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lundi 30 juin 2014

Natura dei Còrsi (Nature des Corses)




Je cite ici un nouvel extrait de l'ouvrage de Giuseppe Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert] ; le poète voyage en Corse et fait halte à Bocognano, le 11 février 1932. C'est l'occasion pour lui de se livrer à une belle méditation sur la nature des Corses, intuitive et poétique, nourrie par sa découverte de l'île, mais aussi par ses lectures, en particulier Boswell et Colonna de Cesari Rocca, auteur d'une Histoire de la Corse publiée en 1890. La traduction que je cite ici est de Philippe Jaccottet, qui a opéré quelques coupures dans le texte original ; j'ai rajouté entre crochets ma propre traduction des passages qu'il n'avait pas repris.

Ho già qualche idea della natura dei Còrsi, ed è che dietro un principio d’idillio troverete sempre una cecità disperata. Il sentimento loro, vorrei paragonarlo a questi graniti per rabbie di polifemi ; e la loro tenerezza, a quelle acque luminose che divengono fossati, e a quelle nuvole dispensatrici a questi pietroni, di lievità malinconica per la pietra che trapela. « A minime cause, dice Colonna de Cesari Rocca, corrispondono in questo paese massime conseguenze. » L’eccesso di sentimento va sempre posto in relazione con un eccesso di serietà. Se c’è popolo che, per la sua stessa formazione, manchi d’ironia, e cioè della facoltà di adattarsi di buon umore a condizioni che minaccino d’essere diverse da quelle affrettate dal sogno, è questo. È anzi pessimista, e non concepisce la felicità se non per mettersi in grado di schierarsi contro una fortuna avversa. S’è detto tanto della sua poca voglia di lavorare ; converrebbe dire che, nato pastore, s’adatta male a occupazioni che non siano quelle di meditare, di guidare, di comandare. In fondo, tuttora patriarcale, ed ho sentito parlare di legami di parentela fino al cuginato di settimo e nono grado ; si potrebbe dire che ancora oggi, come per gli scrittori del ‘700, tende a dividersi in "tribù" , in agglomerati d’interessi e d’affetti, di risentimenti e di battaglia attorno a un "caporale". Un apparato giudiziario, come una volta quello genovese ed ora quello francese, che presuppone la lunga pratica dell’astrattezza nei rapporti sociali, naturalmente sarà considerato da un Còrso come un cavallo di Troia contro la giustizia. 




[Il giornale] Le Temps usa incolpare, dopo 150 anni d’occupazione francese, la cattiva giustizia genovese, per spiegare il banditismo. È lecito domandargli che cosa hanno fatto i Francesi in 150 anni ? Dei buoni o dei cattivi romanzi ? E quanti saranno questi banditi ? Dodici, venti, cinquanta ? La Corsica non è un paese di malviventi, ma di gente che sa buttare la propria vita come un fiore. Saranno Italiani del XVI o del XIII secolo, come vogliono i migliori scrittori di Francia ? Da un lato : il loro sentire la giustizia in modo immediato, da uomo a uomo, e a questo proposito un’altra osservazione del Colonna de Cesari Rocca ci soccorre : « Nessun Còrso può concepire da parte d’un altro uomo un movimento, un gesto irriflessivo » ; anche quell’impeto di dominio che faceva dire a uno di questi montanari, nel timore gli rifiutassero la mano della ragazza adocchiata : « La voglio perché l’amo ; la mia forza è il mio diritto » ; ed anche quel compromettere nella propria causa l’agglomerato fazioso di cui sopra si parlava, incancrenito dal giuoco d’onori e favori del sistema elettorale ; d’altro canto : quell’abile sfruttamento da parte della Francia delle qualità militari di questo popolo di pastori, traendone per le colonie, per i posti più pericolosi, e per la metropoli stessa, un personale autoritario e ambizioso in numero così grande che, se le mie cifre sono esatte, il 27% delle funzioni statali in Francia e il 50, nelle colonie, sono ricoperti da Còrsi ; ne consegue che diminuisce sempre la popolazione dell’isola, oggi ridotta a 200.000 anime, e cresce invece quella emigrata, già salita a 300.000. In poche parole, come dice il Boswell : « l’inclinazione degli uomini che è, come quella degli altri Italiani, naturalmente umana, ma estremamente sensibile e portata alla violenza » ; l’avere lasciato vegetare e corrompersi quell’animo fazioso contro cui il Paoli opponeva tanta energia di leggi "convenienti" ; l’avere promosso l’esodo dall’isola, e l’averlo reso inevitabile non eseguendo alcuno di quei grandi lavori che avrebbero potuto trasformare all’interno le condizioni economiche ; tutto ciò permette che, in un Paese abbandonato, di solitudini, con infinite strade coperte per iscampo, ci siano ancora banditi ; e spiega perché, nonostante spettacolose imprese, potranno essercene domani e dopo.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo, Monti, marine e gente di Corsica  Mondadori Editore, 1961 






