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vendredi 8 septembre 2017

Opéra




Par l'escalier fleuri du spectre des cent-gardes,
Le flot sans prix des dames sans nom va montant
Et des doigts vont tenant des robes purement
Pour des pieds d'or qui vont s'élevant par les marbres.

Sans prix, sans nom, laissant leur demi-nudité
Fabuleuse grandir en saisons épandues,
Les dames vers Wagner montent par la volute
Des grands marbres, comme un encens d'éternité.

Et l'essentiel est dans ce mouvement des jambes
Qui font des ondes comme les cloches au ciel,
Les plus blanches laissant encor par indulgence
Leurs jambes enseigner gravement l'essentiel

Pendant qu'autour de la vague tour babylone,
Voitures, votre neuf bétail d'acier poli
Dort sa trêve d'esclave en attendant minuit
Et le poids faible des pieds d'or d'entre les robes.

Marcel Thiry  Âges, 1950










Images : en bas, (2) Eric Chauvin  (Source)




jeudi 7 septembre 2017

La Villa






 Tout l'Anio verse au jardin vertical,
Piège de marbre et falaise de faste.
Son corps d'eau plie au caprice ducal,
Sa bouche d'eau crie amour au nom d'Este.

Cent bouches d'eau par frais luxe éjaculent
Un rire bleu-mer-sombre et blanc argent.
Toute tritonne est la serve ducale,
L'Anio des ducs ruisselle sur sa jambe.

Où la statue est d'Anio transpercée
Et rend l'Anio par sa gorge fontaine,
Où chaque bronze est d'un flot traversé
Par les détours du lit d'une âme obscure,

Où à jet double un dru fleuve exubère
Par les seins noirs aspergeant l'hibiscus,
Aimer longtemps du balcon de fontaine
Entre les ifs la tuile de Tibur.

Marcel Thiry  Le Jardin fixe, Italiques, 1969









Images : en haut et en bas (1) : Stefano  Site Flickr

en bas (2) : Site Flickr 

en bas (3) Paolo Francesco Sità  (Site Flickr)




mardi 5 septembre 2017

Gli amici (Les amis)




Gli amici

I vivi ormai
più non ti stanno accanto
e non ti fanno compagnia ;
invano cerchi di fermare
il loro sguardo su di te,
stringere la loro mano nella tua.

I loro occhi volgono altrove,
si chiudono le dita su se stesse,
la fretta allontana i loro passi.

Ma ecco sulla sponda del tuo letto,
siedono, sorridendo,
i morti,
che pazienti ascoltano
ogni voce del cuore.

Dolce è la compagnia di chi non ha più fretta.

Paola Cannas  Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013






 Les amis

Les vivants désormais
 ne sont plus à tes côtés
et ne te tiennent plus compagnie ;
c'est en vain que tu cherches à fixer
leur regard sur toi,
 à serrer leur main dans la tienne.

Leurs yeux regardent ailleurs,
les doigts se referment sur eux-mêmes,
la hâte éloigne leurs pas.

Mais voilà qu'à ton chevet
se tiennent, en souriant,
les morts,
qui avec patience écoutent
toutes les voix du cœur.

Douce est la compagnie de ceux qui ne sont plus pressés.




Images : The Dead, de John Huston (1987)



lundi 4 septembre 2017

Nuages



to you...





Nuages qui passez dans le ciel de Bruxelles,
nuages qui pleurez vos pluies continuelles,
où courez-vous ainsi pendant que je rêvasse
en tirant sur mon âme pleine de crevasses ?

Toute la nuit j'ai entendu sur la charpente
la pluie qui martelait le toit dans sa descente
et pendant ce temps-là je lisais dans un livre
comment on peut aimer la vie jusqu'au délire.

C'est vrai que quand on aime, l'âme prend sa part,
hélas ! notre âme part dans l'amoureux nectar
et quand on est trahi notre âme aussi se meurt
pour avoir perdu le meilleur de sa chaleur.

Alors vous seuls nous racontez, graves nuages,
l'évanescence des bontés qui nous saccagent
et comment malgré tout l'on rêve en vous voyant
poussant on ne sait où vos fumées dans le vent.

