Brancaleone pendant plusieurs années diverses sommes d’argent pour lui permettre de mener à bien son travail de peintre), il parle avec beaucoup de précautions de ce tableau si particulier : «Je ne vous en envoie pas la photographie, parce que le tableau terminé est plus scabreux que je ne l’aurais voulu (en raison de la pose du modèle). Si on le voit parmi d’autres, dans une exposition par exemple, il perd son côté impudique, mais après l’avoir photographié, je me suis aperçu qu’il n’était pas très convenable de vous le montrer de façon isolée.» (lettre du 29 novembre 1936). Finalement, Brancaleone choisira de détruire ce tableau, comme il demandera quelques années plus tard à son modèle favori, Tonuccio Addis, le Jeune homme à l’imperméable, de détruire les lettres qu’il lui envoie.
On peut aussi se demander s’il n’y a pas dans la technique du reticolo (la fameuse grille) interposé entre le modèle et le peintre une volonté de mise à distance, d’éloignement, un noli me tangere dont les traces laissées sur la toile achevée sont aussi l’étrange témoignage. Cet aspect troublant de l’œuvre et de la personnalité de Brancaleone n’a d’ailleurs pas échappé à Vittorio Sgarbi, qui a choisi trois tableaux du peintre sarde (Pensieri tristi, Giovane assorto, Giovane seduto) pour figurer dans l’exposition Art et homosexualité, de von Gloeden à Pierre et Gilles, prévue à Milan en septembre 2007, et qui se tiendra finalement à Florence deux mois plus tard, en raison du veto du maire de Milan (à l’époque la très prude Letizia Moratti). Dans cette exposition, à côté d’œuvres beaucoup plus explicites et provocatrices, les trois grands tableaux de Brancaleone tranchaient par leur pouvoir évocateur, leur grande force suggestive derrière une apparente sagesse. Voici ce qu’en disait Sgarbi dans le catalogue de l’exposition : «Les tableaux de Brancaleone retenus pour cette exposition sont des chefs d’œuvre de littérature en peinture, expression de troubles, de pensées secrètes, d’inclinations refoulées auxquelles le peintre donne une forme de façon presque inconsciente. Sans aucune ambiguïté morbide, Brancaleone perçoit et révèle par ses modèles un double aspect, déjà présent chez Caravage : virilité affichée, homosexualité dissimulée.» (soit dit en passant, on ne voit pas trop pourquoi les deux aspects (la virilité et l’homosexualité) seraient nécessairement antithétiques, sinon dans la vision ici bien manichéenne de Sgarbi...).
Que veulent-ils donc nous dire, ces jeunes hommes songeurs, dont certains nous fixent tandis que d'autres détournent le regard, absorbés dans leurs pensées tristes, leur inguérissable mélancolie ? Ils ont aussi parfois une expression de défi, comme s’ils voulaient signifier à la vie qu’ils n’étaient pas dupes de ses fallacieuses promesses. Ils sont là, pour toujours, dans ces grands tableaux et ce miraculeux clair-obscur, et nous n’en aurons jamais fini de percer leur mystère.