J’ai déjà quelques idées sur la nature des Corses : c’est qu’elle cache toujours sous une apparence d’idylle, un aveuglement désespéré. Leur passion, je la voudrais comparer à ces granites pour fureurs de Cyclope ; et leur tendresse, à ces eaux lumineuses qui deviennent ravines, et à ces nuages qui donnent aux montagnes dont n’émergent plus que les pitons, une légèreté mélancolique. « La Corse, écrit Colonna de Cesari Rocca (1), est le pays où les causes les plus infimes engendrent les plus grandes conséquences. » L’excès de sentiment va toujours de pair avec un excès de sérieux. S’il est un peuple qui, par sa formation même, manque d’ironie, c’est-à-dire de la faculté de s’adapter de bon cœur à des conditions qui menacent d’être différentes de celles qu’anticipe le songe, c’est bien celui-là. Pessimiste, au contraire, il ne conçoit le bonheur que pour se mettre en condition de se battre contre l’adversité. On a beaucoup raillé son peu de goût pour le travail ; il conviendrait de nuancer. Le Corse, né berger, s’accommode mal d’autres occupations que méditer, conduire et commander. Il est resté, au fond, patriarcal, et j’ai entendu mentionner des liens de cousinage au septième ou au neuvième degré ; on pourrait dire qu’aujourd’hui encore, comme pour les écrivains du dix-huitième siècle, il tend à se diviser en "tribus", en agglomérats d’intérêts et d’affections, de ressentiments et de luttes, autour d’un "caporal". Dans un appareil judiciaire tel que celui des Gênois naguère et celui de la France aujourd’hui, le Corse ne peut voir qu’un cheval de Troie dirigé contre la justice. 




[Le journal] Le Temps, pour expliquer la survivance du banditisme après cent cinquante ans d’occupation française, en rejette encore la faute sur la médiocrité de la justice gênoise. Est-il permis de lui demander ce que les Français ont fait, en cent cinquante ans ? De bons et de mauvais romans ? Et combien sont-ils, ces bandits ? Douze, vingt, cinquante ? Les Corses ne sont pas de mauvais sujets ; mais ils sont capables de sacrifier leur vie comme on jetterait une fleur. Sont-ils des Italiens du seizième ou du treizième siècle, comme le prétendent les meilleurs écrivains français ? D’une part, ils ont le sens de la justice immédiate, d’homme à homme, et à ce propos une autre observation de Colonna de Cesari Rocca vient à point : « Nul ne peut y prévoir les conséquences d’un geste irréfléchi. » Il y a aussi cet instinct de domination qui faisait dire à un montagnard, dans la crainte de se voir refuser la main d’une jeune fille : « Je la veux parce que je l’aime : ma force est mon droit. » Il y a encore le goût de compromettre dans les moindres affaires personnelles tout l’agglomérat factieux dont j’ai parlé, gangrené par les jeux d’honneurs et de faveurs du système électoral. [D’autre part, il ne faut pas négliger l’exploitation habile des qualités militaires de ce peuple de bergers de la part de la France, qui a pu ainsi bénéficier pour ses colonies, pour son armée et pour la métropole elle-même d’un personnel autoritaire et ambitieux en nombre si important que, si mes chiffres sont exacts, 27 % des postes de fonctionnaires sont occupés par des Corses, la proportion atteignant même 50 % dans les colonies ; la conséquence est une diminution toujours plus forte de la population de l’île, aujourd’hui réduite à 200.000 habitants, tandis que le nombre des émigrés ne cesse de croître, pour atteindre aujourd’hui le chiffre de 300.000.] Bref, « le tempérament de ces hommes qui est, dit Boswell (2), comme celui des autres Italiens, naturellement humain, mais extrêmement sensible et porté à la violence » ; le fait d’avoir laissé végéter et pourrir cet esprit factieux auquel Paoli opposait l’énergie des lois "adéquates" ; d’avoir encouragé et rendu inévitable l’exode, faute des quelques grands travaux qui auraient transformé les conditions économiques de l’intérieur : tout cela explique que, dans un pays déshérité, un pays de solitudes et d’innombrables sorties dérobées, il y ait encore des bandits ; et pourquoi il pourra en subsister encore à l’avenir, en dépit d’opérations spectaculaires.

(1) Colonna de Cesari Rocca, auteur de La Vendetta dans l'histoire, Paris, Société générale d'éditions, 1908.

(2) La citation de Boswell est extraite de L'Etat de la Corse, suivi d'un Journal de voyage dans l'Isle et des Mémoires de Pascal Paoli, traduction S.D.C., Londres, 1769.

Giuseppe Ungaretti  À partir du désert, Montagnes, marines et gens de Corse  Éditions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)






Images : en haut, Site Flickr



vendredi 27 juin 2014

La sua figura (Sa figure)




Giuni Russo chante La sua figura, une chanson inspirée par quelques strophes du Cantique Spirituel de Saint Jean de la Croix. Les paroles et la musique sont de Giuni Russo et Maria Antonietta Sisini.





L'estate appassisce silenziosa 
Foglie dorate gocciolano giù 
Apro le braccia al suo declinare stanco 
E lascia la tua luce in me 

Stelle cadenti incrociano i pensieri 
I desideri scivolano giù 
Mettimi come segno sul tuo cuore 
Ho bisogno di te 

Sai che la sofferenza d'amore non si cura 
Se non con la presenza della sua figura 
Baciami con la bocca dell'amore 
Raccoglimi dalla terra come un fiore 
Come un bambino stanco ora voglio riposare 
E lascio la mia vita a te 

Tu mi conosci non puoi dubitare 
Fra mille affanni non sono andata via 
Rimani qui al mio fianco sfiorandomi la mano 
E lascio la mia vita a te 

Sai che la sofferenza d'amore non si cura 
Se non con la presenza della sua figura 
Musica silenziosa è l'aurora 
Solitudine che ristora e che innamora 
Come un bambino stanco ora voglio riposare 
E lascio la mia vita a te 

Mi manca la presenza della sua figura






L'été se fane en silence
Des feuilles dorées tombent comme des gouttes
J'accueille les bras ouverts son crépuscule las
Qui laisse ta lumière en moi

