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mercredi 31 août 2016

Cézanne, l'éclair de Bâle




Un extrait du dernier volume de la série Notes d’un peintre, de Jean-Paul Marcheschi, dont il a été déjà souvent question dans ce blog. L’ouvrage s’intitule L’ouvert sans fin des peintres, et l’on y trouve de passionnantes analyses sur les œuvres de Cézanne, Rodin (ses aquarelles et dessins), Picasso, Twombly. Comme les volumes précédents, celui-ci se présente sous forme de fragments, un peu à la manière de Barthes ; rien de didactique et de « raisonné », à la manière d’un traité, mais plutôt des opinions, humeurs brèves, intuitions. Tout est pris dans le mouvement d’une pensée qui ne s’interdit pas la digression. « Qu’un sens brille un instant, écrit Marcheschi dans son avant-propos, très vite il s’abolit. Non qu’il soit détruit ou perdu, mais qu’il se transforme et se change en un autre. Il faudrait aussi ajouter que ces livres sur l’art sont des reconnaissances de dette, des ex-voto, des remerciements vis-à-vis de ces maîtres que je découvrais enfant ou adolescent, qui non seulement me firent peindre mais m’accueillirent. La joie qu’ils me procurèrent, je la rends à ma façon dans ces écrits qui sont d’abord un exercice de gratitude. » Je cite ici un extrait du chapitre consacré aux dernières années de Cézanne ; il s’agit du fragment intitulé L’éclair de Bâle. 

Dans le cas de Cézanne, pour en venir à la question énigmatique de la mémoire, il faut un modèle. Prenons n’importe lequel de ses tableaux — la Sainte-Victoire de Bâle, par exemple ; on fait le voyage de Bâle, on déambule dans les salles du Kunst Museum. On ne sait trop ce que l’on va découvrir. Et voici qu’en arrière de la vue, quelque chose remue qui n’a forme, ni nom. C’est un point blanc — gris-blanc — un cristal qui explose, ourlé de bleu. On est comme aimanté. Plus moyen de s’échapper. On n’est plus aux commandes — ni de son œil, ni de son esprit. Il n’est que de se laisser porter (plus qu’une perception précise, il s’agit d’une onde). Voilà la longue distance de l’œuvre qui s’est mise au travail. À notre insu, on est dirigé lentement vers la tache. Voici qu’apparaît le format (« paysage », de modestes proportions : 60 x 70 centimètres). On ne sait toujours pas ce que l’on voit : une sorte de tapis, de tissu dressé, moucheté, raidi de couleurs ?




Ce trouble, pourtant, Rilke l’a bien décrit : « Même quand on ne regarde aucun de ses tableaux en particulier, rien qu’en restant debout entre deux salles, on sent leur présence se reformer avec une colossale réalité. » Rien de « magique » ici. Expérience éminemment physique, au contraire — concrète, profonde. Mais poursuivons (revenons à Bâle). Le visiteur progresse, il s’avance lentement (change constamment de distance). À un moment donné une vague ressemblance se fait : masse feuillue, rugueuse, droite. Paysage ? Lointains bleutés, ocres, verts émeraude, bleus outremer, gris, trouée blanche ? Montagne claire qui se penche vers la droite ? On s’avance et c’est comme « si les peaux de l’œil tombaient une à une », on se voit voyant. On se sent plus vivant, plus actif, plus présent ; On ressent physiquement le tissu rétinien et chacun des bâtonnets colorés qui le composent.




On a perdu le sujet. Le voici qui revient ! Soudain, sous l’action des touches — tellement présentes — à la fois dissociées et unifiées (par le vide, le blanc écru de la toile) qui s’agrippent à la surface du tableau, dont on commence à voir la trame, les fils verticaux, tressés, la ressemblance s’évanouit (plutôt elle s’épaissit). On se rapproche encore : l’œuvre est à trois mètres de nous. Cette fois le thème est complètement détruit (détruire le thème — la loi — et la saisir justement — c’est Cézanne ! C’est l’Exode de la peinture, Moïse au Sinaï (autre histoire de montagne)). Il ne se reconstruira plus. On ne peut plus s’arrêter. On est encore plus près (à moins d’un mètre du tableau). Au-delà du miroir. Mais quel miroir ? Ici pas de miroir, ni d’image ! L’au-delà c’est l’ici — l’absolument là. La lumière de la ville — lumière froide et blanche, parce qu’on est au printemps, reflétée par le vaste fleuve — entre dans les fentes laissées blanches par le peintre. C’est Bâle qui pénètre dans le tableau. Lui, se tient fermement dans son propre temps. Lequel ? Il fonce vers son amont, vers Pompéi, Naples, la Campanie. Pourtant, c’est la Provence, sa lumière de 1906, exactement saisie ! Mais pas tout à fait non plus ! On recule quelque peu et tout recommence. Mais à rebours. Cavare sans fin.

