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vendredi 11 octobre 2013

Un regard




Festival de Venise, septembre 1937. San Marco est devenu un vrai salon de réception, toujours en fête. 
Mais ce qui met en émoi la Place Saint Marc et la Riva degli Schiavoni, c’est la présence dans ces parages de Marlène, la grande Marlène. 
La voilà qui apparaît suivie par une cohorte de curieux qui grossit sans cesse jusqu’à la cacher complètement. 
Les gens accourent depuis les rues voisines, avertis par l’appel marin des buccins, ou par les coups de canons qui annoncent l'arrivée d'une escadre navale : tous accourent, et depuis les arcades et les corniches du Palais Ducal, tous les pigeons descendent en piqué vers la place. 
La voilà la voilà, Marlène : on l’escorte jusqu’au café Florian ; une jeune fille l’accompagne — sa fille ? mais ce n’est pas une enfant, et elle semble plus grande et plus jolie qu’elle. Un homme la suit ;  il a un regard perçant, un aspect ostensiblement exotique, presque colonial, un visage enflammé par une moustache blonde : c’est Sternberg, le célèbre et génial cinéaste. Avec eux, il y a aussi trois personnes à l’aspect neutre et banal. 
Ils se sont assis à une table proche de la mienne, sur la place. 
Les bras de Marlène sont nus et maigres ; elle porte un petit chapeau vert tyrolien. C’est tout à fait elle, comme on pouvait la voir sur l’écran, mais sans fard ni apprêt, sans plumes ni rien de brillant, plus tranquille et détendu que jamais — sage comme une mère à côté de sa fille. 
L’homme intéressant aux cheveux un peu longs, aux favoris et aux moustaches qui nous semblaient blonds mais ne le sont pas vraiment, tape sur son épaule avec une sorte de badine ; il paraît légèrement irrité par cette foule immobile réunie autour d’eux.  
De son côté, Marlène semble amusée, elle rit sans s’esclaffer en regardant ce mur de jeunes gens vénitiens et de badauds qui, les bras croisés, montent la garde sans broncher : pétrifiés d’admiration. 

***

Marlène porte à ses lèvres une cigarette, avec ses belles mains aux doigts longs et potelés, mais elle est continuellement distraite, et elle ne fume pratiquement pas. 
Sa tenue est simple, presque pauvre. Sur elle, il n’y a rien de précieux ; aucun bijou, ni bagues ni colliers. Peut-être s’est-elle ainsi vêtue pour ne pas attirer l’attention et ne pas exciter la curiosité. 
On aurait dit qu’une partie se jouait entre elle et ses admirateurs, c’était à celui qui résisterait le plus longtemps : le public muet d’un côté, et de l’autre la grande actrice, chacun gardant ses distances pendant de longues minutes. 
Ils se sont jaugés, comme deux adversaires qui se rencontrent pour la première fois ; puis Marlène s’est levée lentement, presque timidement ; elle a quitté la table, et après elle sa fille, Sternberg et les trois autres. Alors, entendant derrière elle les applaudissements et les manifestations d’enthousiasme, la star se retourna en souriant, montrant ses vrais yeux d'une extraordinaire couleur vert et or ; elle embrassa d'un regard enchanté ce monde si nouveau pour elle, cette place légendaire, cette foule italienne si aimable, discrète et adorable. 
Ce fut un regard de grande artiste, encore plus beau que tous ceux qu’elle nous avait déjà offerts sur l’écran.

Bruno Barilli  Lo spettatore stralunato  Pratiche Editrice, Parma 1982  (Traduction personnelle)










mercredi 9 octobre 2013

Una cantante (Une chanteuse)




Dans le texte que je cite ici, Bruno Barilli évoque une représentation du Barbier de Séville à laquelle il a assisté en 1919 au Théâtre Costanzi (l'Opéra de Rome). Il a d'abord retenu de cette soirée la Rosine brillante et espiègle de la grande chanteuse espagnole Elvira de Hidalgo, qui fut l'une des plus célèbres interprètes du rôle. Il est difficile pour nous aujourd'hui d'imaginer cette Rosine, dont quelques photographies et un enregistrement (de 1909 !) ont tout de même conservé la trace fragile et précieuse. Nous nous souvenons plutôt d'Elvira de Hidalgo telle qu'elle apparaissait en 1969 dans l'émission L'Invitée du dimanche consacrée à Maria Callas dont Elvira fut le professeur au Conservatoire d'Athènes pendant la guerre (1939-1945). On y voyait une dame corpulente de près de quatre-vingts ans, fumant allègrement la cigarette et se souvenant avec admiration de sa prodigieuse élève. 
On peut être surpris par sa voix de soprano colorature dans un rôle où l'on est plutôt aujourd'hui habitué à entendre des mezzos, mais malgré ses imperfections, l'enregistrement conserve un peu de la fraîcheur, de la grâce et de la légèreté qui devaient ravir les spectateurs et dont témoigne ici Barilli. Je place à la suite du texte un autre enregistrement de 1909 où Elvira de Hidalgo interprète l'air de Dinorah (Ombra leggera), en se jouant avec une insolente et déconcertante facilité de ses périlleuses vocalises.