William Cliff   Amour perdu  Le Dilettante, 2015










Images : en haut, Site Flickr

en bas, (1) Site Flickr

(2) Amaury Henderick (Site Flickr)

(3) Thérèse Cherton  (Site Flickr)




samedi 2 septembre 2017

Lassù (Breve storia del cielo) Là-haut (Brève histoire du ciel)




Dans un petit livre paru en 2013 aux éditions Sellerio, Pagine bianche [Pages blanches] Eugenio Baroncelli réunit cinquante-cinq livres qu'il n'a pas écrits, et dont on trouve ici les titres, souvent très évocateurs, parfois les préfaces, ou encore les quatrièmes de couverture, les avis au lecteur, les incipits, les index, les dédicaces. Avec ces quelques éléments, le lecteur peut rêver à loisir à la matière de ces ouvrages imaginaires : 
La chambre verte, abécédaire de mes morts favoris  
Atlas raisonné des saisons   
Choses, livre de toutes les choses, et bien d'autres encore, qui se trouvent sur mon bureau  
Où étions-nous ? Soixante-dix-sept cartes postales jamais envoyées 
La lumière s'est enfuie, éloge de l'ombre 
Les fleuves, chapitres d'un roman prêt à s'abîmer en mer 
Au commencement, livre lacuneux de l'enfance
Loin, plus loin, très loin : histoire et géographie de la distance
La liste joyeuse : inventaire de mes inventaires favoris 
Avant la fin de la nuit : dix-neuf rêves et vingt rêveurs 
Silence, bibliographie complète des livres jamais écrits, etc.
L'entreprise de Baroncelli rappelle la séquence du rêve de l'élève de Giotto qui clôt le Décameron de Pasolini, où l'artiste se demande "pourquoi réaliser une œuvre, alors qu'il est si beau de seulement la rêver"... Je cite ici le chapitre consacré au livre virtuel intitulé : Là- haut : brève histoire du ciel.


 « Il cielo si è riempito di astronomia. » 


Prefazione

Uno lo sognò Tolomeo, un altro Copernico. Gli atlanti lo dividono in costellazioni, vere o false a seconda dell’edizione, che sta nel tempo. Al principio dell’altro secolo, Fernandez Moreno, incantato da quello che gli stava sopra tutti i santi giorni, lo divise in quartieri, come se fosse Buenos Aires. Qualcuno lo popolò di quasi infinite stelle, di cui non sa il nome. Altri di molti dèi, e altri di uno solo, che lo avrebbe inventato per ingannare la solitudine e ci abiterebbe ancora oggi. Alcuni assicurano che è eterno ; altri sostengono che la sua eternità è affare del reticente avvenire, e prudentemente la configurano nelle antologie della fantascienza. Girolamo Fleury, uomo ufficioso, lo credette un talismano o uno specchio che dovremmo leggere — di nuvole che ce lo nascondono, di lune che lo sbiancano, di soli che lo incendiano. Claudio, l’uomo lontano trecento metri o due anni da dove sto adesso, seppe un giorno dove comincia. 

Questo libro racconta questo e anche altro : per esempio le aurore, quella musica, da cui sappiamo che i nostri morti non sono morti ma lontani, così lontani che la loro voce ci arriva travestita da brusio della brezza, per esempio certi crepuscoli di fuoco, che sembrano una fine e invece, con quei riflessi rosso sfacciato da tintura da poco che a me ricordano le donne perdute, sono un principio, almeno per un po’. Per esempio i banditeschi tramonti in cui se ne va in sangue, con quegli spaventevoli cani che fiutano la notte. 

Eugenio Baroncelli  Pagine bianche, 55 libri che non ho scritto  Sellerio editore, Palermo, 2013








« Le ciel s'est rempli d'astronomie. »


 
Préface

Ptolémée en rêva un, et Copernic un autre. Les atlas le divisent en constellations, vraies ou fausses selon les éditions et les époques. Au début du siècle précédent, Fernandez Moreno, fasciné par ce qu'il pouvait contempler au-dessus de lui tous les jours, le divisa en quartiers, comme s'il s'agissait de Buenos Aires. Certains le peuplèrent d'un nombre presque infini d'étoiles, dont ils ignorent le nom. D'autres en firent le séjour de plusieurs dieux, alors que d'autres pensaient au contraire qu'il n'en existait qu'un seul, qui l'aurait inventé pour tromper sa solitude et qui s'y trouverait encore aujourd'hui. Quelques uns assurent qu'il est éternel ; d'autres soutiennent que son éternité est liée à l'incertitude de l'avenir, et avec prudence ils considèrent que toutes ces considérations relèvent du domaine de la science-fiction. Jérôme Fleury, un homme très scrupuleux, crut qu'il s'agissait d'un talisman ou d'un miroir qu'il nous faudrait lire — avec des nuages qui nous le cachent, des lunes qui le blanchissent, des soleils qui l'incendient. Claudio, l'homme éloigné de trois-cent mètres ou de deux ans de l’endroit où je me trouve à présent, sut un jour où il commence.

