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samedi 16 mars 2013

Sangue a teatro (Du sang au théâtre)




Je cite ici un nouvel extrait du livre de Masolino d'Amico, Lampadine :

Les décadents français redécouvrirent avec volupté le théâtre barbare et impitoyable des auteurs élisabéthains, et Marcel Schwob consacra le plus inspiré de ses «portraits imaginaires» à Cyril Tourneur, dramaturge dont on ignore tout de la vie, et qu’il présente comme le fils d’un dieu et d’une prostituée. De son côté, Maurice Maeterlinck, l’auteur de Pelléas et Mélisande, a traduit Dommage qu’elle soit une putain, la célèbre tragédie de John Ford, située dans l’Italie corrompue de la Renaissance, et centrée, comme l’on sait, autour d’un inceste. Le clou de la pièce est le moment où Giovanni, qui a engrossé sa sœur Annabella, ayant appris que l’époux de celle-ci a tout découvert et qu’Annabella, repentie, lui a demandé pardon, la tue, puis se donne lui-même la mort. Le meurtre n’a pas lieu sur la scène, mais l’effet saisissant se situe tout de suite après, quand Giovanni se présente devant son beau-frère et les invités d’un banquet en brandissant une épée dans laquelle est fiché le cœur sanglant qu’il vient tout juste d’arracher de la poitrine de sa sœur. 
Anticipant d’une vingtaine d’années les théories d’Artaud sur le théâtre de la cruauté, les maîtres d’œuvre de la première représentation parisienne de la tragédie de Ford décidèrent de provoquer un choc dans le public, et ils placèrent sur la pointe de l’épée de Giovanni un cœur d’agneau, à peine sorti de chez le boucher. Mais cela n’impressionna guère les spectateurs. 
Quelqu’un fit remarquer alors que le cœur d’agneau ne faisait pas  penser à un vrai cœur : il était trop sombre et trop petit. Pour la deuxième représentation, on essaya avec un cœur de bœuf. Mais on n’apercevait depuis la salle qu’une sorte de paquet informe et rougeâtre. Personne ne comprenait ce que cet objet était censé représenter. 
Finalement, par désespoir, on décida de renoncer au vérisme, et un accessoiriste mit au bout de l’épée un morceau de tissu écarlate roulé en boule et recouvert de paillettes scintillantes. 
Et ce soir-là, à l’entrée de Giovanni, la salle tout entière poussa un unique cri d’horreur. 

Masolino d'Amico  Lampadine  il Mulino Ed. 1994 (Traduction personnelle)










Images : Addio, fratello crudele, de Giuseppe Patroni Griffi (1971)



vendredi 15 mars 2013

Come tu non mi vuoi (Comme tu ne me veux pas)




 Je cite ici un deuxième extrait du livre de Masolino d'Amico, Lampadine :

Avec un coupable retard (quand on pense qu’il n’existe pas un seul enregistrement de la voix d’Eleonora Duse, morte en 1924 !), l’Italie, après s’être dotée d’une Discothèque nationale, se préoccupa de conserver les voix de ses hommes les plus illustres, comme Marconi, D’Annunzio, et d'autres encore ; Luigi Pirandello, dramaturge déjà célèbre, même s’il n’était pas encore Prix Nobel, fut lui aussi invité à se prêter à une séance d’enregistrement. L’auteur des Six personnages accepta bien volontiers, et il lut une page de l’une de ses œuvres. 
Ensuite, quand il réécouta sa voix, il fut horrifié. Il n’en reconnaissait pas le timbre, et surtout il n’avait jamais pensé avoir un accent sicilien aussi prononcé. 
« Mais c’est vraiment ma voix ? » demanda-t-il au technicien chargé de la prise de son.
« Oui, mais ne vous en faites pas ! C’est une réaction normale pour quelqu’un qui s’entend pour la première fois. Tous pensent être différents, et personne ne se plaît. » 
Pirandello réfléchit un moment sur cette réponse. 
« J’aurais dû le savoir, dit-il enfin ; au fond, j’ai écrit des pièces sur ce sujet. »

Masolino d'Amico  Lampadine  il Mulino Ed. 1994 (Traduction personnelle)



jeudi 14 mars 2013

Comme des bateaux dans la nuit




 Puissance des rêves

Les historiens sceptiques ont beau jeu pour récuser ce qu’on appelle l’élément onirique des biographies traditionnelles, car, demandent-ils, où est la preuve que tout cela n’a pas été inventé après-coup ? 

Ce serait singulièrement méconnaître la psychologie de l’homme du Moyen Âge qui agissait si souvent par prémonition et voyait dans le rêve un moyen choisi par Dieu pour communiquer avec lui et parfois lui signifier sa volonté. Il en allait de même des visions. Intellectuelles sans doute, mais se présentant avec une précision telle que l’homme avait la certitude de voir une image extérieure à lui-même. À ses yeux, l’illusion n’était pas possible et l’action suivait, tout raisonnement écarté. La psychanalyse n’existait pas pour déranger ce système d’idées forces venues d’un autre monde. Pour l’humanité de ces temps lointains, le sommeil offrait une source d’énergie spirituelle et même de révélations d’ordre mystique. Avons-nous tous beaucoup changé sur ce point ?




Les explorations scientifiques dans les profondeurs du cerveau de l’homme endormi nous livrent des constatations intéressantes sur les intermittences du rêve. On peut priver un homme de ses rêves en le réveillant à l’instant où le songe commence, mais, au bout d’un certain nombre de nuits sans rêves, il mourra. Nous avons besoin de nos rêves pour vivre. Cette vérité magnifique est une découverte de notre temps, mais elle laisse entier le secret de cette vie étrange où l’âme se meut pendant près d’un tiers de notre expérience terrestre. Ayant accompli leur rôle, les rêves s’effacent. Ceux qui restent gardent parfois une apparence de réalité hallucinatoire. L’homme du Moyen Âge n’en faisait pas mystère et se laissait diriger par eux lorsqu’il les croyait venus d’en haut, mais, pour nous, cette imagerie un peu fantomatique est comme une série de souvenirs d’un voyage fait par un irresponsable et nous récusons le témoignage d’un voyageur que ne guide pas la déesse Raison. Il n’en reste pas moins vrai que cette fantasmagorie vitale prend sa place dans notre destinée.