Come il Dio volante di Michelangelo crea, con un gesto lieve che sfiora, il primo uomo sulla terra, così papà Rossini, questo mostro di pigrizia e di genio, nell’eccelso e onnipotente attimo della verve, con un soffio amoroso spinto entro il tessuto impalpabile di una visione, dà lo sguardo, la voce e il sangue miracoloso a Rosina, oggi, allo "stato civile", Elvira de Hidalgo.

Elvira de Hidalgo è pur la figlia del grande pesarese. Lo dice quel ventaglio che ella muove con destrezza gentile a nascondere il proprio volto, quel ventaglio tremulo e vivo come l’ala di una farfalla, lo dice quella sua rara moue d’un comico antico da théâtre des bouffes, e la melanconia, lo dice, della sua voce all’ultima scena notturna, allorquando, deposta lì in terra, accesa, la lanterna delle avventure galanti, splende l’amaranto della sua crinolina di broccato ed ella esprime in tono di languore l’incantevole sospiro d’esser presa e protetta nell’ombra calorosa di un epilogo matrimoniale.

Al suono innocente della sua voce che ha un timbro pallido e tenero come l’argento, ricadono stroncate le mani minaccianti della critica e si spianano i volti più sconvolti ; note umili e ridenti spiccano il volo dalla sua gola e si librano in giri per la sala come colombe bianche che rechino nel becco il ramo d’ulivo. Un imbarazzo dolce conquista anche i più burberi controllori. Ella gorgheggia e smorza il suono nel silenzio con una gemebonda malinconia che pare un’eco della meraviglia o la fine di un colloquio infantile tenuto con la luna. Il gesto delle sue dita di zucchero è pieno di candore e di moina e nel suo canto c’è la mansuetudine, il pudore, il capriccio e l’inquietudine della più casta e volubile bambina.

Bruno Barilli  Delirama, Vallecchi Editore, 1963






Comme le Dieu volant de Michel-Ange crée, avec un geste léger qui effleure, le premier homme sur la terre, ainsi papa Rossini, ce monstre de paresse et de génie, dans le sublime et tout puissant instant de la verve, avec un souffle amoureux traversant le tissu impalpable d’une vision, donne le regard, la voix et la vie miraculeuse à Rosine, aujourd’hui, à l’ "état civil", Elvira de Hidalgo.

Elvira de Hidalgo est vraiment la fille du grand homme de Pesaro. Cet éventail qu’elle manie avec adresse pour cacher son visage le prouve, cet éventail frémissant et vivant comme l’aile d’un papillon. Et le prouvent aussi cette moue d’un comique ancien de théâtre bouffe, et la mélancolie de sa voix dans la dernière scène nocturne, lorsqu’elle dépose par terre la lanterne allumée des aventures galantes ; sa crinoline de brocart amarante resplendit, et elle exprime de façon langoureuse le désir enchanteur d’être emportée et protégée dans l’ombre chaleureuse d’un épilogue matrimonial.

Au son innocent de sa voix au timbre pâle et tendre comme l’argent, les mains menaçantes du critique retombent impuissantes et les visages bouleversés s’apaisent ; des notes humbles et rieuses s’envolent de son gosier  et planent en tournoyant dans la salle comme des colombes blanches portant dans leur bec un rameau d’olivier. Un doux embarras gagne les contrôleurs les plus bourrus. Elle roucoule et atténue le son jusqu’au silence avec une plaintive mélancolie qui semble un écho de l’émerveillement ou la fin d’un colloque enfantin avec la lune. Les gestes de ses doigts de sucre sont candides et câlins et il y a dans son chant la mansuétude, la pudeur, le caprice et l’inquiétude de la plus chaste et volubile enfant.