Ce livre raconte cela, et d'autres choses encore : par exemple les aurores, cette musique, qui nous apprend que nos morts ne sont pas morts, mais qu'ils se sont éloignés, à tel point que leur voix nous parvient déguisée en murmure de la brise, par exemple certains crépuscules de feu, qui semblent une fin alors que, avec leurs reflets rouges criards de teintures bon marché qui m'évoquent les femmes perdues, ils sont un début, au moins l'espace d'un moment. Par exemple encore les couchers de soleil criminels où le ciel devient sanglant, avec ces chiens effrayants qui flairent la nuit. 


(Traduction personnelle)









Images : en haut, Denis Trente-Huittessan  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Chiara Catalini  (Site Flickr)




"Perchè realizzare un'opera quando è così bello sognarla soltanto ?" 
"Pourquoi réaliser une œuvre alors qu'il est si beau de se contenter de la rêver ?"

jeudi 31 août 2017

San Gennaro




Les Napolitains ignorent Dieu. Entre eux-mêmes et Dieu, ils ont placé des avocats : ces avocats seraient les saints. Parmi tous les saints, le meilleur avocat des Napolitains est san Gennaro. C'est lui qui se charge de défendre en haut lieu, au Paradis, les actions des gens. Ceux-ci ne sauraient comment parler à Dieu, ils ne sauraient comment s'y prendre pour s'adresser à une entité abstraite que l'on ne peut ni voir, ni toucher. Mais au Duomo, ils ont la statue de san Gennaro, parfaitement tangible. Dieu est un rêve, une idée. San Gennaro est un homme de chair et d'os. En effet, san Gennaro est le dernier saint au monde qui – et cela deux fois par an – prouve qu'il est encore vivant, par la liquéfaction de son sang qui se met à bouillir comme une chaudière, dans la châsse que tient entre ses mains l'archevêque – ou un cardinal – et qui est montré à la foule en prière. Lorsque le sang, sur la liquéfaction duquel on a raconté un tas de choses, se met à bouillir, chaque fidèle a résolu un problème. Par exemple, celui qui se tient de travers peut espérer devenir droit ; la femme stérile aura un enfant ; l'ennemi de telle personne sera déconfit et mourra peut-être ; le tremblement de terre ne provoquera plus de deuils ; tel roi avait le droit de régner ; la lave du Vésuve s'arrêtera aux portes de la ville ; tel condottiere méritait de vaincre.




 San Gennaro a dit oui. Par la liquéfaction de son sang, san Gennaro a donné son approbation. Mais surtout, étant donné que pour les Napolitains, le problème numéro un a toujours été la faim, san Gennaro se débrouillera pour dicter en rêve les chiffres du Loto à celui qu'il a choisi d'avance afin qu'il gagne beaucoup d'argent et éloigne de soi la misère.

Peut-être la fonction la plus importante de san Gennaro consiste-t-elle à suggérer un ambe, un terne ou un quaterne à ses fidèles. Il ne conseille jamais à son peuple de se mettre au travail, mais d'aller jouer les chiffres du Loto, grâce auquel tous les problèmes les plus obsédants du demandeur seront résolus de la manière la meilleure, et sans fatigue. Le jeu du Loto, grâce auquel tous les problèmes les plus obsédants du demandeur seront résolus de la manière la meilleure, et sans fatigue. Le jeu du Loto, qui constitue l'une des activités hebdomadaires du Napolitain, du haut en bas de l'échelle sociale, est un prolongement de san Gennaro. Les deux sont liés.

 


Aujourd'hui, san Gennaro n'est plus déterminant dans la vie des Napolitains. Le rouleau compresseur de la société de consommation est passé sur tous. On peut gagner de l'argent grâce au racket, aux cigarettes de contrebande ou à la drogue. Mais san Gennaro n'est pas mort, pas plus que Pulcinella. Là où l'on s'y attend le moins, il repousse avec vigueur et lance ses tentacules. Son message, fondé sur l'idée que tout est chance, possède une force terrible. San Gennaro a été un des maux de Naples, et tant que son symbole n'aura pas complètement disparu, les Napolitains ne deviendront jamais un peuple ni concret ni efficace. Ils soupçonneront toujours leur meilleur ami lui-même d'être un jeteur de sorts, qu'il faut donc tenir à distance et à qui il ne faut rien confier. 

San Gennaro n'a servi qu'à diviser les habitants entre eux, à les faire vivre dans l'éternel soupçon que quelque malheur peut survenir à tout moment...

Domenico Rea Naples, visite privée Éditions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)








Images : en haut, Pasquale Popolizio (Site Flickr)

au centre (deux photographies) : Site Flickr

en bas, Paola Magni (Site Flickr)




mardi 29 août 2017

I pescatori (Les pêcheurs)




"Il fiume no, il fiume basta !
Bisogna dimenticarselo il fiume !"




