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mercredi 30 avril 2014

Father Death Blues





Father Death Blues 

Hey Father Death, I'm flying home
Hey poor man, you're all alone
Hey old daddy, I know where I'm going

Father Death, Don't cry any more
Mama's there, underneath the floor
Brother Death, please mind the store

Old Aunty Death Don't hide your bones
Old Uncle Death I hear your groans
O Sister Death how sweet your moans

O Children Deaths go breathe your breaths
Sobbing breasts'll ease your Deaths
Pain is gone, tears take the rest

Genius Death your art is done
Lover Death your body's gone
Father Death I'm coming home

Guru Death your words are true
Teacher Death I do thank you
For inspiring me to sing this Blues

Buddha Death, I wake with you
Dharma Death, your mind is new
Sangha Death, we'll work it through

Suffering is what was born
Ignorance made me forlorn
Tearful truths I cannot scorn

Father Breath once more farewell
Birth you gave was no thing ill
My heart is still, as time will tell.

mardi 29 avril 2014

La Chambre verte (La Camera verde)



Oui, ils sont tous là...


CONDIZIONE

Un uomo solo,
chiuso nella sua stanza.
Con tutte le sue ragioni.
Tutti i suoi torti.
Solo in una stanza vuota,
a parlare. Ai morti.

Giorgio Caproni






 

Nella morte di François Truffaut

E la camera non avrà luce
se non quella verde della memoria infantile, e il gioco
delle ombre sui muri, le suore
accovacciate su cadaveri ignoti, questo grumo
Truffaut, questa speranza, questa pietà rasa
sui muri, e il veleno mai dato...
Altri nei mantelli o nell'ombra precedente
in questo moto seguiranno il corso,
ma non c'era più niente, la luce
notturna tremava, le automobili
inseguivano sirene spente
ed era come se tutto cadesse dagli occhi
ma forse eri tu forse la prima volta.

Roberto Mussapi Luce frontale, Poesie mistiche, Garzanti Ed. 1987








Dans la mort de François Truffaut

Et la chambre n'aura pas de lumière
autre que la verte mémoire enfantine, et le jeu
des ombres sur les murs, les nonnes
accroupies sur des cadavres inconnus, ce grumeau
Truffaut, cette espérance, cette pitié arasée
sur les murs, et le poison jamais donné...
D'autres dans leurs manteaux ou dans l'ombre d'avant
dans ce mouvement suivront le cortège,
mais il n'y avait plus rien, la lumière
nocturne tremblait, les automobiles
poursuivaient des sirènes éteintes
et c'était comme si tout tombait des yeux
mais peut-être était-ce toi, peut-être, la première fois.


Traduction : Monique Baccelli (Lumière frontale, Poèmes mystiques, éditions de La Différence, 1996)









 





ImagesLa Chambre verte, de François Truffaut




(...)

samedi 26 avril 2014

Le Esequie di Focione (D'après Poussin)





O tu che ai piedi del colle ragazzo dell'Appennino
deflori non deflorato castagne che nessuno vuole

sprigionando dall'ombra delle faville di rosa
che svelano un attimo il mio volto segregato

a quale festino di dei laziali o a quali esequie
di eroe a quali montagne d'ametista e fumi lontani

ti sottraesti per accuciarti qui dove il mio viaggio
ha una sosta il mio sudore un ristoro nell'aria della sera ?

Attilio Bertolucci  Viaggio d'inverno  Garzanti Editore







Les Funérailles de Phocion  (D'après Poussin)

Ô toi qui au pied de la colline enfant de l'Apennin
déflores non défloré ces châtaignes dont personne ne veut

libérant de l'ombre des étincelles de rose
qui révèlent un instant mon visage isolé

à quel festin des dieux du Latium à quelles funérailles 
de héros à quelles montagnes d'améthystes et fumées lointaines

t'es-tu soustrait pour te nicher ici où mon voyage
connaît une trêve et ma sueur un réconfort dans l'air du soir

Traduction : Muriel Gallot








Images : en haut, Nicolas Poussin  Paysage avec les funérailles de Phocion (1648)

en bas, Nicolas Poussin  Paysage avec les cendres de Phocion (1648)

au centre, grazie agli amici di Legambiente Parma  (Site Flickr)

mercredi 23 avril 2014

« Italia bella »




Ce texte d'Antonio Tabucchi a été publié en 1991, dans le numéro 26 de la revue Italienisch. Il a été repris en 2010 dans le recueil Viaggi e altri viaggi, paru aux éditions Feltrinelli.

