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mercredi 9 août 2017

Sans gloire (Senza gloria)




C’est une sale histoire que nous raconte Éliane Patriarca dans son livre Amère libération, une de celles qu’on aimerait bien oublier, quitte à faire une entorse au pourtant sacro-saint "devoir de mémoire", et le silence médiatique qui entoure la sortie de cet ouvrage semble d’ailleurs confirmer cette impression... De quoi est-il question ? De ce que l’on appelle en Italie les marocchinate, autrement dit les viols, les exactions, les assassinats commis par le corps expéditionnaire français, le CEF, commandé par le maréchal Juin, composé principalement par les goumiers, ces farouches (et souvent héroïques, ne l’oublions pas) soldats marocains venus de l’Atlas et du Rif.




Leur mission était périlleuse : prendre à revers les défenses allemandes en contournant la fameuse ligne Gustav qui coupait l’Italie en deux dans sa largeur, de Gaeta sur la mer Tyrrhénienne, jusqu’à l’Adriatique, par-dessus les Apennins, avec au centre du dispositif la ville de Cassino, dans la région de la Ciociaria. 


Carte extraite de l'ouvrage d’Éliane Patriarca

Ce sera en mai 1944 la bataille du Garigliano ou quatrième bataille de Cassino. « Les combats avec les Allemands sont terribles, écrit Éliane Patriarca, et c’est seulement à la tombée de la nuit que les troupes coloniales françaises parviennent à entrer dans le village. Les soldats occupent les maisons désertées. A peine la nouvelle de l’arrivée des libérateurs se répand-elle que les habitants en liesse, persuadés qu’enfin la guerre est terminée, courent à leur rencontre. Mais ce ne sont pas les "Américains" qu’ils découvrent, ce sont I Neri, les Noirs, des soldats à la peau sombre, en djellaba de laine marron striée de blanc, turban et sandales. Il s’agit notamment des goumiers, composant l’infanterie de montagne française. Durant les quatre jours qui suivent, les goumiers, i diavoli, s’acharnent sur les habitants, surtout sur les femmes, avec une furie inhumaine. » C’est cela qui frappe surtout dans l’horreur des marocchinate : la liesse des populations libérées de l’occupation allemande qui se heurte à des "libérateurs" plus féroces encore que les Allemands. 




L’une des victimes raconte d’ailleurs cela dans un documentaire intitulé Solo silenzio (Seulement le silence), et diffusé par la Rai en 2004 (on peut en voir ci-dessous quelques photogrammes) : « On attendait les Américains, le chocolat et la gomme à mâcher, et on est s’est retrouvés face à l’enfer. » Ceux que l’on s’apprêtait à fêter s’introduisent dans les maisons des paysans qu’ils pillent tandis que les femmes jeunes ou âgées, les fillettes, mais aussi les hommes et les enfants sont violés ou exécutés sur le champ quand ils cherchaient à s’opposer à ce stupéfiant déferlement de sauvagerie, qui fera dire aux habitants de Lenola qu’ils avaient plus souffert en trois jours avec les soi-disant libérateurs qu’en neuf mois d’occupation allemande. Les goumiers ont certes vaincu avec péril, et il n’est pas question de nier leur ardeur et leur vaillance au combat, mais ils ont triomphé sans gloire !


 "Ils m'ont emmené et ils ont abusé de moi"

 "Cette jeune fille, ils en ont fait un chiffon"

 "Ils se sont acharnés sur elle, au point qu'elle ne pouvait même plus parler..."

 "Ils se relayaient, on était livrés à nous-mêmes, sans aucun moyen de fuir..."

Éliane Patriarca, dont la famille est originaire de cette région de la Ciociaria, refait dans son livre le parcours de ces bourgades suppliciées : Vallecorsa, Lenola, Campodimele, Esperia, Pontecorvo, Venafro, à la recherche des traces de cette tragédie effacée des livres d’histoire : « Née en France mais originaire de Ciociaria, la région où les femmes — mais pas seulement — avaient été massacrées par les "libérateurs" français, c’était une quête personnelle, subjective que je voulais entreprendre. Je souhaitais me laisser guider par les habitants des villages concernés pour m’approcher au plus près de ce qu’avaient pu vivre mes parents cette année-là. » Évidemment, les témoignages directs sont difficiles à recueillir aujourd’hui auprès de survivants pratiquement tous nonagénaires, mais il y a la mémoire des descendants et les travaux d’historiens pas toujours professionnels, mais concernés par la question des marocchinate pour des raisons souvent familiales, et qui ont réussi à réunir des documents et des témoignages précieux, que l’auteur cite abondamment dans son ouvrage (on peut par exemple mentionner Sandro Rosato et Antonio Riccio, et en France Julie Le Gac, l’auteur de Vaincre sans gloire, le corps expéditionnaire français en Italie, ouvrage issu de sa thèse de doctorat et publié en 2013 aux Belles Lettres). 
Le bilan humain de ces exactions est en tout cas très lourd : on parle aujourd’hui de soixante mille victimes, et pour ceux qui ont survécu, la vie a été à jamais bouleversée, à cause des maladies vénériennes, des infirmités, des traumatismes enfouis, de la honte intériorisée qui marqueront pour toujours leur existence, bien au-delà des quelques mois qu’ont duré les exactions. 
Et le silence qui a longtemps entouré cette "sale histoire", désormais rompu en Italie, mais pas encore en France, n’a certainement pas été le fardeau le moins lourd à porter pour les victimes, que l’on a même cherché parfois à culpabiliser, en stigmatisant leur comportement trop léger ou leur tendance à l’affabulation (c’est d’ailleurs encore aujourd’hui le point de vue adopté par certains historiens français, comme Jean-Christophe Notin dans son ouvrage sur La Campagne d’Italie, les victoires oubliées de la France, paru chez Perrin). Pourtant, dès 1957, Alberto Moravia avait parlé des marocchinate dans son roman La Ciociara, et Vittorio De Sica avait tourné une séquence édulcorée mais tout de même signifiante dans l’adaptation filmée du roman en 1960. Mais cela n’a pas suffi pour mettre en lumière des faits que l’on voulait maintenir prudemment dans l’ombre et le déni.