Des étoiles filantes croisent des pensées
Les souhaits glissent lentement
Pose-moi comme un signe sur ton cœur
J'ai besoin de toi

Tu sais que la douleur d'amour ne peut être guérie
Sinon par la présence de sa figure
Embrasse-moi avec les lèvres de l'amour
Cueille-moi comme si j'étais une fleur
Comme un enfant épuisé je veux maintenant trouver le repos
Et je t'abandonne ma vie

Tu me connais et tu ne peux pas douter
J'ai su faire face à des milliers d'angoisses
Reste près de moi en effleurant ma main
Et je t'abandonne ma vie

Tu sais que la douleur d'amour ne peut être guérie
Sinon par la présence de sa figure
Musique silencieuse de l'aurore
La solitude qui apaise et qui enchante
Comme un enfant épuisé je veux maintenant trouver le repos
Et je t'abandonne ma vie

La présence de sa figure me manque

(Traduction personnelle)








Images : (1) Daniele Badini  (Site Flickr)

 (2) Adriano Faggiano  (Site Flickr)

(3) Andrea Mantegna  Madonna col Bambino dormiente (1465-1470)



Une autre version en duo avec Franco Battiato 


mardi 24 juin 2014

À la Saint-Jean d'été




Un extrait du chant VII de Mireille, de Frédéric Mistral : la farandole des moissonneurs autour du feu de la Saint-Jean. On lira d'abord le texte provençal, puis la traduction en français dont Mistral est également l'auteur, et enfin la traduction italienne de Diego Valeri.

(...)
Souto lou vènt-terrau que bramo,
Banejè dóu mouloun de ramo
Uno longo lengo de flamo.
Au tour, li meissounié, de joio trefouli,

Emé si tèsto fièro e libro
Se revessant dins l’èr que vibro,
Tóuti, d’un meme saut picant la terro ensèn,
Fasien deja la farandoulo.
La grand flamado, que gingoulo
Au revoulun que la ventoulo,
Empuravo à si front de rebat trelusènt.

Li belugo, à remoulinado,
Mounton i nivo, alerounado.
Au crussimen di trounc toumbant dins lou brasas
Se mesclo e ris la musiqueto
Dóu flahutet, revertigueto
Coume un sausin dins li branqueto...
Sant Jan, la terro aprens treloulis, quand passas !

La regalido petejavo ;
Lou tambourin vounvoune avo,
Grèu e countinuous, comme lou chafaret
De la mar founso, quand afloco
Pasiblamen contro li roco.
Li lamo foro di badoco
E brandussado en l’èr, li dansaire mouret,

Tres fes, à gràndis abrivado,
Fan dins li flamo la Bravado,
E tout en trepassant lou rouge cremadou,
D’un rèst d’aiet trasien li veno
Au recaliéu; e, li man pleno
De trescalan e de verbeno,
Que fasien benesi dins lou fiò purgadou :

« Sant Jan ! Sant Jan ! Sant Jan ! » cridavon.
Tóuti li colo esbrihaudavon,
Coume s’avié plóugu d’estello dins l’oumbrun !
Enterin la rounflado folo
Empourtavo l’encèns di colo
Emé di fiò la rougeirolo
Vers lou Sant, emplana dins lou blu calabrun.

Frederic Mistral  Mirèio, pouèmo prouvençau 






(...)
Sous le mistral qui mugit, 
Pareille à une corne, s’éleva du monceau de ramée 
Une longue langue de flammes
Alentour, les moissonneurs, fous de joie, 

Avec leurs têtes fières et libres 
Se renversant dans l’air vibrant, 
Tous, d’un même saut frappant la terre ensemble, 
Faisaient déjà la farandole
La grande flamme, qui glapit 
Sous la bourrasque qui l’agite
Attisait sur leurs fronts des reflets éclatants. 
 



Les étincelles, à tourbillons, 
Montent aux nues, furibondes. 
Au craquement des troncs tombant dans le brasier
Se mêle et rit la petite musique 
Du galoubet, folâtre 
Comme un friquet dans les rameaux... 
Saint Jean, la terre enceinte tressaille, quand vous passez ! 

Le feu joyeux pétillait ; 
Le tambourin bourdonnait, 
Grave et continu, comme le murmure 
De la mer profonde, quand elle bat 
Paisiblement contre les roches. 
Les lames hors des fourreaux 
Et brandies dans les airs, les danseurs bruns,

Trois fois, avec de grands élans
Font dans les flammes la Bravade
Et tout en franchissant le rouge foyer, 
D’une tresse d’aulx ils jetaient les gousses 
Dans la braise ; et, les mains pleines 
De mille-pertuis et de verveine, 
Qu’ils faisaient bénir dans le feu purificateur : 

« Saint Jean ! Saint Jean ! Saint Jean ! » s’écriaient-ils. 
Toutes les collines étincelaient, 
Comme s’il avait plu des étoiles dans l’ombre! 
Cependant la rafale folle 
Emportait l’encens des collines 
Et la rouge lueur des feux 
Vers le Saint, planant dans le bleu crépuscule. 

Frédéric Mistral  Mireille, poème provençal





(...)
E mentre ei se n'andava, sul morir del giorno,
ecco levarsi un corno di fiamma dal cumulo dei rami,
e lingueggiare sotto la sferza del maestrale mugghiante.
Attorno, i mietitori, pazzi d'allegria,

rovesciando le teste libere e fiere
nell'aria vibrante,
tutti picchiando a un tempo il piede in terra,
facevano già la farandola.
La gran fiammata, che strideva
agitata dai rèfoli,
accedeva riflessi luminosi su le loro fronti.

