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mercredi 5 septembre 2012

Redentore (Rédempteur)




"In su Monte Orthobene
Regnat Su Redentore
Protettor'e Nugoro
In su Monte Orthobene
Su Santu Redentore
A tottus cheret bene
A tottus dat amore"







Dans son roman Stirpe ("Lignée", "Souche", ou "Descendance"), Marcello Fois raconte l'histoire d'une famille sarde de Nuoro, les Chironi, depuis la fin du dix-neuvième siècle (l'action commence en 1889, avec la rencontre des fondateurs de la lignée, Michele Angelo, le forgeron, et Mercede, qui deviendra son épouse). On suivra les personnages jusqu'en 1943, mais comme il est dit dans les dernières lignes, "la fin n'est pas une fin", puisque Stirpe n'est que le premier ouvrage d'une série de trois où l'on suivra la lignée des Chironi jusqu'à nos jours (le deuxième vient de paraître en Italie sous le titre Nel tempo di mezzo (Dans le temps du milieu), il reprend l'action en 1943 pour aller jusqu'en 1978). 
À travers cette saga familiale, Marcello Fois raconte aussi les événements qui ont marqué l'histoire de la Sardaigne, et de l'Italie : dans ce premier volume, c'est essentiellement la boucherie de la "Grande Guerre" et la montée du fascisme, mais aussi le phénomène du brigandage. L'extrait que je cite ici se situe au début de l'ouvrage ; il raconte l'installation sur le mont Ortobene, qui domine Nuoro, de la statue du Christ Rédempteur, en 1901 :

Il decimo compleanno dei gemelli fu festeggiato con una donazione segreta per l’erezione di una statua del Redentore sul Monte Orthobène. 
Tutta la cittadinanza si era mobilitata, ognuno in rapporto alle proprie possibilità, perché prendesse corpo questo progetto artistico, culturale e religioso che avrebbe messo Nuoro alla stregua delle cittadine della Nazione e al centro delle celebrazioni per l’Anno Santo del 1900. 

(...) 

E comunque, già quando la statua in pezzi da saldare arrivò a Cagliari sul piroscafo Tirso, ognuno dei nuoresi era in grado di dire perfettamente quale brandello toccasse a ciascuno di loro in base a quanto avevano offerto per pagarla. E quando venne ricomposta in cima al monte, con la faccia rivolta verso quel villaggio pieno di sé, apparve per quello che era : un Cristo di carne, virile, muscoloso, sopraccigliuto, circense. Un Laocoonte che si sia appena liberato dai serpenti. Corpo pagano, pettorale ampio. Seminudo col sudario che gli aderisce alla pelle trattenuto da un vento selvaggio, anche se di lì a poco, nell’ascesa, ci si aspetta che gli scivoli lungo le cosce possenti. Questo videro i padri di ogni nuoresità e, in qualche modo, vi si riconobbero. Perché c’era qualcosa che loro sapevano bene di se stessi in quella pesentezza che spiccava il volo. In quella leggerezza di bronzo. 

La vulgata avrebbe poi raccontato che quella statua era costata le vite delle persone più care allo scultore Vincenzo Jerace : la figlioletta era morta durante la fusione, e la moglie subito dopo la sistemazione. Per questo, raccontano, quel Cristo appare tanto malinconico. Si sono spinti a dire che il volto già scolpito, sorridente, mutò d’espressione per accordarsi al dolore immenso dell’artista. Sicché, come la cera persa, scomparve ogni lietezza dal suo viso proprio quando Luisa Jerace, moglie di Vincenzo, debilitata dal lutto recente, vedendo il cielo attraversato dalle nubi che scorrevano dietro alla statua magnifica ebbe l’impressione che quella le precipitasse addosso e, terrorizzata, cadde a terra morta.

Marcello Fois  Stirpe  Einaudi Ed. 2009






Le dixième anniversaire des jumeaux fut célébré avec un don confidentiel pour l’érection d’une statue du Christ Rédempteur sur le Mont Ortobene.
Toute la population s’était mobilisée, chacun selon ses propres possibilités, pour que puisse prendre corps ce projet artistique, culturel et religieux, qui aurait élevé Nuoro au rang des plus grandes cités de la Nation en la plaçant au centre des célébrations pour l’Année Sainte 1900. 

(...) 

Et toutefois, dès que la statue en pièces détachées arriva à Cagliari sur le paquebot Tirso, chacun des habitants de Nuoro était parfaitement capable de dire lequel des différents morceaux lui revenait en fonction de l’importance de la somme qu’il avait offerte pour la payer. Et quand elle fut reconstituée au sommet de la montagne, avec le visage tourné vers ce bourg imbu de lui-même, elle apparut dans toute sa vérité : un Christ de chair, viril, musclé, aux sourcils marqués, spectaculaire. Un Laocoon à peine libéré de ses serpents. Un corps païen, au poitrail ample. À moitié nu, le linceul collé à la peau sous l’effet d’un vent sauvage, même si  à tout moment, pendant l’ascension, on pouvait s’attendre à le voir glisser le long des cuisses puissantes. Voilà ce que virent les gens de Nuoro, et, d’une certaine façon, ils s’y reconnurent. Parce qu’il y avait quelque chose qui leur était bien familier dans cette pesanteur qui prenait son envol. Dans cette légèreté de bronze. 

La vulgate aurait ensuite raconté que cette statue avait coûté la vie aux personnes les plus chères au sculpteur Vincenzo Jerace : sa fille était morte pendant que l’on procédait à la fonte, et son épouse tout de suite après qu’on l’eut installée. On raconte que c’est pour cela que l’expression du Christ est si mélancolique. On alla même jusqu’à affirmer que le visage déjà sculpté, souriant, avait changé d’expression pour s’accorder à l’immense douleur de l’artiste. De sorte que, comme la cire perdue, toute gaieté disparut de son visage à l’instant même où Luisa Jerace, l’épouse de Vincenzo, affaiblie par son deuil récent, voyant le ciel lourd de nuages qui défilaient derrière la magnifique statue, eut l’impression que cette dernière allait s’abattre sur elle et, terrorisée, s’effondra sur le sol, morte.