Jean-Paul Marcheschi  Cézanne Rodin Picasso Twombly... L'ouvert sans fin des peintres  Art 3 éditions, 2016






On peut commander le livre sur le site de la galerie Plessis




Images : Cézanne, La Sainte-Victoire vue des Lauves, 1904-1906 Kunst Museum, Bâle

mardi 23 août 2016

L'universo elegante (L'univers élégant)




L'univers élégant : le titre du deuxième CD du jeune auteur compositeur et interprète Gianluca De Rubertis, originaire des Pouilles, lui va comme un gant : des arrangements subtils, une voix de crooner à la tonalité très grave, profonde, du côté de Leonard Cohen, de Nick Cave ou de Paolo Conte, mais un univers vraiment personnel et effectivement élégant... Il y a beaucoup de mélancolie dans ses chansons, une grande lucidité sceptique, une ironie qui tient à distance la douleur, celle des blessures de l'enfance qui brûlent encore quand on y repense (Brucia comme brucia) ou celle des tourments amoureux (Sotto la tua gonna). 

De Rubertis sait que la vie est un rêve qui peut virer au cauchemar, et qu'il y a des secrets protégés par des formules cabalistiques qu'il vaut mieux ne pas révéler, comme dans Labbracadabra, qui cache son mystère derrière des allitérations ironiques. L'inspiration est multiple : de la désenchantée Chiedi alla polvere, allusion au roman de John Fante, au franciscain Cantico di una creatura, jusqu'au nocturne rêveur de l'instrumental Chiaro di luna siderale. Il n'y a qu'une seule adaptation, celle d'une chanson enjouée d'Adamo de 1966 Tenez-vous bien, devenue ici Magnifica notte, un hymne mélancolique à la splendeur de la nuit, quand elle nous fait croire que tout est encore possible et que rien ne pourra jamais nous empêcher de réaliser nos rêves et de vivre notre vie... 

L'extrait que je propose ici est un duo avec Amanda Lear, Mai più, dans lequel leurs deux belles voix graves et rauques s'accordent merveilleusement pour évoquer de façon légère et distanciée (l'élégance, toujours !) la cruauté et le déchirement du never more, le mai più, le jamais plus. Je recommande vraiment ce très beau disque, disponible sur les sites de vente en ligne, par exemple ici.





Jamais plus (paroles et musique : Gianluca De Rubertis, 2016, Traduction personnelle)

Si l'on en juge par la conclusion
C'est une affaire qui ne peut pas finir
Jamais plus, jamais plus
Tu cherches parmi les hommes des mots subtils
Tu cherches dans les champs des langues inconnues
Jamais plus, jamais plus
Jamais plus le miracle de nos bouches réunies
Jamais plus les courbes de ton regard sur moi
Maintenant il ne reste plus beaucoup de mots
Seulement quelques-uns et je ne veux pas les dire
Jamais plus, jamais plus
Est-ce que tu crois en la résurrection ?
Ce n'est pas un plat que l'on puisse commander
Jamais plus, jamais plus
Jamais plus le miracle de nos bouches réunies
Jamais plus les courbes de ton regard sur moi
Jamais plus de figures planes avec un solide
Jamais plus, jamais plus
Je sens ta joue contre la mienne et tu n'es pas là
Crois-tu que si c'était une maladie
Nous ne trouverions pas le moyen de guérir ? 
Jamais plus, jamais plus
J'ai mille collections de phalènes
Mais pas une seule maison que je puisse t'ouvrir
Jamais plus, jamais plus
Jamais plus le miracle de nos bouches réunies
Jamais plus les courbes de ton regard sur moi
Jamais plus de figures planes avec un solide
Jamais plus, jamais plus
Je sens ta joue contre la mienne et tu n'es pas là




jeudi 18 août 2016

Nuddu (Personne)




La chanson du générique de fin du film de Mauro Bolognini Un bellissimo novembre (1969) :

Nuddu (Franco Pisano - Ennio Morricone), chantée par Fausto Cigliano

L'autri nun hanu a viriri quannu ti vardu iu, 
l'autri nun hanu a sentiri comu batti u cori. 
Si fussi sempri niuru nuddu si n'addunassi, 
ma di stu ciatu tou iu sulu m'impazzisciu. 

Sulu, sulu nuiautri, tra e manu, ciatu a ciatu, 
e tu cu mia e nuddu ci hav'a stari... 
L'autri nun hanu a viriri quannu ti vardu iu, 
l'autri nun hanu a sentiri comu batti u cori...





Les autres ne doivent pas voir quand je te regarde,
les autres ne doivent pas entendre comment battent nos cœurs.
Quand je suis près de toi, que personne ne s'approche,
je veux être le seul à m'enivrer de ton souffle.

