lundi 29 décembre 2014

Uno, nessuno, centomila (Un, personne, cent mille)




On peut voir actuellement au Musée d'Art et d' Histoire de Cholet, jusqu'au 22 février, l'exposition de Jean-Paul Marcheschi intitulée Mathématique du feu, 11 000 Portraits de l'humanité. Je cite ici le texte de présentation de cette très belle exposition et un passage du texte de Philippe Piguet Jean-Paul Marcheschi, éloge du nombre, qui se trouve dans le catalogue de l'exposition :

« Théoricien de l'art, peintre, sculpteur et scénographe d'origine corse, Jean-Paul Marcheschi revient ici sur le thème du visage dont il tente de restituer à la fois l'extrême singularité tout en en soulignant la part impersonnelle, collective, voire anonyme. À l'aide de son pinceau de feu, il tente de saisir ce qui est propre à chacun de nous et ce qui témoigne, en même temps, de notre appartenance à une même espèce.

Nous n'aurons pas, au cours de l'existence, un seul visage et, de la naissance jusqu'au très grand âge, le corps se verra contraint à d'innombrables métamorphoses. Nul ne peut lutter contre Chronos, ce dieu du temps qui nous gouverne et nous dévore pour nous rendre finalement à l'humus. 

Portraits d'inconnus, de proches, portraits de la mère, du père, de la fratrie, autoportraits : ce qu'ici le visage affirme, c'est qu'il est unique, qu'il n'est personne, qu'il est cent mille.

Que sont ces 11 000 Portraits de l'humanité ? Quel art, mieux que la peinture, a su au cours des siècles approcher cette énigme et nous permettre d'en comprendre et d'en adoucir le tragique ? »






« Face au portrait de Camille sur son lit de mort que Monet a peint en 1879 de son épouse tout juste décédée, Jean-Paul Marcheschi s'est longtemps interrogé sur ce qui avait bien pu conduire le peintre a prendre ses pinceaux. Et si le visage était le lieu par excellence de la peinture ? Le visage, ou la mort, sinon la question du masque ? Songeons aux portraits du Fayoum. Songeons à Rembrandt, à Van Gogh. Songeons à cet incroyable autoportrait de Picasso, datant de 1972, juste un an avant sa mort. À ce genre justement, l'artiste a choisi de consacrer un nouvel ensemble, les Onze mille Portraits de l'humanité. Un nouveau défi, un nouvel enjeu — l'occasion d'aller à l'autre. Marcheschi précise que voilà déjà plusieurs années, il avait eu ce projet mais que celui des Onze mille Nuits l'avait absorbé et que son retour tient à ce que quelqu'un lui commande un jour son portrait. L'artiste ne cache pas l'émotion ressentie face à la situation, d'autant qu'il n'avait pas rencontré le commanditaire et qu'il s'était trouvé face à un lot de photographies, à partir desquelles il a travaillé. Une fois de plus, le peintre s'est pris au jeu et il en a fait toute une série. 
"Il y a quelque chose dans le visage — dit-il — d'un frayage vers autre chose. Quelque chose d'unique, et il faut veiller à ce que ni le peintre, ni la peinture n'y mettent trop leur grain de sel." Le passage est donc infime et l'exercice périlleux car il faut bien préserver tout à la fois le commun et le différent. Rien de plus excitant, en somme. L'acte de création ne vaut que lorsqu'il y a risque de catastrophe. Marcheschi regrette que les temps contemporains aient abandonné la pratique du portrait parce qu'il voit dans son application une forme de préservation qu'aucune autre forme d'art de représentation ne lui semble capable de tenir. "La photographie est réifiante à côté de la peinture, lance-t-il sur un ton appuyé ; elle manque de chair et de corps face au drapé somptueux, millénaire et troué de l'art des peintres. Elle est pauvre en ce qu'elle manque de durée et de temps."
Voudrait-il s'inscrire en résistance, il ne s'y prendrait pas mieux. En réalité, l'artiste n'a que faire des effets de mode ou d'époque. Il suit son chemin, celui où l'entraînent l'écriture et les matériaux. Encore une fois, la formule est ici vérifiée : le luxe de la peinture est de prendre son temps et celui du peintre de lui donner le sien.

