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samedi 11 novembre 2017

Un frileux




Dans le sillage du précédent message, et puisque la saison s'y prête, je poursuis la thématique "frilosité" en citant un extrait du dernier ouvrage d'Andrea Camilleri, Esercizi di memoria (Exercices de mémoire), dans lequel, comme le suggère le titre, il évoque des souvenirs souvent liés à sa jeunesse, comme cette très savoureuse évocation du poète Vincenzo Cardarelli, dont la frilosité et le caractère ombrageux étaient devenus légendaires : 

Quand je fréquentais comme élève metteur en scène l'Académie Nationale d'Art Dramatique de Rome, dans les années 49-50, j'ai habité un moment dans un grand appartement près du piazzale Flaminio, avec trois amis qui allaient devenir célèbres : le réalisateur Mario Ferrero, le scénariste et metteur en scène Giuseppe Patroni Griffi et Bill Weaver, qui faisait ses premières armes de traducteur de l'italien à l'anglais. Le soir, nous étions rejoints par d'autres futures célébrités, comme le cinéaste Francesco Rosi, l'écrivain Raffaele La Capria, le jeune Vittorio Gassman et beaucoup d'autres jeunes gens, garçons et filles.

Nous possédions un gramophone que nous faisions jouer à fort volume et nous passions toute la nuit à danser, à nous amuser, à plaisanter. Immanquablement, vers une heure du matin, la sonnerie de la porte retentissait, quelqu'un allait ouvrir et se trouvait devant le poète Vincenzo Cardarelli, en pyjama, qui habitait à l'étage du dessous et ne parvenait pas à trouver le sommeil à cause du vacarme que nous faisions. Un soir, Mario Ferrero l'invita à se joindre à nous ; de façon inattendue il accepta, s'assit sur une chaise dans un coin du grand salon et se mit à nous observer avec des regards méprisants.

Après une petite demi-heure, il nous demanda une couverture, il tremblait de froid, et pourtant c'était une soirée très chaude, il s'en enveloppa et s'assit de nouveau sans changer d'expression. Après un petit moment, il se leva et dit à voix haute : « Je peux dire quelque chose ? » Nous répondîmes aussitôt : « Mais bien sûr, Maître ! » « Vous êtes vraiment des petits merdeux ! » proclama-t-il de façon solennelle, et il se dirigea vers la porte toujours enveloppé dans la couverture. Depuis ce jour-là, il ne remonta plus jamais pour protester. Un jour que je le rencontrai dans les escaliers, il me dit qu'il s'était muni de bouchons d'oreilles, et qu'ainsi il arrivait à dormir tranquillement.

Cardarelli n'avait pas un caractère facile. Par exemple, quand on apprit à Rome qu'Alessandro Pavolini, secrétaire du Parti Fasciste Républicain, avait été tué par des partisans, il dit au fils du frère de Pavolini rencontré dans la rue : « Tu diras à ton père que je me réjouis de ses récents malheurs ! »




Il souffrait du froid même en pleine canicule, et il m'est arrivé d'assister à une scène incroyable ; je me trouvai piazza del Popolo devant le bar Luxor, par la suite bar Canova, il était presque une heure de l'après-midi, le soleil était au zénith, avec une chaleur étouffante difficile à supporter. Je vis arriver Cardarelli depuis la Porta del Popolo : il portait un chapeau, une écharpe de laine autour du cou, un épais manteau d'hiver, des gants, et il avançait avec précaution comme si le sol était gelé. A cette époque, même les poids lourds pouvaient traverser le Corso, et il arriva justement un camion qui se retrouva face au poète en plein milieu de la piazza del Popolo ; le chauffeur freina brusquement et descendit du véhicule. Il était en caleçon et clairement exaspéré par la chaleur suffocante qu'il devait supporter dans sa cabine.