Le rêveur des douzième et treizième siècles, plus près que nous d’un monde instinctif, savait peut-être mieux que nous le croyons faire la part du charnel et du spirituel dans ces confrontations nocturnes de lui-même avec lui-même. Des exemples que nous tenons encore pour historiques lui étaient fournis avec surabondance par des textes de l’Ecriture. Le songe de Jacob qui vit des anges montant et descendant sur une échelle qui atteignait le ciel, celui de Pharaon qui rêva de vaches grasses suivies de vaches maigres et que Joseph élucida. Ces songes révélateurs font irruption dans la nuit de l’Histoire, et cela jusque dans les Temps modernes. Il est intéressant de savoir que, la veille de sa mort tragique, le président Lincoln fit à une réunion de ses ministres le récit du rêve qu’il avait eu la nuit précédente, se voyant dans une barque qui l’emportait en haute mer « sans rames, sans gouvernail, sur un océan sans limites. Je n’ai aucun secours. Je vais à la dérive, à la dérive, à la dérive ! » Et il conclut : « Mais, messieurs, cela n’a rien à voir avec notre travail, voyons les affaires du jour. » Cinq heures plus tard, il mourait au théâtre du coup de revolver d’un fanatique. 

Entre Innocent III et François d’Assise, l’échange se passe de vision à vision, l’une répondant à l’autre, comme des bateaux qui se croisent, la nuit, en pleine mer. 

Julien Green  Frère François  Editions du Seuil, 1983 







Images : en haut et au centre : Giotto, Il Sogno di Innocenzo III (dettagli) (Basilica di Assisi)




vendredi 8 mars 2013

D'une voix légère (2)




D’une voix légère est le titre particulièrement bien choisi d’un recueil de conversations entre Hugues Cuenod et François Hudry. Cuenod y raconte avec beaucoup de spontanéité, de verve et de précision sa longue (plus de soixante ans de chant !) et magnifique carrière. Il suffit de parcourir l’index du volume pour se rendre compte de la qualité exceptionnelle des artistes qu’il a connus et avec qui il a travaillé, les plus grands dans l’histoire de la musique au vingtième siècle... Je cite ici deux passages que j’aime beaucoup et qui illustrent bien le caractère de Cuenod : à la fois curieux, précis et léger, bien loin de tout carriérisme et de tout pesant esprit de sérieux. Dans le premier extrait, il évoque un moment de fou rire avec Teresa Stich Randall, la grande Fiordiligi, l’altière Comtesse des Noces, la magnifique Donna Anna du festival d’Aix-en-Provence, sous la direction d’Hans Rosbaud ; dans le second extrait, il se souvient de son travail avec Visconti dans une production mémorable des Noces de Figaro à la Scala de Milan : 





«À Milan, je chantais un tout petit rôle : c’était le Haushofmeister bei der Feldmarschallin, c'est-à-dire le Majordome de la Maréchale. J’ai pu ainsi voir tout ce qui se passait, profiter du Chevalier à la rose, admirer la direction de Karajan et les voix de toutes ces grandes chanteuses qu’étaient Schwarzkopf, Della Casa et Jurinac. C’était un trio de dames merveilleuses. Je chantais seulement dans le premier acte et faisait entrer et sortir les invités de la Maréchale. J’ai aussi chanté, dans le même théâtre [la Scala], le Capitaine dans Wozzeck d’Alban Berg. C’était une très belle production avec Tito Gobbi, sous la direction de Dimitri Mitropoulos. J’ai chanté, durant la même saison, Basile dans Les Noces de Figaro de Mozart, à Aix-en-Provence, avec Pilar Lorengar, Leonie Rysanek et Teresa Stich-Randall, qui avait une voix comme un violon et était ravissante en scène. J’ai beaucoup chanté avec elle. Nous nous sommes bien amusés dans une production d’Orphée aux Enfers de Jacques Offenbach, au Grand Théâtre de Genève. C’était pendant les fêtes de fin d’année, et nous faisions toujours des plaisanteries sur le plateau. Je chantais le rôle de Styx, où j’étais à genoux devant elle [Stich-Randall chantait le rôle d'Eurydice] en la priant de m’épouser, et j’avais ajouté dans mon texte une réplique dans laquelle je jouais sur son nom. Comme elle s’appelait Stich et que moi j’étais Styx, je lui avais dit : «Ecoutez, épousez-moi : comme ça, vous n’aurez pas grand-chose à changer sur votre carte de visite !» Cela l’avait tellement fait rire qu’elle ne pouvait plus continuer à chanter, le public riait également de bon cœur et nous avions tous attrapé le fou rire. Il ne faut jamais faire ce genre de farce sur scène, car on finit par s’y perdre soi-même...»






«J’ai travaillé avec Luchino Visconti dans Les Noces de Figaro de Mozart, qu’il avait monté à la Scala de Milan, et c’est pour moi un souvenir inoubliable. Non seulement Visconti était un génie du théâtre, mais il avait des idées pour cet opéra, que personne n’avait osé exprimer avant lui. Dans le deuxième acte, par exemple, les meubles qui décoraient la chambre de la comtesse n’étaient pas de style Louis XVI, selon la tradition. La comtesse ne s’était pas meublée à La Belle Jardinière ou à La Samaritaine au dernier moment (!) : c’était une dame de la noblesse qui avait hérité des meubles de ses grands-parents. Elle avait de très beaux tableaux de Poussin, de Lorrain et d’autres artistes anciens. Il y avait aussi dans cette mise en scène de Visconti un clin d’œil politique. Vous savez que c’était un homme d’extrême gauche, bien qu’il fût l’héritier d’une très noble famille milanaise. Au troisième acte des Noces, il avait fait quelque chose qui m’avait beaucoup amusé. Il y avait, à gauche de la scène, un escalier qui descendait beaucoup plus bas dans des jardins pleins de fleurs et de jets d’eau. Mais, pour voir la scène, il fallait prendre une telle hauteur que seules les places de la galerie permettaient de tout contempler. De telle sorte que c’étaient les gens les plus modestes qui voyaient le mieux ce qui se passait. Tout cela était pensé avec une sorte de badinerie sans aucune méchanceté, et c’était là tout le caractère de Visconti. Il avait aussi de véritables coups de génie lorsqu’il nous expliquait ses intentions sur la plateau. J’ai eu de nombreux metteurs en scène excellents, mais j’ai l’impression qu’il les dépassait tous, car il pensait toujours à des situations psychologiques absolument justes. Il s’entendait à merveille avec le chef Carlo Maria Giulini, et c’était un très grand bonheur que de pouvoir travailler dans des conditions aussi idéales.»