Le temps, Pirandello l'a pris à rédiger l'un de ses plus célèbres romans, Uno, nessuno e centomila. Commencé en 1909, achevé en 1926, il l'a tout d'abord publié sous la forme d'un feuilleton dans Le Salon littéraire. Dans une lettre autobiographique, l'auteur définit lui-même son livre comme "la description la plus amère et la plus profondément drôle de la décomposition de la vie". Non paradoxe mais complémentarité. Jean-Paul Marcheschi — qui a écrit sur "le pacte obscur avec l'eau" qu'a signé selon lui le peintre de Giverny — le sait bien : les œuvres de longue haleine offrent à voir des contradictions fondamentales. En quête de l'unicité de l'être, ses portraits sont tout à la fois individuels et universels. Ils disent l'homme rassemblé et distinct en ce que chacun compte quelque chose de ce nucleus qui fait l'humanité. »

Philippe Piguet  Jean-Paul Marcheschi, éloge du nombre (in Jean Paul Marcheschi, 11 000 portraits pour l'humanité ou la Mathématique du feu  Éditions Art 3, 2014)

On peut commander le catalogue de l'exposition ici.



























Images : en haut et tout en bas (2), merci à Mathieu François du Bertrand  (Site Flickr)

tout en bas (1), merci à Afchine Davoudi  (Site Flickr)

pour les autres images : Source




 "E l'aria è nuova. E tutto, attimo per attimo, è com'è, che s'avviva per apparire. Volto subito gli occhi per non vedere più nulla fermarsi nella sua apparenza e morire. Così soltanto io posso vivere, ormai. Rinascere attimo per attimo. Impedire che il pensiero si metta in me di nuovo a lavorare, e dentro mi rifaccia il vuoto delle vane costruzioni.

La città è lontana. Me ne giunge, a volte, nella calma del vespro, il suono delle campane. Ma ora quelle campane le odo non più dentro di me, ma fuori, per sé sonare, che forse ne fremono di gioia nella loro cavità ronzante, in un bel cielo azzurro pieno di sole caldo tra lo stridio delle rondini o nel vento nuvoloso, pesanti e così alte sui campanili aerei. Pensare alla morte, pregare. C'è pure chi ha ancora questo bisogno, e se ne fanno voce le campane. Io non l'ho più questo bisogno, perché muoio ogni attimo, io, e rinasco nuovo e senza ricordi : vivo e intero, non più in me, ma in ogni cosa fuori".

"Et l'air est neuf. Et tout, d'instant en instant, est ce qu'il est, et se ravive pour apparaître. Je détourne aussitôt les yeux pour ne plus rien voir se figer dans son apparence et mourir. Ce n'est que comme cela que je puis vivre, désormais. Renaître d'instant en instant. Empêcher que le travail de la pensée ne reprenne, en recréant en moi le néant des constructions vaines.

La ville est loin. Il m'en parvient parfois, dans le calme du soir, le son des cloches. Mais maintenant, ce n'est plus en moi que retentissent ces cloches, mais hors de moi, elles sonnent pour elles-mêmes ; peut-être en frémissent-elles de joie entre les parois de leurs bourdonnantes cavités, sous un beau ciel bleu bien ensoleillé, parmi les cris perçants des hirondelles ou dans dans le vent chargé de nuages, hautes et pesantes dans leurs campaniles aériens. Penser à la mort, prier. Pour certains, ce besoin existe encore, et c'est par la voix des cloches qu'il s'exprime. Pour ma part, je n'éprouve plus ce besoin, parce que je meurs à chaque instant, pour renaître neuf et sans souvenirs : vivant et entier, non plus en moi, mais en toutes les choses extérieures."

dimanche 28 décembre 2014

Amara terra mia (Ma terre amère)




Domenico Modugno canta Amara terra mia (E. Bonaccorti - D. Modugno, 1974) : 




Sole alla valle, sole alla collina,
per le campagne non c'è più nessuno.
 Addio, addio amore, io vado via,
amara terra mia, amara e bella...

Cieli infiniti e volti come pietra,
mani incallite ormai senza speranza.
 Addio, addio amore, io vado via,
amara terra mia, amara e bella...

Tra gli uliveti e' nata gia' la luna,
un bimbo piange, allatta un seno magro.
 Addio, addio amore, io vado via,
amara terra mia, amara e bella...






 Soleil dans la vallée, soleil sur la colline,
les campagnes sont toutes désertes.
Adieu, mon amour, moi, je m'en vais
adieu, ma terre, amère et belle...

Ciels infinis et visages pétrifiés,
mains calleuses désormais sans espoir.
Adieu, mon amour, moi, je m'en vais,
adieu, ma terre, amère et belle...

Sur les oliviers brille déjà la lune,
un enfant pleure, il tête un sein maigre.
Adieu, mon amour, moi, je m'en vais
adieu, ma terre, amère et belle...