 Une scène de La Ciociara de Vittorio De Sica, avec Sophia Loren

Plaque de bronze rappelant le souvenir des marocchinate, à Campodimele

Aujourd’hui, en France, l’heure est à la célébration (légitime, il va sans dire) de l’héroïsme des troupes coloniales et de la part décisive qu’elles ont prises dans la libération de la France et des pays tombés sous le joug nazi, et le film Indigènes, tourné essentiellement pour défendre la (juste) cause de la revalorisation des pensions des anciens combattants du CEF, est l’exemple type de cette vision unidimensionnelle que l’on veut imposer, et l’on chercherait en vain dans cette fiction ne serait-ce qu’une allusion aux pillages et aux exactions commis dans la réalité par les héros dont on nous présente la geste édifiante (le film n’est d’ailleurs jamais sorti dans les salles de cinéma en Italie), mais l’Histoire réclame la vérité, le scrupule dans l’évocation des faits ainsi que le refus de tout révisionnisme, et c’est la raison pour laquelle l’ouvrage d’Éliane Patriarca est essentiel et doit absolument être lu.







Image du titre : monument à la Mamma Ciociara, érigé en 1964 à la mémoire des victimes des marocchinate, à Castro dei Volsci  (Site Flickr)

mardi 8 août 2017

La rete di protezione (Le filet de protection)




Dans La rete di protezione, le dernier roman de la série du Commissaire Montalbano paru en Italie cet été, il n’y a pas de meurtre sur lequel enquêter. L’atmosphère est plutôt à l’introspection, à la mélancolie : Montalbano se retrouve dans une Vigata que le tournage d’une série pour la télévision suédoise a transformée en décor suranné (tout est fait pour recréer l’ambiance des années cinquante) ; le commissaire en perd ses repères habituels et il s’aperçoit que son âge l’éloigne sans doute définitivement des mœurs de son époque, et tout particulièrement de celles des plus jeunes, qui lui semblent des créatures mystérieuses venues d’une autre planète. 
Plus de convivialité et d’échanges authentiques dans ce monde où chacun semble enfermé dans sa bulle, aux prises avec sa propre solitude. La convivialité, si importante pour Camilleri et pour son héros qui lui ressemble beaucoup, ne semble plus une priorité dans une société dominée par l’individualisme ; l’ère de la communication globale a accouché d’un monde où chaque individu est connecté, présent virtuellement, mais toujours plus absent dans la vie réelle. 
On cherche à tout prix à se protéger, comme l’indique la polysémie du titre en italien : La rete di protezione (littéralement Le filet de protection), c’est aussi la protection qu’offre le Net (la Rete en italien), le Réseau des échanges mondialisés, à la fois ouvert au maximum et formant un cocon pour chaque individu, une protection à la fois rassurante et illusoire, puisqu’elle peut aussi être la source de nouveaux dangers.
Cet aspect introspectif du récit n’empêche pas le développement de plusieurs intrigues, et Camilleri est toujours un formidable narrateur, qui sait comment tenir son lecteur en haleine jusqu’au dénouement du récit. La rete di protezione est aussi le premier roman qui n’a pas été écrit directement par Camilleri, désormais presque totalement aveugle, mais dicté à Valentina, sa précieuse secrétaire ; on ne s’en rend pas du tout compte à la lecture, et la langue unique du Maestro, cet italien sicilianisé (à moins que ce ne soit l’inverse !), est toujours aussi savoureuse et inventive.
Je cite ici un extrait qui ne rend pas compte de la tonalité générale de l’ouvrage, mais qui donne une idée de ces moments de doute et de découragement du commissaire face à un monde dont les codes et les finalités lui échappent de plus en plus : 