« Va dans le jardin pour chercher un chou, dit sa mère à la jeune fille, on en a besoin pour la soupe. »
La jeune fille sortit de la chaumière en regardant autour d’elle avec circonspection. Elle n’aimait pas sortir de la maison au coucher du soleil. Les Allemands avaient occupé les étables et les granges du couvent et à cette heure-là, il y avait toujours le risque de tomber sur un soldat qui cherche à l’importuner. Au moment de leur retraite, les nazis avaient fait quelques prisonniers, des soldats russes et anglo-indiens qu’ils maintenaient prisonniers dans la réserve de blé. Devant la porte, se trouvait toujours une sentinelle armée d’une mitraillette et elle n’avait jamais vu les prisonniers. Pour aller au jardin, elle devait passer devant la réserve.
La jeune fille s’y dirigea à contrecœur en essayant de se donner du courage. Quand elle passa devant la sentinelle, elle lui dit bonsoir. L’Allemand marmonna quelque chose dans sa langue sans faire aucun mouvement. 
C’était un petit jardin que son père, le jardinier du couvent, entretenait avec amour. On y trouvait des choux, des épinards, des  salades et des pommes de terre. La jeune fille se dirigea vers la rangée des choux. C’étaient de grosses plantes sombres, de l’espèce des choux frisés. Elle parcourut la rangée des choux, ne sachant pas lequel choisir. Puis elle en aperçut un bien robuste, qui curieusement lui sembla plus haut que les autres. C’était ce qu’il lui fallait. Elle s’était muni d’un couteau pour le trancher, mais la tige était trop grosse, il était peut-être plus simple de l’arracher avec ses racines. 
Elle le saisit par les feuilles et tira, et à sa grande stupeur, le chou lui resta dans la main sans opposer la moindre résistance. La jeune fille regarda au sol et elle vit un trou d’un mètre de largeur, recouvert par une couche de roseaux et de feuilles. Elle déplaça les roseaux avec le pied et aperçut un homme. C’était un petit homme corpulent avec des traits mongols, qui la fixait avec des yeux écarquillés. Il portait un uniforme qu’elle ne connaissait pas et son visage était plein de terre. 




« Qu’est-ce que tu fais-là ? » lui demanda la jeune fille. Le mongol leva les bras comme s’il se trouvait devant un ennemi et dit « Italia bella ». Puis il sortit de la poche de sa veste un portefeuille et lui tendit une photographie. La jeune fille l’examina rapidement dans la lumière déclinante du crépuscule. Elle réussit à voir une grande tente de forme arrondie au milieu d’une plaine. Devant la tente, il y avait un homme, celui-là même qui se trouvait devant elle. À ses côtés se trouvait une femme coiffée d’un étrange chapeau qui lui recouvrait les oreilles, et puis, par ordre décroissant de taille, quatre enfants. C’était une photo de famille
Le soldat porta une main à sa gorge comme s’il voulait s’étrangler et se mit à sangloter. Il pleurait en silence et ses larmes dessinaient des sillons clairs sur son visage recouvert de terre. « Qu’est-ce que tu fais, tu pleures ? », dit la jeune fille, « Ne pleure pas, je t’en prie, ne pleure pas, sinon je vais pleurer aussi ». 
Le soldat frotta ses mains sur son ventre. Puis il ouvrit la bouche en y introduisant sa main. « Italia bella », dit-il avec un air plaintif. « Mon Dieu, mais c’est tout ce que tu sais dire ? » s’exclama la jeune fille. Le soldat frappa de nouveau son ventre comme s’il battait sur un tambour. 
« J’ai compris, j’ai compris », dit la jeune fille, « tu as faim, mais ce soir, c’est impossible, essaie de tenir jusqu’à demain, je t’apporterai à manger demain soir, mais tu dois savoir une chose : si les Allemands te trouvent ici, ils te fusilleront , et ils me fusilleront aussi. Alors maintenant, bonsoir ! » 
« Italia bella » répéta le soldat. « Va te faire voir ailleurs ! » répliqua la jeune fille. Pendant plus d'un mois, tous les soirs, elle apporta au soldat du pain et de la soupe au chou. Jusqu’au moment où les Allemands, en se retirant vers le nord, abandonnèrent le couvent. Alors le soldat fut accueilli dans la maison et il y demeura jusqu’à l’arrivée des troupes alliées. 