(Traduction personnelle)








Stirpe est paru en français aux éditions du Seuil en mai 2011, sous le titre La Lignée du forgeron, dans une traduction de Jean-Paul Manganaro.




Images : en haut, Sergio Poppi  (Site Flickr)

au centre, Paolo Murgia  (Site Flickr)

en bas, Francesco Angheleddu  (Site Flickr)




samedi 1 septembre 2012

Una lama di luce (Une lame de lumière)




La dix-neuvième enquête du Commissaire Montalbano, Una lama di luce (Une lame de lumière), vient de paraître aux éditions Sellerio, et c’est toujours un grand plaisir de retrouver la langue étonnante de Camilleri, cet italien sicilianisé (à moins que ce ne soit l’inverse) qu’il a inventé et qui, allié à un grand art de la narration, d’autant plus efficace qu’il n’est jamais ostentatoire, fait toute la force et l’originalité de son œuvre. Cela pose évidemment le problème de la traduction, car il n’est jamais simple de retrouver dans une autre langue la musique si particulière de Camilleri, en évitant les deux écueils principaux : aplatir ou banaliser le style en ayant recours à un niveau de langue standard, ou verser dans le pittoresque en recherchant à tout prix des équivalences lexicales ou en abusant des particularismes dialectaux. La solution est évidemment bien difficile à trouver, et il faut de toute façon se résigner à une perte importante dans la sonorité et le rythme de la phrase. 

L’extrait que je cite ici se situe à peu près au milieu de l’ouvrage et l’on y trouve une partie de l’explication du titre de cette nouvelle enquête de Montalbano. Dans cette éblouissante, aveuglante lame de lumière qui frappe ici le Commissaire, il y a aussi la clé du mystère et la vérité ultime de cette histoire, mais on comprendra que, sur ce point, je n’en dise pas davantage... 

Al momento di nesciri di casa vinni pigliato da un dubbio. E se i dù tunisini l’avivano per caso viduto ‘n tilevisioni e l’arraconoscivano come il commissario Montalbano ? Le probabilità erano scarse, ma c’erano. Ma come faciva a stracangiarisi la facci tempo cinco minuti e senza aviri ‘n casa nenti che potiva serviri ? 
Addubbò con un paro d’occhiali da soli che gli cummigliavano mezza facci, con un cappidrazzo da spaventapassari che gli arrivava all’occhi, con un enormi fazzolettoni russo che si ‘nfilò torno torno al collo facenno ‘n modo che si isasse fino a sutta al naso e s’arraccomannò a Dio. 
Attrovò a Intelisano al bivio, puntuali. Quello lo taliò tanticchia ammaravigliato ma non fici dimmane. 
A un certo momento, a mezzo di ‘na trazzera però bastevolmenti percorribili, la machina d’Intelisano si firmò e Montalbano, che gli annava appresso, fici l’istisso. «Ora dovemo annare a pedi. Chiuisse la machina». 
A mano manca c’era un viottolo per carretti. Lo pigliaro. 
«Da ccà in poi il tirreno è mio». 
Caminaro per ‘na vintina di minuti ‘n mezzo alla terra arata di frisco. Montalbano ‘nni sintiva il sciauro trasirigli dalle nasche, la terra adura di bono quanto il mari. 
Po’ passaro vicino a ‘na staddra ‘muratura con delle vestie dintra che aviva allato a un capannoni ‘n mitallo, chiuttosto granni. La parti superiori era ‘na speci di fienili. 
Per un attimo, mentri che Montalbano taliava, ‘na lama di luci fortissima si partì dal fienili e lo pigliò nell’occhi. A malgrado dell’occhiali, ‘stintivamenti li chiuì e quanno li raprì la luci non c’era cchiù. Dovitti livarisi l’occhiali e asciucarisi l’occhi che gli lacrimiavano. Forsi si era trattato di un pezzo di vitro che aviva riflittuto un raggio di soli.

Andrea Camilleri  Una lama di luce  Sellerio Ed. 2012 

 




Au moment où il sortait de la maison, un doute le saisit. Et si par hasard les deux Tunisiens l’avaient déjà vu à la télévision et le reconnaissaient comme le commissaire Montalbano ? Les probabilités étaient minces, mais elles existaient. Mais comment pouvait-il camoufler son visage en cinq minutes alors qu’il ne disposait de rien dans la maison qui aurait pu lui servir ? 
Il s’affubla d’une paire de lunettes de soleil qui lui cachaient la moitié du visage, d’un vieux chapeau d’épouvantail qui lui descendait jusqu’aux yeux, d’un grand foulard rouge qu’il enroula autour de son cou en le faisant remonter jusque sous son nez, et il se recommanda à Dieu.
Ponctuel, Intelisano l’attendait à la bifurcation. Il le regarda avec étonnement, mais ne posa aucune question. 
À un moment, au milieu d’un chemin de terre assez carrossable, la voiture d’Intelisano s’arrêta et Montalbano, qui suivait derrière, fit de même. «Maintenant, il faut continuer à pied. Garez la voiture.» 
Sur la gauche, il y avait un chemin muletier. Ils l’empruntèrent. 
«À partir d’ici, le terrain m'appartient.» 
Ils marchèrent pendant une vingtaine de minutes dans la terre fraîchement labourée. Montalbano respirait profondément cette odeur, la terre sent aussi bon que la mer. 
Ils arrivèrent près d’une étable en pierre où se trouvaient des bêtes ; juste à côté, il y avait un hangar en tôles, assez grand. La partie supérieure était une sorte de grange. 
L’espace d’un instant, tandis que Montalbano observait les lieux, une lame de lumière très forte partit de la grange et l’aveugla. Malgré ses lunettes, il ferma instinctivement les yeux et quand il les rouvrit, la lumière avait disparu. Il dut ôter ses lunettes pour essuyer ses yeux qui s’étaient remplis de larmes. C’était peut-être un morceau de verre qui avait reflété un rayon de soleil.