Le scintille, in furioso mulinello,
montano alle nuvole.
Allo schianto dei tronchi che cadono nel braciere,
si mesce e ride la musichetta
del clarino, capricciosa
come un passero sui rami...
Quando tu passi, San Giovanni, la terra incinta trasale !

Il falò sfavillava ;
il tamburino rullava,
grave  e continuo,come il mormorio
del mare profondo quando fiotta
pacatamente contro le roccie.
Tratte le lame dalle guaine,
e brandite in alto, i bruni danzatori

tre volte, con gran salti,
fanno tra le fiamme la Bravata.
E, scavalcando il rosso forno,
gettavano nella bragia, via via,
gli spicchi d'una resta d'aglio ;
 e con le mani piene d'iperici e verbene,
che facean benedire dal fuoco purificatore,

« San Giovanni ! » — gridavano — « San Giovanni ! San Giovanni ! » —
Tutte le colline scintillavano intorno,
come se fossero piovute delle stelle nell'ombra !
E le folli sbuffate del maestrale
portavanol'incenso delle colline
e il rossore dei fuochi,
verso il Santo, librato alto lassù, nel crepuscolo turchino.

Federico Mistral  Mirella  Unione Tipografico - Edizione Torinese, 1950 (Traduzione : Diego Valeri)








Images : (1) Christophe Hugot  (Site Flickr)

(2) Frédéric Bisson  (Site Flickr)

(3) Py All  (Site Flickr)

(4) Sébastien  (Site Flickr)

(5) Irène Saraiva  (Site Flickr)




dimanche 22 juin 2014

De la promenade




C’est un petit livre (une centaine de pages) trouvé un peu par hasard : un traité intitulé De la promenade, écrit par Rémi Villedecaze, auteur à propos duquel on ne nous donne aucun renseignement ; il y a juste une petite photographie sur la quatrième de couverture. Le livre est paru aux éditions du Bon Albert en mars 1997. En feuilletant l’ouvrage, j’ai été retenu par l’argument, que je cite ici : « Loin d’être une activité innocente, la promenade relève de l’ontologie : elle tient un discours sur l’être, en même temps qu’elle constitue un acte de résistance à l’égard de la modernité : par définition, tout promeneur ne prend-il pas le maquis ? À l’écoute de la sagesse qu’elle dispense, l’auteur s’attarde, par les chemins de l’Aveyron et d’ailleurs, en compagnie de Pascal, Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche où il goûte les charmes de la conversation, aux antipodes du spectacle et du theatrum mundi, cultivant, sur un mode souvent badin, un gai savoir et une morale dévolus au seul culte de la beauté. » L’ouvrage est divisé en cinq parties, toutes passionnantes : Diététique, L’autre dimension, Stations, Littérature, Paresse, équanimité, repos. Je cite ici un extrait du troisième chapitre, Stations :

Je conserve une impression époustouflante de la traversée du Mont Lozère, par une après-midi d’août, vers 16 heures, alors que la brume, déjà, tendait ses filets aux frontières cévenoles. Un miroitement de jaunes et de verts, de roses et de violets, malgré le ciel bas et presque menaçant, m’éblouit par sa vivacité. Dans ces circonstances, je suis la proie d’une boulimie frénétique : je voudrais dévorer ce tableau, m’en repaître jusqu’à plus soif ; je me roulerais par terre, comme un enfant sauvage, respirant l’odeur du sol mêlée aux arômes des plantes, quand des ajoncs m’arracheraient l’épiderme... La promenade rend fou et c’est tant mieux puisque la folie, avec la mort, le cloître, l’art, est un des procédés radicaux pour se retrouver « anywhere out of the world ».




Mes yeux scintillent, illuminés par des lumières aussi vives que les guirlandes qui ornent les sapins de Noël. La pénombre commence à s’installer, qui joue sur toute la gamme des gris ; elle se rapproche, gagne du terrain. Quelques gouttes d’eau estompent des teintes trop sombres ; la peinture à l’huile cède la place à une aquarelle dont les tons plus suaves adoucissent le climat.




Je suis resté longtemps à m’imprégner de cette atmosphère étrange. Je ne savais plus où se trouvaient mes yeux, mes poumons, mon corps ; tout se mélangeait dans un kaléidoscope qui pétrissait la Création. J’assistais à un bouleversement du monde auquel je participais mais dans la passivité, sujet devenu objet, soumis aux aléas d’un nouvel enfantement, pris dans une fantasmagorie où un maître se jouait de moi en m’offrant le spectacle inédit d’une genèse renouvelée. Le monde ruisselait de la blancheur des premiers instants, avec la grossièreté et la joliesse aussi, de ce que la main de l’homme n’a pas encore poli. Entraîné sans avoir bougé de mon poste d’observation, je vérifiais à nouveau que la promenade, dépourvue d’arsenal mécanique, était une incompréhensible machine à jouer avec le temps (l’enfant qui joue héraclitéen (1)), dont les rouages demeurent aussi "cachés" que ces  "choses" évangéliques que Dieu révèlera au grand jour, quand Il le décidera. 

Rémi Villedecaze  De la promenade  Editions du Bon Albert, 1997

(1) Allusion au fragment 56 d'Héraclite : Le temps fatal est un enfant qui joue, qui pousse des pions. C'est la royauté d'un enfant. (traduction d'Yves Battistini)








Images : (1)  Site Flickr

(2)  Site Flickr


 (4) Jessica Naudin  (Site Flickr)



samedi 21 juin 2014

Les Beaux étés



 "Toujours !"