L’œuvre poétique d’Attilio Bertolucci est en grande partie autobiographique ; c’est évident et revendiqué dans l’admirable "roman familial en vers", La camera da letto (traduction française aux editions Verdier sous le titre La Chambre), mais cette dimension autobiographique est aussi très présente, souvent de façon plus secrète et plus mystérieuse, dans les autres recueils de poèmes de Bertolucci (un seul est intégralement traduit en français : Voyage d’hiver, aux éditions Verdier, 1997). Le fils cadet du poète, Giuseppe Bertolucci, scénariste et réalisateur au théâtre et au cinéma, mort en 2012, a fait paraître en 2011 aux éditions Bompiani un beau livre de souvenirs et de réflexions, Cosedadire (tout attaché : Des chosesàdire), dans lequel se trouve un chapitre intitulé Una vita in versi (Une vie en vers) ; il s’agit d’une réflexion autour de neuf poésies de son père dans lesquelles on le retrouve, seul ou en compagnie de son frère aîné, Bernardo. Les neuf poésies se situent entre 1950 et 1965, à partir de l’enfance de Giuseppe (il a trois ans dans les premiers poèmes) jusqu’à la fin de son adolescence (il a dix-huit ans en 1965). 

C’est un témoignage passionnant et souvent très émouvant sur la création poétique, mais aussi sur la sensation étrange que l’on peut éprouver lorsque l’on devient le sujet d’une œuvre, soi-même et pourtant aussi un autre, doublé d’une "vie poétique" qui côtoie la vie réelle et en même temps lui échappe. «C’est une identité poétique que le destin m’a offerte, comme un don précieux, mais aussi une source de nombreuses inquiétudes», écrit Giuseppe Bertolucci. Il emploie également l’expression "douce condamnation" pour caractériser l’impression qu’il ressent à être ainsi transformé en "matière du chant" ("materia del canto") de son père, "une sorte d’euthanasie, de douce mort dans la parole poétique". C’est aussi peut-être ce doux malaise qui sera à l’origine de sa volonté de fonder sa propre identité artistique [ceci est également vrai pour son frère] : la volonté de passer du statut de personnage à celui d’auteur. Je cite ici l'un des poèmes choisis par Giuseppe Bertolucci, suivi du commentaire qu'il en propose ; ce sont des vers "implacables et doux", qui nous transportent dans une sorte de lieu béni qui ressemble à un Eden. On y retrouve Giuseppe et son frère aîné, Bernardo, qui se souviendra sûrement de ce poème quand il écrira la séquence du Pô, dans l'un de ses films les plus personnels, Prima della Rivoluzione : 



I pescatori

Avete visto due fratelli, l'uno
di quindici l'altro di dieci anni, lungo
il fiume, intento il primo a pesca,
il secondo a servire con pazienza

e gioia ? Il sole pomeridiano colora
i visi così simili e diversi
come una foglia a un'altra foglia nella
pianta, una viola a un'altra viola in terra.

Oh, se durasse eternamente questa
mattina che li svela e li nasconde
come erra la corrente tranquilla,
e li congiunge sempre se un silenzio

troppo dura fra loro e li opprime
così da cercarsi a una voce e trovarsi,
intatte membra, intatti cuori, rami
che la pianta trattiene strettamente.

Attilio Bertolucci  Viaggio d'inverno  Garzanti Ed. 1971





Les pêcheurs

Avez-vous vu deux frères, l'un
de quinze ans, l'autre de dix, le long
du fleuve, occupé le premier à pêcher,
le second à l'aider avec patience

et joie ? Le soleil de l'après-midi colore
leurs visages aussi semblables et différents
que sur une plante deux feuilles entre
elles, ou deux violettes sur la terre.

Oh ! si elle durait éternellement cette
matinée qui les révèle et les masque
alors que vagabonde le courant tranquille,
et qui toujours les unit quand un silence

s'éternise entre eux et les oppresse au point
qu'ils se cherchent d'une même voix et se trouvent,
membres intacts, cœurs intacts, branches
que la plante retient étroitement.