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Graziano Marletta  (Site Flickr)

en bas, Carlo Columba  (Site Flickr)

vendredi 31 août 2012

Farsi dimenticare (Se faire oublier)



"Un giorno, prenderemo dei treni che partono."





L'une des "237 vies presque parfaites" que raconte Eugenio Baroncelli dans son ouvrage Falene (Phalènes), récemment paru aux éditions palermitaines Sellerio :


L'uomo più dimenticato del monde

Niente nome. Quello se lo tolse con gioia, la stessa con cui a noi lo mettono i nostri genitori. Niente musica, tranne quella canzone di Serge Reggiani con cui faceva volentieri sera. Niente vocazioni. Era portato per la poesia, ma non scrisse un solo verso. Niente è più poetico che farsi dimenticare. Niente indirizzo. Stava in un vecchio autobus abbandonato, dove non è necessario essere ancora qualcuno. Se ne andò in fretta e furia. Stava per dire che se ne andava all’improvviso senza avvisare nessuno, ma invece di dirlo aprì bocca in un sorriso. Chi avrebbe dovuto avvisare ?

Eugenio Baroncelli  Falene, 237 vite quasi perfette, Sellerio Ed. 2012






L'homme le plus oublié du monde

Pas de nom. Il s’en débarrassa avec joie, la même joie qu’éprouvent nos parents à nous en donner un. Pas de musique, à part cette chanson de Serge Reggiani qu’il aimait bien écouter, le soir venu. Pas de vocation. Il était doué pour la poésie, mais il n’a jamais écrit un seul vers. Rien n’est plus poétique que de se faire oublier. Pas d’adresse. Il vivait dans un vieil autobus abandonné, là où il n’est pas nécessaire d’être encore quelqu’un. Il s’en alla à toute vitesse. Il était sur le point de dire qu’il partait à l’improviste sans prévenir personne, mais au lieu de cela, il se contenta d’esquisser un sourire. Qui aurait-il dû prévenir ?

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Mauro Franzolin  (Site Flickr)

samedi 25 août 2012

Dans la feuille du lierre (Nella foglia dell'edera)



 
Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen,
Bald werden sie wieder nach Hause gelangen,
Der Tag ist schön, o sei nicht bang,
Sie machen nur einen weiten Gang.







Le Lieu des morts

Quel est le lieu des morts,
Ont-ils droit comme nous à des chemins,
Parlent-ils, plus réels étant leurs mots,
Sont-ils de l'esprit des feuillages ou des feuillages plus hauts ?

Phénix a-t-il construit pour eux un château,
Dressé pour eux une table ?
Le cri de quelque oiseau dans le feu de quelque arbre
Est-il l'espace où ils se pressent tous ?

Peut-être gisent-ils dans la feuille du lierre,
Leur parole défaite
Étant le port de la déchirure des feuilles, où la nuit vient.

Yves Bonnefoy Pierre écrite Ed. Gallimard, 1965







Il Luogo dei morti

Qual'è il luogo dei morti,
Hanno diritto come noi ai sentieri,
Parlano, essendo le loro parole più reali,
Sono lo spirito delle fronde, o più alte fronde ?

Fenice costruì per loro un castello ?
Il grido d'un uccello nel fuoco di un albero
È lo spazio in cui tutti si premono?

Forse si adagiano nella foglia dell'edera,
La loro sfatta parola essendo porto
Allo squarcio delle foglie, ove scende la notte.

(Traduzione : Diana Grange Fiori)














Images
: en haut, Emanuele Lotti (Site Flickr)

au centre et en bas, Christian Boltanski Exposition Derniers Jours au château de Plieux, été 1997 (Source : galerie Flickr de Renaud Camus)

mardi 21 août 2012

Riderella (Fou rire)




Pour se rafraîchir un peu en ces jours de canicule :






Riderella

Sotto il raggio del sol la fontanella
dalla muscosa selce esce e zampilla,
ed ai vicini fior reca una stilla
di quando in quando mentre che balzella.

Giunge a un rivo, e alla piana acqua sorella
tutta si dona : presso alla  tranquilla 
sponda spumeggia la sua gioia e oscilla,
e ride ride ride, Riderella.

Contenta della sua provvida vena
stornellando compone essa una varia
opra minuta pendula di trine,

e già di mille folgorii balena
e mille volte rapida nell'aria
accende sette luci adamantine !

Marino Moretti  Poesie scritte col lapis (1910)

 
Fou rire

Sous les rayons du soleil la petite fontaine 
Sort en jaillissant de la pierre moussue, 
et aux  fleurs voisines elle apporte une goutte 
ça et là au hasard de ses bonds. 

Elle parvient à un ruisseau,  et à l’eau calme et familière 
elle se mêle : près de la tranquille rive 
sa joie oscille et écume, 
et elle rit elle rit elle rit, Fou rire. 

Heureuse de sa chance providentielle 
en chantonnant elle compose 
un petit air tout en dentelles, 

et elle brille déjà de mille éclats 
et mille fois rapide dans l’air 
elle allume sept lumières adamantines !