[Montalbano] avait à peine dépassé en voiture le Café Castiglione quand il freina brusquement. Il s’était aperçu qu’il y avait un groupe de jeunes devant le café, certains assis, d’autres debout. Sans sortir de la voiture, il se mit à les observer. Il y passa un petit moment avant de redémarrer et de prendre la direction du commissariat. Il se gara, mais au lieu de rejoindre son bureau, il refit tranquillement la route à pied en direction du café Castiglione. 
Il s’arrêta un peu avant, alluma une cigarette et se remit à observer. 
A la différence des gamins qu’il avait vus à la pizzeria, ceux-ci, qui avaient le même âge, étaient regroupés ou éloignés les uns des autres, mais tous semblaient isolés, chacun étant concentré sur ses occupations personnelles. Et ils étaient si obnubilés par ce qu’ils étaient en train de faire qu’ils ne jetaient même pas un regard sur leurs voisins. 
Mais que faisaient-ils ? 
Montalbano s’aperçut qu’ils adoptaient tous une position identique : le menton appuyé sur la poitrine, les coudes repliés autour de la taille, tenant serré dans les deux mains quelque chose qu’ils effleuraient avec leurs pouces, la seule partie de leur corps qui était en mouvement.




Il s’approcha encore. 
Il monta sur le trottoir. 
Il se retrouva au milieu du groupe. 
Il régnait un silence irréel. Il avait l’impression de se retrouver dans un aquarium. 
Alors il essaya de les dévisager en espérant pouvoir croiser leur regard. Ils avaient tous les yeux dans le vague et en même temps, leur pupille semblait à l’affût. 
Aucun d’eux ne daigna lever la tête, comme cela paraîtrait naturel à quelqu’un qui se sent épié. 
Au contraire, on avait l’impression que cette présence étrangère les poussait à s’enfermer davantage encore dans leur bulle isolante. 
Si les gamins de la pizzeria s’étaient exprimés dans une langue que Montalbano n’avait pas comprise, il se sentait encore plus exclu au milieu de ceux-ci qui n’ouvraient pas la bouche. 
Il éprouva un sentiment de découragement. 
Il se demandait s’il arriverait jamais à comprendre la moindre de leurs pensées ou de leurs comportements. 
Il s’éloigna avec une question dans la tête. Comment était-il possible que l’ère de la communication globale, celle où toutes les frontières culturelles, linguistiques, géographiques et économiques avaient disparu de la face de la Terre, que cet espace immense libéré ait provoqué des multitudes de solitudes, une infinité de solitudes communiquant entre elles, certes, mais toujours dans une absolue solitude. 

Andrea Camilleri  La rete di protezione  Sellerio editore, 2017 (Traduction personnelle)







Images : tout en bas, avant la couverture du livre : Site Flickr


La santé de Camilleri l'oblige maintenant à limiter ses déplacements, mais il a tenu à répondre à l'invitation de l'Institut italien de Paris en juin dernier et l'on peut voir en suivant ce lien la passionnante discussion qu'il a eue à cette occasion avec les lecteurs (il y a une traduction française).

lundi 7 août 2017

Voyage à Larache




« Larache près de Tanger. Petit cimetière espagnol face à l'océan. 




Un salut à Genet. Je suis venue pour ça. Le gardien me tend le "livre d'or" (un livre de comptes cartonné noir). Avec moi, sa petite fille se penche sur les écritures, caresse les pages comme pour déchiffrer du braille. Émotion à lire les témoignages de gens connus et inconnus. Partout des morceaux de poèmes de "mon" chant. Ce chant reçu, issu de lui : "Nous n'avions pas fini de nous parler d'amour", "mais viens Ô ma frégate...", "Ô viens ma nuit d'Espagne...", "Salut Jeannot du matin !", "J'ai oublié mon paquet de Gitanes sur la cheminée..." 





J'éprouve tout à coup comme de l'indiscrétion à lire ces lignes. Où est ma place ? Ma musique est là sans y être. Mon nom est là sans y être. Je perds la notion du temps, de l'espace. 




 En roulant vers Fès, je pense à Rimbaud, à Rilke, à Sénac, à Genet bien sûr et à quelques autres pour lesquels j'ai joué la fille de l'air. Je redécouvre à l'infini leurs "bateaux ivres", depuis qu'ils ont débarqué dans ma vie. Depuis qu'ils ont accosté au beau milieu de mes amours naissantes. »

Hélène Martin, Maroc, 2001 - France, 2005.









Images : en haut, 1 et 2 : Source

au centre, 3 et 4 : Site Flickr

en bas, 5 : Source

en bas, 6 : Site Flickr

dimanche 6 août 2017

La Chambre du fils (La Stanza del figlio)




"You talk to me as if from a distance 
And I reply 
With impressions chosen from another time, time, time
From another time..."






Un extrait du roman-fleuve de Hanya Yanagihara A Little Life, pas encore publié en France et que je cite ici à partir de sa traduction italienne Una vita come tante (Une vie comme tant d'autres), que j'ai à mon tour retraduite en français. Pour accompagner ces mots douloureux, les images elles aussi douloureuses du film de Nanni Moretti La Chambre du fils et la merveilleuse chanson de Brian Eno (que l'on entend aussi dans le film) By this river...