En voyant Cardarelli ainsi accoutré, il perdit complètement son self-control, tomba à genoux en hurlant et blasphémant, puis se releva d'un coup pour se jeter sur le poète et commencer à le déshabiller. D'une bourrade il fit voler le chapeau et commença à déboutonner le manteau tandis que Cardarelli appelait à l'aide d'une voix aiguë. Je me précipitai pour le secourir suivi par d'autres passants, mais il fut bien difficile d'arracher le poète aux bras puissants du camionneur, qui manifestait maintenant des intentions clairement homicides. Une fois libéré, Cardarelli ne manifesta pas la moindre gratitude, il me poussa du bras pour m'écarter et s'en alla en se rhabillant avec soin.. Il paraît, mais peut-être ne s'agit-il que d'une légende, que ses dernières paroles sur son lit de mort ont été : « J'ai trop chaud ! ».

Andrea Camilleri  Esercizi di memoria  Rizzoli editore, 2017  (Traduction personnelle)






Images : en haut, Monica Messina  (Site Flickr)

au centre,  Vincenzo Cardarelli, Via Veneto foto ©archivio Paolo Di Paolo

en bas, Fabio Fusco  (Site Flickr)


On peut lire ici le texte original de Camilleri 

samedi 4 novembre 2017

Les Frileux (Freddolosi)




Dans Risvolti svelti son nouveau livre paru aux éditions Sellerio, dans la très élégante collection Il divano, Eugenio Baroncelli propose toute une série de rabats (ou volets) de couvertures de livres imaginaires, présentant des personnages réels tous en rapport avec la vie littéraire. Ces esquisses de biographies sont classées par catégories hétéroclites : ceux qui s'ennuyaient, ceux qui sont tombés, les décapités, les fumeurs impénitents, les passagers, les voyageurs acharnés, les frileux... Je cite ici trois exemples appartenant à cette dernière catégorie ; comme toujours chez Baroncelli, la brièveté, l'aspect lapidaire du texte produit un effet d'étrangeté et de vérité étonnant, comme un flash, une lumière qui brille un laps pour éclairer une vie, et c'est le lecteur qui est à la fois surpris et ébloui par ces esquisses, ces résumés fulgurants de biographies dont il peut s'il le souhaite retisser la trame en faisant appel à ses souvenirs ou en laissant vagabonder son imaginaire, comme invitaient à le faire les écrivains de l'Oulipo, auxquels on pense souvent en lisant Baroncelli...






Ignoto perfino a lui, che ci ha insegnato quel che non sapeva, un misterioso dio gli raggelò le gambe. Ebbe per musa la sua stufa. Nella canicola dell'agosto romano scendeva sotto casa al caffè Strega avvolto nel pastrano.

Inconnu même pour lui, qui nous a enseigné tout ce qu'il ne savait pas, un dieu mystérieux lui glaça les jambes. Son poêle fut sa muse. Dans la canicule du mois d'août romain il se rendait juste en dessous de chez lui au café Strega emmitouflé dans son pardessus.





Paul Celan

Quanto patisse il freddo non si sa, ma è un fatto che con la neve, la cosa e la parola, molto trafficò. È dalla neve, intanto, che cavò i pupazzi dei suoi versi inversi. Così provò che il contrario è la forma mistica del superlativo, che di là dal bianco massimo sta il nulla.

On ne sait pas à quel point il souffrit du froid, mais il est certain qu'il eut beaucoup affaire avec la neige, la chose concrète et le mot. Par exemple, c'est avec elle qu'il a fabriqué les bonhommes de neige de ses vers inversés. Il se rendit compte ainsi que l'inverse est la forme mystique de l'extrême, qu'au-delà du blanc absolu règne le néant.






Glenn Gould

Tiene al suo corpo, visto che è un dio. Da sempre teme che i suoi odiati fan gli sciupino le mani. Da sempre, per la paura di ammalarsi, indossa il cappotto in piena estate.

Il tient à son corps, puisqu'il est un dieu. Depuis toujours, il craint que ses admirateurs haïs lui abîment les mains. Depuis toujours, par peur de tomber malade, il porte un manteau en plein été. 