(Traduction personnelle)






samedi 5 octobre 2013

Regina della notte (Reine de la nuit)




Après Roma sonora, voici un deuxième extrait de l'ouvrage de Bruno Barilli Lo Stivale [La Botte], recueil d'articles où il raconte ses voyages à travers toute l'Italie. Nous le retrouvons ici dans un train de nuit le long de la Riviera ligure, de San Remo a Gênes. Derrière la vitre de son compartiment, il regarde défiler cette Côte d'Azur endormie, sous la clarté lunaire. On verra que l'évocation prend peu à peu un tour poétique, mélancolique et quasiment léopardien (ou peut-être plutôt dannunzien). Le texte date du début des années quarante [1940] ; la précision est importante pour saisir les allusions à la "lune de guerre" et à cette nuit oppressante qui était alors tombée sur l'Italie et sur toute l'Europe. On verra que le musicien Barilli cite la "Reine de la nuit", mais on peut aussi penser à l'invocation du chœur au premier acte de Turandot, à cette lune "tête coupée", "pâle visage", astre blafard dont les cimetières attendent la clarté funèbre...

Se in pieno giorno, lungo questa spiaggia sembra non esserci posto abbastanza per tante città e borgate. Le capitanerie dei porti, i velieri, le balaustre, i pennoni che portan su le bandiere fino alle prime stelle. Le finestre incassettate delle rocche diventate prigioni, vecchi platani, gli elci fitti, le panche gremite di folle domenicali ; serrata, pretenziosa e ingombrante la civetteria di certe stazioni, addirittura convulse di esibizionismo — oltre le quali il mare, in pieno meriggio, si stende sgombro, aperto e senza confine visibile sino all’orlo dell’incerto orizzonte : così estraneo al nostro mondo e sterminato, che t’invita e ti fa paura. 

Ma di notte è il mare che soffre più di noi. 
Il Tirreno in quest’ora serale ha l’alta marea, tutto gonfio di nausea va in preda a una euforia lunare. 
E la costa, diradata e stecchita, s’impenna a cavalluccio qua e là, si sfascia, fluttua e scompare. 
C’è un respiro nella silente atmosfera che fomenta le più strane, le più fiere illusioni e fa venir le traveggole. 
È la luna d’agosto, che insegue man mano il mio treno — brillante, angosciata, purissima — perfida, austera, impassibile. Una luna spaventosa e raggiante : regina della notte. 
È un lambicco che filtra lassù l’immensa solitudine. 
Luna di guerra, dalla livida faccia che ha fatto fuggire le stelle, tutte le stelle liquefatte. L’umido cielo è rimasto allibito, e invaso da una letale telepatia planetaria. 
Regina della notte, la innocente luna, il cielo è tutto buio. E sta per scoccare il suo dardo. L’aculeo che già senti nel cuore. 
Tutto è soave e magico. 
Forse è l’ora di morire — pensi — e provi uno strano piacere. 
Allora in un naufragio di malinconia sul passare del nostro treno di tenebre s’inabissa da cima a fondo il fluido paesaggio italiano.

Bruno Barilli  Lo Stivale  Editori Riuniti, 2002 






En plein jour, le long de cette plage, il semble ne pas y avoir suffisamment de place pour tant de villes et de bourgs. Les capitaineries des ports, les voiliers, les balustrades, les hampes qui hissent les drapeaux jusqu’aux plus proches étoiles. Les fenêtres enchâssées dans les forteresses devenues prisons, les vieux platanes, les chênes touffus, les bancs où se pressent les foules dominicales ; la coquetterie corsetée, prétentieuse et embarrassante de certaines stations balnéaires, d’un exhibitionnisme vraiment convulsif, au-delà desquelles la mer, en plein midi, s’étend librement, ouverte et sans limite visible jusqu’au bord d’un horizon incertain : si étrangère à notre monde et infinie qu’elle t’invite et te fait peur. 

Mais la nuit, c’est la mer qui souffre plus que nous. 
À cette heure du soir, la mer Tyrrhénienne est à marée haute ; toute enflée de nausée, elle est en proie à une euphorie lunaire. 
Et la côte, mise à nu et sidérée, se cabre ça et là comme une monture, s’abîme, flotte et disparaît. 
Il y a un souffle dans l’air silencieux qui fomente les plus étranges, les plus fières illusions et fait naître des mirages. 
C’est la lune d’août, qui poursuit mon train tout au long de son trajet — brillante, angoissée, absolument pure — perfide, austère, impassible. Une lune effrayante et rayonnante : la reine de la nuit. 
C’est un alambic qui distille là-haut l’immense solitude. 
Lune de guerre, dont la face livide a fait fuir les étoiles liquéfiées. Le ciel humide est demeuré interdit, et frappé d’une létale télépathie  planétaire. 
Reine de la nuit, l’innocente lune, dans l’obscurité du ciel. Et elle s’apprête à décocher sa flèche. L’épine que tu sens déjà dans ton cœur. 
Tout est suave et magique. 
Tu penses qu’il est peut-être l’heure de mourir et tu éprouves un étrange plaisir. Alors, sur le trajet de notre train de ténèbres, le fluide paysage italien sombre tout entier dans un naufrage de mélancolie. 