Je n’ai jamais été l’une de ces personnes — et je sais que ce n’est pas non plus ton cas — persuadées que l’amour pour un fils soit une forme d’amour supérieure, plus importante, plus noble que toutes les autres. Je ne voyais pas les choses ainsi avant de perdre Jacob, et ça a été la même chose après. Mais je reconnais que c’est un amour singulier, un amour qui n’est pas fondé sur l’attraction physique, sur le plaisir, sur l’intelligence, mais sur la peur. Tu ne connais pas la peur tant que tu n’as pas eu un enfant, et c’est peut-être pour cela que cet amour nous semble si extraordinaire : parce que la peur est extraordinaire. Chaque jour, ta première pensée n’est pas «je l’aime», mais «comment va-t-il ?». Pendant la nuit, le monde se transforme en un épouvantable parcours d’obstacles. Je le tenais serré dans mes bras avant de traverser la rue, et je pensais qu’il était vraiment absurde que mon fils, que n’importe quel autre fils, puisse espérer survivre. Ses probabilités de survie ne me semblaient pas plus élevées que celles des papillons que l’on voit voler à la fin du printemps — ces frêles papillons blancs — et qu’il m’arrivait de voir vaciller dans l’air, toujours sur le point de s’écraser contre un pare-brise.





Et je veux aussi te faire part de deux leçons que j’ai apprises. La première est que ce n’est pas l’âge de ton fils qui compte, ou la façon dont il est devenu ton fils. Une fois que tu as décidé de le considérer comme tel, quelque chose change, et à partir de ce moment-là, tout ce que tu vivais jusqu’à présent avec légèreté, tout ce que tu éprouvais pour lui est constamment précédé par un sentiment de peur. Ce n’est pas un phénomène biologique, mais quelque chose qui va bien au-delà de la biologie : ça n’a rien à voir avec le fait de garantir la pérennité de ton code génétique, c’est plutôt le désir d’apparaître comme invulnérable face aux attaques et aux défis de l’univers, de triompher de tout ce qui peut menacer de détruire quelque chose qui est à toi. 




Et voici maintenant la deuxième leçon : quand ton fils meurt, tu éprouves toutes les émotions que tu t’attendais à éprouver, émotions évoquées par tant de personnes avant toi qu’il ne vaut même pas la peine de les énumérer avec précision. Je me limiterai à dire que tout ce qui a été écrit sur le deuil d’un enfant se répète à l’identique, et cela pour une raison précise : parce qu’il n’y a aucune réelle possibilité d’échapper au registre des émotions. Parfois une émotion est plus forte qu’une autre, parfois leur disposition peut varier, et parfois certaines peuvent durer plus longtemps que d’autres. Mais les émotions sont toujours les mêmes. Il y a pourtant une chose que personne ne dit : quand c’est ton fils qui meurt, quelque chose en toi, une part certes minuscule de toi, mais qui pourtant mérite attention, éprouve aussi un soulagement. Parce que, malgré tout, le moment que tu redoutais tant et auquel tu te préparais depuis le jour où tu es devenu père, ce moment-là est arrivé. 

Ah, te dis-tu, voilà, nous y sommes ! 

Et dorénavant, il ne te reste plus rien dont tu pourrais avoir peur. 

Hanya Yanagihara  Una vita come tante Sellerio editore, 2016 (Traduzione italiana : Luca Briasco) (Traduction française personnelle)






lundi 31 juillet 2017

Une histoire immortelle




Jeanne Moreau  (23 janvier 1928 - 31 juillet 2017)


Les Amants

La Notte




Que m’importe le temps qui passe 
Et s’éloigne nulle part 
Le doux présent nous enlace 
Tant qu’aimer n’est pas trop tard 
Sais-tu bien mon tendre ami 
Qu’un jour se dissout la vie 
Comme s’effacent les brouillards 

Mieux vaut s’estomper ensemble 
Sans une seconde d’écart 
Mieux vaut s’estomper ensemble 
Ni trop tôt et ni trop tard.

(Paroles et musique : Serge Rezvani (Cyrus Bassiak))


Falstaff

Viva Maria

Souvenirs d'en France

Querelle




Photos extraites de Jeanne Moreau, par Jean-Claude Moireau, Éditions Ramsay, 1988





"Lorsque tout est fini..."

lundi 10 juillet 2017

Serenata romana



À bientôt...





Tosca chante Serenata de paradiso (Romolo Balzani) :

Sotto le stelle che brilleno,
a mille a mille lassù,
co sta serata incantevole,
c'amanchi solo che tu...
Dormi e nun pensi allo spasimo
che sto provanno quaggiù.

Ma come poi dormì,
co st'aria 'mbarzamata,
te vojo fa sentì
sta bella serenata.
Te vojo fa sapè
quello che sei pe' me...
Sei la gioia, la vita e l'amore,
e sto core sospira pe' te.

Amore, tu che la culloli,
mentre che sta a riposà,
baciela m'bocca e baciannola,
cerca de falla svejà...
È mio quer bacio e sussurreje,
che me lo venghi a ridà.

Ma come poi dormì,
co st'aria 'mbarzamata,
tesoro vieni a sentì
sta bella serenata...
 Te voglio fa sapè
quello che sei pe' me...
Sei la gioia, la vita e l'amore,
e sto core sospira pe' te.