Eugenio Baroncelli  Risvolti svelti, Sellerio editore Palermo, 2017 (Traduction personnelle)








jeudi 2 novembre 2017

Bologne




Compacte, lourde, autoritairement possessive, Bologne, lorsqu’on y vient de Venise, semble écraser le sol, vouloir s’y creuser un lit. Sous les larges et basses arcades dont la plupart des rues sont continûment bordées chaque pas en avant fait de vous un captif, un prisonnier. Bologne est une ville profonde ; une profondeur toute minérale : peu d’arbres, peu de jardins. Dans les vieux quartiers, dans le lacis des rues étroites, une patine noirâtre veloute, épaissit la rouge argile et les crépis orangés des hautes maisons. Les portes s’ouvrent sur des cours resserrées, guère visitées par la lumière. Au cœur de Bologne, il arrive qu’on pense vaguement au cœur de Londres, au cœur de Lyon.




Quel dommage de rester si peu de temps ici ! Les musées sont fermés. J’aurais aimé revoir la belle Tête Grecque du musée Civique, cette fière Pallas toute de miel et d’ambre, dont les vastes regards taciturnes viennent de si loin et vont si loin ! Revoir aussi les alléchantes jeunes Saintes du Guerchin, moelleuses et tièdes, brunes comme des mulâtresses et si duvetées qu’on les dirait fardées de poudre de vanille... Les églises sont fermées également. Je ne pourrai donc pas, comme je l’ai toujours fait quand je suis venu à Bologne, aller allumer un cierge à San Petronio en souvenir des soixante-trois cierges que Fabrice del Dongo, ayant tué l’affreux Giletti, y fit allumer «pour une grâce reçue» («comme après un grand orage l’air était plus pur, ainsi l’âme de Fabrice était tranquille, et comme rafraîchie ...»). Sur les pilastres du porche de l’église close, voici du moins les énergiques bas-reliefs de Jacopo della Quercia, devant lesquels le jeune Michel-Ange reconnut les formes de ses songes. Et voici les deux grandes places en équerre où un mâle et robuste décor de palais (leur chair de briques est parée de bijoux de bronze) récite une grande prose d’architecture, puissamment cadencée.

Jean-Louis Vaudoyer   Italie retrouvée  éditions Hachette, 1950






Images : en haut : Fabio Ficola (Site Flickr)

au centre : Federico San Bonifacio (Site Flickr)

en bas, J. Maria Franco (Site Flickr)



jeudi 26 octobre 2017

Porta Romana bella



Porta Romana est un chant traditionnel de prisonniers : il évoque la prison milanaise de San Vittore, qui se trouve Piazza Filangieri, comme le dit la chanson. La prison a été construite à la fin du dix-neuvième siècle et la chanson date du début du siècle dernier. Il en existe plusieurs versions avec différents couplets :





Porta Romana bella, Porta Romana
ci stan le ragazzine che te la danno,
ci stan le ragazzine che te la danno :
prima la buonasera e poi la mano.

E gettami giù la giacca ed il coltello
che voglio vendicare il mio fratello,
che voglio vendicare il mio fratello,
e gettami giù la giacca ed il coltello.

La via Filangeri è un gran serraglio,
la bestia più feroce è il commissario,
la bestia più feroce è il commissario,
la via Filangieri è un gran serraglio.

In via Filangieri c'è una campana:
ogni volta ch'ella suona è una condanna,
ogni volta ch'ella suona è una condanna,
in via Filangieri c'è una campana.

La via a San Vittore è tutta sassi,
l’ho fatta l'altra sera a pugni e schiaffi,
l'ho fatta l'altra sera a pugni e schiaffi,
la via a San Vittore è tutta sassi.

Prima faceva il ladro e poi la spia,
e adesso è delegato di Polizia,
e adesso è delegato di Polizia,
prima faceva il ladro e poi la spia.

E sette, sette e sette fanno ventuno
arriva la volante e non c'è nessuno,
arriva la volante e non c'è nessuno
e sette, sette e sette fanno ventuno.

O luna che rischiari le quattro mura
rischiara la mia cella ch'è tanto scura,
rischiara la mia cella ch'è tetra e nera :
la gioventù più bella muore in galera.