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Alessandro Ruelé  (Site Flickr)




dimanche 19 août 2012

L'indifferente (L'indifférent)





L'indifferente

Io sono tuo padre.
Ah, si ?...
Io sono tua madre.
Ah, si ?...
Questo è tuo fratello.
Ah, si ?...
Quella è tua sorella.
Ah, si ?...

Aldo Palazzeschi  Poesie, Mondadori


L'indifférent

Je suis ton père.
Ah oui ?...
Je suis ta mère.
Ah oui ?...
Voici ton frère.
Ah oui ?...
Et voilà ta sœur.
Ah oui ?...

(Traduction personnelle)






Images : Le Bel Indifférent, film de Jacques Demy (texte de Jean Cocteau) Source



dimanche 12 août 2012

Dimanche d'août




Un rêve ? Plutôt la sensation que les journées s’écoulaient à notre insu, sans la moindre aspérité qui nous aurait permis d’avoir une prise sur elles. Nous avancions, portés par un tapis roulant et les rues défilaient et nous ne savions plus si le tapis roulant nous entraînait ou bien si nous étions immobiles tandis que le paysage, autour de nous, glissait par cet artifice de cinéma que l’on appelle : transparence.

Quelquefois, le voile se déchirait, jamais le jour, mais la nuit, à cause de l’air plus vif et des lumières scintillantes. Nous marchions le long de la Promenade des Anglais, nous retrouvions le contact de la terre ferme. L’hébétude qui nous avait saisis depuis notre arrivée dans cette ville se dissipait. Nous nous sentions encore maîtres de notre sort. Nous pouvions faire des projets. Nous tenterions de franchir la frontière italienne. Les Neal nous y aideraient. Ce serait à bord de leur voiture immatriculée CD que nous passerions de France en Italie, sans subir de contrôles et sans attirer l’attention. Et nous descendrions vers le sud de Rome, notre but, la seule ville où j’imaginais que nous puissions nous fixer pour le reste de notre vie, Rome qui convenait si bien à des natures aussi indolentes que les nôtres.

Le jour, tout se dérobait. Nice, son ciel bleu, ses immeubles clairs aux allures de gigantesques pâtisseries ou de paquebots, ses rues désertes et ensoleillées du dimanche, nos ombres sur le trottoir, les palmiers et la Promenade des Anglais, tout ce décor glissait, en transparence. Les après-midi interminables où la pluie tambourinait contre le toit de zinc, nous restions dans l’odeur d’humidité et de moisissure de la chambre avec l’impression d’être abandonnés. Plus tard, je me suis fait à cette idée et je me sens à l’aise aujourd’hui dans cette ville de fantômes où le temps s’est arrêté. J’accepte, comme ceux qui défilent en procession lente le long de la Promenade, qu’un ressort se soit cassé en moi. Oui, je flotte avec les autres habitants de Nice. Mais à l’époque de la pension Sainte-Anne, cet état était nouveau pour nous et contre la torpeur qui nous gagnait, nous nous révoltions encore, par soubresauts. La seule chose dure et consistante de notre vie, le seul point inaltérable, c’était ce diamant. Nous a-t-il porté malheur ?

Patrick Modiano
Dimanches d'août Gallimard, 1986






Images : en haut, dmcantrell (Site Flickr)

en bas, Juliette Fontvieille  (Site Fickr)



samedi 11 août 2012

Los Abrazos rotos (Les Étreintes brisées)




Cinema Giulio Cesare, Los abrazos rotos ; ma perché i film di Almodovar sono sempre così pieni di ricordi ? Il flashback comincia con “è una lunga storia” – Danilo invece una storia non ce l’ha, il suo passato non serve a niente : è stato tante persone diverse e non ce n’è una a cui valga la pena di tornare. Nessun abbraccio memorabile, di quelli che ipotecano una vita. Quel modo meravigliosamente spagnolo di girare, tra Zurbaran e Dalì (un’unica lacrima, tonda, che scivola su un pomodoro). Perché i suoi paesaggi, le scale, le terrazze emozionano come una febbre ? La gelosia è afona : per goderne i morsi, bisogna ricorrere a un lavoro di ricostruzione e di doppiaggio. “I film bisogna finirli, anche se alla cieca” ; che minchiata, pensa Danilo – lui non vorrebbe finire proprio niente, anzi prega che tutto resti in sospeso. Never explain, never complain. All’uscita sulla strada, gli spettatori già parlano d’altro :

«Ora mi sto occupando di una altra catena in franchising per l’Africa sttentrionale, gelati e caffetteria... abbiamo aperto il primo punto a Beirut... il grande studia ingegneria, quando si ricorda... no, con Arturo sai, più che compagno ormai è convivente... lo so che sembra egoismo ma io non posso farmi carico anche dei suoi problemi, le mie priorità... come una pazza, saltabecco su e giù dagli aerei ma la mia dimenzione è internazionale... abbiamo altre case in Calabria però due se le stanno mangiando le frane... che vuoi farci, la natura è capricciosa, speriamo nei contributi statali...»

Danilo ascolta atterrito ; due fidanzati per salutarsi intralciano il passaggio e se ne sbattono – “sono questi i nuovi padroni del mondo”.

