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samedi 30 avril 2016

Malarazza




Malarazza (1976) est une chanson de Domenico Modugno, adaptée d'une poésie écrite en sicilien par un anonyme (Lamento di un servo a un santo crocifisso, Lamentation d'un serf à Jésus-Christ), et publiée en 1857 par Lionardo Vigo dans un recueil de poésies et chants populaires de Sicile.  




Nu servu tempu fa d'intra na piazza 
Prigava a Cristu in cruci e ci dicia 
Cristu lu mi padroni mi strapazza 
 Mi tratta comu un cani pi la via 
Si pigghia tuttu cu la sua manazza 
Mancu la vita mia dici che è mia 
Distruggila Gesù sta malarazza 
Distruggila Gesù fallu pi mmia 
fallu pi mia. 

Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 
Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 

E Cristu m'arrispunni dalla cruci 
Forsi si so spizzati li to vrazza 
Cu voli la giustizia si la fazza 
Nisciuni ormai chiù la farà pi ttia 
Si tu si un uomo e nun si testa pazza 
 Ascolta beni sta sentenzia mia 
Ca iu 'nchiodatu in cruci nun saria 
S'avissi fattu ciò ca dicu a ttia 
Ca iù 'inchiadatu in cruci nun saria 

Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 
Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 


Un serf autrefois sur une place
Priait Jésus-Christ en lui disant :
« Jésus, mon maître me malmène
Il me traite comme un chien errant
Il vit à mes crochets
Et il me dit que ma vie-même lui appartient :
Jésus, détruis-là, cette engeance
Fais le pour moi, Jésus, je t'en supplie !
Fais-le pour moi ! »  

Tu te lamentes, mais ça ne sert à rien !
Prends un bâton et montre-lui les dents !

Et Jésus sur sa croix me répondit :
« Tu n'as donc plus de force dans tes bras ?
Celui qui veut la justice doit se battre !
Et personne ne le fera à ta place !
Si tu es un homme et pas un insensé
Écoute bien ce que je te dis
Car je n'aurais pas fini sur cette croix
Si j'avais agi comme je te dis de le faire ! »

Tu te lamentes, mais ça ne sert à rien !
Prends un bâton et montre-lui les dents !

(Traduction personnelle)






Le poème original récité par Rosa Balistreri :


Un servu tempu fa, in chista piazza   
cussì prijava a un Cristu, e cci dicìa: 
- Signuri, 'u me' patruni mi strapazza, 
mi tratta comu un cani di la via ;  
se mi lamentu,cchiù peju amminazza, 
ccu ferri mi castì ja a prigionia ;  
tuttu si pigghia ccu la so manazza,  
la vita dici ca mancu e` di mia ; 
undi jò vi preju, chista mala razza  
distruggìtila vui, Cristu, pri mia.  

E tu forsi chi hai ciunchi li vrazza, 
o puru l'hai 'nchiuvati comu a mia ?  
Cui voli la giustizia si la fazza, 
né speri ch'autru la fazza pri tia. 
Si tu si omu e non si' testa pazza, 
metti a prufittu sta sintenza mia :  
jò non sarìa supra sta cruciazza,  
si avissi fattu quantu dicu a tia.



Images : en haut, Renato Guttuso  Occupazione delle terre incolte in Sicilia (1949-1950)

en bas, (1) Giuseppe (Pippo) Consoli  Portella della Ginestra (1951)

(2) photogramme du film de Francesco Rosi  Salvatore Giuliano (1962)

dimanche 3 avril 2016

Quand on a dix-sept ans



Pour Sébastien Paul Lucien





Nous aimons dans un très jeune homme « ce que jamais on ne verra deux fois ». D'un jour à l'autre, voyez cette glaise perdre sa forme, accepter d'être pétrie et repétrie. Un garçon de vingt ans se décompose, se dissout, se colore, s'obscurcit comme un beau nuage ; et ce qu'hier nous adorions en lui, aujourd'hui est effacé. La seule mort fixerait sa jeunesse , car ce n'est pas la mort qui nous prend ceux que nous aimons ; elle nous les garde, au contraire : la mort est le sel de notre amour ; c'est la vie qui dissout l'amour. Ceux qui vivent, ceux qui durent, nous les voyons qui épaississent ; ils se figent, s'ankylosent ; encore un peu de temps pour eux à cheminer dans cette frange de clarté : d'autres, plus jeunes, les poussent, et nous, leurs ainés, les appelons, du fond d'une demi-ténèbre sans cesse accrue. 

Celui qui a passé vingt-cinq ans, le voilà déjà dans la pénombre. Il faut presser le pas maintenant. Des adolescents le bousculent ; des hommes mûrs lui montrent sa place. Bientôt il marchera derrière eux ; il ne changera plus désormais et pourra, s'il le veut, prendre d'avance mesure de son cadavre. 

Il existe une certaine joie à se sentir jeune qui éclate dans les pires circonstances. Des garçons qui allaient mourir, qui le savaient, nous les avons entendus chanter et rire ; leur jeunesse triomphait en eux malgré eux ; et cette griserie les soulevait, les portait jusqu'aux lieux où ils recevaient le coup fatal. 
C'est un tel miracle d'avoir vingt ans que nous nous souvenons de notre désespoir lorsque nous en comptâmes vingt et un. Aux approches de la quarantaine, le temps qui s'écoule, comme il nous paraît de moindre valeur ! En ces brèves années de notre printemps, c'était alors que nous pleurions de vieillir.

Le jeune hommes se sait précieux. Il soigne son corps, l'exerce amoureusement muscle par muscle, se sèvre de plaisirs, consent au sacrifice des voluptés trop aiguës en faveur de sa souveraine force. Le narcissisme des jeunes gens les sauve souvent de dangereux excès. Pour que rien n'altère cette apparence dont il s'enchante, Narcisse veut bien être chaste.




Jeunes gens, race éphémère ! En amour, il n'est point de victime qui ne soit assurée d'être vengée. Chacun de nous est pour la jeunesse un lieu de passage : elle nous traverse, et nous sommes encore tout embrasés de sa flamme qu'elle n'est déjà plus là. Heureux celui dont la flamme a consumé les passions et qui accepte d'attendre la mort, accroupi sur leurs cendres. Mais beaucoup d'hommes, après que la jeunesse les a traversés et dépassés, se retrouvent avec le même cœur, la même avidité, sans qu'il leur reste le moindre espoir terrestre de rassasiement. (...)

Certains jeunes hommes ont conscience d'être un lieu de passage et ne perdent jamais le sentiment de cette fuite, de cet écoulement de la jeunesse à travers eux. Ils se sentent vieillir à chaque instant ; chaque seconde les mine comme une petite vague. Tout le romantisme ne fut que l'obsession de jeunes dieux qui se savaient périssables et qui n'acceptaient pas que le temps pût venir de faire la retraite : les poètes modernes se sont-ils jamais interrompus de hurler à la mort ? 

François Mauriac  Le Jeune Homme  Librairie Hachette, 1926







Images : Quand on a dix-sept ans, film d'André Téchiné