Hugues Cuenod D'une voix légère, entretiens avec François Hudry, La Bibliothèque des Arts, 1996




LP "Debussy: 17 Mélodies" (1972)

 

Romance : L'âme évaporée (Claude Debussy / Paul Bourget)

L'âme évaporée et souffrante,
L'âme douce, l'âme odorante
Des lys divins que j'ai cueillis
Dans le jardin de ta pensée,
Où donc les vents l'ont-ils chassée,
Cette âme adorable des lys ?

N'est-il plus un parfum qui reste
De la suavité céleste
Des jours où tu m'enveloppais
D'une vapeur surnaturelle,
Faite d'espoir, d'amour fidèle,
De béatitude et de paix ?...




Image  (en haut) : René-Pierre Favre  (Site Flickr)

jeudi 7 mars 2013

Alla luna (À la lune)








O graziosa luna, io mi rammento
Che, or volge l'anno, sovra questo colle
Io venia pien d'angoscia a rimirarti :
E tu pendevi allor su quella selva
Siccome or fai, che tutta la rischiari.
Ma nebuloso e tremulo dal pianto
Che mi sorgea sul ciglio, alle mie luci
Il tuo volto apparia, che travagliosa
Era mia vita : ed è, né cangia stile,
O mia diletta luna. E pur mi giova
La ricordanza, e il noverar l'etate
Del mio dolore. Oh come grato occorre
Nel tempo giovanil, quando ancor lungo
La speme e breve ha la memoria il corso,
Il rimembrar delle passate cose,
Ancor che triste, e che l'affanno duri !

Giacomo Leopardi Canti






Ô gracieuse lune, je me souviens
Que, voilà maintenant un an, sur cette même colline
Je venais plein d'angoisse te contempler :
Et tu pendais alors sur cette forêt
Comme tu le fais aujourd'hui, l'éclairant tout entière.
Mais voilé et troublé par les larmes
Qui me montaient aux yeux
M'apparaissait ton visage, car tourmentée
Était ma vie ; et elle l'est encore, dans son tour immuable,
Ô lune bien-aimée. Et cependant me plaît
Le souvenir, et le rappel des ans
De ma souffrance. Oh, comme il est agréable
Au temps de la jeunesse, quand long est encore
Le cours de l'espoir et bref celui de la mémoire,
De se ressouvenir des choses du passé,
Bien que cela soit triste, et que le tourment dure !

(Traduction personnelle)



 
La séquence finale du dernier film de Fellini La Voce della luna


« Eppure io credo che se ci fossi un po' più di silenzio, se tutti facessimo un po' di silenzio, forse qualcosa potremmo capire... »

« Et pourtant, je crois que s'il y avait un peu plus de silence, si nous faisions tous un peu silence, peut-être pourrions-nous comprendre quelque chose... »



"Il discorso della luna" (Le discours de la lune) de Jean XXIII (11 octobre 1962)

« Chers fils, j’entends vos voix. La mienne n’est qu’une voix isolée, mais elle reprend la voix du monde entier. Et ici, le monde entier est représenté. On dirait que la lune elle-même s'est hâtée ce soir, regardez-là tout en haut, pour pouvoir observer un spectacle que la basilique Saint-Pierre elle-même en quatre siècles d’histoire n’a jamais pu contempler.
Peu importe ma propre personne – c’est un frère qui vous parle, un frère devenu un père par la volonté de notre Seigneur, mais c’est à la fois la paternité, la fraternité et la grâce de Dieu qui célèbrent ensemble ce que nous ressentons cette nuit, et ce que nous ressentons, nous l’exprimons à la face du ciel et de la terre : la foi, l’espérance, la charité, l’amour de Dieu, l’amour du prochain  — tout ce qui a contribué à l’œuvre du bien sur la route de la paix du Seigneur. Continuons donc, alors, de nous aimer les uns les autres, de prendre soin les uns des autres le long de la route, d’accueillir celui ou celle qui s’approche, et veillons à écarter les obstacles qui se présenteront.
En rentrant chez vous, vous allez retrouver vos enfants. Embrassez-les, faites-leur une caresse et dites-leur : "c’est le Pape qui t’embrasse". Et quand vous les trouverez en larmes, ayez toujours un bon mot pour eux. Pour toute personne qui souffre, ayez une parole de réconfort. Dites-lui : "le Pape est spécialement proche de nous dans les heures de tristesse et d’amertume". Et alors, tous ensemble, sachons toujours nous relever, reprendre vie – pour changer, pour respirer, pour pleurer –, mais toujours pleins de confiance dans le Christ qui nous aide et qui nous entend. Continuons d’avancer sur la route. »


Images : en haut, Renaud Camus (Site Flickr) 

au centre, extrait du film de Fellini, La Voce della luna

mardi 5 mars 2013

Valle dei morti (Vallée des morts)




C'è una piccola valle che s'inoltra
nelle colline così dolci e popolose, solo un tratto
d'ombra visto dal treno, dietro il verde
che fugge e quelle bestie
miti, vacche e cavalli
uguali da un anno con l'altro e quasi immobili
lungo il filo dei giorni.
Ma uno, se alza gli occhi dal suo libro,
o si sveglia smarrito a un sobbalzo,
la guarda per un attimo come si guarda il vuoto.
E tutto è fermo : una coda a mezz'aria,
un getto giallo d'urina, un ghiaccio teso
sui fotogrammi spezzati, un bambino
che salta e resta appeso
al suo gesto giocoso. C'è una casa
e del fumo e un paesaggio tagliato dal treno.
E quell'ombra.