Porta Romana bella, porta Romana,
ci stan le ragazzine che te la danno,
ci stan le ragazzine che te la danno :
prima la buonasera e poi la mano…





Porta Romana, belle Porta Romana,
là, il y a des jeunes filles qui te donnent

d'abord le bonsoir, et ensuite leur main.


Et passe-moi une veste et un couteau,

parce que je veux venger mon frère.


La rue Filangieri est une grande ménagerie

dont la bête la plus féroce est le commissaire.


Dans la rue Filangieri, il y a une cloche,

et chaque fois qu'elle sonne, quelqu'un est condamné.


La rue qui conduit à San Vittore est toute pavée,

hier soir, je l'ai remontée sous les gifles et les coups de pied.


Avant, c'était un voleur et un mouchard,

et maintenant, il est devenu auxiliaire de police.


Et sept fois trois font vingt-et-un,

les flics débarquent et ils ne trouvent plus personne...


Ô lune qui éclaire ces quatre murs,
éclaire ma cellule qui est bien sombre,

éclaire ma cellule qui est lugubre et noire :

la plus belle jeunesse meurt en prison.


Porta Romana, belle Porta Romana,

là, il y a des jeunes filles qui te donnent

d'abord le bonsoir, et ensuite leur main.







Images : en haut, Katie (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

Sur le quartier milanais de Porta Romana, on peut lire ici (en italien) un très bon texte.

jeudi 19 octobre 2017

Madame D.




Pour saluer Danielle Darrieux, qui vient de nous quitter au bel âge de cent ans, une séquence de Madame de, le chef d’œuvre de Max Ophuls (et à mon avis le plus beau rôle de cette merveilleuse actrice) avec peut-être la plus pertinente utilisation de l'antiphrase qu'on ait pu voir au cinéma.  Au-dessous, une chanson de Françoise Hardy, Je ne vous aime pas, inspirée de cette séquence...


— Revenez bientôt !

— Je ne vous aime pas... Je ne vous aime pas... 

— Je ne vous aime pas...









Images : captures d'écran du film de Max Ophuls Madame de (Gaumont DVD)



mercredi 18 octobre 2017

Nostalgie de Drummond




Ce texte d'Antonio Tabucchi, consacré au poète brésilien Carlos Drummond de Andrade, a été d'abord publié dans le Corriere della sera du 11 août 1999, puis repris dans le recueil Viaggi e altri viaggi, paru en 2010 aux éditions Feltrinelli. Je le cite ici dans une traduction personnelle.


C’est un dimanche de Lisbonne, et j’ai la nostalgie de Drummond. C’est un de ces dimanches que mon ami Alexandre O’Neill immortalisa dans un poème, quand la douce saudade que les Portugais ont en eux, sur le visage des habitants de Lisbonne (et aussi sur le mien) se transforme en ennui, en morgue. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Il fait une chaleur torride, la ville est presque déserte, une touriste en short, aux longues et blanches jambes, passe ; ce soir, des amis m’ont invité sur le Tage pour déguster un parago « comme tu n’en as jamais goûté de ta vie ». J’ai la nostalgie de Drummond. 
Même sans le son, les images de la télévision sont compréhensibles. C’est une vieille histoire : celui qui assassinait hier est assassiné aujourd’hui en attendant que ses enfants aient de bonnes raisons pour assassiner demain. Espérons qu’un peu plus tard se lève la brise promise par le bulletin météorologique. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Le championnat de football est terminé. Il y a les gagnants et les perdants : le club X ou Y fête la victoire avec des pétards et promet de futurs triomphes. Une universitaire française très estimée nous révèle à nous, commun des mortels, dans ses promenades dans le bois narratif, que l’écriture ne se mesure qu’avec elle-même. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Dans une situation comme celle-ci, le nettoyage ethnique est une question secondaire, affirme sur le Corriere della Sera un commentateur politique, et la torture est une pratique nécessaire « en cas de nécessité » [sic]. Le missile qui a frappé l’hôpital a modifié lui-même sa trajectoire, déclare un stratège américain avec le respect que l’on doit à l’autodétermination des missiles. J’ai acheté trop de journaux et j’ai la nostalgie de Drummond.
Les critiques littéraires en ont la certitude : si au lipogramme correspond le liposème, on peut forcément en conclure que le texte dont il est question est à la fois lipogrammatique et liposémique. Il serait peut-être opportun d’étudier la théorie des malentendus, mais il semble que le temps presse. J’ai la nostalgie de Drummond. 