Te vojo fa sapè
quello che sei pe' me,
pupa bella vieni m'braccio all'amore,
io te vojo sortanto pe' me...





Les étoiles là haut 
brillent par milliers,
la soirée est si belle, 
il ne manque que toi...

Mais comment peux-tu dormir, 
alors que l'air est si parfumé,
lève-toi et viens écouter 
cette belle sérénade...


 




Images : en haut, Lessio  Site Flickr

en bas, Paolo  Site Flickr




 "Et pourtant, moi je crois que s'il y avait un peu plus de silence, si on faisait tous un peu plus de silence, on pourrait peut-être comprendre quelque chose..."

lundi 3 juillet 2017

Un souvenir de Lampedusa




Francesco Orlando a dix-neuf ans quand, en juin 1953, il fait la connaissance à Palerme de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, qui n’est pas encore le génial auteur d’un unique roman, Le Guépard. Orlando est alors un étudiant en droit peu passionné, avant d’opter pour les lettres et de devenir un critique littéraire renommé et un grand professeur de langue et de littérature françaises, en particulier à la prestigieuse Scuola Normale Superiore de Pise. 
Pendant quatre années, jusqu’à la mort de Lampedusa en 1957, Orlando va suivre les leçons de littérature anglaise et française que le prince donne dans son palais de la via Butera pour un groupe de jeunes amis (dont Gioacchino Lanza qui deviendra son fils adoptif et son exécuteur testamentaire ; c’est à lui que l’on doit l’édition définitive du Guépard, parue en Italie en 2002) ; ces remarquables leçons seront publiées en 1995 dans le volume des Oeuvres de Tomasi di Lampedusa, paru dans la collection I Meridiani, la Pléiade italienne. 
Dans un petit ouvrage sobrement intitulé Ricordo di Lampedusa [Souvenir de Lampedusa], paru pour la première fois en 1963 et réédité avec une postface inédite en 1996, Francesco Orlando raconte ces quelques années passées auprès de ce personnage fascinant, qui n’a encore rien publié mais qui est en train d’écrire ce qui deviendra l’un des plus grands romans de la littérature italienne, Le Guépard, dont Orlando aura l’occasion de dactylographier plusieurs chapitres. Je cite ici deux extraits de ce très beau témoignage, dans la traduction de Michel Balzamo, parue en 1996 aux éditions de L’Inventaire : 

« En cette première année de notre amitié, qui devait rester la meilleure, Lampedusa se montra généreux et aimable au-delà du possible. Il était sans nul doute heureux d’avoir rompu sa solitude intellectuelle, de parler autant de la littérature, de connaître de jeunes spécimens humains et de leur transmettre quelque chose. Malgré la différence d’âge, son attitude était dépourvue de toute coloration paternelle au sens affectueux du terme, mais ceci ne faisait-il pas partie, après tout, de la polémique antisentimentale et antiméridionale dont je parlerai bientôt ? Quoi qu’il en soit, sa patience était vraiment infinie quand il s’agissait de m’instruire et il ne recula que devant la corvée de m’enseigner à parler en anglais ; il ne s’arrêtait devant aucune tâche didactique si ennuyeuse qu’elle fût, héroïquement fidèle au précepte qu’il convient de savoir s’ennuyer, et la crainte rétrospective d’en avoir pu abuser me donne aujourd’hui encore des frissons. Je ne saurais compter les livres qu’il me prêta, sur ma prière ou de sa propre initiative, ni les cadeaux offerts avec une grâce impassible : une anthologie de la poésie anglaise que nous avons longtemps pratiquée, le Pocket Oxford Dictionary qui est le seul volume sur lequel subsiste une dédicace, le théâtre de Marlowe dans Everyman’s, Barchester Towers de Trollope, les Poésies et les Quatuors d’Eliot qu’il déposa à ma porte le matin de la Saint-François 1954. Et lorsqu’il achetait une Pléiade ou un autre classique d’édition récente, il y avait toujours un ou plusieurs vieux volumes correspondants qui devenaient superflus dans sa bibliothèque. En me les offrant, il s’excusait chaque fois, sans cela un don aussi confidentiel lui aurait paru offensant.

Il s’intéressait non pas tant à la forme définitive tardivement atteinte de mes vers de jeune homme qu’au travail, surtout, qui me les faisait polir à l’infini et qu’il lui plaisait d’influencer avec une courtoisie sournoise. J’avais pris l’habitude de lui téléphoner, le jour de nos rendez-vous, pour lui demander si je pouvais arriver un quart d’heure avant les autres, à six heures moins le quart. "Venez plutôt à cinq heures et demie", me répondait-il toujours : c’était le temps qu’il fallait pour lui soumettre les nouveaux vers ou de nouvelles transformations de vers. Il les lisait lui-même à haute voix (comme moi sa prose), marquant le ton avec une fulgurante compréhension des nœuds syntaxiques et expressifs. Il fut satisfait d’observer que je ne pouvais plus modifier une poésie sans supprimer une des trop nombreuses apparitions du mot "cœur", si blâmé : "Avez-vous vu ? Un autre cœur vient de tomber !" Cette polémique contre le sentimentalisme accompagnait celle contre Palerme et la Sicile, et celle contre le mélodrame italien du dix-neuvième siècle, et le sérieux des deux premières au moins était mal dissimulé par le choix d’une agressivité humoristique qui, pourtant, convenait parfaitement à un homme aussi spirituel. Je me demande aujourd’hui si le but qui se dissimulait derrière son intérêt pour moi n’était pas l’espoir de soustraire une jeune âme à la formation de cette "croûte" sicilienne qui, selon le Guépard, est déjà faite à vingt ans.