Tous les deux seuls, main dans la main, souffles mêlés,
toi seul près de moi et personne d'autre...
Les autres ne doivent pas voir quand je te regarde,
les autres ne doivent pas entendre comment battent nos cœurs...






samedi 6 août 2016

Mer (Mare)




Mer
mon cœur pèse des tonnes
et mon corps s’abandonne
si léger à la mer 
la mer pleure ses vagues 
qui ont un goût de larmes 
et s'en vont, éphémères, 
se perdre en la terre 
se fondre à la terre




Mer 
magique, originelle 
dans son rythme essentiel 
le ventre de la mer 
vous garde pour vous jeter 
dans un monde desséché 
qui n'est fait que de terre 
où je n'ai jamais 
su ce qu'il faut faire 

et la vague danse et joue 
puis se brise 
et la mer tout à coup 
devient grise 
mon amour est si lourd à porter 
je voudrais doucement me coucher 

Dans la mer 
magique, originelle 
dans son rythme essentiel 
je voudrais que la mer 
me reprenne pour renaître 
ailleurs que dans ma tête 
ailleurs que sur la terre 
où sans mon amour 
je ne peux rien faire

(Françoise Hardy / Tuca, 1971)






Images : en haut, Romain B. (Site Flickr)

en bas, Aurélien  (Site Flickr)

samedi 30 juillet 2016

Estiva (Estivale)



Distesa estate, 
stagione dei densi climi 
dei grandi mattini 
dell'albe senza rumore — 
ci si risveglia come in un acquario — 
dei giorni identici, astrali, 
stagione la meno dolente 
d'oscuramento e di crisi, 
felicità degli spazi, 
nessuna promessa terrena 
può dare pace al mio cuore 
quanto la certezza di sole 
che dal tuo cielo trabocca, 
stagione estrema, che cadi 
prostrata in riposi enormi, 
dai oro ai più vasti sogni, 
stagione che porti luce 
a distendere il tempo 
di là dai confini del giorno, 
e sembri mettere a volte 
nell'ordine che procede 
qualche cadenza dell'indugio eterno.

 Vincenzo Cardarelli 




 Été étendu,
saison des denses climats
des longs matins
des aubes silencieuses —
on s'y réveille comme dans un aquarium —
des jours identiques, astraux,
saison la moins accablée
de nébulosités et de tensions,
félicité des espaces,
aucune promesse terrestre
ne peut apaiser mon cœur
comme la certitude de soleil
qui de ton ciel déborde,
saison extrême, qui t'effondre
épuisée en siestes immenses,
qui dore les songes les plus vastes,
 saison qui apporte la lumière
pour étirer le temps
au-delà des limites du jour,
et tu sembles mettre parfois
dans l'ordre qui avance
quelques accents de l'éternelle attente.

(Traduction personnelle)




Vincenzo Cardarelli sur ce blog : ici

lundi 25 juillet 2016

L'Immensità (L'Infini)




 Don Backy canta L'Immensità  (Aldo Caponi - Mogol - Detto Mariano, 1967) :

Io son sicuro che, per ogni goccia,
per ogni goccia che cadrà,
un nuovo fiore nascerà
e su quel fiore una farfalla volerà.

Io son sicuro che,
in questa grande immensità,
qualcuno pensa un poco a me
e non mi scorderà.

Sì, io lo so,
tutta la vita sempre sola non sarò,
un giorno troverò
un po' d'amore anche per me,
per me che sono nullità
nell'immensità.

Sì, io lo so,
tutta la vita sempre solo non sarò,
e un giorno io saprò
d'essere un piccolo pensiero
nella più grande immensità
del suo cielo.






 Je suis sûr que, pour chaque goutte,
pour chaque goutte qui tombera,
une nouvelle fleur naîtra,
et sur cette fleur un papillon se posera.

Oui, je suis sûr que 
dans cette immensité,
quelqu'un pense un peu à moi
et ne m'oubliera pas

Oui, je le sais,
je ne serai pas seul toute ma vie,
un jour, je trouverai
un peu d'amour

pour moi aussi,
pour moi qui ne suis que néant

dans l'infini... 


On trouve une belle exégèse de cette chanson dans le film de Dino Risi Straziami, ma di baci saziami (1969, sorti en France sous le titre : Fais-moi mal mais couvre-moi de baisers) :




Traduction du dialogue :

Marino (Nino Manfredi) : "Je suis sûr que dans cette grande immensité / Quelqu'un pense un peu à moi / Et ne m'oubliera pas / Et un jour, je trouverai un peu d'amour  / pour moi aussi "

Marisa (Pamela Tiffin) : "Pour moi qui suis une nullité / dans l'immensité..."  J'aime bien la musique, mais les paroles ne me plaisent pas !

Marino : Mais elles ont été écrites pour ceux qui s'aiment, comme toi et moi...

Marisa : Ah bon ? Merci beaucoup ! Alors moi, je serais une nullité ?

Marino : "Nullité" par rapport à l'immensité de l'univers...

Marisa : Non, je ne suis pas d'accord ! C'est notre amour qui est l'immensité ; la nullité, c'est tout le reste !

Marino : Dans le sens où il n'existe rien d'autre en dehors de notre amour ?

Marisa : Oui, plus ou moins...

Marino : C'est bien possible ! D'ailleurs, on retrouve la même idée dans la chanson Il y a une maison blanche qui... Attends, je vais te la lire...




Image : Andrea Cutaia  (Site Flickr)

mercredi 6 juillet 2016

Chiuso per ferie




Per quest'anno non cambiare 
stessa spiaggia stesso mare 
per poterti rivedere 
per tornare per restare insieme a te 
e come l'anno scorso 
sul mare col pattino 
vedremo gli ombrelloni 
lontano lontano 
nessuno ci vedra' vedra' vedra'...









