La religion, cependant, il se pourrait bien que jamais je ne m'en sois approché de si près qu'au fil mal tendu de ces Élégies. Ce n'est pas pour m'y soumettre, et ce n'est pas non plus pour la bafouer, autre forme, et rageuse, de l'hommage et de l'acte de foi. Mais nous vivons depuis des mois dans l'encerclement toujours plus étroit d'un fléau. Vers le fond de toutes les lettres, tapie dans les moindres échanges de nouvelles, fatal butoir de tous les tours d'horizon, se cachant un moment de ce côté-là pour mieux ricaner de celui-ci, la mort, la mort, toujours la mort : fastidieuse, répétitive, terriblement dépourvue d'invention. La mort oblige à méditer sur l'absence, dont elle est le fin mot, et l'absence sur Dieu, dont elle est un des noms. C'est au point que nous vient aux lèvres une prière, qui n'a de sens que de ne pouvoir être entendue par Personne :
« Dieu qui n'êtes pas, notre
Maître en absence, ouvrez-nous les chemins de la terre sans chemins.
Laissez Votre silence nous enseigner le nôtre. Autant qu'à Vos églises,
vous manquez à la nuit, Suprême Carence, Vous manquez à la nature, aux
déserts, aux forêts, aux plateaux comme à la mer, comme à nos âmes et à
nos vies. Ce vide qui dans certains de ses épanouissements impeccables a
seul été capable, parfois, de nous faire lointainement ressentir, par
un gouffre qu'il ouvrait en nous, la majesté sans pareille de Votre
néant, creusez-le davantage en nous. Daignez en aggraver notre soif,
vivifiez-en notre désir. Ô permanente Eclipse, et sans Vous commander,
faites-nous participer de Votre formidable inanité. Ô Très-Absent, Creux
des Creux, Abyme dans l'Abîme, Dieu sans mémoire, sans origine et sans
avenir, ne nous en veuillez pas d'avoir été. Considérez plutôt la
méticuleuse imperfection que nous y avons mise, et consentez d'y voir
mieux qu'une ressemblance, une aspiration vers Votre essence, un
fragment, déjà, de Votre divinité. Et permettez-nous désormais d'être
Vous, ou de n'être Rien : ce n'est pas incompatible. »










