Cette histoire est authentique. Elle m’a été racontée par Rita, une dame qui habite près de chez moi. Elle s’est déroulée dans un petit village de Toscane, dans les environs de Pise, pendant l’hiver 1944-1945.

Pendant très longtemps, Rita n’eut plus aucune nouvelle de ce soldat mongol. Dans les années soixante-dix, une lettre arriva pour elle au couvent, malgré l’adresse très approximative qui se trouvait sur l’enveloppe. À l’intérieur, il n’y avait qu’une photographie. Devant une tente, un homme et une femme âgés, et autour d’eux leurs enfants et petits-enfants. Rita eut du mal à reconnaître en ce vieil homme le soldat mongol. Derrière la photographie était écrit : « Italia bella ».  

Antonio Tabucchi  Dalle parti della Mongolia (in Viaggi e altri viaggi  Feltrinelli Editore, 2010)  Traduction personnelle 






Images : (1) Tommaso Marchioro  (Site Flickr)

(2) Lino Cannizzaro  (Site Flickr

mardi 22 avril 2014

Une larme sur du papier bleu




On ne se souvient plus guère aujourd’hui de l’actrice Mary Marquet, auteur dans les années soixante-dix du siècle dernier de plusieurs volumes de mémoires riches d’anecdotes dont il vaut mieux ne pas trop s’interroger sur l’authenticité, tant elles sont divertissantes et bien racontées. On verra par exemple dans l’extrait que je cite que par son talent dramatique et ses dons de grande diseuse de poèmes (il s’agit ici du Crapaud de Victor Hugo, l’un de ses habituels morceaux de bravoure), elle parvenait même à émouvoir jusqu’aux larmes un contrôleur du fisc et un huissier de justice ! Le destin fut bien cruel avec elle en ajoutant un triste épilogue à cette anecdote puisque l’appartement dont il est question ici fut cambriolé après sa mort, en 1979, alors que la dépouille de la grande artiste reposait encore sur son lit...

Si j’avais songé à quitter Paris pour le Midi, c’est que le théâtre me faisait vivre des heures difficiles. A quoi bon essayer de lutter contre la malchance ! (...)
Je commence donc à déposer ma maison dans une malle et vingt valises, quand un coup de téléphone du Trésorier-Payeur me rappelle que le seul homme qui ait gardé des droits sur moi, c’est lui, Monsieur Fisc.
— Madame Mary Marquet ?
— Parfaitement.
— Vos démarches auprès du ministère des Finances n’aboutissant à aucun abattement quel qu’il soit, je me vois forcé de vous prier de me fixer un rendez-vous rapide, afin d’exécuter une saisie rogative.
Pour moi, le mot « saisie » eut le don de me faire éclater en sanglots.
— Vous qui avez tant souffert, Madame, qui avez eu ce courage que je connais bien, c’est pour ça que vous pleurez ?
—  Mais jamais un Marquet n’a été saisi...
— J’ai dit « saisie rogative ». On ne vous prend aucun meuble, simplement, n’ayant aucun héritier direct, nous prenons une garantie pour votre succession, étant le premier créancier avant tout autre. D’ailleurs, j’accompagnerai l’huissier. Voulez-vous demain seize heures ?
— Entendu, dis-je, au comble du désarroi.
Et le lendemain, l’huissier préposé se présenta à ma porte, précédé par mon saisisseur. Je vous passe l’examen, meuble par meuble, leur estimation approximative. Quand la somme due fut atteinte, on me donna à signer d’abondantes feuilles imprimées. Je signai, un mouchoir sur la bouche pour étouffer mes sanglots.
— Madame Mary Marquet, vous me désolez ! Pensez-vous que j’accompagne monsieur l’huissier chez tous les contribuables du dix-huitième arrondissement ? Vous êtes la seule. C’est vous dire l’estime où je vous tiens.
Puis se tournant vers son partenaire (un rôle pour Jean Lefèvre) :
— Vous allez connaître celle que je suis contraint de saisir... Madame Mary Marquet, dites-nous Le Crapaud.
Comme un « flash » éclaire brutalement ce qui était invisible, le comique de la situation me sauta aux yeux. Et je dis Le Crapaud aux représentants de la Loi. Peu à peu, je vis leur anonymat prendre vie, un intérêt croissant accrochait leurs yeux aux miens. Sur les derniers mots « Sois bon », je vis l’huissier reprendre son stylo pour avoir une contenance, mais sur le papier à en-tête du ministère des Finances, je vis naître une tache bleue, c’était une larme, semblable aux miennes, mais plus touchante. Sur le seuil de ma porte, l’un dit :
— Au revoir, grande artiste.
Et l’autre murmura :
— Pardon, Madame.