(Traduction personnelle)








Images  : en haut, Ivano  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Fabrizio Lippolis  (Site Flickr)

mardi 23 décembre 2014

Vespro di Natale (Soir de Noël)




Un poème de Sebastiano Satta, où trois bandits sardes rejoignent leur refuge dans les montagnes un soir de Noël en ayant au cœur la nostalgie de la fête à laquelle ils ne pourront pas participer. Je cite après le poème l'un des chants de Noël les plus populaires en Sardaigne, Naschìd' est [Il est né] ; c'est une façon de souhaiter de très bonnes fêtes de Noël à tous les visiteurs de ce blog !


Incappucciati, foschi a passo lento 
tre banditi ascendevano la strada 
deserta e grigia, tra la selva rada 
dei sughereti, sotto il ciel d’argento. 

Non rumori di mandre o voci il vento 
agitava per l’algida contrada. 
Vasto silenzio. In fondo, Monte Spada 
ridea bianco nel vespro sonnolento. 

O vespro di Natale ! Dentro il core  
ai banditi piangea la nostalgia 
di te, pur senza udirne le campane : 

e mesti eran, pensando al buon odore 
del porchetto e del vino, e all’allegria 
del ceppo, nelle loro case lontane.

Sebastiano Satta  Canti barbaricini, 1910 






Encapuchonnés, sombres, à pas lents
trois bandits montaient sur le sentier
désert et gris, dans la forêt clairsemée
des chênes-lièges, sous le ciel d'argent.

Aucun bruit de troupeaux ou de voix n'était
porté par le vent dans la contrée glacée.
Vaste silence. Au fond, dans sa blancheur,
le Mont Spada resplendissait dans le soir somnolent.

Ô soir de Noël ! Dans leur cœur
les bandits pleuraient de nostalgie
pour toi, même sans entendre les cloches :

et ils étaient tristes, en pensant au fumet
du rôti et du vin, et à la joie
de la bûche, dans leurs maisons lointaines.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Roberto Defraia  (Site Flickr)

en bas, Cristiano Cani  (Site Flickr





Naschìd’ est in sa capanna
poberitta de Betlem
in sa notte pìus manna
de su chelu s'altu Re !

“Gloria! Gloria!” cantan’ in chelu
lughidos anghelos pro s' altu Re ;
"Paghe vittoria!" s' as bonu zelu,
anima povera, cantan pro te.

E in giru a sa domitta
de anghelos si falat
una truma beneitta
chi olende s'allumat.

E benian sos pastores
Incantados crè no crè
e a cussos isplendores
appuntan lestros su pè.

E narat dognunu in coro :
“Bambineddu, innoghe sò,
non ti atto pratta et oro
ma cust’ anima ti dò.”

Il est né dans cette étable
pauvre de Bethléem
dans la plus grande des nuits
le grand Roi du Ciel !

Gloire ! Gloire ! chantent dans le Ciel
les anges éblouissants pour le plus grand des Rois,
"Paix et victoire" aux hommes de bonne volonté,
petite âme, ils chantent pour Toi.

Et autour de l'étable
Une multitude d'anges
Volaient en l'illuminant.

Et venaient les bergers
Enchantés et incrédules
Et devant tant de splendeur,
ils pressaient le pas.

Et chacun d'eux se joignait au chœur en disant :
"Doux enfant, me voici,
je ne t'apporte ni or ni argent
mais je t'offre mon âme."

(Traduction personnelle)

samedi 20 décembre 2014

Natale (Noël)




Francesco De Gregori canta Natale (testo e musica di F. De Gregori, 1978) :

C'è la luna sui tetti, c'è la notte per strada
le ragazze ritornano in tram
ci scommetto che nevica,
tra due giorni è Natale
ci scommetto dal freddo che fa.

E da dietro la porta
sento uno che sale
ma si ferma due piani più giù
un peccato davvero
ma io già lo sapevo
che comunque non potevi esser tu.

E tu scrivimi, scrivimi
se ti viene la voglia
e raccontami quello che fai
se cammini nel mattino
e ti addormenti di sera
e se dormi, che dormi
e che sogni che fai.

E tu scrivimi, scrivimi
per il bene che conti
per i conti che non tornano mai
se ti scappa un sorriso,
ti si ferma sul viso
quell'allegra tristezza che c'hai

Qui la gente va veloce
ed il tempo corre piano
come un treno dentro a una galleria
tra due giorni è Natale
e non va bene e non va male
buonanotte torna presto e così sia.

E tu scrivimi, scrivimi
se ti viene la voglia
e raccontami quello che fai
se cammini nel mattino
e ti addormenti di sera
e se dormi, che dormi
e che sogni che fai.