Images : Sofie Nilsson  (Site Flickr)

vendredi 1 juillet 2016

Une voix (Una voce)



In memoriam Yves Bonnefoy (24 juin 1923 - premier juillet 2016)






Souviens-toi de cette île où l'on bâtit le feu
De tout olivier vif au flanc des crêtes,
Et c'est pour que la nuit soit plus haute et qu'à l'aube
Il n'y ait plus de vent que de stérilité.
Tant de chemins noircis feront bien un royaume
Où rétablir l'orgueil que nous avons été,
Car rien ne peut grandir une éternelle force
Qu'une éternelle flamme et que tout soit défait.
Pour moi je rejoindrai cette terre cendreuse,
Je coucherai mon cœur sur son corps dévasté.
Ne suis-je pas ta vie aux profondes alarmes,
Qui n'a de monument que Phénix au bûcher ?



Demande pour tes yeux que les rompe la nuit,
Rien ne commencera qu'au delà de ce voile,
Demande ce plaisir que dispense la nuit
De crier sous le cercle bas d'aucune lune,
Demande pour ta voix que l'étouffe la nuit.

Demande enfin le froid, désire cette houille.

Yves Bonnefoy  Du mouvement et de l'immobilité de Douve, Éditions Gallimard


Ricordati dell'isola in cui si desta il fuoco
Di ogni olivo vivente su scoscesi pendii,
Ed è perché la notte sia più alta e all'alba
Il vento e la sterilità siano pari.
Quei sentieri abbrunati formeranno un regno
In cui restaurare l'orgoglio che fummo,
Nulla rinvigorisce una perenne forza
Quanto un'eterna fiamma e che tutto sia sfatto.
Per me raggiungerò quella terra cinerea,
Distenderò il mio cuore su quel corpo distrutto.
Non son io la tua vita dalle angosce profonde,
Che solo ha un monumento per Fenice sul rogo ?



Chiedi per i tuoi occhi che li rompa la notte,
Nulla comincerà se non dietro quel velo,
Chiedi il piacere che dispensa la notte
D'urlare sotto l'alone di lune inesistenti,
Chiedi per la tua voce che l'affoghi la notte.

Infine chiedi il freddo, anela a queste tenebre.

Traduzione : Diana Grange Fiori (Yves Bonnefoy, L'Opera poetica, I Meridiani, Mondadori, 2010) 




 



Images : grazie a Vincentello (Site Flickr)



mardi 28 juin 2016

L'assiuolo (L'Oiseau de nuit)




L'assiuolo 

Dov’era la luna ? Ché il cielo
notava in un’alba di perla, 
ed ergersi il mandorlo e il melo 
parevano a meglio vederla. 
Venivano soffi di lampi 
da un nero di nubi laggiù ; 
veniva una voce dai campi : 
chiù... 

Le stelle lucevano rare 
tra mezzo alla nebbia di latte : 
sentivo il cullare del mare, 
sentivo un fru fru tra le fratte ; 
sentivo nel cuore un sussulto, 
com’eco d’un grido che fu. 
Sonava lontano il singulto : 
chiù... 

Su tutte le lucide vette 
tremava un sospiro di vento : 
squassavano le cavallette 
finissimi sistri d’argento 
(tintinni a invisibili porte 
che forse non s’aprono più ?...) ; 
e c’era quel pianto di morte... 
chiù...

Giovanni Pascoli   Myricae 



 
Renata Tebaldi chante L'assiuolo, mis en musique par Riccardo Zandonai


L'Oiseau de nuit

Où était la lune ? Puisque le ciel 
avait la couleur d'une aube de perle,
et que l'amandier et le pommier semblaient 
tendre leurs branches pour mieux la voir.
Des éclairs scintillaient
dans le noir des lointains nuages ;
une voix venait des champs :
chiù...

De rares étoiles brillaient 
 dans une brume de lait :
j'entendais le bercement de la mer,
j'entendais un frou-frou dans les fourrés ;
et je sentais mon cœur tressaillir,
comme l'écho d'un cri éteint.
Un sanglot résonnait dans le lointain :
chiù...

Sur tous les sommets étincelants
tremblait un souffle de vent :
les criquets secouaient obstinément
de fins sistres d'argent
(tintements sur d'invisibles portes
qui sans doute ne s'ouvriront plus ?...) ;
et l'on entendait cette plainte funèbre :
chiù...


 (Traduction personnelle)






Note sur la traduction :  l'assiuolo est un oiseau nocturne semblable à un petit hibou (on l'appelle en français petit-duc). A la fin de chaque strophe, Pascoli reprend la même onomatopée (chiù) qui cherche à imiter le chant du petit-duc (l'équivalent de hou en français) ; on y perçoit aussi toutefois une déformation de più ("plus", dans le sens de "jamais plus"), qui correspond bien à la tonalité crépusculaire et funèbre du poème.