C'è sempre una piccola valle che s'inoltra
e non si sa dove porti
se ci passi
qualcuno mai. Lì vorrei immaginarvi
camminare da soli nei boschi d'autunno,
a modo vostro liberi, senza voltarvi. E non posso.

Fabio Pusterla Folla sommersa, ed. Marcos y Marcos, 2004





Vallée des morts

Il y a une petite vallée qui s'avance
dans les collines si douces et populeuses, un simple trait
d'ombre aperçu depuis le train, derrière les pâturages
qui défilent et ces bêtes
douces, vaches et chevaux
identiques d'une année à l'autre et presque immobiles
dans la suite des jours.
Mais quelqu'un, levant les yeux de son livre,
ou se réveillant égaré en un sursaut,
regarde soudain cette vallée comme on regarde le vide.
Et rien ne bouge : la queue à demi dressée d'une vache,
un jet jaune d'urine, du givre répandu
sur des plaques photographiques brisées, un enfant
qui saute et reste suspendu
dans son geste joyeux. Il y a une maison
de la fumée et un paysage haché par le train.
Et cette ombre.

Il y a toujours une petite vallée qui s'avance

sans que l'on sache où elle conduit
s'il y passe
jamais quelqu'un. C'est là que je voudrais vous imaginer
marcher seuls dans les bois d'automne,
libres, à votre manière, sans vous retourner. Et je ne peux pas.


(Traduction personnelle)





Images : Renaud Camus (Site Flickr)

lundi 4 mars 2013

Pao Pao



« Puis je suis rentré poursuivre ma lente lecture, en français et en italien, du Pao Pao de Tondelli. C'est un très joli petit livre, décidément. Mais il produit un tel effet de vérité, il évoque de façon si prenante des situations d'amour ou de camaraderie, de bonne entente, en tout cas, entre de jeunes grenadiers, dans les combles déserts de leur caserne d'Orvieto, dans la campagne environnante, et maintenant à Rome, qu'il me donne du vague à l'âme. Tout cela fut, tout récemment, tout près d'ici. Pourquoi n'en étais-je pas ? Et pourquoi ne rencontré-je pas, moi, des amis, des camarades, des Italiens de toute l'Italie, pour marcher avec eux dans les rues du soir et m'asseoir au pied du Palais Farnese en leur compagnie, sous le grand ciel de printemps ? La vie est là mais elle m'échappe, comme à Oxford il y a vingt ans. Plus tard, j'en suis sûr, quelqu'un me dira que si j'avais fait ceci ou cela, poussé cette porte, suivi ces rues-là... »


Renaud Camus Journal romain 1985-1986, P.O.L








« Però che ci posso fare se tutto il giorno e la notte e anche se dormo o se sto sveglio, se cammino se passeggio se mi sbronzo la mia testa corre sempre al corpo di Lele, alla sua parlata a quel suo modo dinoccolato di muoversi e camminare, alle sue cosce distese e lucide nel sole di una domenica ferragostina a Villa Borghese, lui in ridottissimo costume da bagno disteso su un telo, Beaujean in invisibili shorts di jeans ed io ferocemente attaccato alle mie scarpe, calzini, camiciole, jeans pesantissimi, sudato, stravolto, ma perdio se faccio tanto di togliermi anche un solo fazzoletto di tasca avrei un erezione da qui a Katmandù, mi sentirei già nudo e liberato e azzannerei quel collo di Lele che mi fa impazzire e mi ficcherei intero nella sua grande bocca e insomma meglio star qui serrato dentro l'armatura che correre quel rischio, meglio godere per il momento solo con lo sguardo, lasciarlo scivolare sul corpo rosso di Lele che si arrotola nel sole come un serpente, movimenti impercettibili della sua pelle, fremiti di muscoli che come onde di risonanza si ripercuotono dal tallone su fino al gluteo... Meravigliosa domenica di ferragosto dunque in una Roma naturalment deserta percorsa solo da qualche troupe di cinematografari e da qualche brigata di najoni e di turisti stranieri e dalle mille e una vibrazioni del mio amore che irradio dall'alto di Piazza del Popolo come un'antenna selvaggia.


L'estate con Lele dunque sono soprattutto i nostri appuntamenti alla vasca di Piazza Colonna e le camminate fino a Trastevere per cenare in una qualche birreria o pizzeria, noi sempre in otto-dieci perché la fame del nostro giro godereccio si spande nelle caserme, si dilata fra i vapori delle docce, si propaganda da sé in quelle passeggiate notturne a Monte Caprino o nelle veleggiate al Pantheon. Io faccio coppia fissa con Lele e con lui giriamo sempre avvinghiati e abbracciati, di solito Lele infila l'indice destro nel passante della mia cintura ed io la mano nella sua tasca sinistra e spesso ci ritroviamo così armoniosi nei nostri quasi due metri di altezza che mi pare di dominare tutta questa folla nana di Roma che striscia ai nostri piedi, che urla, che stragatta, che romba e pena e sbraita e noi invece che passeggiamo olimpici sull'onda delle nostre serafiche stature e spesso allora riesco persino ad appoggiare la testa nell'incavo del collo di Lele e mi sento in un giaciglio caldo e odoroso e sto bene, allora sto bene. »