Traduction : Muriel Gallot  (Voyage d'hiver, Editions Verdier, 1997)


«Le père, depuis la rive, épie ses deux fils, "deux frères, l’un de quinze ans [Bernardo], l’autre de dix [Giuseppe], le long / du fleuve, occupé le premier à pêcher, / le second à l'aider avec patience / et joie". Il les observe : "leurs visages aussi semblables et différents / que sur une plante deux feuilles entre / elles, ou deux violettes sur la terre", "membres intacts, cœurs intacts, branches / que la plante retient étroitement". Dans la vison du poète, tout s’organise, dans un ordre parfait, sublimé par une métaphore végétale qui assimile les deux garçons à deux feuilles et deux violettes, pour culminer dans cette image finale de la plante paternelle, qui retient étroitement les deux fils, comme des branches. Nous voilà tous transformés, comme dans un mythe classique, en éléments de la nature. Déshumanisés, vidés de toute conflictualité et de toute contradiction, projetés dans un temps qu’Attilio voudrait voir durer éternellement. Mais ce Giuseppe, qui seconde avec patience son aîné [on peut noter ici au passage que Giuseppe sera souvent l’assistant de Bernardo dans sa carrière cinématographique], et surtout cette plante, le père, qui retient étroitement ses enfants, ne sont-ils pas aussi une façon d’exorciser la crainte que cet enchantement puisse se rompre, que l’unité familiale puisse, d’un moment à l’autre, être remise en question ? Et aussitôt, dans une circularité sans échappatoire, l’angoisse réapparaît sur la scène, travestie en son contraire, l’idylle. L’effet de l’anesthésie se dissipe.»

Extrait de Cosedadire, de Giuseppe Bertolucci, Editions Bompiani, 2011 (Traduction personnelle)








Images : grazie a Alessio Cuccu (Site Flickr)




lundi 28 août 2017

Une nuit d'été




C’était une nuit d’été, plus précisément celle du dix-huit août 1978, dans le port de Cavallo, une petite île entre la Corse et la Sardaigne. Cette nuit-là, en rejoignant son yacht, le prince Victor Emmanuel de Savoie, héritier en exil de la couronne d’Italie, s’aperçoit que l’on a sans sa permission emprunté son Zodiac. Les responsables sont sans doute un groupe de riches et bruyants Italiens que le prince a déjà remarqué et qu’il n’apprécie guère. Furieux, il se saisit d’un fusil et tire à deux reprises en direction du groupe de malotrus.
Au même moment, un jeune touriste allemand de dix-neuf ans, Dirk Hamer, dort dans une barque amarrée à proximité ; il sera atteint par un projectile. Transporté à Porto-Vecchio, puis dans un hôpital de Marseille, il faudra l'amputer d’une jambe. De nombreuses complications surviendront et d’autres opérations auront lieu en Allemagne, à l’hôpital d’Heidelberg. Dirk Hamer mourra quatre mois plus tard, à la suite d’un terrible calvaire.
Le prince italien restera en prison quelques semaines à Ajaccio, puis il sera libéré dans l’attente de son procès. Le parcours judiciaire, long et tortueux, s’achèvera treize ans plus tard : le prince sera finalement acquitté, avec une amende légère pour port d’armes abusif. L’affaire connaîtra un rebondissement inattendu en 2006, quand le prince, finalement autorisé à rentrer en Italie, sera brièvement incarcéré pour une sombre affaire de corruption et de jeux de casino truqués (l’affaire s’est conclue par un non-lieu). Dans une conversation (enregistrée) avec ses camarades de cellule, le prince reconnait au passage que, dans l’affaire de Cavallo, il a réussi à berner tout le monde (« Anche se avevo torto, devo dire che gli ho fregati. » «Même si j'avais tort, je dois dire que je les ai bien eus.»)...
Dans un recueil de nouvelles qui vient de paraître en Italie, Non saremo confusi per sempre (Nous ne serons pas perdus pour toujours), le jeune romancier Marco Mancassola se souvient de cette histoire. Dans la nouvelle intitulée, Un principe azzurro (Un prince charmant), il imagine qu’une troupe de comédiens revient sur l’île de Cavallo pour y monter un spectacle inspiré par le drame. Mais comme on le verra dans l’extrait que je cite ici, dans une traduction personnelle, la fiction parviendra cette fois-ci à bouleverser la réalité :