Les beaux étés à la veille des guerres 
les beaux étés où l'enfance est troublée 
tout finit par le meurtre 
et le sable des plages est froid désormais 
Dans les yeux des vieillards 
tremble la peur de vivre et d'être seul 
Les beaux étés où les jardins sont clos 
les beaux étés où commence l'automne 
tous les prés ont été incendiés 
et dans le soir les feuilles sont tombées 
Rien ne sera jamais comme autrefois 
mais je me souviendrai toujours 
des beaux étés aux scarabées des roses 
les beaux étés où tout était mensonge. 

Bernard Delvaille   Panicauts ou Le voyage d'été (in Œuvre poétique La Table Ronde, 2006)






Images : en haut, Claude Monet  Été  (1874) 

en bas, Claude Monet  Hôtel des Roches Noires, Trouville  (1890)


 

jeudi 19 juin 2014

Ritorno a Ferrara (Retour à Ferrare)




Voici la suite du chapitre Da Pomposa a Ferrara, extrait de l'ouvrage d'Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert] ; ce retour du poète à Ferrare a lieu le 29 janvier 1933 :

L’anima mi trabocca d’un inno alla natura quando mi si riaffaccia Ferrara. Oh, come di colpo essa mi appare regolata dalle stagioni, e confusa nelle sorti giornaliere dell’anno. Una città che non sembra esistere che di campagna, e le sue mura così promettenti alla meditazione, così invitanti a passeggiate calme fra alberi, esse stesse non sono scavalcate dalla campagna ? E non portano, orti e giardini, la ragione d’essere all’agglomerato nel suo cuore stesso ? Da queste mura si può vedere il mucchio di pietre che è, tutto sommato, lo sforzo — e disperato sforzo — d’una città, ma, dentro e fuori, si può anche vedere la terra nuda, l’erba che nasce, i fiori che s’aprono, le frutta che maturano, la canapa che si fa d’oro, e le donne che si curvano a tagliarla, ubriache del suo odore e di sole spietato. 

Come elastica nel greto delle sue strade ! Strade piene di gente, e di donne e di ragazze, che vanno in bicicletta e vi confesso che di mattina un vecchio satiro può essere ancora commosso nel vedere una fresca contadinotta pedalare. (...)




Ferrara verrà da ferro ? Oh, so bene che le hanno trovato mille etimologie, e quegli allegri Comacchiesi la dicono fondata da Ferrau o Ferrao, pronipote di Noè, per dare ad intendere che l’hanno fondata loro. 
Ma ferro mi persuade. 
Qui non hanno una pietra loro, e quando la costruzione non è di mattoni, ricorrono al marmo di Verona o alla pietra d’Istria. Bisogna vedere che cosa è qui il cotto, quando circonda il quadrato di una finestra o l’arco slanciato d’un ingresso. L’architettura conserva sempre una sua nudità fiera, e i rari fregi, della stessa materia e colore del resto, portano insieme a una rara eleganza, l’evidente tormento d’una fusione a forte fuoco. 
E non so, persino le pietre naturali — per esempio i grifi e i leoni all’entrata del Duomo — fanno un effetto di cosa bruciata fino a scolorirsi, e di denti spezzati a volerla intaccare. 

Chi volesse farsi un’idea d’una certa verità di qui, costante, si rechi a vedere il Chiostro di San Romano : vedrà due portici bassi, avrà un senso di catacomba, di cripta ; e un terzo portico, alto, gli darà un ampio respiro d’aria aperta. Anche la città è fatta così : pare uscire come un orso dagli antri di via delle Volte, e arriva al cielo fantastico del corso dei Piopponi. 

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori, 1961






Quand Ferrare encore une fois surgit devant moi, je sens monter à mes lèvres un hymne à la nature. Comme cette ville m’apparaît, soudain, soumise aux saisons, mêlée aux hasards quotidiens de l’année ! Elle ne semble exister qu’en fonction de la campagne ; et ses remparts, si propices à la méditation, à des promenades paisibles sous les arbres, ne sont-ils pas eux-mêmes enjambés par la campagne ? Vergers et jardins n’apportent-ils pas au cœur même de l’agglomération sa raison d’être ? De ces remparts, on peut considérer l’amas de pierres qui est, somme toute, l’effort, désespéré ! d’une ville ; mais, au-dedans comme au-dehors, on peut voir aussi la terre nue, l’herbe qui pointe, les fleurs qui s’ouvrent, les fruits qui mûrissent, le chanvre qui se change en or, et les femmes se pencher pour le couper, ivres de son odeur et de soleil implacable. 

 Comme elle est souple jusque dans le cailloutis de ses routes ! Routes encombrées de passants, de femmes, de jeunes filles à bicyclette, et je confesse que le matin, voir pédaler une fraîche paysanne peut encore troubler un vieux satyre... (...)




Ferrare vient-il de fer ? Oh ! je sais bien qu’on lui a trouvé mille étymologies, jusqu’à ces farceurs de Comacchio qui la prétendent fondée par Ferrau ou Ferrao, petit-neveu de Noé, pour laisser entendre qu’ils en sont eux-mêmes les fondateurs. 
Mais fer me convainc. 
Les Ferrarais n’ont pas de pierre à eux ; s’ils ne construisent pas en brique, ils recourent au marbre de Vérone ou à la pierre d’Istrie. Il faut voir ce que c’est ici que la brique quand elle encadre une fenêtre ou borde l’arc élancé d’une entrée. L’architecture garde toujours une nudité farouche, bien à elle, et les rares frises, de la même matière et de la même couleur que le reste, montrent, en même temps qu’une extrême élégance, le visible tourment de la cuisson au grand feu. 
Et, je ne sais pourquoi, les pierres naturelles même, tels les griffons et les lions du porche de la cathédrale, font l’effet de choses décolorées par le feu, et que les dents s’useraient à vouloir entamer.