Walter Siti Autopsia dell'ossessione Ed. Mondadori, 2010





Cinéma Giulio Cesare, Los Abrazos rotos ; mais pourquoi les films d’Almodovar sont-ils toujours pleins de souvenirs ? Le flashback commence ainsi : "c’est une longue histoire" – Danilo, au contraire, n’a pas d’histoire, son passé ne sert à rien : il a été tant de personnes différentes et il n’y en a pas une seule à laquelle il vaille la peine de revenir. Aucune étreinte mémorable, de celles qui engagent une vie. Cette façon merveilleusement espagnole de filmer, entre Zurbaran et Dalì (une seule larme, toute ronde, qui glisse sur une tomate). Pourquoi ses paysages, les escaliers, les terrasses, sont-ils si émouvants, si fiévreux ? La jalousie est aphone : pour jouir de ses morsures, il faut se livrer à un travail de reconstruction et de doublage. "Les films, il faut les finir, même si c’est à l’aveugle" ; quelle connerie, pense Danilo – lui, il ne voudrait jamais rien finir, au contraire, il prie pour que tout reste en suspens. Never explain, never complain. À la sortie, dans la rue, les spectateurs parlent déjà d’autre chose :

«Maintenant, je m’occupe d’une autre chaîne en franchising pour l’Afrique septentrionale, glaciers et cafeterias... on a ouvert le premier établissement à Beyrouth... le plus grand fait des études d’ingénieur, enfin, quand il y pense... non, Arturo maintenant, plutôt qu’un compagnon, c’est un colocataire... je sais que ça peut sembler égoïste, mais moi, je ne peux pas m’occuper de tous ses problèmes, j’ai mes priorités... c’est dingue, je suis toujours en train de sauter entre deux avions, mon destin, c’est l’international... on a d’autres maisons en Calabre, mais on risque d'en perdre deux à cause des glissements de terrain... qu’est ce qu’on peut y faire, ce sont les caprices de la nature, espérons que l’Etat nous dédommagera...»

Danilo écoute, terrifié ; un couple bloque le passage pour se saluer, sans en avoir rien à foutre – "ce sont eux, les nouveaux maîtres du monde".

(Traduction personnelle)



Un videochat avec Walter Siti à propos d'Autopsia dell'ossessione, mais aussi de diverses autres choses (en italien).









Images
: Pedro Almodovar, Los Abrazos rotos

lundi 30 juillet 2012

Aria siciliana




Giuni Russo et Franco Battiato chantent Strade parallele (Aria siciliana), de Giuni Russo et Maria Antonietta Sisini :




Dumínica jurnata di sciroccu
fora nan si pò stari
pi ffari un pocu ‘i friscu
mettu a finestra à vanedduzza
e mi vaju a ripusari.

A stissa aria ca sò putenza strogghi u mò pinzeri.
U cori vola s’all’umbra pigghi forma e ti prisenti
nan pozzu ripusari.

U suli ora trasi dintr’u mari
e fannu l’amuri
‘un c’è cosa cchiù granni
tu sì la vera surgenti
chi sazia i sintimenti.

A stissa aria ca sò calura crisci e mi turmenta.
U cori vola sintennu sbrizzi d’acqua di funtana
ndo mò jardineddu
mi piaci stari sula.

A stissa aria ca sò calura crisci e mi turmenta.
U cori vola sintennu sbrizzi d’acqua di funtana
ndo mò jardineddu mi piaci stari sulu
mi piaci stari sula.


Routes parallèles


Dimanche, journée de sirocco
on ne peut pas sortir
pour avoir un peu de fraîcheur
j'entrouvre la fenêtre
et je vais me reposer.

Le même souffle chaud grandit et me tourmente.
Le cœur s'envole quand dans l'ombre tu prends forme et apparais
je ne peux pas trouver le repos.

Maintenant le soleil
fait l'amour avec la mer
il n'y a rien de plus grand
tu es la source unique
où s'assouvissent les sentiments.

Le même souffle chaud grandit et me tourmente.
Le cœur s'envole au son de fontaines jaillissantes
dans mon petit jardin
il me plaît d'être seule.

Le même souffle chaud grandit et me tourmente.
Le cœur s'envole au son de fontaines jaillissantes
dans mon petit jardin
il me plaît d'être seul
il me plaît d'être seule.

(Traduction personnelle) 






 
 
Images : en haut, Javizz (Site Flickr)

en bas, Alessandro  (Site Flickr)

samedi 28 juillet 2012

Malincunia





Santa Lucia luntana (E.A. Mario) est une des plus célèbres (et des plus belles) chansons napolitaines ; j'aime beaucoup cette interprétation de Roberto Murolo, sans pathos ni emphase (le péché mignon de la plupart des ténors lorsqu'ils s'essaient à ce type de répertoire), mais avec beaucoup de grâce et de mélancolie...




Partono 'e bastimente
p' 'e terre assaje luntane,
cantano a buordo e so' napulitane !
Cantano pe' tramente
'o golfo già scompare,
e 'a luna, 'a miez' 'o mare,
'nu poco 'e Napule
lle fa vede'...

Santa Lucia,
luntana 'a te
quanta malincunia !
Se gira 'o munno sano,
se va a cerca' furtuna,
ma quanno sponta 'a luna
luntana a Napule
nun se po' sta !

E sonano... Ma 'e mmane
tremmano 'ncopp' 'e corde...
quanta ricorde, ahimé,
quanta ricorde !
E 'o core nun 'o sane
nemmeno cu 'e canzone,
sentenno voce e suone,
se mette a chiagnere
ca vo' turna' !

Santa Lucia,
luntana 'a te
quanta malincunia !
Se gira 'o munno sano,
se va a cerca' furtuna,
ma quanno sponta 'a luna
luntana a Napule
nun se po' sta !

Santa Lucia tu tiene
solo 'nu poco 'e mare,
ma cchiù luntana staie,
cchiù bella pare !
È 'o canto d' 'e Ssirene
ca tesse ancora 'e rezze,
core, nun vo' ricchezze :
si è nato a Napule
ce vo' muri' !

Santa Lucia,
luntana 'a te
quanta malincunia !
Se gira 'o munno sano,
se va a cerca' furtuna,
ma quanno sponta 'a luna
luntana a Napule
nun se po' sta !