Pier Vittorio Tondelli Pao Pao, ed. Feltrinelli




Mais moi, qu'est-ce que j'y peux si toute la journée et toute la nuit, si je dors ou si je suis réveillé, si je marche, si je me balade, si je me soûle, je pense toujours au corps de Lele, à sa manière de parler, à sa façon dégingandée de bouger et de marcher, à ses cuisses allongées et luisantes sous le soleil d'un dimanche d'août à la villa Borghese, lui en minuscule maillot de bain allongé sur une toile de tente, Beaujean en short de jean invisible, et moi férocement cramponné à mes chaussures, chaussettes, maillot de corps, jeans pesants, en sueur, mal à l'aise, mais mon Dieu si j'essaie seulement d'enlever un mouchoir de ma poche, je crois bien que j'aurais une érection d'ici à Katmandou, je me sentirais complètement nu et libéré et je mordrais à pleines dents dans le cou de Lele qui me rend fou et je me jetterais tout entier dans sa grande bouche ; enfin, il vaut mieux que je reste bien enfermé dans mon armure plutôt que de courir ce risque, il vaut mieux que je me contente pour le moment de jouir du regard, de le laisser glisser sur le corps roux de Lele qui s'enroule au soleil comme un serpent, avec d'imperceptibles mouvements de la peau, des frémissements de muscles qui se propagent comme des ondes depuis le talon jusqu'à la cuisse... Merveilleux dimanche d'août dans une Rome naturellement déserte, seulement parcourue par quelques troupes de cinéma, quelques groupes de militaires et de touristes, et par les mille et une vibrations d'amour que j'irradie comme une antenne sauvage plantée au-dessus de la Place du Peuple.

L'été avec Lele, ce sont surtout nos rendez-vous à la fontaine de Piazza Colonna et les promenades jusqu'au Trastevere pour dîner dans quelque pub ou pizzeria ; on est toujours huit ou dix parce que la réputation de notre groupe de fêtards s'est répandue dans les casernes, à travers les vapeurs des douches et les récits de nos promenades nocturnes au Monte Caprino et de nos dérives au Panthéon. Lele et moi, nous formons un couple fixe et nous marchons serrés et enlacés ; d'habitude, Lele place son index droit dans le passant de ma ceinture et je mets ma main dans sa poche gauche, et souvent nous nous retrouvons si bien accordés dans notre allure, en si parfaite harmonie avec nos presque deux mètres de haut que j'ai l'impression de dominer toute cette foule naine de Rome qui rampe à nos pieds, hurle, s'agite, vrombit, s'acharne et braille tandis que nous avançons olympiens dans le sillage de nos séraphiques statures, et souvent je réussis même à appuyer ma tête dans le creux du cou de Lele, je me blottis dans cet abri chaud et odorant et je me sens bien, à ce moment-là je me sens vraiment bien.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Pier Vittorio Tondelli, portrait by Graziano Origa, pen&ink + pantone, 15x20, 1992, framed purple for Nòva100, 2008

en bas, Federico Novaro  (Site Flickr) 


Pao Pao est paru en français aux éditions du Seuil, dans une traduction de Nicole Sels.

Tous les romans et récits de Pier Vittorio Tondelli sont disponibles en un volume dans la collection Classici Bompiani.

Je mourrai sous le ciel de l'aube




Amsterdam – Rembrandtsplein




Je mourrai sous le ciel de l'aube
tel un enfant sans cœur
dans les reflets froids du matin
ô solitude
sans un cri sans une larme d'autrui
à l'heure où les dahlias se fanent
abandonné des oiseaux
Je mourrai sur un lit non défait
en noir et blanc
dans l'appel des bateaux du rêve
comme j'ai vécu
avide et las triste et blessé coupable
n'ayant pas su prolonger dans l'eau
l'ombre d'une étoile
ô solitude
je mourrai dans l'odeur des lilas
à l'instant du dernier blues
dans les frissons du matin blême
Je mourrai de trop de larmes
dans l'odeur bleue du gaz
et Melitta Berg chantera
Eine Rose aus Santa Monika
sans lever du soleil sur la mer
Je mourrai sous un ciel gris
d'avoir mal su aimer.

Bernard Delvaille
Voyages (in Oeuvre poétique éditions de La Table Ronde, 2006)






jeudi 28 février 2013

Abdicação (Abdication)




Abdicação

Toma-me, ó noite eterna, nos teus braços
E chama-me teu filho.
Eu sou um rei
que voluntariamente abandonei
O meu trono de sonhos e cansaços.

Minha espada, pesada a braços lassos,
Em mão viris e calmas entreguei;
E meu cetro e coroa — eu os deixei
Na antecâmara, feitos em pedaços

Minha cota de malha, tão inútil,
Minhas esporas de um tinir tão fútil,
Deixei-as pela fria escadaria.

Despi a realeza, corpo e alma,
E regressei à noite antiga e calma
Como a paisagem ao morrer do dia. 

Fernando Pessoa  Cancioneiro

 




Abdicazione

Prendimi fra le braccia, notte eterna,
e chiamami tuo figlio.
Io sono un re
che volontariamente ha abbandonato
il proprio trono di sogni e di stanchezze.

La spada mia, pesante in braccia stanche,
l'ho confidata a mani più virili e calme;
lo scettro e la corona li ho lasciati
nell'anticamera, rotti in mille pezzi.

La mia cotta di ferro, così inutile,
e gli speroni, dal futile tinnire,
li ho abbandonati sul gelido scalone.

La regalità ho smesso, anima e corpo,
per ritornare a notte antica e calma,
come il paesaggio, quando il giorno muore.

Traduzione : Maria José de Lancastre e Antonio Tabucchi


Abdication

Prends-moi dans tes bras, nuit éternelle,
et appelle-moi ton fils.
Je suis un roi
qui volontairement a abandonné
son trône de songes et de lassitudes.

Mon épée, trop lourde pour mes bras fatigués,
je l'ai confiée à des mains plus fortes et plus calmes ;
le sceptre et la couronne, je les ai laissés
dans l'antichambre, brisés en mille morceaux.

Ma cotte de mailles, si inutile,
et mes éperons au tintement futile,
je les ai abandonnés sur le froid escalier.