 Que celui qui voudrait se faire une idée d’une certaine vérité constante de ce lieu se rende au cloître de San Romano : il y verra deux portiques bas qui lui donneront une impression de catacombes, de crypte ; et un troisième, plus haut, qui lui rendra l’ample respiration de l’air libre. La ville est ainsi faite : elle semble surgir des antres de Via delle Volte comme un ours, pour aboutir au ciel fantastique du Corso dei Piopponi.






Giuseppe Ungaretti  À partir du désert   Editions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)



Images : (1) Site Flickr 


(3) Luca Pelorosso  (Site Flickr)

(4) Cercamon  (Site Flickr)





mardi 17 juin 2014

Il pleuvait sur la place Barberini




Mardi 25 février 1986, 10 heures moins le quart, le matin. Sous prétexte que tous les films italiens en italien sont bons à prendre pour apprendre la langue, je suis allé voir hier soir, au Barberini tout voisin, un navet d’Alberto Lattuada, Una Spina nel cuore, avec Anthony Delon. Il incarne parfaitement, surtout au début et en particulier dans la gestuelle, celle de la cigarette, par exemple, tout ce qu’il peut y avoir d’insupportable et ridicule, dans l’idée de sa propre virilité, constamment jouée, chez le petit mâle italien. Dans la salle, tout le monde parlait comme chez soi, froissait des sacs, fumait malgré l’interdiction et faisait des plaisanteries grasses, toujours profondément misogynes, au moment des scènes sexuelles, qui sont nombreuses. De toutes les femmes la plus méprisée par le code, en Italie, c’est celle qui désire ou qui prend du plaisir.




À la sortie il pleuvait sur la place Barberini, si laide malgré sa fontaine, avec cet horrible hôtel qu’on a eu le front de dédier au Bernin. Deux prostitués travestis avaient eu un accident de voiture, à l’entrée de la rue des Quatre-Fontaines, avec des jeunes gens entassés dans une Fiat. Ces dames les insultaient en criant à pleins poumons d’une voix de rogome, et bien sûr leur invective de prédilection n’était autre que le fameux va t’fanculo, qui se présente ici dans toutes les situations de conflit, même les plus insignifiantes. Il n’y a pas d’insulte plus bête, plus basse, et qui révèle mieux, surtout dans la bouche de deux travestis (il fallait voir leur visage, dévasté, haineux) le puritanisme pourri de ce peuple. Une sorte de découragement s’est abattu sur moi. Je n’ai pas d’amis ici, car je ne cherche que des amants, et les amants que j’ai rencontrés, jusqu’à présent, ne peuvent pas être des amis. La tâche à laquelle je m’étais livré un peu plus tôt, à la maison, en préparation aux Notes sur la situation culturelle, et qui consiste à réunir, c’est facile, des exemples courants de la dégradation du français, tout d’un coup me répugnait, soit par ce que je trouvais, soit par mon application à le chercher. Et du vin de Chianti avarié m’avait rendu malade, je m’en rends compte ce matin.






2 heures et demie. Mais tout à coup, quand je sors vers midi, un temps superbe : clair, ensoleillé, transparent, lumineux. Printemps sur la ville, pourtant les hordes d’avril sont encore loin ; on l’a pour soi seul. Et l’épicier m’a offert une autre bouteille, sur la foi de mes seuls dires !

Renaud Camus  Journal romain  Éditions P.O.L, 1987








Images : (1) Site Flickr

(2) Anthony Delon et Sophie Duez dans Una spina nel cuore, d'Alberto Lattuada

lundi 16 juin 2014

L'Addio (L'Adieu)






 Giuni Russo (1951-2004) chante L'Addio (F. Battiato - G. Di Martino - G. Pio), 1981 :






Con la fine dell'estate, come in un romanzo
l'Eroina visse veramente prigioniera...
Con te dietro la finestra guardavamo
le rondini sfrecciare in alto in verticale...
ogni tanto un aquilone
nell'aria curva dava obliquità a quel tempo
che lascia andare via, che lascia andare via
gli idrogeni nel mare dell'Oblio.

 Da una crepa sulla porta ti spiavo nella stanza :
un profumo invase l'Anima
e una luce prese posto sulla cima delle palme.
Con te dietro la finestra guardavamo
le rondini sfrecciare in alto in verticale,
lungo strade di campagna stavamo bene
per orgoglio non dovevi lasciarmi andare via...

Ogni tanto un aquilone
nell'aria curva dava obliquità a quel tempo
che lascia andare via, che lascia andare via
gli idrogeni nel mare dell'Oblio.

Quando me ne andai di casa finsi un'allegria ridicola.
Dei ragazzi uscivano da scuola...
Dietro alla stazione, sopra una corriera,
l'addio...






À la fin de l'été, comme dans un roman, 
l'héroïne se retrouva véritablement prisonnière...
Derrière la fenêtre, avec toi nous regardions
 les hirondelles monter comme des flèches dans le ciel...
dans la courbe de l'air donnait un aspect oblique à ce temps
qui laisse s'échapper, qui laisse s'échapper
les atomes d'hydrogène dans la mer de l'Oubli.

Par une fissure sur la porte je t'épiais dans la chambre :
un parfum envahit l'âme
et une lumière apparut tout en haut des palmiers.
Derrière la fenêtre, avec toi nous regardions
les hirondelles monter comme des flèches dans le ciel,
le long des routes dans la campagne nous étions heureux
tu n'aurais pas dû par orgueil me laisser partir...