Le soir du spectacle, quelques autres barques arrivèrent dans la baie. Il y avait des journalistes et des amis de Claudio. Même avec ce renfort, le public était plutôt réduit. Tobias, Chiara et moi étions sur la plage, un peu tendus, tandis que la lune montait dans le ciel comme un œil curieux. L’installation semblait rudimentaire, il n’y avait même pas une vraie scène, mais en fait, cette simplicité n’était qu’apparente. Le son, par exemple, était un problème dans un pareil contexte. Il y eut donc des problèmes techniques qui retardèrent le début du spectacle, nous laissant dans l’attente jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Pour distraire le public, ce cher Vincent trouva judicieux de sortir son appareil stéréo, et il proposa de nous faire entendre quelque chose... Personne ne protesta. Nous étions déjà tous ailleurs, captivés, hypnotisés en songeant à la représentation qui allait avoir lieu. Peut-être aussi effrayés, comme des participants à une séance de spiritisme.
Le spectacle tout entier se déroulait dans des barques, chaque acteur se tenant en équilibre au bord de l’embarcation, tandis que le public suivait tout cela depuis la plage, muet, debout, comme l’étaient les témoins du drame qui s’était déroulé trente ans auparavant. La source principale de lumière arrivait de la plage ; elle provenait des phares d’une automobile.
Les faits étaient racontés à rebours, en partant de l’arrestation du prince en 2006 pour ensuite reculer plus loin dans le temps. Chaque scène se déroulait comme une anticipation, et nous remontions progressivement à l’origine de ce que nous venions à peine de voir.
Une brise humide commença à monter de l’eau. Les quelques personnes présentes sur la plage se rapprochèrent les unes des autres, sans détacher les yeux de ce qui se passait dans les barques. Les personnages n’avaient pas de nom, il étaient réduits à leur propre rôle : le prince, le jeune homme, le père de la victime.
C’était presque l’aube quand arriva la dernière scène. Une lueur intense, électrique et mélancolique, commença à éclaircir l’horizon, tandis que les constellations pâlissaient dans le ciel, et que retentissait le coup de fusil du prince. Il devait sûrement s'agir d'une arme chargée à blanc ; pourtant le fracas déchira le silence de la baie, et, sur la plage, nous fit sursauter, tandis qu'un frisson nous courait sur la peau. C’est à ce moment-là, à cet instant précis, que tout le monde comprit.




La fin avait été changée. Même les acteurs paraissaient surpris. Claudio, notre metteur en scène, avait gardé jusque là le secret sur ses intentions.
Après le coup de feu, le jeune homme se leva sur la barque, vivant, le corps intact, la peau étincelante dans la lumière de l’aube. Il sauta d’un bond dans la barque où se trouvait le prince, lui adressa un sourire et tendit la main vers lui pour lui rendre un gros projectile doré.
Il jeta un dernier regard vers nous. Le jeune homme monta dans un canot, détacha les amarres et s’éloigna vers le large. Quand je compris ce qui était en train de se passer... Quand je compris qu’il s’en allait, libre, vivant pour l’éternité, je courus vers le rivage en tremblant. Je ne savais pas ce qui m’arrivait. J’aurais voulu lui hurler de revenir, et en même temps, j’avais envie de lui dire de partir très loin, loin de nous et de notre souffrance. Loin de nous et de notre réalité. Loin, très loin de notre royaume perdu.

Marco Mancassola Non saremo confusi per sempre Ed. Einaudi, 2011 (Traduction personnelle)








Images : en haut, portrait de Dirk Hamer

(2) : Jacques Froissant (Site Flickr)

(3) : Eli (Site Flickr)

en bas, Federico Novaro (Site)

dimanche 27 août 2017

Estate (Alle saline di Trapani) Été (Aux salines de Trapani)




sulle guance accadalte, la sintassi dell'aria.
una corsa in bici, poi stesi al sole
a mescolarci il fiato sui blocchi di arenaria.

la camicia bianca svela il petto disadorno
e getti in alto con la mano il sale
a dilatare la percezione del giorno.

la mia estate è un risveglio a mezzogiorno.

Raffaele Sciacoviello  Ho le rughe sul cuore, Torino, 2007





sur les joues en sueur, la syntaxe de l'air.
une course à bicyclette, puis étendus au soleil
nos souffles mêlés sur les blocs de grès.

la chemise blanche ouverte sur la poitrine nue
tu jettes en l'air des poignées de sel
pour accentuer la perception du jour.

mon été est un réveil à midi. 

(Traduction personnelle) 







Images : en haut, Luca Di Ciaccio  (Site Flickr)

au centre et en bas (1) Martina Boaro  (Site Flickr)

en bas (2) Goretti Videira  (Site Flickr)



jeudi 24 août 2017

Nessuna notizia (Plus aucune nouvelle)




4.

Ecco, nessuna notizia più :
né al telefono una voce implorante
né cartoline dalla scrittura incerta
né i saluti da amici di passaggio.

I sogni che non hai voluto con te,
ingombranti nel tuo viaggio senza mete
nel labirinto del caso,
svaniscono ai miei occhi ammirati.

Per altre strade, senza rimpianti,
libero dai limiti della memoria e delle prospettive
— che mi assillano —
vivi con nuovi sogni
il tuo presente senza rimandi.