La lune est sur les toits, dans les rues il fait nuit
les filles rentrent chez elles en tramway
je parie qu'il neige,
dans deux jours, c'est Noël
j'en suis sûr parce qu'il fait froid.

Et derrière la porte
j'entends quelqu'un qui monte
mais il s'arrête deux étages en dessous
c'est vraiment dommage
mais je le savais déjà
que ça ne pouvait pas être toi.

Et écris-moi, écris-moi
si tu en as envie
et raconte-moi ce que tu fais
si le matin tu te promènes
et si tu t'endors le soir
et si tu dors, dis-moi comment
et raconte-moi tes rêves.

Ici les gens sont pressés
et le temps passe doucement
comme un train dans un tunnel
dans deux jours, c'est Noël
et ça ne va ni bien ni mal
bonne nuit, reviens vite et ainsi soit-il.

Et écris-moi, écris-moi
si tu en as envie
et raconte-moi ce que tu fais
si le matin tu te promènes
et si tu t'endors le soir
et si tu dors, dis-moi comment
et raconte-moi tes rêves.

(Traduction personnelle)










Images : en haut et en bas (1) Alessandra  (Site Flickr)

en bas (2) Andrea Gennari  (Site Flickr)

jeudi 18 décembre 2014

mercredi 17 décembre 2014

Scott Joplin



Londres, vendredi 22 juin 1973

Hugh m'attendait à Heathrow. L'avion avait une heure de retard. Nous sommes aussitôt allés à Oaklands Grove. Chaleur étouffante, dans la nuit de Londres. Les rosiers du petit jardin alourdissent encore leur parfum. Pas un souffle d'air ; vers quatre heures, le jour se lève.


Bernard Delvaille  Journal 1963-1977, La Table Ronde, 2001





Des bruits amers
un soir humide
de juillet
Le 49
près d'Oakland Grove
et soudain
dans la lenteur
et la langueur
de ton regard
Solace
a mexican
sérénade
Au matin
les roses jaunes
lourdes de pluie
de bourdons
Tout recommence

Bernard Delvaille   Faits divers (in Œuvre poétique, La Table Ronde, 2006)






Image : Ryan Garlick  (Site Flickr)



lundi 15 décembre 2014

A notte fonda (En pleine nuit)




"con gli occhi pieni di malinconia..." 







S’incontrarono per la prima volta in Autogrill, a notte fonda. Una delle tante notti, tutte uguali, che galleggiano spesse come petrolio nella landa muta tra Novara e Vercelli. 
Un cartello verde emerse dopo chilometri di niente. Piero inserì la freccia d’istinto, e cominciò a rallentare. Era quasi l’una. Il buio denso tagliato dai fari si apriva a stento. E gli unici fari nel fiume nero dell’autostrada, solitari come due stelle,erano i suoi. 
Non aveva nessuna fretta di tornare a casa. La nebbia confondeva un paesaggio fantasma che Piero conosceva in ogni sua piega. Un casolare, risaie. Un altro casolare, altre risaie. 
Sterzò verso l’area di servizio di Biandrate-Vicolungo, sull’A4, in direzione Torino. Le casse dell’autoradio mandavano un vecchio successo di Toto Cutugno che a Piero ricordava l’infanzia, suo padre con la Marlboro rossa tra le labbra e un gigantesco anello d’oro al mignolo sinistro. Suo padre nel 1983, l’ultima volta che lo aveva visto. 
Buongiorno Italia, buongiorno Maria, con gli occhi pieni di malinconia…
Il parcheggio dell’Autogrill, semideserto, era illuminato come i cortili delle carceri di notte.
Viaggiava a bordo di un’Alfa Romeo Gran Turismo, rossa, rubata. Spense la radio e si slacciò la cintura di sicurezza. Gli piacevano i parcheggi degli Autogrill a quell’ora, atolli al neon fluttuanti nel vuoto. Gli piacevano gli autotreni parcheggiati a lisca di pesce con le tendine chiuse sul parabrezza. I cartelli, le pompe di benzina : tutto nuotava sfocato e simile a una medusa sott’acqua. 
A Piero piaceva questo genere di posto perché lo faceva sentire lontano da casa.