(Traduction personnelle) 








Images : grazie a Lollo  (Site Flickr)




vendredi 4 octobre 2013

Un cantante (Un chanteur)




Nazzareno De Angelis, la cui voce tempestosa e tonnante sembra un afflato voluminoso che esca dalle fauci di un mascherone greco, col suo primo entrare non ha più riposo e non può quasi contenere l'ardore del suo superbo e cruento temperamento : simile a un lussurioso il suo proprio sangue lo tormenta ; egli freme e sussulta repentino, leone che si sferza i fianchi con la coda, e dai suoi grandi polmoni di bronzo lancia su le platee, con un colpo di spalla, note su note, roulantes, massiccie e luminose come bolidi incandescenti. Il pubblico investito da tanta violenza d'arte gli risponde come anticamente la folla imperiale delle arene romane.

Bruno Barilli  Delirama, Vallecchi Editore, Firenze, 1963





Nazzareno De Angelis, dont la voix tempétueuse et tonnante semble un souffle puissant sorti de la bouche d'un grand-masque grec, ne connaît pas de trêve dès son entrée sur scène et ne peut presque plus contenir l'ardeur de son fier et vaillant tempérament : semblable à un luxurieux, son propre sang le tourmente ; soudain, il bout et tressaille, tel un lion qui avec sa queue cingle ses flancs, et de ses larges poumons de bronze il lance sur les scènes, avec un coup d'épaule, un déferlement de notes roulantes, massives et lumineuses comme des bolides incandescents. Le public frappé par tant de violence façonnée par l'art lui répond comme le faisait dans les temps antiques la foule impériale des arènes romaines.

(Traduction personnelle)


Source de l'image : Fonitipia Records



mercredi 2 octobre 2013

Adiós gringo !





Giuliano Gemma (2 septembre 1938 - 1er octobre 2013)






















Images, de haut en bas : Il Ritorno di Ringo (1965) 
 Le Guépard (1963)
Una pistola per Ringo (1965)
Angélique, marquise des anges (1964)
Delitto d'amore (1974)



samedi 28 septembre 2013

Le mufle du bonheur



"Di nodi d'oro e di gemmati ceppi
Vede c'han forma i mal seguiti amori."

Ariosto  Orlando furioso, XXXIV, 68-69





« Je vais essayer de tout dire. » annonce Dominique Noguez au tout début de son récit, Une année qui commence bien ; tout dire sur le début d’un amour, sans passer par le biais de la fiction, ni de la trop rebattue "autofiction", en refusant les artifices du roman tout en restant évidemment dans la littérature. C’est donc une "confession", au sens de Rousseau plus que de Saint Augustin, qui est proposée ici au lecteur, lequel va suivre l’auteur pendant toute une année (1994), avec toutefois des retours en arrière et des embardées vers le futur, que permettent les presque vingt années de décalage entre les faits racontés et le moment où le texte est rédigé. Il s’agit donc de rester au plus près des faits, de reconstituer avec minutie ces moments inoubliables mais déjà lointains en interrogeant les photographies (l’une d’elles est même incluse dans l’ouvrage), les carnets et le journal que l’auteur a tenu minutieusement. Bien sûr, ce que raconte surtout le livre, c’est la naissance et l’évolution d’une passion (aux multiples sens du terme : croce e delizia [souffrance et plaisir], comme le dit un air de la Traviata, les références à l’opéra étant d’ailleurs très présentes dans le texte où sont tour à tour évoqués Don Giovanni, La Damnation de Faust, Tristan, Carmen, La Bohème, Tosca, et même La Périchole et son Vice-Roi en goguette incognito).