(...) Paresse et attente de la mort, ces deux motifs profonds du Guépard, omniprésents et souterrains, même en dehors du passage où ils émergent comme les caractéristiques siciliennes, étaient puisés à même la désolation du prince solitaire qui ne daignait guère trouver un dérivatif dans le commerce de ses semblables. Et il y avait quelque chose qui, à la longue, serrait le cœur à rester près de lui et faisait qu’on éprouvait un inavouable soulagement à retrouver des personnes plus ordinaires, quelque chose qui pesait plus lourd que ses moments d’impolitesse. À mon avis, le personnage le plus autobiographique du Guépard après don Fabrice est la Concetta funèbre du dernier chapitre et de la dernière page.




Dans les derniers mois surtout, sans que l’on pût se douter que la fin était si proche, il émanait littéralement de lui une odeur de mort, sensation qu’à vingt-deux ans on supporte toujours péniblement, qu’on soit plus ou moins heureux. Si je remonte en arrière, je retrouve d’abord un homme doté d’une tranquille désinvolture envers sa propre personne physique. Ayant appris que j’avais un certain talent pour imiter les amis et les connaissances, il me demanda avec une curiosité polie : "Avouez, Orlando, vous m’imitez aussi ?" Ce n’était pas la cas, et une fois je l’entendis donner au téléphone son propre signalement à une personne qui ne l’avait jamais vu : "Vous verrez assis à une table un vieux monsieur gras..." Au cours de ces quatre ans, la même demande sournoise se faisait de plus en plus fréquente : "Qu’en pensez-vous, Orlando, ne suis-je pas encore trop ramolli ?" Quand il lut dans un de mes vers : "pensant à la mort invraisemblable", il s’interrompit avec mélancolie : "Vous êtes à l’âge où la mort est encore invraisemblable." Un dimanche, il me raconta à titre de curiosité un songe qu’il faisait fréquemment : il courait à travers les couloirs d’un ministère en cherchant le bureau où il apprendrait la date et l’heure de sa propre exécution. Je me souviens aussi, détachée de son contexte, d’une de ses dernières phrases, brève, presque susurrée et tragique : "Je ne lutte plus." Ce fut peut-être au cours de cette même journée qu’il me lut le septième chapitre du Guépard, la mort de don Fabrice : c’était si évidemment autobiographique que j’en fus tout remué, même si je ne savais pas qu’il était déjà malade, mais je devais à tout prix dissimuler mon émotion de peur qu’elle ne fût mal prise ou mal interprétée. »

Francesco Orlando  Un souvenir de Lampedusa, suivi de À distances multiples   Éditions de L'inventaire, 1996  (Traduction : Michel Balzamo)









Images : en bas, Source

Dernière page du Guépard : traduction de Jean-Paul Manganaro (Éditions Points / Seuil)



jeudi 29 juin 2017

Come in una sinfonia (Comme dans une symphonie)





E come in una sinfonia degli addii
Dapprima un oboe e un corno
Poi il fagotto e l'altro oboe
Quindi l'altro corno e il contrabbasso
Ciascuno eseguendo
Prima di terminare
il suo piccolo assolo,
Lasciando il movimento spegnere
Sull'ultima battuta
Dei violini.

Franco Buffoni  Roma  Guanda ed. 2009


Et comme dans une symphonie des adieux

D'abord un hautbois et un cor

Puis le basson et l'autre hautbois
Ensuite l'autre cor et la contrebasse

Chacun d'eux exécutant

Avant de prendre congé
son petit solo,

Laissant le mouvement s'éteindre

Sur l'ultime accord

Des violons.

(Traduction personnelle)









Images : en haut, Nello Zazzaro (Site Flickr)

en bas, Arianna Ramella (Site Flickr)

lundi 26 juin 2017

"La Stratégie de l'araignée", le rêve d'un film




La Stratégie de l’araignée est un film qui naît du besoin d’affronter l’ambiguïté de l’Histoire ; il traite de la démystification des figures héroïques des pères bourgeois et antifascistes, mais aussi des nuits de la plaine du Pô, baignées de lumière bleue comme les nuits de Magritte, des micros pour prendre le son direct assiégés par les énormes moustiques du Pô, des travellings toujours latéraux, parallèles aux murs et aux personnages, avec des pauses, des arrêts, comme les trains régionaux qui circulent dans ces parages. Tout cela fait partie de l’expérience globale du film : après tout, comme le dit Moravia, un film ne signifie pas autre chose que ce qu'il signifie. Si un jour on réfléchit sur l’existence d’un cinéma régional, j’aimerais bien que l’on dise que La Stratégie de l’araignée a été le premier film régional, même de façon encore brute et artisanale. C’est pour cela que je suis heureux de l’avoir dédié à la région de l'Émilie et à ceux qui l’administrent. 