Silvia Avallone  La lince  Corriere della sera Inediti d'autore, 2011







Ils se rencontrèrent pour la première fois dans un restoroute, en pleine nuit. Une de ces nuits, toutes pareilles, qui flottent lourdes comme du pétrole sur la lande silencieuse entre Novara et Vercelli. 
Une pancarte verte émergea, après des kilomètres de néant. D'instinct, Piero mit le clignotant et commença à ralentir. Presque une heure du matin. L'obscurité dense découpée par les phares peinait à s'ouvrir. Et dans le fleuve noir de l'autoroute, il n'y avait pas d'autres lumières que les siennes, solitaires comme deux étoiles. 
Il n'était pas pressé de rentrer. Le brouillard noyait un paysage fantôme que Piero connaissait dans ses moindres recoins. Une baraque, des rizières. Une autre baraque, d'autres rizières. 
Il déboîta vers l'aire de repos Biandrate-Vicolungo, sur l'A4, direction Turin. Les haut-parleurs de la radio diffusaient un vieux succès de Toto Cutugno qui lui rappelait son enfance, son père, une Marlboro rouge au coin des lèvres et une bague en or géante au petit doigt de la main gauche. Son père en 1983, la dernière fois qu'il l'avait vu. 
Buongiorno Italia, buongiorno Maria, con gli occhi pieni di malinconia...
[Bonjour Italie, bonjour Marie, avec les yeux pleins de mélancolie...]
Le parking du restoroute, semi-désert, était éclairé comme les cours des prisons la nuit. 
Il roulait dans une Alfa Romeo Gran Turismo, rouge, volée. Il éteignit la radio, détacha sa ceinture. Il aimait les parkings d'autoroute à cette heure de la nuit, des atolls de lumière flottant dans le vide. Il aimait les poids lourds garés en épi, rideaux tirés sur les cabines. Les pancartes, les pompes à essence : tout nageait dans le flou, telles des méduses dans l'eau. 
Il aimait ce genre d'endroit parce qu'il s'y sentait loin de chez lui. 

Traduction : Françoise Brun (Le lynx, Editions Liana Levi  Piccolo, 2012)








Images : en haut, Site Flickr

au centre et en bas, Edoardo Costa (Site Flickr)




vendredi 12 décembre 2014

Amado mio




Ce poème de Pasolini date des années cinquante mais a été publié de façon posthume en 2001, dans les œuvres complètes de Pasolini réunies dans dix volumes de la collection I Meridiani. Il a été publié en France dans l'anthologie bilingue de poèmes inédits, choisis, présentés et traduits par René de Ceccatty (Adulte ? jamais, Points, 2013).


L'identità


Crisi

Posso davvero non morire 
di nostalgia. L'esistenza
fa scordare che fu d'aprile
il trionfo della sapienza
quando il peccato era innocenza
e l'innocenza era peccato.
O aprile, aprile, perso senza 
ragione... anch'io sono passato ?

Sì, qualcuno canta, qui intorno,
in questa nuova città ignota
per il lungotevere piovorno
 « Amado mio », e d'improvviso
dalle prealpi al mare, invisibile,
tutto il Friuli è un miracolo
di luce sulle campagne intrise
di stelle umide e opache.

Amado mio ! quanta giovinezza
che investe col vento serale
un paesaggio cieco di freschezza
dai freschi monti al fresco mare !
Quante stelle stingono l'aria !
Quanti giovani ridono in festa
nella penombra delle strade
nelle chiare piazze d'estate !

Amado mio ! troppo amor
ancora mi spinge a delirare
sopra il tuo mistero svelato
perché io possa morire...
Il sole delle estati, l'umido
degli autunni, non consumano
le tue vive camicie, i calzoni,
la tua pelle nuda, nei campi
chiari, le piazzette cupe...

Amado mio, la tua famiglia
nei dopocena sereni come feste
empie di voci lo stellato,
gli orti... I pioppi sulla roggia
tremano... Dal borgo, lieve,
vibra il colpo dell'incudine...
Ma non sogno ? Questo è il solo
mio passato... Le tue vesti
calde e fresche di mistero...

Pier Paolo Pasolini  






L'identité


Crise

Je peux vraiment ne pas mourir
De nostalgie. L'existence
Fait oublier que ce fut en avril
Le triomphe du savoir,
Quand le péché était innocence
Et l'innocence était péché.
Ô avril, avril, perdu sans
Raison... moi aussi je suis passé ?

Oui, quelqu'un chante, dans les parages,
Dans cette nouvelle ville inconnue
Sur le quai pluvieux du Tibre,
« Amado mio » et soudain
Des Préalpes à la mer, invisible, 
Tout le Frioul est un miracle
De lumière sur les campagnes imprégnées
D'étoiles humides et opaques.

Amado mio ! Que de jeunes
Qui assaillent avec le vent du soir
Un paysage aveugle de fraîcheur
Des collines fraîches à la fraîche mer !
Que d'étoiles pâlissent à l'air !
Que de jeunes rient festivement
Dans la pénombre des routes
Sur les claires places de l'été !