J'ai quitté la majesté, corps et âme,
pour retourner à la nuit antique et calme,
comme le paysage, quand meurt le jour.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Site Flickr

au centre, Miguel Angel Sanchez-Ballesteros  (Site Flickr)

en bas, Alessandra  (Site Flickr)


lundi 25 février 2013

Le Diable, probablement










Vendredi 5 juin, 10 : 17. « Qu'est-ce que tu fais ? me demande Flatters au téléphone.
– Oh, j'ai lu Borges, je me préparais à entendre le concerto pour violoncelle de Schnittke, mais j'ai entraperçu Marc Porel à la télévision, alors je regarde Big Guns, un vieux film de gangsters italien...
– Et voilà : le diable, ce vieux pro... »

Renaud Camus Le Château de Seix, Journal 1992, P.O.L, 1997













 


Source des vidéos : Site YouTube



vendredi 22 février 2013

L'Étranger




Ce ton fier qu'ils prennent, si souvent, pour vous informer qu'ils ne lisent «jamais de livres» ! Il peut très bien s'agir d'«intellectuels», d'ailleurs. Mais il est bien inutile, la plupart du temps, qu'ils nous préviennent. Nous aurions eu tôt fait de nous aviser par nous-mêmes de ce qu'ils nous révèlent avec tant de satisfaction : car entre les lecteurs de livres et le reste du monde, la différence est bien loin de se limiter à ce seul point, qui n'est en général que l'indice, ou peut-être la cause, de bien d'autres antinomies. La disparité, quoiqu'elle soit bel et bien culturelle, ne relève pas forcément d'une inégalité de culture, car on peut être très savant, de nos jours, sans jamais lire de livres, de livres «littéraires», en tout cas, disons pour simplifier de littérature. En revanche, fréquenter ou non la littérature, ce sont, pour ainsi dire, deux manières d'être au monde, et de le voir. Le sens n'a pas le même sens, dans les deux cas, ni surtout la même consistance. Et si la remarque est vraie pour les individus, elle l'est bien davantage à propos des sociétés. Pour la première fois depuis plusieurs siècles, nous ne vivons plus dans une civilisation littéraire, c'est-à-dire dont la référence essentielle, quant au langage, quant aux manières, quant aux valeurs, soit la littérature. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ceux d'entre nous qui restent fidèles au livre se trouvent si mal à leur aise parmi leurs contemporains. La courtoisie, par exemple, avec l'abstraction qu'elle suppose, la médiateté de sens qu'elle implique, la conscience qu'elle exige du caractère de rôle dont se parent, dans les rapports qu'elle instaure, aussi bien le je que le vous, la courtoisie ne peut plus avoir cours, dans un monde que la littérature cesse d'enseigner ; les relations sociales y obéissent à d'autres codes, presque aussi complexes, à la vérité, mais qui ne sont pas perçus par leur usagers comme des codes : la sincérité, l'authenticité, le naturel, le «sympa». L'homme qui lit des livres ne peut que s'y sentir étranger. 

Renaud Camus  Esthétique de la solitude, Editions P.OL, 1990








Images : Renaud Camus  (Site Flickr)



samedi 16 février 2013

Mitografie del tramonto




Il tramonto è la festa dell'orizzonte. La linea delle colline mescola il suo azzurro – l'azzurro della lontananza – con il ventaglio dei colori. È un incendio.


La linea che unisce il mare con il cielo trema nell'attesa di accogliere il disco infuocato. Laggiù, dove la distesa degli ulivi scende verso il mare, la luce scoppia d'arancione.

Eppure, nel tripudio della luce, c'è l'annuncio dello spengimento. Da qui la malinconia che trascorre nella poesia del tramonto. Nel folto dei pensieri si fa largo il «disio», quella condizione dell'animo evocata da Dante ad apertura del canto ottavo del Purgatorio. Il tramonto è l'ora in cui l'esiliato è visitato dalla nostalgia. E in Dante l'esilio dalla terra si congiunge, modulando il ricordo e l'attesa, con l'esilio dalla patria celeste.

Nell'ora del tramonto la sospensione mostra il suo patto con il fuggitivo, con l'apparenza, con l'essere esposti all'imprevidibilità del cammino. «Temp'era già che l'aere s'annerava» : ma c'è ancora, nella valletta dei principi, il barlume che permette l'incontro e il riconoscimento delle anime gentili.

Antonio Prete Trattato della lontananza, ed. Bollatti Boringhieri, 2008






Mythographies du soleil couchant

Le coucher du soleil est la fête de l'horizon. La ligne des collines mêle son azur – l'azur de l'éloignement – à l'éventail des couleurs. C'est un embrasement.


La ligne qui unit la mer et le ciel tremble dans l'attente du disque de feu. Là bas, où l'étendue des oliviers descend vers la mer, la lumière orangée éclate.

Et pourtant, dans cette fête de la lumière réside aussi l'annonce de son extinction. C'est de là que vient la mélancolie, si présente dans la poésie du crépuscule. Au cœur des pensées s'impose le «désir», cette disposition de l'âme évoquée par Dante au début du huitième chant du Purgatoire. Le coucher du soleil est le moment où la nostalgie s'empare de l'exilé. Et chez Dante, l'exil de la terre, dans sa modulation du souvenir et de l'attente, rejoint l'exil de la patrie céleste.

Dans l'heure du crépuscule, la suspension manifeste son alliance avec la fugacité, avec l'apparence, avec l'exposition à l'imprévisibilité du chemin. «C'était le temps déjà où l'air s'obscurcissait» : mais il y a encore, dans la vallée des princes, la lueur qui permet aux âmes nobles de se rencontrer et de se reconnaître.

(Traduction personnelle)









Images : Renaud Camus (Source)





jeudi 14 février 2013

L'addio (3)





"
Le rose del volto già sono pallenti..."