Noguez se place ici dans les pas de nombreux prédécesseurs : Proust, bien sûr, davantage du côté d’Albertine que de celui de Swann et d’Odette, puisqu’il est évident que le jeune homme évoqué dans l'ouvrage est tout à fait le genre du narrateur, et qu’il ne reviendra jamais sur ce point, même a posteriori (dans les premières pages du livre, il écrit que Cyril et lui ne se voient plus depuis plusieurs années, sans réussir à considérer que leur histoire est finie : « qui peut en jurer ? en moi l'espoir, le fol espoir, ne mourra jamais ») ; on songe aussi au Gide de Si le grain ne meurt, et plus près de nous à Passion simple, d'Annie Ernaux, et à Incomparable, de Renaud Camus (plusieurs fois cité dans le livre) et Farid Tali, qui raconte aussi, mais "à chaud", en prise directe, pourrait-on dire, l’histoire d’un emportement amoureux à sens unique, avec les deux versions, présentées successivement en deux extraits de journaux intimes : celui du soupirant, au début de l’ouvrage, et, dans la seconde partie, celui de l’objet du désir, beaucoup plus détaché et circonspect, avec un effet de miroir cruel mais fascinant pour le lecteur.




Tout commence donc en novembre 1993, à l’occasion d’un colloque littéraire, où Dominique Noguez rencontre Cyril, un jeune homme blond au regard bleu qui l’attire irrésistiblement. Ce sera le début d’une longue suite de plaisirs et de dérobades, de rencontres, de promenades, de baisers (trop) furtifs et d’étreintes ébauchées et presque aussitôt interrompues, de rendez-vous prometteurs annulés au dernier moment, parfois même sans que l’on se soit donné la peine de prévenir, de coups de téléphone complices ou assassins (il faut dire que, pour ne rien arranger, les contraintes professionnelles de l’auteur l’obligent à passer une grande partie de cette année en résidence à Kyoto, et de jongler avec les aléas techniques des communications et les décalages horaires). Croce e delizia, encore et toujours : connivence et réticence, affection et indifférence, longs silences et absences répétées suivies de délicieuses mais provisoires réconciliations, le temps pour le bonheur de "remontrer son mufle", comme dit drôlement (et amèrement) l'auteur. On pourrait d'ailleurs jouer sur le double sens de l'expression : le bonheur devient hideux puisqu'il est sans cesse provisoire et menacé, et Cyril, la source rayonnante du bonheur, se conduit aussi de façon indélicate et grossière, comme un mufle.

Le jeune homme a vingt-cinq ans, et son soupirant le double de son âge ;  il a la beauté du diable (celle du prince Éric, de Jean Galfione et de Tom Cruise !) et travaille dans le milieu de la finance (l'équivalent de ce que l’on nommerait aujourd’hui un trader, métier risqué, mais nous ne sommes pas encore ici dans les années de crise économique qui marqueront le nouveau siècle) ; il est enthousiaste, exubérant et attachant, mais aussi égocentrique, un peu mythomane, ombrageux et versatile. Évidemment, quand la "machine à amour" se met en marche, cela n’ira pas sans tumulte ni frustration pour Dominique Noguez, celui qui aime le plus (et peut-être même le seul des deux à aimer…) et qui voit l’objet de cet amour passer son temps à se dérober à lui (il cite d’ailleurs au passage l’air de Carmen : « Tu crois le saisir, il t’évite ; tu veux l’éviter, il te tient ! »). Le régime le plus habituel auquel il est soumis est celui de la douche écossaise, avec de constantes variations, des périodes où alternent les élans chaleureux et les rebuffades, voire les humiliations les plus cuisantes : pas vraiment l'enfer, mais un purgatoire plutôt sévère... « Tout dire », c’est justement rendre compte de tout cela, sans pudeur ni dissimulation, en allant au cœur de l’aveu, au centre du secret, quitte à apparaître pitoyable ou ridicule aux yeux du lecteur (la figure de la femme et du pantin n'est jamais très loin).




Ce risque, on peut dire que Noguez l’affronte crânement et résolument, comme s’il se trouvait dans une arène, au risque de la mise à mort (il compare parfois son rapport avec Cyril à une corrida, une faena sentimentale, métaphore d’autant plus frappante que le jeune homme ressemble au torero El Juli…). La sincérité n’exclut toutefois pas la distance ou l’ironie ; Noguez se livre d’ailleurs au fil de son récit (qui est aussi une peinture lucide du milieu littéraire parisien, avec ses rites, ses clans, ses indiscrétions et ses mesquineries) à de nombreuses analyses sur son état, proches des Fragments d'un discours amoureux de Barthes (tout est là : l’absence, l’attente, le ravissement, l’errance, la dépendance, la langueur, l’obscénité…). On se souviendra aussi longtemps de cette extraordinaire théorie du "sexe synthétique", forgée pour lutter contre le découragement du narrateur face aux perpétuelles dérobades de l’être aimé, où il en arrive à se dire qu’en faisant l’assemblage des différents moments d’abandon concédés par Cyril, il arriverait presque à reconstituer un acte sexuel complet ! 