On peut entendre ici une récitation de L'assiuolo.


Images : en haut, Mirko Zammarchi  (Site Flickr) 

en bas, Site Flickr 

vendredi 24 juin 2016

Centomani






Centomani

Un détour de la route et ce Basento funèbre,
Dans ce pays stérile, âpre, où, sur des collines,
Au loin, s’étendent de noires forêts pourrissantes.
Sur les interminables plateaux, pas un seul arbre.
Des cirques, des vallées vastes, sans verdure,
Où stagnent, avec des reflets de plomb, des eaux infernales
Issues des crevasses des lointaines montagnes de bitume
Dressées dans les régions désertes, sans routes et sans villages,
Près d’un Lago Nero, où semble demeurer éternellement
Un sombre et angoissant crépuscule d’hiver.
Te voici, rude Lucanie, sans un sourire !
Replis stygiens de ces ravins, ces roseaux noirs,
Ces chemins tortueux ouverts à tous les vents ;
J’ai donc vécu, jadis, en Basilicate,
Puisque ces souvenirs me restent bien vivants.

Un détour de la route, et ce Basento funèbre.
(C’est la route de Tito à Potenza ;
Ce talus de cailloux, c’est la ligne où ahanent
Les lents et lourds et noirs express Naples-Tarente.)
Il y a une maison de paysan, en ruines,
Inhabitée ; sur un des murs on a écrit
En français, ces mots peut-être ironiques : Grand Hôtel.
La prairie, à l’entour, est pâle et grise.
On m’a dit que l’endroit était nommé Centomani.
J’y suis venu souvent, pendant l’hiver 1903.
C’est une partie de ma vie que j’ai passée là,
Oubliée, perdue à jamais…
Arbres, ruines, talus, roseaux du Basento,
Ô paysage neutre et à peine mélancolique,
Que n’eûtes-vous cent mains pour barrer la route
À l’homme que j’étais et que je ne serai plus ?

Valery Larbaud   Poésies d'A.O. Barnabooth





Centomani

La strada svolta, ed ecco questo Basento funebre,
Terra sterile, aspra, dove sulle colline
Lontano si distendono nere foreste putride.
Sugli altopiani immensi non c’è neppure un albero.
Circhi, vallate vaste, senza vegetazione,
Dove stagnano plumbee acque infernali uscite
Dai crepacci di monti lontani di bitume
Tra regioni deserte, senza strade o villaggi,
Vicino a un Lago Nero, dove sembra abitare
Un cupo ed angoscioso crepuscolo invernale.
Eccoti qui, Lucania, rude, senza un sorriso !
Stigi recessi delle forre, le canne nere,
E i tortuosi sentieri aperti a tutti i venti ;
Dunque, ho vissuto già in Basilicata,
Se i miei ricordi sono tanti vivi.

La strada svolta, ed ecco questo Basento funebre.
(E’ la strada di Tito per Potenza ;
La scarpata pietrosa è la linea in cui penano
Lenti, pesanti, neri treni Napoli-Taranto).
C’è una casa in rovina, casa di contadini
Disabitata; ma su di un muro, in francese,
Si legge, forse ironica, la scritta: Grand Hôtel.
I prati, tutt’intorno, sono pallidi e grigi.
Mi hanno detto che il posto si chiama Centomani.
Ci sono stato spesso, nell’inverno del 1903.
C’è un po’ della mia vita che ho trascorso laggiù,
Dimenticata, ormai, persa per sempre…
Piante, rovine, canne, scarpata del Basento,
Paesaggio neutro, appena malinconico,
Perché con cento mani non sbarraste la strada
All’uomo ch’ero e che non sarò più ?

Traduction : Valerio Magrelli






Un article de Valerio Magrelli sur le site du Giornale di filosofia : Dire e ridire. Larbaud vs Larbaud (cliquer au bas de la page pour accéder à l'article complet (en italien) au format PDF).



Images : en haut, Giuseppe Quattrone  (Site Flickr)

 en bas, Diego Buda  (Site Flickr)

au centre, Viajero Italico  (Site Flickr)

mardi 21 juin 2016

Aria d'estate




Sapore di sale  (testo e musica di Gino Paoli, 1963) :

Sapore di sale, sapore di mare
che hai sulla pelle, che hai sulle labbra
quando esci dall'acqua e ti vieni a sdraiare
vicino a me, vicino a me.
Sapore di sale, sapore di mare
un gusto un po' amaro di cose perdute
di cose lasciate lontano da noi
dove il mondo è diverso, diverso da qui.

Il tempo è nei giorni che passano pigri
e lasciano in bocca il gusto del sale
ti butti nell'acqua e mi lasci a guardarti
e rimango da solo nella sabbia e nel sol.
Poi torni vicino e ti lasci cadere
così nella sabbia e nelle mie braccia
e mentre ti bacio sapore di sale
sapore di mare, sapore di te.




Un goût de sel, un goût de mer
qui reste sur ta peau, sur tes lèvres
quand tu sors de l'eau et que tu viens t'allonger
à côté de moi.
Un goût de sel, un goût de mer
le goût un peu amer des choses perdues
des choses que l'on a laissées derrière soi
dans un monde où tout est différent.