L'addio è appropriato al melodramma. Nell'opera il momento dell'addio è spesso impetuoso, caldissimo, e dice in quell'oltrelingua che è la musica lo strazio della separazione, ma anche lo spaventoso stupore per la fine dell'amore, o per la fine della vita, che è la stessa cosa dell'amore. Il teatro delle passioni è sostanza dell'opera, fondamento della scrittura scenica e musicale. E la figura dell'addio, in questo teatro, ha raccolto spesso il grido del personaggio congiunto con l'impotenza dinanzi al disegno del destino. Un solo esempio, tra i tanti possibili, e bellissimi. Quando Violetta nella Traviata canta «Addio del passato bei sogni ridenti» la musica fa della voce, insieme tremante e forte, il tempo-spazio in cui le cose finite tornano, e tornano insieme col senso della loro sparizione. L'addio diventa il grido dolente e insieme impotente dinanzi all'irreversibilità del tempo, e nel suo impeto dolce, nella bellezza dell'onda melodica, quel grido sembra raccogliere quello che la lingua non può dire se non svilendo e impoverendo. Quel che è perduto e che sta per dissolversi è richiamato per un istante a una sua presenza e, nello stesso tempo, nominato con la carezza e l'abbraccio della lontananza già insinuatasi nei pensieri, nel corpo, nella voce. Il sogno dell'altrove che da quel momento unisce nel famoso duetto Violetta e Alfredo («Parigi, o caro noi lasceremo») ha già in sé l'ombra densa e irremediabile della fine : amore e morte sono, insieme, già nel cuore di ogni nota, di ogni vocale del canto.


Antonio Prete Trattato della Lontananza, ed. Bollati Boringhieri, 2008






L'adieu est approprié au mélodrame. À l'opéra, le moment de l'adieu est souvent impétueux, brûlant, et il dit dans cette outre-langue qu'est la musique le déchirement de la séparation, mais aussi la terrible stupeur devant la fin de l'amour, ou de la vie, qui est la même chose que l'amour. Le théâtre des passions est la substance même de l'opéra, le fondement de l'écriture scénique et musicale. Et la figure de l'adieu, dans ce théâtre, a souvent réuni le cri du personnage et son impuissance face aux menées du destin. Un seul exemple, parmi tant d'autres tous très beaux : quand Violetta dans la Traviata chante «Adieu, beaux rêves souriants du passé», la musique fait de la voix, à la fois tremblante et forte, le temps-espace dans lequel les choses du passé reviennent, et reviennent en même temps que le sens de leur disparition. L'adieu devient le cri douloureux et impuissant face à l'irréversibilité du temps, et dans son doux élan, dans la beauté du flot de la mélodie, ce cri semble exprimer ce que le langage ne peut pas dire sans l'avilir et l'appauvrir. Ce qui est perdu et qui va se dissoudre est ramené pour un instant à l'existence et, dans le même temps, nommé avec la caresse et l'étreinte de l'éloignement qui s'est déjà insinué dans les pensées, le corps, la voix. Le rêve de l'ailleurs qui à partir de ce moment-là unit Violetta et Alfredo dans leur célèbre duo («Nous quitterons Paris, ô mon bien-aimé») a déjà en lui l'ombre dense et irrémédiable de la fin : l'amour et la mort sont déjà, ensemble, dans le coeur de chaque note, dans chacune des voyelles du chant.

(Traduction personnelle)






 


Parigi, o caro noi lasceremo...

Image
: Site Flickr

Source de la video
: Site YouTube.

lundi 11 février 2013

Un incontro (Une rencontre)




Un nouvel extrait du Diario (Journal) de Piero Santi, où il est question d'une rencontre nocturne avec un "Lacombe Lucien" transalpin :

[10 DICEMBRE 1944 (DOMENICA)] Una sera, stavo seduto su una panchina di Piazza Santa Maria Novella aspettando l’ora di andare a letto. Ero solo e in un triste stato d’animo. Di fronte a me un gruppo di gente, indistinto nell’oscurità, attendeva gli ultimi tram. Ad un tratto qualcuno si stacca dal gruppo e siede accanto a me : riconosco, alla divisa, un milite della "Muti". Era molto giovane, il basco lasciava scoperta gran parte della testa, gli occhi erano incavati, come quelli di molti ragazzi fiorentini. Io stavo fumando, dietro a certi miei pensieri, quando ad un tratto sentii che l’altro mi guardava. Sentii il suo sguardo prima ancora di vederlo addosso a me : mi voltai appena e vidi il ragazzo guardarmi avidamente, con une sguardo che tentava di render serio e quasi duro mentre gli occhi, oltre quello, erano tenui, di una delicatezza femminile. Fra noi vi era tutto il silenzio della notte calda d’estate : ed ora cresceva quel silenzioso imbarazzo. Quando ad un tratto disse : «Sono rimasto senza sigarette, potete darmene una ?» E dopo un attimo di silenzio, come per un pensiero non tanto sopraggiunto quanto ripreso dopo una iniziale incertezza, aggiunse : «Ve la pago, naturalmente». 

Gli detti la cigaretta protestando di non volere i pochi centesimi, finché, convinto, il ragazzo cominciò a fumare. Sembrò aver necessità di parole e mi disse di esser fiorentino, di chiamarsi Silvano e di avere diciassette anni «non ancora compiuti». Io, che in certi casi non so usare la prudenza, quasi crudelmente gli chiesi : «Perché sei nella “Muti” ? Non hai genitori ?». «Sono solo – mi rispose aggressivamente – l’officina dove lavoravo è stata chiusa. Avevo fame». «E non avevi altra via d’uscita ?». «Avevo fame e non sapevo che fare. Una sera lessi un cartello : "Arruolatevi nell’Ettore Muti". Andai ad arruolarmi. Avevo i vestiti a pezzi». 

Io ero preso, ormai, dall’interesse verso di lui e solo più tardi pensai a ciò che era dietro a quelle parole : una triste debolezza morale ; e proprio per questo, ora, le riporto qui, quasi precise alle sue tanto mi risuonano nella memoria. Ma allora mi colpì la sua povera umanità di ragazzo : era lontano il basco che Silvano si era tolto mettendolo accanto a sé sulla panchina ; mi era vicino soltanto un fratello di carne. Gli dissi ad un tratto : «Perché non lasci il battaglione ? Perché non vai con i tuoi veri compagni, nei boschi ?» Ancora una volta fui imprudente, ma in quel momento non pensavo a prudenza o imprudenza, tanto mi sembravo chiaro che il ragazzo era semplicemente un ragazzo. Silvano mi guardò, rise un po’ volgarmente e disse : «Domani ci danno le divise nuove perché dobbiamo partire per il Nord. Io prendo le divise e mi nascondo in casa di un mio amico. Credete sia un fesso ? Nel Nord ci devono andare quei musi di coniglio degli ufficiali che ci dicon sempre che è bello morire. Io a morire non ci voglio andare. Intanto, fino a oggi ho riscosso lo stipendio e mi son divertito». 