Amado mio ! Trop d'amour
Me pousse encore à délirer
Sur ton mystère dévoilé
Pour que je puisse mourir...
Le soleil des étés, l'humidité
Des automnes, n'usent pas
Tes chemises vives, tes pantalons,
Ta peau nue, dans les champs
Clairs, sur les petites places sombres...

Amado mio, ta famille
Dans les après-dîners sereins comme des fêtes
Remplit de ses voix le ciel étoilé,
Les potagers... Les peupliers le long du canal
Tremblent... Du village, léger
Vibre le coup de l'enclume...
Mais je ne rêve pas ? C'est mon
Seul passé... Tes vêtements
Chauds et frais de mystère...

Traduction : René de Ceccatty 






Images : en haut et au centre, Tiziana de Meis  (Site Flickr)

en bas, Alessandro Cattelan  (Site Flickr)



mercredi 10 décembre 2014

Elegia a um tucano morto (Élégie pour un toucan mort)




L'Élégie à un toucan mort est le dernier poème écrit par Carlos Drummond de Andrade, le 31 janvier 1987 :


 Ao Pedro



O sacrifício da asa corta o voo
no verdor da floresta. Citadino
serás e mutilado,
caricatura de tucano
para a curiosidade de crianças
e a indiferença de adultos.
Sofrerás a agressão de aves vulgares
e morto quedarás
no chão de formigas e de trapos.

Eu te celebro em vão
como à festa colorida mas truncada
projeto da natureza interrompido
ao azar de peripécias e viagens
do Amazonas ao asfalto
da feira de animais.
Eu te registro, simplesmente,
no caderno de frustrações deste mundo
pois para isto vieste :
para a inutilidade de nascer.

Carlos Drummond de Andrade   Farewell, 1996






À Pedro


Le sacrifice de l'aile coupe le vol
dans la verdeur de la forêt. Citadin
tu seras et mutilé,
caricature de toucan
pour la curiosité des enfants
et l'indifférence des adultes.
Tu subiras l'agression d'oiseaux communs
et mort tu tomberas
sur un sol de loques et de fourmis.

Je te célèbre en vain
comme une fête colorée mais tronquée,
projet de la nature interrompu
subissant péripéties et voyages
de l'Amazone à l'asphalte
du marché aux animaux.
Je te consigne, simplement,
dans le cahier de frustrations de ce monde,
car c'est pour cela que tu es venu :
pour l'inutilité de naître.

Traduction : Ariane Witkowski








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Site Flickr


en bas, Szymon Kochanski   (Site Flickr)




Pedro Drummond, le petit-fils de Carlos Drummond de Andrade récite l'Elegia a um tucano morto, le dernier poème écrit par son grand-père, qui le lui a dédié.

dimanche 7 décembre 2014

Souvenir d'Elvira Sellerio




En 1969, Elvira Sellerio a fondé à Palerme, avec son mari Enzo, la maison d'édition qui porte son nom et qui est devenue depuis l'une des plus célèbres d'Italie (et d'Europe). Les livres si élégants qu'elle a publiés pendant quarante ans, en particulier dans la merveilleuse collection La Memoria, ont toujours porté sa marque, et reflété des goûts très sûrs : on y rencontre les plus grands écrivains siciliens : Sciascia, Consolo, Bufalino, Bonaviri, Maria Messina et bien sûr Andrea Camilleri qui fit (et continue de faire) la fortune de la maison d'édition avec les enquêtes de son commissaire Montalbano, vendues à des millions d'exemplaires. Mais Sellerio a aussi édité les premiers ouvrages de Tabucchi, des œuvres oubliées de Mario Soldati, de Gian Carlo Fusco, de Guglielmo Petroni, et des textes rares d'auteurs classiques : russes, espagnols, anglais ou français, souvent traduits pour la première fois en italien. Je traduis ici le beau texte qu'Antonio Tabucchi a consacré à Elvira au moment de sa mort, en août 2010. Le texte a d'abord paru dans le Corriere della Sera du 4 août 2010, sous le titre L'intelligenza elegante [L'intelligence élégante], et il  a été repris dans le recueil posthume Di tutto resta un poco [De tout il reste un peu] (Feltrinelli, 2013).

Il y a tant de formes d’intelligence et tant de manières de l’exprimer. Hier, quand une voix amie m’a communiqué depuis l’Italie [Tabucchi se trouve alors à Lisbonne] la nouvelle de la disparition d’Elvira Sellerio, j’ai pensé à son intelligence. Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit, avec la façon qu’elle avait de s’exprimer. J’ai pensé que l’intelligence d’Elvira s’exprimait à travers l’élégance. Je ne parle pas d’un fait esthétique, mais plutôt d’une essence profonde, de ce tempérament où se mêlent la raison et la sensation, l’intellect et le sentiment. 