Le temps est dans les jours qui passent lentement
et laissent dans la bouche le goût du sel
tu te jettes dans l'eau et je reste seul à te regarder
dans le sable et le soleil.
Puis tu reviens près de moi et tu te laisses tomber
dans le sable et dans mes bras
et les baisers ont un goût de sel
un goût de mer, un goût de toi.






Images : en haut, Eugénia M  (Site Flickr) 

en bas, Francesco Montalbano  (Site Flickr)

jeudi 16 juin 2016

Jardin de Boboli





"Dirò altresì, non per migliore chiarezza ma per scolpire meglio con un'immagine la positura, che se in questa terra la collina vi tiene il posto della signora, e quasi sempre signora vera, principessa, la pianura vi tiene quello della serva, della cameriera o ancella ; e che il più benevolo e cortese dei passanti ha per lei quella cordialità di concessione che si usa verso la donna che ci apre la porta allorquando si va per visitare la sua padrona ; o nel più fortunato dei casi della dama di compagnia che mantiene il proprio rango con dignità e compostezza senza permettersi di giudicare, esternando ammirazione bonaria e socchiudendo appena gli occhi o storcendo un po' la bocca alla molta polvere che per colpa dell'altra è costretta a inghiottire dalla mattina alla sera, e alla motriglia che tale scorribanda le produce davanti a casa inzaccherandone l'uscio fino in cima ; e qualche volta infine, della mendicante supplice ai suoi piedi.

Riporterò alcuni nomi di queste colline riuscendo essi, meglio delle parole, a dimostrarsi tale evidenza : Bellosguardo, e notate che molte ve ne sono dove lo sguardo è ancor più bello, Il Gelsomino, Giramonte, Il Poggio Imperiale, Torre del Giallo, San Gersolè, Settignano, Fiesole, Vincigliata e Castel di Poggio, Montebeni, Il Poggio delle Tortore, Montiloro, L'Apparita e L'Incontro, Monte Asinario, Il Giogo, Monte Morello... Sentite invece i nomi della pianura : Rifredi, Le Caldine, Le Panche, Peretola, Legnata, Soffiano, Petriòlo, Brozzi, Campi, Quarto, Quinto, Sesto... anche la fantasia pedestre si spegne, sembrano gli evirati dell'immaginazione."


Aldo Palazzeschi   Sorelle Materassi  Ed. Mondadori






De Florence, il est souhaitable – ne serait-ce que pour se laver l'esprit de tant de chefs-d'œuvre assemblés en si peu d'espace – de s'éloigner vers les collines en grimpant jusqu'à San Miniato – bien verte, bien blanche, bien romane, bien mignonne – ou en progressant par les terrasses du jardin de Boboli. Ah ! les collines... c'est presque décourageant, elles semblent mises là pour composer le plus harmonieux tableau du monde. On souhaiterait un vague désordre, au moins une discordance. Avec leurs maisons semées au milieu du feuillage, leurs cyprès (seuls arbres que je reconnais à coup sûr), leurs pentes douces, elles ont l'air de dire : ici tout va de soi, moins on se force et plus c'est beau. Aussi je ne m'acharnerai pas à les célébrer, les collines, il y faudrait un art très subtil, celui d'un Aldo Palazzeschi qui, au début des Soeurs Materassi, arrive à restituer leur présence. Voilà un livre à la mesure de ce paysage : faussement simple comme l'âme de ces pauvres sœurs, vieilles brodeuses, qui s'éprennent à la folie de leur charmant neveu dont la beauté physique, qu'elles contempleront en vain, les conduira à leur perte. Un livre superbe, allant de soi lui aussi et dont l'ironie allège et accuse le drame. On me dit que Palazzeschi subit, depuis sa mort, une éclipse en Italie. Les meilleurs font le vide.




Dans le jardin de Boboli, soucieux d'anecdote, je cherche la vasque où Teresa Stich-Randall, alors à l'aube de sa carrière, a plongé après avoir chanté un air d'Obéron. À elle, je demeurerai éternellement redevable. Au festival d'Aix-en-Provence, vers la fin des années cinquante, ses interprétations de Donna Anna et de Pamina me révélèrent un Mozart limpide, épuré comme un dessin à la plume. Je la revois dans la nuit de la cour de l'Archevêché, je revois les décors de Cassandre, de Jean-Denis Malclès : quelques heures de ma jeunesse que je suis certain de ne pas embellir.

Des jeunes, j'en croise beaucoup par ici. La plupart vont s'asseoir sur les pelouses du Belvédère tout en haut. Filles et garçons – blue-jeans, chemises claires – bavardent ou lisent, pas Aldo Palazzeschi, des livres de classe et des BD. Quelques-uns écoutent de la musique branchée à leurs oreilles, pas du Mozart. Ils ne se distinguent pas des jeunes de partout, sympathiques, éphémères, un de perdu, dix de retrouvés. Dans ce paysage pourtant, à cause des collines, ils paraissent inaltérables.