De Drummond qui a écrit : « Amour, / que cette parole essentielle commence cette poésie et l’enveloppe tout entière. / Qu’Amour guide mon vers et, en le guidant, / unisse l’âme et les sens, / le membre et la vulve. / Qui osera dire que l’amour est l’âme seule ? / Qui ne sent pas l’âme se répandre dans le corps / jusqu’à s’épanouir en un pur cri d’orgasme, / en un instant d’infini ? » 
De Drummond qui a écrit : « La Bombe / est une fleur de panique qui terrorise les floriculteurs / (...) / La Bombe / empoisonne les enfants avant même qu’ils naissent / (...) / La Bombe / a demandé au Diable qu’il la baptise et à Dieu qu’il valide le baptême » 
De Drummond qui a écrit : « Je ne serai pas le poète d’un monde caduque. / Et je ne chanterai pas non plus le monde à venir. / Je reste attaché à la vie / et je regarde mes compagnons. » 
De Drummond qui a écrit : « Des corrélations entre topos et macrotopos / des éléments suprasegmentaux / délivre-nous, Seigneur. / Du vocoïde, / du vocoïde nasal pur ou sans occlusion consonantique / du vocoïde bas et du semi-vocoïde homorganique / délivre-nous, Seigneur / Du programme épistémologique dans l’œuvre / de la dimension épistémologique et de la dimension dialogique / du substrat acoustique du culminateur / des systèmes générativement compatibles / délivre-nous, Seigneur. » 
De Drummond qui a écrit : « Stéphane Mallarmé a épuisé le calice de l’Inconnaissable. / À nous autres ne reste que le quotidien ». 
De Drummond qui a écrit : « Quand je suis né / un ange tordu / de ceux qui vivent dans l’ombre / m'a dit : Va, Carlos, sois gauche dans la vie ! »




Il y a des années, quand je t’ai connu, cher Carlos Drummond de Andrade, c’était par un soir limpide de Copacabana. Et tu étais un vieux poète qui me parlait de la comète de Halley que tu avais admirée enfant depuis le lointain plateau du Minas Gerais. Et tu étais si frêle que je craignais que le vent de l’Atlantique t’emporte. Maintenant que tant d’années ont passé depuis ta mort, tu dois être plus léger qu’une feuille. Pourquoi ne profites-tu pas de la brise que la télévision a promise pour ce soir et ne viens-tu pas bavarder avec moi en ce dimanche de Lisbonne ?

Antonio Tabucchi  Nostalgia di Drummond (in Viaggi e altri viaggi, Feltrinelli Editore, 2010)  Traduction personnelle






Images : (1)  Flavio Veloso  (Site Flickr)

(2)  Aubrey Stoll  (Site Flickr)

(3)  Vasilly Lucky  (Site Flickr)




samedi 14 octobre 2017

Per la centesima volta (Pour la centième fois)



Con una incansable vigilancia mantuve el espíritu libre de inquietudes. He procurado no investigar los actos de Faustine ; olvidar los odios. Tendré la recompensa de una eternidad tranquila ; más aún : he llegado a sentir la duración de la semana.


Adolfo Bioy Casares  La Invención de Morel


On soupe... on sort... Bauby pérore...
Dans ton regard couvert,
Faustine, rit un matin vert...
... Amour, divine aurore.

Paul-Jean Toulet  Les Contrerimes





Anoche, por centésima vez, me dormí en esta isla vacía... Viendo los edificios pensaba lo que habría costado traer esas piedras, lo fácil que hubiera sido levantar un horno de ladrillos. Me dormí tarde y la música y los gritos me despertaron a la madrugada. La vida de fugitivo me aligeró el sueño : estoy seguro de que no ha llegado ningún barco, ningún aeroplano, ningún dirigible. Sin embargo, de un momento a otro, en esta pesada noche de verano, los pajonales de la colina se han cubierto de gente que baila, que pasea y que se baña en la pileta, como veraneantes instalados desde hace tiempo en Los Teques o en Marienbad.