La notte torna a riempirsi
di presenze ; figure accattivanti
ripropongono il gioco che fù già nostro
e a me stringe il cuore
perché sembra che tutto voglia ricominciare.

Brevissima è la memoria dei felici.

Stefano Moretti (1952 - 2016)  Gattaccio randagio  Einaudi, 1980





 4.

Voilà, plus aucune nouvelle :
ni voix implorante au téléphone
ni cartes postales à l'écriture hésitante
ni saluts transmis par des amis de passage.

Les rêves que tu n'as pas voulus emporter,
trop encombrants pour ton voyage sans destinations
dans le labyrinthe du hasard,
s’évanouissent devant mes yeux éblouis.

Sur d'autres routes, sans regrets,
affranchi des limites de la mémoire et des perspectives 
— qui m'accablent —
tu vis avec de nouveaux rêves
ton présent sans retours. 

La nuit se peuple encore
de présences ; des visages enjôleurs
reproposent le jeu qui fut jadis le nôtre
et mon cœur se serre
parce qu'il semblerait que tout veuille recommencer.

Très courte est la mémoire des heureux.

(Traduction personnelle)







Images : en haut, Mariana Ortega  (Site Flickr)

au centre et en bas, Salvatore Scaglione  (Site Flickr)




mercredi 23 août 2017

Le sentiment des distances




Un nouvel extrait de l'inépuisable roman d'Alexis Curvers Tempo di Roma. Il ne faut pas perdre de vue en le lisant que l'auteur écrit cela au début des années cinquante ; j'ai bien peur que ce "principe secret" de la distance idéale se soit un peu perdu dans la Rome d'aujourd'hui, et que les Romains aient fini par égarer cet "étalon d'or" qu'ils ont pourtant longtemps gardé fort précieusement...

À Rome, l’étendue et la forme étaient ce qu’elles étaient. Nul mirage n’y tremble autour des pierres et l’on y foule en paix des chemins mesurables. Tout se compose et s’organise selon le vœu de la nature sincère. Rome ne m’a pas désespéré comme l’ont fait à quelque moment toutes les autres villes. J’y trouvais toujours accueil et réponse, profonde satisfaction de l’âme. Même quand j’y traînais ma fatigue, elle s’ouvrait à moi comme un livre intelligible, dont je n’avais qu’à tourner les pages pour que se dissipât ma détresse. 
Cette vertu ne tenait pas seulement aux pensées que j’y puisais avec un bonheur toujours nouveau, mais à l’aspect du livre lui-même, à la noble clarté de l’écriture, à la justesse ravissante de la mise en pages. Jamais imprimeur n’a plus sûrement calculé marges et interlignes pour le repos des yeux que les bâtisseurs de Rome n’ont ménagé, pour l’apaisement du cœur, ces vides, ces intervalles dont j’ai parlé, ces plans neutres mais indispensables qui me donnaient à la fois la sensation la plus exacte et le plus exquis sentiment des distances. J’entends le mot dans sa double acception : si je parcourais sans ennui, grâce à leur variété si bien ordonnée, les distances même considérables qui alternaient avec les hauts lieux, je percevais avec un égal plaisir cette distance immatérielle qui dans Rome unit autant qu’elle isole, ainsi que les choses, les êtres. 
Les relations humaines m’y étaient douces, parce que la familiarité même en était tempérée par une sorte de retrait et de respect qui préservait la solitude et l’indépendance de chacun. Dans les contacts parfois fâcheux que j'avais à subir, une discrétion polie, le souci des formes et un art consommé de l’esquive m’épargnaient toujours le pire, c’est-à-dire le déballage des arrière-pensées ; celles –ci, à ne se traduire que dans les actes, perdaient beaucoup de leur vulgarité. Et dans les contacts agréables il subsistait de même un obstacle protecteur qui excluait toute promiscuité gênante. Les gens se coudoyaient sans se bousculer, se comprenaient sans s’expliquer. 
Si avancé que je fusse dans l’intimité de Geronima et de Sir Craven, un interstice infranchissable continuait d’assurer entre eux et moi l’aisance et la liberté des échanges. Au plus fort de nos embrassades ou de nos confidences, nous restions pareils à des princes qui, se rencontrant pour la première et dernière fois, sont attentifs à l’impression qu’ils produisent l’un sur l’autre. Cette fière pudeur me plaisait et je m’y conformais volontiers, comme à une règle d’élégance que j’étais surpris de voir s’appliquer à la réalité alors que je l’avais crue, jusqu’ici, limitée au domaine de l’art.