Ho riportato questo episodio che può apparire insignificante e senza una conclusione, perché penso che lo stato d’animo di Silvano sia stato quello di altri giovani. Se avessi voluto fare un racconto di propaganda avrei dovuto riscattare Silvano e farlo andare alla macchia con i patriotti ; ma io ho semplicemente raccontato un fatto vero con un personaggio vero : Silvano non aveva nessuna voglia di andare alla macchia come non voleva andare a combattere per la repubblica fascista : voleva solo, egoisticamente, vivere ; perché nessuno gli aveva fatto mai capire, senza retorica, con crudezza, che cos’era il bene e che cos’era il male ; ed egli credeva che bisognasse sopratutto, salvare la propria vita. Obbediva, cieco, a quello istinto animale ; il resto era mistero. 

Riprenderò forse un altro giorno a parlare di quei mesi estivi e di altri personaggi ; ormai sono stanco ; non so più quello che ho scritto e se tutte queste parole avranno un senso.

Piero Santi  Diario (1943-1946)  Ed. Neri Pozza, Venezia, 1950







[10 DECEMBRE 1944 (DIMANCHE)] Un soir, j’étais assis sur un banc de la place Santa Maria Novella, en attendant l’heure d’aller me coucher. J’étais seul et triste. Devant moi, quelques personnes, à peine des silhouettes dans l’obscurité, attendaient les derniers tramways. Soudain, quelqu’un se détache du groupe et vient s’asseoir à côté de moi. Je reconnais à son uniforme un milicien de la brigade Ettore Muti. Il était très jeune, le béret laissait en grande partie sa tête découverte, les yeux étaient enfoncés, comme ceux de nombreux garçons florentins. Je fumais, perdu dans mes pensées, quand tout à coup, je m’aperçus que l’autre me regardait. Je sentis son regard avant de le voir fixé sur moi : je me retournai un peu et je vis le garçon me fixer avidement, d’un regard qu’il s’efforçait de rendre sérieux et presque dur, alors que les yeux étaient au fond tendres, d’une délicatesse féminine. Entre nous régnait tout le silence d’une chaude nuit d’été, et maintenant cet embarras silencieux grandissait. Tout à coup, il dit : «Je n’ai plus de cigarettes, vous pouvez m’en donner une ?» Et après un moment de silence, non pas pour compléter sa pensée, mais plutôt pour reprendre ce qu’il avait d’abord hésité à formuler, il ajouta : «Bien  sûr, je vous la paie.». 

Je lui donnai une cigarette en insistant pour la lui offrir, jusqu’à ce qu’il se laisse convaincre et commence à fumer. Il semblait avoir besoin de parler et il me dit qu’il était florentin, qu’il s’appelait Silvano et qu’il n’avait «pas encore» dix-sept ans. Moi qui dans bien des cas suis incapable de faire preuve de prudence, je lui demandai presque cruellement : «Pourquoi es-tu dans la "Muti" ? Tu n’as pas de parents ?» «Je suis seul, me répondit-il de façon agressive, l’usine où je travaillais a fermé. J’avais faim.» «Et tu n’avais pas d’autre solution ?» «J’avais faim et je ne savais pas quoi faire, un soir, j’ai vu sur une affiche : "Rejoignez la brigade Ettore Muti". Je me suis engagé. J’avais des habits tout déchirés.»

Désormais, son récit retenait toute mon attention, et ce n’est que plus tard que je réfléchis à ce qui se cachait derrière ces paroles : une triste faiblesse morale ; c’est la raison pour laquelle je les rapporte ici, presque mot pour mot tant elles résonnent encore dans ma mémoire. Mais sur le moment, je fus frappé par sa pauvre humanité de garçon : j’avais oublié le béret que Silvano avait enlevé et posé à côté de lui sur le banc ; je n’avais près de moi qu’un frère de sang. Je lui dis brusquement : «Pourquoi tu ne désertes pas ? Tu devrais plutôt rejoindre tes vrais camarades dans le maquis !» Je me montrai encore une fois imprudent, mais sur le moment, ces questions de prudence m’étaient étrangères, tant il me semblait évident que ce garçon n’était justement qu’un garçon. Silvano me regarda, il rit de façon un peu vulgaire et dit : «Demain, ils nous donnent des uniformes neufs parce que nous devons partir pour le Nord. Je prends les uniformes et je vais me cacher dans la maison d’un ami. Vous croyez que je suis bête ? Dans le Nord, ils n’ont qu’à y aller ces poules mouillées d’officiers qui nous disent tout le temps que c’est beau de mourir. Moi, je n’ai aucune envie de mourir. En attendant, jusqu’à aujourd’hui, j’ai touché ma solde et j’en ai bien profité !» 

J’ai rapporté cet épisode qui peut paraître insignifiant et peu concluant parce que je pense que l’état d’esprit de Silvano a été aussi celui d’autres jeunes gens. Si j’avais voulu faire un récit de propagande, j’aurais dû racheter Silvano en lui faisant rejoindre les patriotes dans le maquis ; mais j’ai simplement voulu raconter une histoire vraie avec un vrai personnage : Silvano n’avait aucune envie d’aller dans le maquis, comme il n’avait également aucune envie de se battre pour la république fasciste. Il voulait seulement vivre, égoïstement, parce que personne ne lui avait jamais appris, avec rigueur, sans aucune rhétorique, ce qu’était le bien et ce qu’était le mal ; pour lui, la seule chose qui comptait était de sauver sa peau. Il obéissait aveuglement à cet instinct animal : tout le reste était mystère. 

Je reparlerai peut-être une autre fois de ces mois d’été et d’autres personnages ; maintenant je suis fatigué ; je ne sais même plus ce que j’ai écrit et si tous ces mots peuvent avoir un sens. 

(Traduction personnelle) 









Images : en haut, Mark  (Site Flickr)

en bas, Dan  (Site Flickr)