Adolfo Bioy Casares  La Invención de Morel


Ieri notte, per la centesima volta, mi sono addormentato in quest'isola vuota... Guardando i fabbricati pensavo quanto doveva essere costato portare li quelle pietre, come sarebbe stato piú facile costruire un forno di mattoni. Mi addormentai sul tardi e all'alba mi svegliarono la musica e il vociare. La vita di fuggiasco mi ha reso il sonno leggero : sono certo che non è arrivata nessuna nave, nessun aereo, nessun dirigibile. Eppure, improvvisamente, in questa greve notte d'estate, i campi erbosi sulla collina si sono riempiti di gente che balla, che passeggia, che fa il bagno nella piscina, come villeggianti sistemati da molti giorni a Los Teques o a Marienbad.

Adolfo Bioy Casares  L'Invenzione di Morel


La nuit dernière, pour la centième fois, je me suis endormi dans cette île déserte... Considérant les bâtiments, je songeais à ce qu'il en avait coûté d'amener cette pierre de taille, et combien il eût été plus facile de construire un four à briques. Je ne trouvai le sommeil que fort tard et la musique et les cris m'ont réveillé à l'aube. La vie de fugitif m'a rendu le sommeil léger : je suis sûr de n'avoir entendu arriver aucun bateau, aucun avion, aucun dirigeable. Et pourtant, en un instant, dans cette lourde nuit d'été, les flancs broussailleux de la colline se sont couverts de gens qui dansent, se promènent et se baignent dans la piscine, comme des estivants installés depuis longtemps à Los Teques ou à Marienbad.

Adolfo Bioy Casares  L'Invention de Morel








 


Images, en haut : Site Flickr

en bas, L'Année dernière à Marienbad, d'Alain Resnais (1961)


mardi 10 octobre 2017

Un jour comme un autre




Pour David Farreny, en souvenir (nostalgique) de nos campagnes camusiennes...





[Rome, Villa Médicis] Mardi 3 févier [1987], 4 heures et quart.
Certaines journées d'hiver en certains lieux somptueux sont plus émouvantes que tout ce que peuvent offrir le printemps ou l'été, parce que l'on peut se convaincre que la vie telle qu'elle est là n'a rien d’extraordinaire, qu'elle ne hausse pas le ton pour nous plaire, qu'elle se montre à nous, malgré la splendeur, dans une simplicité qui lui est quotidienne. Je tourne en vain autour d'un souvenir très flou, peut-être imaginaire, d'une terrasse en Périgord, un jour d'hiver — mais c'était peut-être au printemps : il suffit que ce ne soit pas pendant la saison. Ici, dans le parc, les jardiniers taillent les haies. Il fait assez frais, mais très beau. Marcher sur la terrasse, au-dessus du viale, entre la villa et ma maison, leurs travaux d'un côté, donc, et de l'autre la ville... Il n'y a pas dans l'année d'époque moins touristique, à Rome. On n'aperçoit pour ainsi dire pas d'étrangers, le long des rues. Ce silence, cette lenteur, cette tranquillité, cette merveilleuse ordinaireté de la beauté, ce pourrait donc être la vraie vie ? Un jour si beau être cette chose si rare, un jour comme un autre ?

Renaud Camus   Vigiles  Éditions P.O.L, 1989









Images : (1), (2) et (3) : merci à David Farreny  (Site Flickr)

tout en bas, Renaud Camus  (Site Flickr)



"Minuit. Et cette affreuse pensée qu'un soir il faudra fermer ces volets pour la dernière nuit, un matin les fermer sans retour..."


samedi 7 octobre 2017

Demeures d'autre part




Crépuscule 

L’heure viendra... l’heure vient... elle est venue 
Où je serai l’étrangère en ma maison
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue 
Qui cache ma raison aux autres raisons. 