Christian Giudicelli
  Quartiers d'Italie Editions du Rocher, 1993







Images : en haut, Site Flickr

an centre, Manuel Palomino Ajorna (Site Flickr)

en bas, Alessio Mariottini (Site Flickr)

dimanche 12 juin 2016

Vacances romaines (Vacanze romane)




Dans son ouvrage intitulé Persone speciali [Des personnes particulières], Masolino d’Amico réunit quelques portraits de grands personnages de la culture ou du spectacle dans l’Italie de l’après-guerre. Fils de la célèbre scénariste Suso Cecchi d’Amico (et du musicologue Fedele d’Amico), Masolino a bien connu dès l'enfance ces écrivains et ces artistes puisque, pour la plupart, ils fréquentaient régulièrement la maison de ses parents. Je traduis ici un extrait du beau texte qu’il consacre à Audrey Hepburn, qu’il a rencontrée en 1952 (il avait treize ans, mais on verra qu’elle lui a laissé un grand souvenir), lors du tournage de Vacances romaines, le film qui allait la révéler au grand public (et lui valoir un Oscar) ; Suso Cecchi d’Amico et Ennio Flaiano avaient travaillé au scénario du film, afin de lui donner une couleur locale plus authentique, et c’est à cette occasion qu’ils avaient fait la connaissance de la jeune actrice. 

« La nouvelle venue était ravissante. Ses débuts à l’écran n’ont-ils pas été les plus éclatants de toute l’histoire du cinéma ? À quelle star d’aujourd’hui pouvons-nous la comparer ? Qui d’autre a influencé autant qu’elle l’attitude, le look, la façon de s’habiller de toute une génération ? La Julia Roberts de Pretty woman ? La malheureuse Lady Diana ? Totò aurait répondu : «Ma mi faccia il piacere !» [«Mais vous voulez rire !»]. Aujourd’hui encore, plus de cinquante ans plus tard, la présence d’Audrey illumine le petit film de Wyler, fort heureusement en noir et blanc, comme jamais aucune actrice avant elle n’avait illuminé un film, à l’exception de Louise Brooks. Un remake de Vacances romaines serait inconcevable (en fait, il y en a bien eu un, avec Tom Conti, mais personne ne l’a vu). Audrey Hepburn était unique, et elle l’est restée à jamais. Sans être le moins du monde mielleuse ou mièvre, il émanait d'elle une grâce et une innocence juvénile, et dans le même temps un raffinement et une maîtrise tempérés par une pointe d’espièglerie (sa spontanéité était en fait une recréation, comme celle des marionnettes de Kleist) ; elle avait des yeux immenses, un sourire irrésistible, et elle était si photogénique que cela frisait l'indécence. Je crois bien qu’aujourd’hui encore, personne n’a eu plus de couvertures qu’elle, au moins de revues sur papier glacé. Née à Bruxelles, elle a grandi en Hollande (où ses parents s’étaient réfugiés pendant la guerre : elle me raconta un jour que pendant deux ans, elle n’avait mangé que des endives belges, ce qui est peut-être à l’origine de sa maigreur légendaire) et a fait son éducation à Londres ; on ne pouvait par conséquent l’associer à aucun lieu en particulier, son charme était platonicien, c'est-à-dire idéal, absolu. Elle réunissait en elle l’understatement britannique, l’élégance française et l’absence de préjugés américaine, en les harmonisant avec une application disciplinée et scrupuleuse. »

Masolino d'Amico Persone speciali, Sellerio editore, Palermo, 2012 (Traduction personnelle)














lundi 6 juin 2016

La Torre di Vicenza (La Tour de Vicence)



Per Vincenzo





[1939] À Vicence, De Pisis loge au vieil hôtel Cavalletto, où il invite son ami Raimondi à le rejoindre, «à deux pas de l'admirable Basilique de Palladio». Il prend ses repas dans les trattorie voisines de la Piazza delle Erbe, profitant de la douceur retrouvée d'une province joyeuse et volubile. Quand il est à table, son regard est toujours aussi mobile, mais les choses qui l'enchantent restent les mêmes. Sur une table à moitié blanche et à moitié verte, il y a un vase en verre avec quelques fleurs fanées. Un œillet rouge vif à la longue tige vibre dans l'air comme s'il était saisi d'un tic nerveux, un bouquet d'asters blancs, comme de petites étoiles venues d'un monde irréel... Le maestro pense aux traits qu'il aurait pu esquisser sur une feuille blanche pour fixer un peu – «oh, rien qu'un tout petit peu, je le savais bien!» – de la grâce, de la mélancolie de ces fleurs.

Nico Naldini  De Pisis, vita solitaria di un poeta pittore, Ed. Einaudi, 1991 (Traduction personnelle)



La Torre di Vicenza

In un ora di dubbio
e tèdio amaro
mi sei comparsa in un ciel clemente
rossa, rosea torre
leggera consolatrice,
miracoloso equilibrio !
e il cuor mi ha detto :
«Vedi questo bel cumulo di pietre
ha sfidato bufere
e tu le fiere lotte vincerai».
Anche la mia vita
contro la perfidia umana
ha bisogno d'incanto
e come su un precipizio io cammino.
Bella, pura, leggera
rossa, rosea torre,
tu mi sorridi da cieli sognati
e il cuor ti manda un saluto
tra lacrime e canto.