Les navires s'en vont,
vers des terres bien lointaines,
et ceux qui chantent à bord sont napolitains !
Ils chantent, tandis qu'au crépuscule,
disparaît déjà la baie,
et seul le reflet de la lune sur la mer
leur permet de voir encore
un peu de Naples...

Santa Lucia, loin de toi, quelle nostalgie !
On fait le tour du monde,
pour y chercher fortune,
mais quand paraît la lune,
c'est à Naples
que l'on rêve de revenir !

Ils jouent, mais leurs mains tremblent sur les cordes,
car ils repensent au passé !
Et ce ne sont pas les chansons
qui peuvent guérir les cœurs :
toutes ces voix et tous ces airs
les font pleurer
de nostalgie...

Santa Lucia lointaine...

Santa Lucia, tu n'es pas bien grande,
mais plus on est loin de toi,
et plus tu parais belle !
C'est le chant des Sirènes
qui savent si bien nous attirer,
le cœur n'a que faire des richesses :
s'il est né à Naples, il veut y mourir !

Santa Lucia lointaine...

(Traduction personnelle)
 

Images : en haut, Site Flickr
en bas, Site Flickr

jeudi 5 juillet 2012

In quell'ombra (Dans cette ombre)




Deux poèmes d'Aldo Palazzeschi :


La vecchia del sonno

Centanni ha la vecchia.
Nessuno la vide aggirarsi nel giorno.
Sovente la gente la trova a dormire
vicino alle fonti :
nessuno la desta.
Al dolce romore dell'acqua
la vecchia s'addorme,
e resta dormendo nel dolce romore
dei giorni dei giorni dei giorni...


La vieille du sommeil

La vieille a cent ans.
Personne ne la vit jamais errer pendant le jour.
Souvent on la trouve endormie
près des fontaines :
personne ne la réveille.
Au doux bruit de l'eau
la vieille s'endort,
et elle continue à dormir dans la douce rumeur
des jours des jours des jours... 






Ara Mara Amara

In fondo alla china,
fra gli alti cipressi,
è un piccolo prato.
Si stanno in quell'ombra
tre vecchie
giocando coi dadi.
Non alzan la testa un istante,
non cambian di posto un sol giorno.
Sull'erba in ginocchio
si stanno in quell'ombra giocando.


Ara Mara Amara

Au bout de la pente,
parmi les hauts cyprès,
il y a un petit pré.
Dans cette ombre demeurent
qui jouent aux dés.
Elles ne lèvent jamais la tête,
elles ne changent jamais de place.
À genoux sur l'herbe
elles jouent dans cette ombre. 


Pour les deux poèmes : Aldo Palazzeschi  Tutte le poesie, Ed. Mondadori, I Meridiani  (Traduction personnelle)








Images : en haut, Diana Achille  (Site Flickr)

au centre, Angela Massagni  (Site Flickr)

 en bas, Alessandro Forni  (Site Flickr)




jeudi 21 juin 2012

Valentina !




"Ho cominciato che ero una bambina, gli anni sono passati e ancora adesso mi sento una bambina, una bambina a cui piace sfidare il domani. Dio, ma quanti sono i domani passati ?"







La grande actrice italienne Valentina Cortese vient (à près de quatre-vingt-dix ans – ce n'est pas une indiscrétion, elle ne cache pas du tout son âge) de publier son autobiographie, sous le beau titre nostalgique Quanti sono i domani passati (Combien de lendemains sont passés ? Ed. Mondadori.). C'est une vie extraordinaire qu'elle retrace avec la fougue et l'enthousiasme qu’on lui a toujours connu, et aussi parfois ces touches de cabotinage, de vacherie ou de fausse modestie qui font partie de son charme. 

Elle consacre de très belles pages à son enfance dans la campagne lombarde où, "enfant du péché", comme l'on disait alors, elle a été confiée à une famille de paysans (elle restera toujours très attachée à ses parents d'adoption, et ses éternels foulards autour de la tête sont un souvenir de cette enfance paysanne). Juste avant la guerre, à dix-huit ans, alors qu’elle vient de débuter comme actrice dans de petits rôles à Cinecittà, elle rencontre le grand chef d’orchestre Victor de Sabata (il a trente ans de plus qu’elle), avec qui elle aura une longue liaison admirative et passionnée. Cela nous vaut de belles évocations des grands concerts du maestro : son interprétation du Requiem de Verdi dans la basilique romaine de Sainte-Marie-des-Anges (avec des solistes exceptionnels, car à la différence du grand Toscanini, Victor de Sabata savait choisir les meilleurs chanteurs : Maria Caniglia, Ebe Stignani, Beniamino Gigli, Tancredi Pasero), ou les légendaires représentations de Tristan à la Scala : «Après le concert, Victor revenait plusieurs fois saluer pour remercier le public. Puis dans sa loge, il s’abandonnait, complètement épuisé, privé de toute énergie vitale puisqu’une fois de plus, il avait tout donné. J’avais l’impression qu’à l’ivoire de son visage s’ajoutait une pâleur mortelle ; je lui tendais un petit verre de whisky, mais il détestait cette boisson, qui avait selon lui un goût de pétrole. Petit à petit, il reprenait ses esprits. Un soir, il se tourna vers moi et murmura : "Je sais bien que chaque fois que je dirige Tristan, j’abrège un peu ma vie".» 

Valentina quitte Victor de Sabata après la guerre, pour tenter sa chance à Hollywood, où elle ne fera pas vraiment carrière ; elle y aura pour partenaires James Stewart, Gregory Peck, Spencer Tracy ou Humphrey Bogart, mais dans des films qui ne sont guère mémorables, exception faite de La Comtesse aux pieds nus, de Mankiewicz, dans lequel elle ne joue qu’un petit rôle (à Hollywood, son nom devient Cortesa). Son expérience américaine prend fin brutalement, le jour où elle lance un verre de whisky à la figure du producteur Darryl Zanuck qui s’est permis de lui faire des avances un peu trop appuyées. 