À la fin de l’ouvrage, l’auteur s’interroge sur le sens et la nécessité de son entreprise : pourquoi fouiller dans ces vieilles blessures, pourquoi tomber le masque et s’offrir ainsi en pâture à des lecteurs qui ne seront sans doute pas tous bienveillants ? La réponse qu’il donne est double : l’ouvrage qu’il vient d’achever est une sauvegarde existentielle : « Il me suffit de repenser au travail sisyphéen, tantalien, presque infini, que constitue toute entreprise amoureuse, pour que les bras m’en tombent d’avance, et ainsi tout s’arrête avant même de vraiment commencer. Voilà ce que Cyril m’a apporté sans le savoir : il m’a guéri de l’amour. » Mais la sauvegarde est aussi esthétique, et Noguez cite à ce propos un merveilleux passage de l’Orlando furioso (chant XXXIV), celui où Astolphe arrive sur la Lune et y découvre, au fond d’un vallon encaissé, tout ce qu’on perd sur la Terre et qui y a été minutieusement conservé : les fumées des princes, les prières des pécheurs, les vains desseins et les vains désirs, mais aussi « les larmes et les soupirs des amants ». Tout est là, et tout est magnifié : « De nœuds dorés et de chaînes de gemmes, il voit formées les amours malheureuses » (1) ; ainsi, au fil de cette somptueuse métaphore, le livre devient le réceptacle de la passion, le lieu où elle continue à vivre et à briller, éternelle comme les étoiles au-dessus du Castel Sant’Angelo, dans le dernier acte de la Tosca… 

Une année qui commence bien, de Dominique Noguez, est paru aux éditions Flammarion. 

(1) Traduction : Michel Orcel






Images : Hong Kong, Pedder Street  Dan Lai  (Site Flickr)

Castel Sant'Angelo  Daniele Muscetta  (Site Flickr)



vendredi 27 septembre 2013

Perduto amor (Amour perdu)



«Le canzoni dicono la verità. Più sono stupide, e più sono vere. E poi, non sono così stupide, dicono : non mi lasciare ; senza di te, non c' è vita ; lascia che io divenga l'ombra della tua ombra, oppure : senza amore, non siamo niente...» 






Salvatore Adamo canta Perduto amor (Amour perdu), testo e musica di S. Adamo, 1964 :

Ritornello :

Perduto amor,
perduto amor
io so che piu'
non ti vedro'.
Perduto amor,
perduto amor
ma sempre a te
io pensero'.

Se ieri ti tenevo sul mio cuore
domani non so dove sarai tu.
Il tempo lascia solo d'un amore
un poco di rimpianto e nulla piu'.

I dolci sogni dell'eta' sognante,
splendidi fior,
felicita'
dovevano sfidar l'eternita'
invece sono ormai svaniti gia'.

(Ritornello)

Al mondo, si', nessuno come me
viveva piu' felice col tuo amor.
Ma questo se ne ando', chissa' perche',
lasciando l'amarezza nel mio cuor.

Cosi' per un capriccio del destino
un grande amor
vi lascia e va.
L'avrete tra le mani ma si sa
un giorno come sabbia sfuggira'.

(Ritornello)






Refrain:

Amour perdu,
Amour perdu,
je sais que jamais plus
je ne te verrai.
Amour perdu,
Amour perdu,
mais jamais
je ne t'oublierai.

Hier, tu étais près de mon coeur,
mais demain où seras-tu ?
Avec le temps, que reste-t-il d'un amour ?
Juste quelques regrets, et rien de plus.

Les doux espoirs de l'âge des rêves
splendides fleurs,
parfait bonheur,
ils devaient défier l'éternité
et ils se sont déjà tous envolés.

(Refrain)

Jamais personne n'a été plus heureux
Que moi du temps où tu m'aimais.
Mais l'amour a fui, qui sait pourquoi ?
en laissant de l'amertume dans mon cœur.

Ainsi, par un caprice du destin,
un grand amour
vous laisse, il s'en va.
On croit le tenir entre les mains
Mais un jour, comme du sable, il s'enfuira.

(Refrain)

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Francesca (Site Flickr) 

en bas, Nicola (Site Flickr) 

Source de la vidéo : Site YouTube



La version de Franco Battiato



Traduction de l'exergue : « Les chansons disent la vérité. Plus elles sont bêtes, et plus elles sont vraies. Et d'ailleurs, elles ne sont pas si bêtes, elles disent : ne me quitte pas ; sans toi, je ne suis rien ; laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, ou bien : sans amour, on n'est rien du tout... »

samedi 21 septembre 2013

Pendant ce temps-là...