J’ai connu Elvira en 1983, par l’intermédiaire de Paulo Mauri, à qui j’avais envoyé le manuscrit de Donna di Porto Pim [Femme de Porto Pim]. J’avais écrit un petit livre qui n’appartenait à aucun genre précis, c’était un texte, un journal de bord presque fantastique pour raconter une chose qui me semblait trop anormale, ou au moins trop excentrique pour l’édition italienne de l’époque ; et hélas, la Biblioteca delle Silerchie et Vittorio Sereni n’étaient plus là. La rencontre eut lieu à Pise. La sympathie réciproque fut immédiate, comme l’étincelle de l’amitié à venir. Je me rappelle parfaitement le sujet un peu espiègle de notre première conversation : un hypothétique jumelage entre Pise et l’École sicilienne. Je me rappelais que c’était Frédéric II qui avait introduit en Italie et en Europe le zéro, et qu’un mathématicien pisan, Leonardo Fibonacci, avait concrétisé cette introduction à la cour du roi. Je demandai donc à Elvira si je pouvais être le zéro qui complétait le prochain numéro de sa jeune collection La Memoria [La Mémoire], dont je venais de lire le dernier ouvrage paru, une œuvre de Prosper Mérimée. Elle me répondit que malheureusement le numéro 70 était déjà chez l’imprimeur, et qu’il appartenait à Montesquieu. Face à un tel nom, je ne pouvais plus que me résigner à être le numéro 71

L’amitié est faite surtout de complicité, parce que dans le fond, ainsi que l’a écrit un connaisseur, c’est la complicité qui révèle les affinités électives. Le choix d’une couverture me semble un exemple significatif de cette complicité, cette image dans le petit cadre entouré de bleu qui fait la beauté de cette collection. Apparemment, c’est une chose banale, mais en fait, elle ne l’est pas du tout. C’était l’été 1984, si je me souviens bien, je n’étais pas en Italie, la parution de Nocturne indien était proche. Elvira m’appela, elle me demanda si j’avais choisi une image. La quatrième de couverture avait été écrite par Leonardo Sciascia, qui avait bien compris le désarroi du protagoniste face à l’univers impénétrable de l’Inde. « En Inde, tu fais tellement l’indien que pour la couverture j’aurais volontiers choisi une miniature persane », me dit Elvira.




Maintenant que j’y repense et que j’évoque notre première rencontre, l’École sicilienne et la culture de cette ancienne civilisation m’apparaissent comme les éléments constitutifs, presque génétiques, de l’intelligence d’Elvira Sellerio. C’est cette même civilisation élégante qui introduisit en Italie la poésie lyrique, le sonnet et la mathématique, qui refusa les croisades et promut la rencontre entre les cultures. Une civilisation qui n’ a jamais disparu, malgré la férocité de ses opposants, et qui à travers les siècles est arrivée jusqu’à nous avec des exemples illustres (je n’en cite que quelques-uns : Sciascia, Bufalino, Ignazio Buttitta, Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Antonino Caponnetto, la maison d’édition qu’Elvira a fondée avec son mari Enzo). Une civilisation, une culture, une manière d’être, une conception de la vie qui ne s’est certainement pas éteinte, et dont Andrea Camilleri est un magnifique représentant. C’est notre École sicilienne (ou tout au moins, c’est la mienne), à laquelle nous devons une certaine persistance de la civilisation italienne malgré la vulgarité qui nous submerge, une noblesse d’esprit dans laquelle peut se reconnaître la meilleure part de notre pays. 

Pendant toutes ces années, j’ai publié avec Elvira Sellerio six livres. Le septième, Racconti con figure [Récits avec images], paraîtra en janvier prochain [2011], sous le contrôle attentif et compétent d’Antonio, le fils d’Elvira et son successeur dans la maison d’édition. La Memoria, cette splendide et déjà mythique collection de petits livres bleus, sûrement l’une des plus belles de toute l’édition européenne, est le souvenir le plus tangible que nous laisse Elvira. À ses enfants Antonio et Olivia vont mes pensées les plus affectueuses. À Elvira, depuis cette rive de l’Atlantique, va ma profonde nostalgie.