Après Victor de Sabata, l’autre grand homme de sa vie sera Giorgio Strehler, dont elle partagera la vie dans les années soixante, et qui lui offrira ses plus beaux rôles au théâtre : Brecht (Santa Giovanna dei Macelli [Sainte Jeanne des Abattoirs]), Tchekhov (Platonov, Il Giardino dei ciliegi [La Cerisaie]), Pirandello (I Giganti della montagna [Les Géants de la montagne], sa dernière pièce, demeurée inachevée, qui se termine dans la mise en scène de Strehler sur cette extraordinaire image de la charrette des acteurs brisée par le rideau de fer qui retombe brusquement sur la scène). Dans sa carrière exceptionnelle d’actrice de théâtre, il faut aussi rappeler la Lulu de Wedekind, dans la mise en scène de Patrice Chéreau et Le Procès de Jeanne d’Arc d'Anna Seghers et Brecht, sous la direction de Klaus Michael Grüber. Elle n'a travaillé qu'une seule fois avec Visconti, dans l'une de ses toutes dernières mises en scène, Tanto tempo fa [C'était hier] de Pinter, joué au théâtre Argentina de Rome en 1973 ; l'adaptation déplut fortement à Pinter, et on le vit même un soir lancer des pièces de monnaie aux acteurs pendant le représentation («Qu'il ait eu tort ou raison sur la question de l'adaptation, je trouve que son geste était vraiment vulgaire.» écrit Valentina à propos de cet épisode tragi-comique). Le lecteur s’amuse aussi beaucoup à l’évocation de sa collaboration avec Fellini pour Giulietta degli spiriti, où – selon ses dires – le maestro finira par couper presque toutes ses scènes pour ne pas fâcher Giulietta Masina, jalouse de se voir ainsi voler la vedette dans un film originellement tourné à sa gloire exclusive... 




Je cite ici un extrait de cette autobiographie dans lequel Veronica Cortese se souvient d’une émission télévisée de 1970, dans laquelle, sous le regard médusé de Pierre-André Boutang, elle se livre à un extraordinaire numéro d'actrice. Cette émission française aura une grande importance dans la suite de sa carrière, puisque c’est en la voyant que Truffaut décidera de lui confier l’un de ses rôles les plus célèbres au cinéma, celui de Séverine, l’actrice "étourdie" de La Nuit américaine (Effetto notte en Italie) : 

«Quand j’étais à Paris pour une tournée théâtrale, j’aimais loger à l’Hôtel, un petit établissement de la rue des Beaux-Arts qui fut la dernière demeure d’Oscar Wilde. Les chambres avaient des penderies si petites qu’il m’était impossible d’y ranger tous mes vêtements, mais j’aimais me plonger dans l’atmosphère où ce grand homme avait vécu. Aujourd’hui, c’est devenu un endroit très chic, mais je crois que les chambres sont restées les mêmes. 

Mon agent avait organisé un entretien de dix ou quinze minutes pour l’émission française Portrait d’artiste. Je déteste parler de moi devant les caméras, mais cette fois-ci j’acceptai parce que l’on me dit que c’était une chose importante pour un acteur qui souhaitait se présenter au public français. J’attendais l’équipe dans ma chambre, mais personne n’arrivait. Plus le temps passait, plus je me disais que je n’avais vraiment aucune envie de faire cette interview, alors, brusquement, je pris Truc Truc [le petit chien de l’actrice] dans mes bras et je m’en allai. Je tournai à peine l’angle de la rue que je me retrouvai face au présentateur de l’émission [il s’agissait de Pierre-André Boutang], accompagné de ses techniciens ; j’aurais voulu disparaître sous terre, je me mis à bredouiller quelques excuses, leur disant que j’étais justement sortie pour aller à leur rencontre. Je retournai avec eux à l’hôtel et nous montâmes dans ma chambre. Pendant qu’ils installaient les lumières, je jouais avec Truc Truc, en me demandant ce que j’allais bien pouvoir inventer. L’entretien commença et, tout à coup, j’eus envie de m’amuser. Je commençai à jouer, à improviser, à confondre la femme Valentina et Valentina l’actrice. J’étais déchaînée, je passais du rire aux larmes, du soupir au haussement d’épaule ; j’alternais le français, l’italien, l’anglais et n’importe quelle autre langue étrangère qui me passait par la tête, sans me soucier de la prononciation. Je me moquais de moi-même, jouant la tragédie en prenant à partie le spectateur comme s'il s'agissait de quelqu’un de familier. Je fis un peu le clown, un peu l’actrice dramatique. Je récitai des passages de Brecht, de Shakespeare, de Wedekind, de Tchekhov, de Pirandello, et même des extraits d’El nost Milan une pièce en dialecte milanais. Puis, je passai de D’Annunzio à Saba, de Montale à Ungaretti, tout en racontant plusieurs anecdotes : par exemple le travail avec Fellini, qui décidait toujours au dernier moment de modifier les scènes et demandait aux acteurs de jouer en récitant des suites de nombres. 

Face à la caméra, j’apparaissais comme une femme parfaitement sincère dans la mesure où j’assumais pleinement le fait que j’étais avant tout une actrice. Au lieu des dix minutes initialement prévues, le tournage dura plus d’une heure. Le lendemain de la diffusion, Le Figaro et les autres journaux français m’appelèrent "La divine", "Le monstre sacré"... Je sus par la suite que les gens de théâtre et de cinéma avaient beaucoup commenté ma "performance". Parmi eux se trouvait François Truffaut, qui m’appela quelques jours plus tard pour me proposer le rôle de Séverine, dans La Nuit américaine.»