« Nous ne sommes pas d'ici. »





Quelquefois une sorte de vertige vous saisit, quand on est allongé au milieu de l'étroite prairie qui s'étend derrière l'église, à Pouy-Petit, ou que l'on se fraie un passage à coups de bâton vers le rocher de la Sorcière, dans les bois de Saint-Clar, au-dessus de l'Auroue, un vertige vous saisit à la pensée que pendant ce temps-là...




Pendant ce temps-là vous pourriez être en train de vous garer du flot des voitures, en traversant la Cinquième Avenue pour gagner le Gotham Book Mart, la Pierpont Morgan Library ou même le Metropolitan. Pendant ce temps-là vous pourriez être assis sur une banquette, dans l'une des salles du musée, à comparer trois ou quatre Cézanne côte à côte, ou bien trois Velasquez au Prado. Vous pourriez marcher en rêvant, et regarder les corps dénudés sur le sable, le long de la plage de Bottafogo, à Rio. Vous pourriez lire Milosz ou John Cowper Powys devant un granito di limone et la fontaine des Fleuves, à la terrasse d'un café de la place Navone. Vous pourriez, qui sait, si vous étiez quelqu'un d'autre, ou dans une autre vie, mais vous pourriez maintenant, à ce moment précis, participer au comité de rédaction d'un grand journal parisien, acheter une chemise dans Saville Row ou dans Carnaby Street, assister au séminaire de Lyotard ou de Pierre Bourdieu, vous endormir parmi la vapeur et l'eau clapotante d'un bain turc de Budapest, faire à Kyoto une conférence sur Mallarmé, suivre un concert à la Philarmonie de Berlin, participer à une manifestation entre la République et la Bastille, choisir des disques parmi des centaines de milliers à la Fnac Forum ou sous l'Opéra, écrire des articles de science politique pour une encyclopédie canadienne, vous embarquer pour Paros, vous pencher sur la corbeille de la Bourse, faire du trekking mystique au Tibet, mener une campagne électorale aux Batignolles, donner le premier tour de manivelle de votre grand film de cape et d'épée, L’Être et le Temps. 

Vous pourriez faire toutes ces choses-là, et des centaines d’autres encore, et il n'en est pas une, pas une, qui ne vous paraisse relever plus étroitement de la vie réelle, participer plus directement au cours objectif de l'histoire, sinon du temps, puisque vous en parlez, voire du Temps, bref être plus intimement liée au battement du cœur du monde que d'être là, que la simple chose d'être là, dans l'écoulement du jour.

Renaud Camus  Le Département du Gers  Editions P.O.L, 1997


Lire les premières pages du Département du Gers (fichier PDF)







Images : en haut, Renaud Camus  (Site Flickr)

au centre, Pierre-Paul Feyte  (Site Flickr)

en bas, Denis Trente-Huittessan  (Site Flickr)



mardi 17 septembre 2013

Sète, dans la lumière





Sète se contente d’être. Mais plus intensément, d’emblée, que des dizaines de villes qui croulent sous les Cézanne et sous les Pontormo, les palais à pointes de diamant, les festivals de quatuors à cordes et les grands cafés littéraires. Ce qu’il y a ici d’unique, ce n’est pas la beauté, ce n’est pas même l’intelligence, et certainement pas la culture, c’est la personnalité. « Tout ici est d’une originalité saisissante : l’odeur des rues, la lumière, la voile latine des bateaux de pêche, les bordels, le Cimetière marin, les marais salants, les ponts qui se relèvent ou qui tournent pour le passage des navires… C’est un rêve d’eau et de pierre. » Ainsi parlait justement Aristide, chroniqueur éternel du "Plaisir des mots", dans Le Figaro d’antan, et Sétois d’enfantine adoption.




Pour les bordels je ne saurais dire, et la voile latine se fait rare, hélas. Mais la lumière… Cette personnalité si forte de la ville, et qui s’empare d’un coup du voyageur, c’est la lumière surtout qui la fomente. La lumière à son tour est fomentée par la mer, par les deux mers, par le large et par l’étang de Thau. Sète est une île. Mais au milieu de l’île et au cœur de la ville il y a la campagne, et même la montagne, ce mont Saint-Clair où toutes les enfances sétoises, à commencer par celle de Brassens, ont couru les sentiers de chèvres, à la première béance des heures. Ce n’est plus tout à fait le maquis, hélas. Les figuiers et les amandiers, les oliviers et les pins, les arbousiers et les plantes de la garrigue ont cédé la plus grande part du terrain. Pourtant, avec le pic Saint-Loup, le mont Saint-Clair qu’on voit de partout est l’un des deux pôles où s’organise la tension spirituelle, symbolique mais aussi tellurique, du département de l’Hérault.