Le film est aussi un exemple de cinéma-vérité. Les figurants sont tous des gens que j’avais rencontrés et d’une certaine façon mythifiés dans mon enfance. La Stratégie de l'araignée a été tourné dans un état de transe proche du rêve, c’est le rêve d’un film, le cinéma-vérité de la mémoire. J’avais comme assistant mon frère Giuseppe, Vittorio Storaro était le directeur de la photographie, et l’équipe technique était réduite au minimum. Il faisait trente-huit degrés à l’ombre, et le film s’achève sur la recherche de l’ombre dans les feuillages. Le vert de la campagne au mois d’août que l’on y voit n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Presque la moitié du film est bleue, parce que j’ai beaucoup tourné dans le bref intervalle de lumière entre le jour et le soir. Et on ne peut obtenir cette couleur que pendant les quelques minutes qui suivent le coucher du soleil en été, et si l’on n'utilise pas de filtre. C’est donc un bleu particulier, unique, qui généralement effraie tous les directeurs de la photographie. Nous, au contraire, nous commencions à tourner au moment même où un directeur de la photographie traditionnel aurait dit : «On arrête !». 

Bernardo Bertolucci La mia magnifica ossessione, Garzanti Ed., 2010 (Traduction personnelle)




Entretien de Bernardo Bertolucci avec Silvano Agosti, à propos de La Stratégie de l'araignée. On peut lire ci-dessous la transcription de cet entretien, traduit en français :


Bernardo Bertolucci : Quand je pense à La Stratégie de l’araignée, je revois l’un de ces étés de la plaine du Pô, torride, avec les moustiques qui tournent autour des micros pour capter le son direct. Je me rappelle les merveilleuses symétries architecturales de Sabbioneta, ces longues rues rectilignes, que l’on voyait pour la première fois en Italie. En général, les bourgs naissaient autour d’une chapelle ou d’une église, où l’on construisait quelques maisons. Sabbioneta, au contraire, est d’abord née dans l’esprit de quelques architectes, et sa construction a été financée par un groupe de familles juives ; d’ailleurs, il y avait une synagogue à Sabbioneta. C’est une ville construite comme la Cité Interdite ou Sabaudia, à partir du rêve de quelqu’un. C’est une ville mise en scène, une merveilleuse scénographie ; bien sûr, ce lieu si particulier a exercé une grande influence sur le film. Je me rappelle que j’ai commencé le montage avec Perpignani, et que j’ai dû m’interrompre parce que je venais d’avoir le feu vert pour commencer le tournage du Conformiste. Un peu plus tard, en février ou mars 1970, je me suis retrouvé avec deux films en salle de montage, Le Conformiste et La Stratégie de l’araignée, et avec deux monteurs différents. C’est le genre de choses qui n’arrivent qu’une fois dans la vie d’un cinéaste !

Silvano Agosti : Mais quel aspect de ta personnalité voulais-tu révéler au public en tournant La Stratégie de l’araignée ? 

B.B. : Justement, je ne veux jamais rien révéler de moi au public, même si mes films contiennent beaucoup d’aspects secrets de ma vie. Je cherche plutôt à cacher ce qui est personnel,  même si tout cela se retrouve dans des films, une des choses les plus publiques qui soient...

S.A. : Oui, je comprends, mais ma question était plus innocente ; je voulais juste que tu me dises ce que tu reconnaissais aujourd’hui de toi dans La Stratégie de l’araignée. 

B.B. : J’y vois surtout ce qui est resté un des éléments obsessionnels dans tous mes premiers films, c'est-à-dire une perpétuelle recherche d’identification de la figure paternelle. Comme l’indique le titre du récit de Borges [Thème du traître et du héros] qui est à l’origine du film, le père est un héros, mais c’est aussi un traître. Il y a donc dans le film cette figure paternelle un peu confuse, et ce lieu magique où les trains ne passent plus depuis des années ; le dernier plan du film montre le personnage principal [Athos Magnani] assis devant la petite gare de Tara (c’est le nom de Sabbioneta dans le film) : il regarde les rails et s’aperçoit soudain qu’ils sont envahis par l’herbe, ce qui signifie que les trains n’y passent plus depuis une éternité. C’est ainsi que le film s’achève...








Images : en haut, Roberto Ferrari (Site Flickr) 

en bas,  Site Flickr



jeudi 22 juin 2017

Totus Totti




Il cucchiaio di Dio (Cochlear Dei, La Cuillère de Dieu) est un petit livre très élégant qui reprend la tradition du carme (ou carmen, carmina au pluriel), une poésie latine au ton solennel sur des thèmes souvent historiques ou guerriers. Ici, la forme reste très classique (des strophes sapphiques, c'est-à-dire composées de trois hendécasyllabes et d'un vers adonique (5 syllabes)), mais le fond l'est moins puisqu'il s'agit de célébrer un footballeur, l'éternel capitaine de la Roma, Francesco Totti, au moment où il prend une retraite méritée après vingt-cinq ans d'exploits divers dans son équipe (qu'il n'a jamais quittée, malgré les ponts d'or que lui faisaient régulièrement les plus grandes équipes européennes et même américaines) ou dans l'équipe nationale d'Italie. 