Extrait de Quanti sono i domani passati, autobiographie de Valentina Cortese, Mondadori, 2012 (Traduction personnelle, les notes entre crochets sont du traducteur)

samedi 16 juin 2012

Le more (Les mûres)




Pour saluer Giuseppe Bertolucci, qui vient de mourir à l'âge de soixante-cinq ans, je cite l'une des poésies que lui avait consacrées son père, Attilio Bertolucci, et le commentaire du fils, soixante ans plus tard, dans son livre de souvenirs  Cosedadire :


Le more

La luce di settembre dentro gli occhi
volgendoti mi hai chiesto delle more
che l'estate piovosa non matura
sull'Appennino quest'anno del tuo primo
ricordare, quest'anno che declina,
ci porta via, foglie sbandate
che si cercano, che ancora si ritrovano,
come quando sul Bratica ti chini
a una flottiglia verde e silenziosa.

Attilio Bertolucci  La capanna indiana, Ed. Garzanti, 1951


Les mûres 

La lumière de septembre dans les yeux 
en te retournant tu m'as interrogé sur les mûres 
que l'été pluvieux a empêché de mûrir 
sur l’Apennin en cette année où tu te souviens 
pour la première fois, cette année qui décline, 
et nous emporte, feuilles dispersées 
qui se cherchent, qui encore se retrouvent, 
comme quand tu te penches sur le Bratica
au passage d'une flottille verte et silencieuse.

(Traduction personnelle)


«Dans le poème Les mûres – qui commence, et ce n'est pas un hasard, par le vers "La lumière de septembre dans les yeux" – le regard de l'enfant, cherchant dans les buissons, remarque l'absence des mûres ; la comparaison avec l'année précédente (il découvre ainsi la fonction de la mémoire, "cette année où tu te souviens pour la première fois") le pousse à interroger son père sur la raison de cette absence, de cette maturité manquée. Mais le père ne sait pas quoi répondre. Dans cette saison, tout semble commandé par le hasard, comme ces feuilles emportées par le torrent, que l'enfant ravi observe avec un regard émerveillé. 

Combien de questions restent sans réponse dans le dialogue constant entre un adulte et un enfant, entre un fils et son père... Combien de vides impossibles à combler ! Combien d'existences entières consacrées – de façon souvent inconsciente – à chercher d'impossibles réponses pour combler ces vides.»

Giuseppe Bertolucci Cosedadire, Ed. Bompiani, 2011 (Traduction personnelle)








Image : en haut, Tiziana de Meis (Site Flickr)





lundi 4 juin 2012

Compagnon d'Italie (Lettre à Amicie)



 

Votre vœu, Madame, est de gagner Venise par la route, d'y demeurer une bonne quinzaine et de rentrer en France par un chemin qui ne sera pas celui de l'aller. Vous en êtes à votre premier voyage d'Italie, et vous disposez d'environ quatre semaines. C'est peu. Vous ne pourrez pas beaucoup flâner ; or, visiter l'Italie sans flâner, c'est dévelouter son plaisir. Nous flânerons donc quand même par-ci par-là, lorsque cela en vaudra (ou non) la peine ; et, puisque vous attendez de moi des conseils pratiques, permettez-moi de vous dire ce que l'on dit aux enfants lorsqu'on les conduit à un grand dîner : « Mangez à votre faim, mais ne vous forcez pas ! »
Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie






Les promesses de Florence comptent parmi les promesses majeures que l’Italie offre de loin à l’imagination. Il faut toujours, Amicie, à votre âge comme au mien, faire durer tant qu’on peut les promesses ; surtout à l’instant pathétique où elles vont être exaucées.

Ne vous précipitez donc pas sur Florence comme une affamée ; et, entre Lucques et elle, arrêtez-vous à Pistoie, arrêtez-vous à Prato. Ce sont les deux ambassadrices que la courtoisie de Florence délègue au-devant de vous pour vous donner l’avant-goût de ses beautés.

Pistoie est toute constellée de ces ineffables terres cuites émaillées, typiquement toscanes, ouvrages des Della Robbia ; et c’est à Prato que vous apparaîtra, à l’extérieur du Dôme, la chaire exquise au balcon de laquelle Donatello fait danser une ronde trépignante de bambini, tandis que, à l’intérieur dudit Dôme, peinte à la fresque par Filippo Lippi, une enfantine Salomé danse aussi ; moins, Amicie, pour séduire le tétrarque que pour vous séduire vous-même...

À Prato, vous serez à dix-huit kilomètres de Florence. Freinez, freinez toujours ! Je me répète, mais je suis sûr d’avoir raison : ne vous dépêchez pas ! et lorsque, à un tournant de route, vous verrez, dans les approches du lointain, surgir, envermeillés par les feux du couchant, le Dôme d’argile de Sainte-Marie-des-Fleurs, le thyrse de lis et de roses du Campanile, l’aigrette de fer qui coiffe le double crénelage de la tour de la Seigneurie, stoppez, stoppez immédiatement, et jouissez de cette bienheureuse minute de tous vos yeux, de toute votre âme :
«... Sur le tard du plus long jour de mai, quand les heures nocturnes sont bleues, brodées de vieil argent, entrer à vingt ans pour la première fois à Florence et se dire à chaque pas, avec un bond du cœur au-devant de l’esprit : "je suis à Florence ! je suis à Florence !...", voilà de ces fêtes qu’on ne retrouve plus et qu’on cherche à se rendre toujours plus avidement, au cœur de la vie...» (André Suarès)

Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie, Fayard, 1958








Images : en haut,  Diego (Site Flickr)

en bas, Francesca  (Site Flickr)