Ils diront que j’ai perdu ma lumière 
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint : 
La lueur d’avant mon aube la première 
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint. 

Ils diront que j’ai perdu ma présence 
Parce qu’attentive aux présages épars 
Qui m’appellent de derrière ma naissance, 
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part. 

Ils diront que ma bouche devient folle 
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font 
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles 
Sortent d’un silence insolite et profond. 

Ils diront que je retombe au bas âge 
Qui n’a pas encore appris la vérité 
Des ans clairs et leur sagesse de passage, 
Parce que je retourne à l’Éternité. 

Marie Noël  Chants d’arrière-saison (Ed. Christian de Bartillat)








Images : en haut, Frederic Da Vitoria  (Site Flickr)

en bas, (1) Nicolas M  (Site Flickr)

(2) Jean-Jacques Cordier  (Site Flickr



jeudi 5 octobre 2017

mercredi 4 octobre 2017

Le Grand Vivant




Un extrait d'Assise de François Cheng, un livre bref mais dense et profond, comme le montre ce passage, une belle façon de célébrer la fête de saint François :

Nous avons essayé de pénétrer l’espace intérieur de François. Avons-nous une idée de sa physionomie ? De cet homme qui a vécu sur terre il y a huit cent ans, il existe, comme par miracle, un portrait peint par Cimabue dans une fresque consacrée à la Vierge qui se trouve dans la basilique inférieure d’Assise. Ce portrait, impressionnant de vérité, est digne de la plus haute tradition occidentale. Chronologiquement, il devrait être à la première place, puisqu’il a été peint avant même l’avènement de Giotto. Pourtant, le personnage représenté là nous apparaît si proche, si actuel, qu’on serait tenté de le qualifier d’« éternel contemporain ». Appellation heureuse, nous semble-t-il, quand on la couple avec celle de « frère universel ». 




On y voit un homme de taille plutôt petite, un peu tassé sous le poids des ans. Le visage, ourlé d’une barbe négligemment taillée en collier, est sculpté lui aussi par une vie éprouvée. Les yeux grands ouverts nous fixent d’un regard empreint de mansuétude. Toutefois, la lueur de lucidité qui les baigne nous avertit qu’il serait inutile de tricher avec lui. Plus exactement, son regard nous enveloppe et nous pénètre jusqu’au plus intime, nous invitant à nous débarrasser d’inutiles oripeaux et à revenir à la simplicité. Les oreilles décollées, étonnamment larges, sont tout ouïe. Elles tendent vers nous leur pavillon, prêtes à nous écouter jusqu’au bout, jusqu’à ce que, entre nous, advienne l’infini. Le nez, presque charnu, est droit. Très parlante est la bouche. Elle suggère qu’elle est sensible, voir sensuelle, comme pour nous montrer que la vie de privations menée par François ne naît pas d’un besoin morbide d’ascétisme, mais de la passion même de la vie, d’une vie faite de partage. Car pour lui, la vraie vie n’est autre que l’amour absolu, sans réserve, sans calcul, sans la moindre compromission ni dégradation. Par la pratique de toute une vie, il a pu vérifier la force mystérieuse, d’apparence si faible, de ce principe de vie, seul capable en réalité de triompher de tout. Lui qui se lamente que « l’amour n’est pas aimé », il se réfère résolument à la source même de l’amour qui est son Dieu. 

À partir de ce portrait, si je veux revenir sur certains détails concrets de sa vie, je pense pouvoir ajouter ceci, sous peine de quelques redites. Nous sommes très nombreux aujourd’hui, et pas seulement en Occident, à qualifier François de « grand saint », au risque de l’enfermer dans une image certes glorieuse, mais un tant soit peu convenue. Pour ma part, dès que j’ai appris à mieux le connaître, je l’ai intuitivement appelé « le Grand Vivant ». Je crois que cette appellation dépeint plus justement sa singularité. 