Filippo De Pisis  Poesie, Ed. Garzanti 



 



La Tour de Vicence

Dans un moment de doute
et d'ennui amer
tu m'es apparue dans un ciel clément
rouge, rose tour
légère consolatrice,
miraculeux équilibre !
et mon cœur m'a dit :
«Regarde ce bel ensemble de pierres
il a bravé les tempêtes
et toi, dans les terribles combats, tu vaincras».
Ma vie aussi
contre la perfidie des hommes
a besoin d'enchantement
et comme au bord d'un précipice, j’avance.
Belle, pure, légère
rouge, rose tour,
tu me souris du haut de ciels rêvés
et mon cœur te salue
entre les larmes et le chant.

(Traduction personnelle)



 




Images : en haut et au centre, Andra Moclinda-Bucuta (Site Flickr)

en bas : Site Flickr

dimanche 5 juin 2016

Le rêve de Federico Garcia Lorca



Federico Garcia Lorca (5 juin 1898 - 19 août 1936)


Dans son ouvrage Sogni di sogni (Rêves de rêves), Antonio Tabucchi imagine les rêves d'artistes qu'il a aimés. Voici (dans une traduction personnelle) celui de Federico Garcia Lorca :

Une nuit d’août 1936, dans sa maison de Grenade, Federico Garcia Lorca, poète et antifasciste, fit un rêve. Il rêva qu’il se trouvait sur la scène de son petit théâtre ambulant et qu’il chantait des complaintes gitanes en s’accompagnant au piano. Il portait un frac, mais avait sur la tête un chapeau à large bord. Le public était composé de vieilles femmes vêtues de noir, avec une mantille sur les épaules, qui l’écoutaient ravies. Dans la salle, une voix lui demanda une chanson, et Federico Garcia Lorca se mit à la jouer. C’était une chanson qui parlait de duels et d’orangeraies, de passions et de mort. Quand il eut fini de chanter, Federico Garcia Lorca se leva et salua le public. Le rideau tomba et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il s’aperçut que derrière le piano il n’y avait pas de coulisses, mais que le théâtre s’ouvrait sur une campagne déserte. C’était la nuit, et la lune brillait. Federico Garcia Lorca écarta le rideau de scène et il vit que le théâtre s’était vidé comme par enchantement, la salle était complètement déserte et les lumières s’éteignaient. Au même moment, il entendit un jappement et il découvrit derrière lui un petit chien noir qui paraissait l’attendre. Federico Garcia Lorca sentit qu’il devait le suivre et il fit un pas dans sa direction. Le chien, comme s’il obéissait à un signal convenu, commença à trottiner lentement en lui ouvrant le chemin. Où me conduis-tu, petit chien noir ? demanda Federico Garcia Lorca. Le chien gémit douloureusement et Federico Garcia Lorca frissonna. 




Il se retourna pour regarder derrière lui, et il vit que les parois de toile et de bois de son théâtre avaient disparu. Il ne restait plus qu’une scène déserte sous la lune, tandis que le piano, comme si des doigts invisibles l’effleuraient, continuait à jouer tout seul une ancienne mélodie. La campagne était bornée par un mur : un mur blanc long et inutile derrière lequel on apercevait une autre campagne. Le chien s’arrêta et se remit à japper, et Federico Garcia Lorca s’arrêta lui aussi. C’est alors que de derrière le mur surgirent des soldats qui l’encerclèrent en riant. Ils étaient vêtus de brun et coiffés de tricornes. Dans une main ils tenaient un fusil et dans l’autre une bouteille de vin. Leur chef était un nain monstrueux, avec une tête pleine de verrues. Tu es un traître, dit le nain, et nous sommes tes bourreaux. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage pendant que les soldats l’immobilisaient. Le nain rit de façon obscène et demanda aux soldats de lui ôter son pantalon. Tu es une femme, dit-il, et les femmes ne doivent pas porter de pantalon, elles doivent rester à la maison et se couvrir la tête avec une mantille. À un signe du nain, les soldats l’attachèrent, lui ôtèrent son pantalon et lui mirent un châle sur la tête. Femme dépravée qui t’habilles comme un homme, dit le nain, il est temps pour toi de prier la Madone. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage et le nain s’essuya en riant. Puis il sortit un revolver de sa poche et lui mit le canon dans la bouche. On entendait dans la campagne le son d’un piano jouant une mélodie. Le chien se mit à japper. Federico Garcia Lorca entendit un coup et il sursauta dans son lit. On frappait à la porte de sa maison de Grenade avec des crosses de fusils. 

Antonio Tabucchi  Sogni di sogni  Sellerio editore Palermo, 1992  (Traduction personnelle)








Images : au centre, maison de Garcia Lorca à Grenade, Site Flickr

en bas, maison de Garcia Lorca à Grenade, Site Flickr