Parfois un cerf-volant
dans la courbe de l'air donnait un aspect oblique à ce temps
qui laisse s'échapper, qui laisse s'échapper
les atomes d'hydrogène dans la mer de l'Oubli.

Quand je quittai la maison je simulai une joie ridicule.
Des enfants sortaient de l'école.
Derrière la gare, dans un autocar,
l'adieu...

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Marcello M.  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr



La version de Franco Battiato

jeudi 12 juin 2014

La Badia di Pomposa (L'Abbaye de Pomposa)






Je cite ici un nouvel extrait du très beau recueil de Giuseppe Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert]. Après les extraits consacrés à la Corse, voici le récit d'un voyage en Emilie-Romagne, qui conduit le poète de Pomposa a Ferrare, en janvier 1933. Dans ce passage, il fait une halte à l'Abbaye bénédictine de Pomposa, située sur la commune de Codigoro, non loin de Ferrare. On remarquera que la description d'Ungaretti est antérieure aux longs travaux de restauration de l'abbaye, qui venaient à peine de commencer au moment où il entreprenait ce voyage. Les fresques du quatorzième siècle dont il déplorait l'état d'abandon ont depuis retrouvé un certain lustre, comme on s'en apercevra en cliquant sur les liens placés dans le texte.

È facile pensare a libellule radenti l’acqua, vedendo come sulla laguna la luce, che fra breve agonizzerà, bacia il vento. Quest’aria nel suo trasparire svela ora, difatti un’iride metallica. 
Per questa triste via Romea tante volte passò Dante. Per queste strade la sua Questio de aqua et terra dovette dibattersi e farsi precisa nella sua mente. 
Per questa strada tornò da Venezia, un’ultima volta verso Ravenna, dopo avere invano perorato la causa della pace. Le febbri che qui s’aggiravano l’avevano preso, e si affretava, battendo i denti, divorato dal male, da Mesola verso Pomposa. 
Non so se uno, anche a quei tempi, avesse alla sua destra nel viaggio Valle Vallona e Valle Giralda, né se la sabbia che oggi le circonda e in esse s’insinua e cerca come dita di ciechi, fosse coperta anche allora d’una vegetazione che simula uno strano corallo d’un colore di vino. 
Ed ecco il campanile della Badia di Pomposa, quadrato, altissimo, pesantissima lancia. Tutto il resto che pure è maestoso : chiesa, monastero, Palazzo della Ragione, sembrano tante pecorelle rintanate in sé ai piedi di quel formidabile slancio. Che pure era segno di speranza e nella notte s’illuminava in cima come una stella. Pomposa nella sua rigogliosa solitudine, fra il mare e l’agro, e genti e città battagliere era luogo aperto all’ospitalità per tutti. 
Erano ancora fresche, a quei tempi di Dante, appena finite di dipingere, tutte quste storie e glorie sulle pareti della chiesa allora gremita, e del refettorio, allora affollato. 
Era giunto anche qui lo stesso spirito che aveva animato la mano di Giotto, e anche l’ignoto pittore romagnolo, con una sua propria furia e una fermezza tutta sua, aveva ridato natura e tempo alle ascetiche visioni. 
Avrà potuto guardare, Dante stanco, queste immagini eseguite secondo le sue convinzioni ? 
Passando di qui, avrà potuto udire un’ultima volta, Dante moribondo, il canto delle preghiere secondo quella musica, cui era stata data regola da Guido Monaco in una cella di questo stesso cenobio, ch’egli per liberarsi dall’inferno e dal purgatorio della sua carne focosa e salire sino a Beatrice aveva con tanta volontà cercato d’infondere alla sua poesia ?




Qui ora è una corte con un andirivieni di ombre, secondo il capriccio del sole. 
Partiti i monaci, fu un luogo per fieni, carrette, zappe e bovi. E non hanno queste cose, anch’esse, la loro maestà ? E questo monumento non avrà sempre un aspetto di rustica semplicità, come un paese, una casa, o una persona di Giotto ? 
Ma in quale abbandono è caduto ! 
Degli affreschi che, occupando tutto sino al soffitto, furono abbaglianti, non sono rimasti che brani grigi di polvere. 
L’abbandono nella chiesa, fra i rimasugli d’intonaco gonfi d’anni, è così vasto che prendo per una formica un disegnatore chino a ricopiare il motivo del pavimento. 
E sotto la polvere, nella desolazione, quali meraviglie ancora vive. Guardate il Battesimo di Gesù : con quale candore nel nudo passa un alito caldo, e come vere le divine membra si sciolgonon, ancora stupite del dono, dalla lunga catalessia bizantina. A un certo punto, il pittore non sa come mettere in cammino la sua figura, e gli fa incrociare le gambe in un passo quasi di danza, e pestare il drago con la leggerezza di chi potrebbe anche correre sull’acqua, e la figura gli prende involontariamente un accento drammatico, col busto che le si ferma come un tronco d’albero. 
Guardate il Miracolo di San Guido, e mi direte se mai pittore moderno di nature morte, Morandi eccettuato, saprebbe dare, con più parco senso decorativo e più lirica dolcezza famigliare, una tavola apparecchiata.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori, 1961