Le Grand Vivant — à ne pas confondre avec le « bon vivant » — est celui qui va au devant de la Vie, sans prévention et sans restriction, avec un courage désarmant et une confondante générosité. Comme tout un chacun, il va au devant de ce qui est agréable, bénéfique, gratifiant. Cependant, lui ne se dérobe pas face à ce qui est hostile, éprouvant, nuisible : privations, intempéries, bêtes sauvages prêtes à dévorer, brigands prompts à tuer, êtres atteints de maladies contagieuses que tous fuient, offensés et humiliés dont la souffrance vous écrase. Le Grand Vivant se doit de dévisager toute la souffrance terrestre, car ce qui est impliqué à travers l’ensemble des êtres, c’est bien cette immense aventure de la Vie.

François Cheng   Assise  Editions Albin Michel, 2014








lundi 2 octobre 2017

Una balena vede gli uomini (Une baleine observe les hommes)




Sempre così affannati, e con lunghi arti che spesso agitano. E come sono poco rotondi, senza la maestosità delle forme compiute e sufficienti, ma con una piccola testa mobile nella quale pare si concentri tutta la loro strana vita. Arrivano scivolando sul mare, ma non nuotando, quasi fossero uccelli, e danno la morte con fragilità e graziosa ferocia. Stanno a lungo in silenzio, ma poi tra loro gridano con furia improvvisa, con un groviglio di suoni che quasi non varia e ai quali manca la perfezione dei nostri suoni essenziali : richiamo, amore, pianto di lutto. E come dev’essere penoso il loro amarsi : e ispido, quasi brusco, immediato, senza una soffice coltre di grasso, favorito dalla loro natura filiforme che non prevede l’eroica difficoltà dell’unione né i magnifici e teneri sforzi per conseguirla.

Non amano l’acqua, e la temono, e non si capisce perché la frequentino. Anche loro vanno a branchi, ma non portano femmine, e si indovina che esse stanno altrove, ma sono sempre invisibili. A volte cantano, ma solo per sé, e il loro canto non è un richiamo ma una forma di struggente lamento. Si stancano presto, e quando cala la sera si distendono sulle piccole isole che li conducono e forse si addormentano o guardano la luna. Scivolano via in silenzio e si capisce che sono tristi.

Antonio Tabucchi  Donna di Porto Pim e altre storie Sellerio Editore




Perpétuellement essoufflés, avec ces longs membres qu'ils agitent souvent. Et comme ils manquent de rondeurs, privés de la majesté des formes pleines et efficientes, avec leur petite tête mobile dans laquelle semble se concentrer toute leur étrange vie. Ils arrivent sur la mer en glissant mais pas en nageant, comme s’ils étaient des oiseaux, et ils donnent la mort avec fragilité et une délicate férocité. Ils restent longtemps silencieux, et puis ils se mettent soudain à crier furieusement entre eux, dans une confusion de sons qui ne varie guère et auxquels manque la perfection de nos sons essentiels : appel, amour, plainte de deuil. Et comme leur étreinte amoureuse doit être pitoyable : et sauvage, presque brutale, immédiate, sans l'obstacle d'une moelleuse couche de graisse, facilitée par leur nature filiforme qui ne prévoit pas l’héroïque difficulté de l’union ni les magnifiques et tendres efforts pour la réaliser.

Ils n’aiment pas l’eau, et même ils la craignent, si bien qu’on a du mal à comprendre pourquoi ils s’y risquent. Eux aussi vont par bandes, mais ils n’emmènent pas leurs femelles, on devine qu’elles sont ailleurs, mais elles demeurent invisibles. Parfois ils chantent, mais seulement pour eux, et leur chant n’est pas un appel, mais plutôt une sorte de poignante lamentation. Ils se fatiguent vite, et quand vient le soir, ils s’étendent sur de petites îles qui les portent, et peut-être qu’ils s’endorment, ou qu’ils regardent la lune. Ils glissent doucement en silence et on voit bien qu’ils sont tristes.

(Traduction personnelle)




 


Femme de Porto Pim est disponible en français dans la collection 10/18



Images : en haut : Site Flickr 

au centre : Baie de Porto Pim, Site Flickr

en bas : Site Flickr