Disons le tout net, l'auteur de ce joli petit livre, Alvaro Rissa, ne prétend pas égaler les auteurs grecs de l'Anthologie Palatine, ni les latins Catulle ou Horace, mais on lit avec intérêt et amusement ces vers plaisants qui ont au moins le mérite de faire revivre le latin, au moment où les langues anciennes ne semblent plus avoir la côte auprès des ministres de l’Éducation... Le titre du recueil, La Cuillère de Dieu, fait référence à l'une des feintes les plus utilisées au football (la cuillère, justement) : pour les tirs de pénalité, au lieu de frapper en force, le joueur frappe sans élan une pichenette du cou-de-pied en visant le centre du but, généralement juste sous la barre transversale afin de piéger le gardien adverse. C'est un geste risqué car en visant la position du gardien d'une frappe molle, le tireur doit escompter que celui-ci plonge par anticipation d'un côté ou de l'autre. Si ce n'est pas le cas, le gardien peut capter le ballon sans difficulté. On appelle aussi cela une panenka, du nom d'un joueur polonais qui a été le premier à réaliser parfaitement ce geste. En Italie, Totti était célèbre pour sa grande maîtrise de cette feinte, son cucchiaio le plus glorieux étant celui qu'il a réussi en 2000 face au gardien de but des Pays-Bas, permettant ainsi à son équipe d'accéder à la demi-finale de l'Euro. Je cite ici deux extraits de cette ode à Totti : les trois premières strophes et celles où est évoqué le fameux cucchiaio  (la traduction française est personnelle).





Gloriam dent Di Stephano perennem
caelites Messique, et ament Casillas,
Socratem, Zicum, Eusebium, Carecam
et Maradonam.

Villa, Matthaeus, Scyphus omne in aevum
audiant de se, Caligaris, Alves,
Stoïcus, Torres, Platini Altafinique
incluta classis.

Nullus at nostro tibi per iocator
saeculo, Francisce, fuit repertus.
Papa et ipse voluit vocari
nomine Tottis.

Alvaro Rissa  Il cucchiaio di Dio  il melangolo Ed. 2017

Que les Dieux accordent la gloire éternelle
à Di Stephano et à Messi, à Casillas,
Socrates, Zico, Eusebio, Careca
et Maradona.

Et également à Villa, Matthäus, Scifo,
Caligaris, Alves,
Stoichkov, Torres, et à la classe pure
de Platini et Altafini.

Mais en un siècle il n'y a jamais eu
un seul joueur égal à toi, ô Francesco.
Et le pape lui-même à voulu qu'on l'appelle
par le prénom de Totti.

(Traduction personnelle)







Quodsi ad undecim metra ducitur res,
hic petit portae latera, ille centrum
de potentia quatit usque, temptans
omne per omne ;

hic pede incerto sine vi rigorem
calciat metu remoratus, ille
captus orgasmo stolide in tribunam
sphaeran adegit.

Sin rigor Romae datur aut secundae
poena, tunc pallam rapit ecce Tottis,
sistit in tellure levique tactu
mittit in auras.

Illa it at retro rotat ipso eundo
dumque ianitor stupefactus adstat
pigra traiectu cadit indolenti
res ut inanis.

Nulla vis, tota ars geniusque purus :
sphaera cum retem tetigit quietam,
crederes velum tenui moveri
flamine venti.

Non abest praesentia nec statura,
spiritus, mens, intuitus, medullae.
Quid queat natura probavit ipso
corpore Tottis ;

Alvaro Rissa  Il cucchiaio di Dio, il melangol Ed. 2017







Quand on en est aux  coups de pied de réparation,
l'un vise les côtés de la cage, l'autre frappe toujours
très fort au centre, en tentant
le tout pour le tout ;

il y a celui qui frappe le pénalty de manière faible et imprécise
paralysé par la peur ; celui qui cède
à la panique et envoie sottement
le ballon dans les tribunes.

Mais si l'on accorde un penalty à la Roma, 
ou un coup-franc, Totti s'empare du ballon,
le place au sol et d'une touche légère
le fait bondir dans les airs.

Le ballon, dans sa trajectoire, pivote en arrière,
et tandis que le gardien le regarde étonné,
il retombe calmement, doucement,
comme en apesanteur.

Ce n'est pas de la force, c'est de l'art, du pur génie :
quand le ballon s'enfonce dans les filets inertes,
on croirait voir s'agiter un voile
sous la pression d'un souffle de vent léger.

Il ne lui manque ni la force physique ni la stature,
ni les réflexes, l'intelligence, l'intuition, le courage.
Dans la personne de Totti la nature a montré
de quoi elle était capable ;

(Traduction personnelle)