Antonio Tabucchi  Di tutto resta un poco  Feltrinelli Editore, 2013  (Traduction personnelle)






vendredi 5 décembre 2014

Tante belle cose (Tant de belles choses)




Alice chante Tante belle cose, une chanson de Françoise Hardy [Tant de belles choses] adaptée en italien par Franco Battiato :


Devo lasciare la tua mano 
senza dirti a domani 
niente potrà cambiare il mio legame 
anche se devo andare via 
tagliare i ponti, cambiare treno 
l’amore è più forte di un addio 
quello che fa battere il cuore sublimando il dolore 
trasformare il piombo in oro tante belle cose ancora 
alla fine del tunnel si disegnerà un arcobaleno 
rifioriscono i lillà 
tante sorprese innanzi a te 

Ti seguirò da un'altra riva 
qualunque cosa tu farai 
io sarò con te come una volta 
anche se andremo alla deriva 
stati di grazia forze nuove ritorneranno molto presto 
nello spazio tra cielo e terra 
si nascondono misteri 
come la nebbia all’alba e tante belle cose che tu ignori 
la fede che abbatte le montagne 
la purezza del tuo cuore 
pensaci appena ti addormenti 
l’amore è più forte della morte 

Nello spazio tra cielo e terra 
si nascondono misteri 
pensaci quando ti addormenti 
l’amore è più forte della morte






Je dois lâcher ta main
sans te dire à demain
rien ne pourra briser notre lien
même si je dois m'en aller
couper les ponts, changer de train
l'amour est plus fort qu'un adieu
ce qui fait battre le cœur en sublimant la douleur
transformer le plomb en or, tant de belles choses encore
au bout du tunnel se dessinera un arc-en-ciel
les lilas refleurissent
tant de surprises devant toi

Je te suivrai depuis une autre rive
quoi que tu fasses
je serai avec toi comme autrefois
même si nous partirons à la dérive
des états de grâce, des forces nouvelles renaîtront
dans l'espace entre le ciel et la terre
se cachent des mystères
comme la brume à l'aube et tant de choses que tu ignores
la foi qui abat les montagnes
la pureté de ton cœur
penses-y quand tu t'endors
l'amour est plus fort que la mort

Dans l'espace entre le ciel et la terre
se cachent des mystères
penses-y quand tu t'endors
l'amour est plus fort que la mort









Images : en haut, Site Flickr

en bas, (1) Agnès  (Site Flickr)

(2) Luca Galluzzi  (Site Flickr)

mardi 2 décembre 2014

San Giusto, Volterra




À Volterra, derniers jours de novembre. [...] Volterra sur son piton n'est qu'un gros bourg allongé, pénétré de vergers et de potagers jusqu'en son centre. Sous l'énorme forteresse-prison, mais au-dessus des toits, s'étale un parc peu boisé, et le jour épuisé, à cinq heures, n'avait pas tant abdiqué qu'on ne puisse voir encore, de là, les tours, les clochers, les rues, les places, les façades et la plaine ; plus loin, dans toutes les directions, de très hauts plateaux nus ondulent sombrement sous les pics distants des monts Métallifères. Ce ne peut être seulement l'heure, la saison, si le voyageur se croit revenu au bord d'une ville perchée de son pays, à Saint-Flour ou à Salers.

Une sentinelle dans sa guérite crie « Pezzo di merda ! », on ne sait à quelle adresse : un camarade, un détenu, nous, la nuit, l'existence.




Illuminée le soir, la façade de l'église San Giusto, hors les murs, près des balzes déchiquetées, on l'imaginerait plutôt en Corse, ou au Mexique, ou au Pérou. Elle n'est qu'un très haut mur étroit et plat de pierres jaunes non appareillées. Quatre longs pilastres le scandent. Ceux du bord, un peu plus forts, sont couronnés de pignons que de simples volutes unissent au fronton surélevé, porté par ceux du centre. Une seule porte, une seule fenêtre, rectangulaires et toutes civiles, leurs tympans dûment différents, triangulaire l'un, l'autre incurvé. La Corse tout de même n'aurait pas pu, ni le Pérou, un art si raffiné ni si simple. Il faut pour ce dépouillement théâtral et grandiose toute la science dont témoigne par exemple, en ville, le palais Incontri d'Ammannati. Ce Cantal-là connaît son Michel-Ange. En tout cas le maniérisme n'a jamais été moins maniéré.

San Giusto n'est ceint que de ciel noir. Rien ne l'enserre. Une large pelouse monte vers elle, entre une double rangée d'immenses cyprès. Au pied de cinq ou six degrés, deux colonnes font socle à des saints aéropagytes, et deux autres au sommet, qui flanquent le perron. Les transepts saillent à peine, puis deux chapelles rondes latérales, déjà dévorées par l'ombre.

Renaud Camus  Notes achriennes  Editions Hachette P.O.L, 1982








Images : en haut et en bas, Matteo Bimonte  (Site Flickr)

au centre, Paul Petruck  (Site Flickr)