Le premier exemple m’en avait été fourni par mon cher Pinturicchio, peut-être, avec le Caravage, le plus romain des peintres ; entre ses madones, ses anges, ses pontifes et ses jeunes seigneurs, comme entre les petits voyous, les bohémiennes et les spadassins de l’autre, j’avais observé que se maintient cette même distance idéale, aérée, individualiste et liante, qui favorise la communication et l’amitié sans permettre l’empiètement et l’irrévérence, et dont le principe secret, gardé à Rome comme un étalon d’or, me semblait y régir encore, avec les monuments de la beauté, tous les mouvements de la vie.

Alexis Curvers  Tempo di Roma  Espace Nord, 2012









Images : en haut, grazie a Andrea Martorana  (Site Flickr)

Oeuvres de Pinturicchio : (1) Madonna della Pace (San Severino Marche), 1490 circa, dettaglio.

(2) cycle de fresques (1500-1501) (détail) Cappella Baglioni, Santa Maria Maggiore, Spello

(3) cycle de fresques (1505-1507) (détails) Biblioteca Piccolomini, Siena

Oeuvres du Caravage : (1) Le Sacrifice d'Isaac, première version (1597-1598)

(2) Les Tricheurs (1595 circa)

(3) Les Musiciens (1595 circa)

(4) La Vocation de saint Matthieu (détail), (1599-1600)

mardi 22 août 2017

L'Invention du spectacle




Pour Philippe de l'Escalier, s'il me lit encore...






Oreste m’attendait tous les soirs devant la grille du garage. Ou plutôt ce n’est pas moi qu’il attendait, car, longtemps après mon retour, il s’attardait à interroger encore les perspectives de la rue dépeuplée. Qu’est-ce qu’il attendait donc ? Et qu’est-ce que tous les italiens attendent avec tant de patience, ceux que je voyais de jour et de nuit à l’affût, postés par centaines dans des lieux où apparemment il ne se passait rien ? Ils avaient constamment l’air de gens arrivés en avance à des rendez-vous. […].




Sir Craven m’avait dit un jour que les Italiens ont tellement le goût du spectacle qu’il ne faut pas chercher ailleurs le moteur de leur histoire. Peu importe qu’ils donnent le spectacle ou qu’ils y assistent, ils sont heureux pourvu que le spectacle continue et malheureux quand on les contraint à l’action réelle, prétendue telle, du moins, par les autres peuples. L’erreur de Mussolini, d’après Sir Craven, était d’avoir voulu changer le spectacle en réalité, d’avoir agi, par conséquent, dans un style non italien. Or ce qui, à la réflexion, me frappait, c’est qu’Oreste au bord du trottoir où ne passait plus un chat ne s’ennuyait pas comme quelqu’un qui attend. Il regardait. Un évènement se produisait, un cortège invisible défilait devant ses yeux un peu exorbités. Il inventait le spectacle, il le fabriquait, il y jouait son rôle modeste et indispensable. Et ce même regard si actif et dont l’objet nous échappe (ce qui fait dire aux observateurs superficiels que les Italiens ont le regard fuyant), je l’avais remarqué chez Geronima parmi les lumières ternies du marché de San Giovanni, chez Paolino penché sur la fosse de la colonne Trajane, chez tous ceux qui rôdaient ou stationnaient sans but apparent, des journées entières, dans les jardins, autour de l’Esedra ou de la place du Panthéon, au pied des ruines et des fontaines, esclaves fugitifs et patriciens confondus, tous fixant dans le vide quelque chose que moi ni Sir Craven n’apercevions jamais. Ils regardaient Rome et quelque chose au-delà de Rome. Quoi donc ? C’était un mystère.




Mais ces regards innombrables avaient suscité la beauté de Rome. Pour répondre à leur muette exigence, l’Italie était devenue la patrie des arts, où tout est spectacle et promesse de spectacle, non seulement les monuments majestueusement assemblés dans les villes, les richesses consacrées qui s’accumulent dans les églises et les musées, mais les masures, les grilles, le crépi des murs, les instruments de travail, les cruches, les paniers, les mouchoirs que les femmes nouent sur leur tête, et jusqu’à cette pompe à essence auprès de laquelle Oreste en salopette, comme un faune gardien d’une source magique, ne se lassait pas de scruter les ténèbres, d’y guetter l’approche du voyageur altéré et ralentissant qui serait peut-être Jupiter en automobile. 

Alexis Curvers  Tempo di Roma  Espace Nord, 2012







Images : en haut, Gente di Roma, d'Ettore Scola (2003)

au centre, (1) Antonio  (Site Flickr)

au centre, (2) Matteo Mignani  (Site Flickr)

en bas, (1) Jonathan Hinkle  (Site Flickr)

en bas, (2) merci à Charles Roffey  (Site Flickr)