En voyant sur la lagune la lumière, près de mourir, embrasser le vent, on pense à des libellules, rasant l’eau. Cet air, de plus en plus translucide, dévoile en effet maintenant une irisation métallique. 
Que de fois Dante aura-t-il suivi cette morne via Romea ! C’est sur ces routes qu’il dut débattre et préciser dans son esprit la Quaestio de aqua et terra
C’est par cette route qu’il revint pour la dernière fois de Venise à Ravenne, après avoir défendu en vain la cause de la paix. Les fièvres qui infestaient ces terres l’avaient contaminé, et de Mesola, il se hâtait en direction de Pomposa, claquant des dents, dévoré par la maladie. 
Je ne sais si, à cette époque déjà, le voyageur avait à sa droite la "vallée" Vallona et la "vallée" Giralda, ni si le sable qui les investit aujourd’hui et s’y insinue à tâtons comme doigts d’aveugle, était couvert alors de ces mêmes plantes qui imitent un étrange corail lie de vin. 
Et voici le clocher carré de l’Abbaye de Pomposa, une haute et lourde lance. Tout le reste, qui est majestueux pourtant : église, monastère, Palazzo della Ragione, a l’air d’un troupeau de brebis recroquevillées sur elles-mêmes au pied de ce formidable élan, symbole d’espérance dont le sommet s’illuminait, la nuit, comme une étoile. Pomposa, dans sa fière solitude, entre la mer et les labours, au milieu de cités et de populations batailleuses, était un lieu accueillant à chacun. 
Au temps de Dante, elles étaient encore toutes fraîches, achevées à peine, toutes ces images glorieuses sur les murs de l’église alors comble, du réfectoire bondé.
L’esprit qui avait conduit la main de Giotto s’était répandu jusqu’ici, et le peintre romagnol avait su lui aussi, avec une passion et une fermeté singulières, réintroduire la nature et le temps dans ses ascétiques visions. 
Dante à bout de forces aura-t-il pu contempler encore ces images fidèles à ses convictions ? 
Dante moribond, passant par ici, aura-t-il pu entendre une dernière fois le chant des prières, cette musique codifiée par Guido d’Arezzo dans une cellule de ce même monastère, et qu’il avait cherché si obstinément, pour se libérer de l’enfer et du purgatoire de sa chair brûlante et monter jusqu’à Béatrice, à insuffler sa poésie ?




À présent, il n’y a plus ici qu’une cour où des ombres vont et viennent au gré du soleil. Les moines partis, on y abrita du foin, des charrettes, des houes, du bétail. Ces choses-là n’ont-elles pas aussi leur majesté ? Et ce monument ne gardera-t-il pas toujours la simplicité paysanne des villages, des maisons et des figures de Giotto ? 
Mais dans quel état d’abandon n’est-il pas tombé ? 
Des fresques qui couvraient tous les murs jusqu’au plafond, éblouissantes, il ne reste plus que des lambeaux gris de poussière. 
La désolation de l’église, parmi les restes de crépi gonflé par les années, la fait paraître si vaste que je prends pour une fourmi un dessinateur occupé à recopier un motif du pavement
Sous cette poussière désolée, que de merveilles encore vivantes ! Regardez le Baptême de Jésus : quelle candeur dans le souffle qui réchauffe le nu, et comme ils sont vrais, les membres divins, encore surpris par le don de la grâce, qui s’arrachent à la longue catalepsie de Byzance ! Ailleurs, le peintre, inhabile à représenter la marche de son personnage, lui fait croiser les jambes presque comme pour un pas de danse, et fouler le dragon aux pieds avec la légèreté de qui pourrait courir même sur l’eau ; et le personnage, avec son buste raide comme un tronc d’arbre, prend involontairement un accent dramatique.




Regardez le Miracle de San Guido, et vous me direz si aucun peintre moderne de natures mortes, Morandi excepté, saurait peindre une table servie avec un sens décoratif plus sobre et une plus poétique intimité. 

Giuseppe Ungaretti  À partir du désert  Editions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)








 Images(1) Site Flickr

(2) Fulvia Giannessi  (Site Flickr)

(3) Ruggero Arena  (Site Flickr)

(4) Andrea Carloni  (Site Flickr)

(5) Pietro da Rimini  Miracolo di San Guido (particolare, 1316-1320)









lundi 9 juin 2014

« Chiamatemi Ismaele. » (« Appelez-moi Ismaël. »)




Ricordo la prima lettura di Melville : 
quand’ero solo e si schiudeva alla coscienza 
il velo dell’amore. Era Ismaele 
ogni ragazzo incontrato con trepida tenerezza, 
sfuggente e ostile ; consapevole diventava 
il desiderio del possente calore di Queequeg. 
O dolce gabbiere che illumini 
del tuo casto sguardo il cielo 
e tu orfano del Pequod 
che solchi virginalmente i mari 
presenti ancora mi siete 
nel rimpianto e nel sgomento 
ogni volta che incerto mi avvio 
ad offrire un dolorante amore.

Davide L. Mattia  L'ombra e il silenzio, 1980 






Je me souviens de ma première lecture de Melville : 
quand j’étais seul et que s’entrouvrait à la conscience 
le voile de l’amour. Je voyais Ismaël 
en chaque garçon rencontré avec une tendresse fébrile, 
fuyante et hostile ; et conscient devenait 
le désir de la chaleur puissante de Queequeg
Ô, doux gabier qui illumine 
de ton chaste regard le ciel 
et toi, orphelin du Pequod 
qui sillonne virginalement les mers 
vous êtes toujours présents en moi 
dans le regret et dans l’angoisse 
chaque fois qu’en hésitant je m’apprête 
à offrir un douloureux amour.

(Traduction personnelle)












Images : Charlie Cox (Ismaël), dans Moby Dick, de Mike Barker