Renaud Camus  Le Département de l'Hérault  Editions P.O.L, 1999








Images : en haut, Gérard Farenc  (Site Flickr)

au centre, Alain Gillet  (Site Flickr)

en bas, Jérémy Barthe  (Site Flickr)




dimanche 15 septembre 2013

Le sourire et le pardon




Dans L’homme à la mer, publié en 1990 aux éditions Lattès, Jacques Fieschi raconte son retour à Oran, la ville où il est né en 1948, et qu’il a quittée en 1962, pour les raisons que l’on sait. « Vingt-cinq après, la mer a ramené le narrateur à Oran, lieu de tous les doutes et de toutes les nostalgies, où il fallait un retour pour mesurer l’exil. » Je cite ici un extrait de ce très bel ouvrage :

En passant par le quartier des Planteurs, ainsi nommé parce qu’on fit pousser jadis une splendide pinède serrée sur ce chemin de crête, je parviens au sommet de la montagne du Murdjadjo et aux assises du vieux fort de Santa-Cruz, nid d’aigle dont les lourdes murailles coiffent la baie d’Oran d’une menace indélébile. C’est le plus ancien des forts espagnols, point de défense et de guet qui embrasse le paysage de tous ses côtés. Longtemps on l’avait abandonné à son néant d’observatoire historique. Pendant la guerre d’indépendance, on l’avait rajeuni : L’Écho d’Oran publiait des photos de troufions français y tapant la carte sous les voûtes des vieilles salles d’armes.




Un peu en contrebas, se dresse la chapelle dédiée à la Vierge, avec ses galeries à ciel ouvert ceignant un bel espace clair, une agora chrétienne où se rassemblaient les fidèles venus en procession pour la fête de l’Ascension et pour Pâques. On y montait à pied du bas de la ville avec des brioches dénommées mounas et des images saintes. 

Soyez la Madonne 
Qu’on prit à genoux 
Qui sourit et pardonne 
Chez nous, chez nous… 

Il fallait faire immanquablement la liaison « Sourit t’et pardonne » et la foule s’y adonnait, tandis que dans la force unanime du cantique, l’emportait pourtant la voix plus soutenue d’un chanoine, maître des âmes, au teint empourpré par le soleil et la ferveur. 

Aujourd’hui personne ou presque. Un Algérien, qui sommeille sur une natte au milieu des buissons, fait, semble-t-il, office de gardien. Un couple de pieds-noirs revenus comme moi sur les lieux du crime donne un coup d’œil rapide et circulaire. Ils sont ici non pour voir, mais pour photographier, et ils le font avec gêne, avec méfiance. Après deux ou trois clichés, ils s’embarquent dans leur voiture de location. Je suis seul désormais avec le site immense, entre ciel et mer. Les Algériens n’y vont jamais, même pour goûter sa qualité panoramique, les couleurs de la carte postale géante. 

(…) 




La statue de la Vierge domine la chapelle, les bras tendus vers la ville comme si elle l’embrassait perpétuellement, comme si rien ne pouvait démentir le geste immémorial, face au site grandiose, de cette effigie pourtant sans valeur artistique, celle de la bonne mère voilée et apaisante telle qu’en a fabriqué par milliers l’imagerie industrielle catholique. Assiégée par une foule bruyante, elle eût perdu à mes yeux tout pouvoir. En France, sur un site pareil, on subirait les nuisances du petit commerce, des baraques, des walkmen. Mais la Vierge de Santa-Cruz, elle, ne s’adresse à personne, elle ne reçoit aucune visite, ses fidèles ont déserté l’endroit, elle reconduit dans le vide son ordre souriant d’abandon et d’allégeance, et la confiance qu’elle suggère paraît dans sa solitude et sa défaite même, aussi éternelle, aussi universelle, que la mer d’un bleu cru, et le ciel sur ma tête.

Jacques Fieschi  L'homme à la mer  Editions JCLattès, 1990


Jacques Fieschi parle de L'homme à la mer (Vidéo INA)







Images, de haut en bas :

(1) Gaston Batistini (Site Flickr)

(2) Ilyas G.  (Site Flickr) 

(3) OranInfo  (Site Flickr)

(4) Maya-Anaïs Yataghène  (Site Flickr)