Mary Marquet  Tout n'est peut-être pas dit...  Editions Jacques Grancher, 1977







Mary Marquet récite Le Crapaud, de Victor Hugo ; le son n'est pas très bon et il faut prêter l'oreille, mais cela en vaut la peine. On peut lire ici le texte du poème. Le poème est aussi très connu en Italie grâce à la traduction qu'en fit Giovanni Pascoli (Il Rospo).

dimanche 20 avril 2014

Nella sera della domenica di Pasqua (Le Soir du dimanche de Pâques)




Solo e pensoso dalla spiaggia i lenti
passi rivolgo alla casa lontana.
È la sera di Pasqua. Una campana
piange dal borgo sui passati eventi.

L'aure son miti, son tranquilli i venti
crepuscolari ; una dolcezza arcana
piove dal ciel sulla progenie umana,
le passioni sue fa meno ardenti.

Obliando, io penso alle legende
di Fausto, che a quest'ora era inseguito
dall'avversario in forma di barbone.

E mi par di vederlo, sbigottito
fra i campi, dove ombrosa umida scende
la notte, e lungi muore una canzone.

Umberto Saba   Canzoniere, Poesie dell'adolescenza e giovanili






Le soir du dimanche de Pâques


Seul et pensif, je reviens de la plage
à pas lents vers la maison lointaine.
C'est le soir de Pâques. Une cloche
pleure depuis le bourg sur ce qui s'est passé.

Les brises sont légères, tranquilles les vents
du crépuscule ; une mystérieuse douceur
tombe du ciel sur les humains,
dont les passions se font moins ardentes.

Méditant, je pense aux légendes
de Faust, qui à cette heure était poursuivi
par l'adversaire changé en chien.

Et il me semble le voir, stupéfait,
aller par les champs, où la nuit ombreuse et humide
descend, et au loin meurt une chanson.


(Traduction personnelle) 




 



Images : en haut, LellaViola  (Site Flickr)

au centre, Mike Scoltock  (Site Flickr)

en bas, Flavio Ricci  (Site Flickr)




vendredi 18 avril 2014

Le Jour des pleurs




"Mysterium paschale
mistero del Passaggio
in cui
il cammino s'inverte.
Dalla vita passare alla morte –
è questa l'esperienza, l'evidenza.
Attraverso la morte passare nella vita –
questo il mistero."

Karol Wojtyla






Guido Mazzoni (1450–1518) est un peintre et sculpteur spécialisé dans la réalisation des Compianti [Lamentations], ces compositions de statues polychromes grandeur nature en terre cuite  représentant les personnages dont les textes sacrés mentionnent la présence autour du Christ mort. Le plus célèbre et le plus beau des Compianti est sans doute celui de Niccolò dell’Arca, que l’on peut voir à Bologne, dans l’église de Santa Maria della Vita. Guido Mazzoni en réalisa six : à Busseto (1476-77), à Modène (1477-79), à Crémone (il a malheureusement été perdu), à Ferrare (1483-85), à Venise (1485-89, il n’en reste que des fragments, conservés à Padoue), à Naples (1492, pour l’église de Monte Oliveto). 

Son Compianto le plus accompli est sans doute celui de Modène, que l’on peut voir dans l’église de San Giovanni. Filippo De Pisis l’admirait beaucoup et le considérait comme « l’un des plus beaux et expressifs ensembles de sculptures du Quattrocento, l’égal des œuvres des plus célèbres artistes toscans de cette période ». Je cite ici la description qu’en fait Giovanni Reale dans le remarquable ouvrage Il Pianto della statua [Les Larmes de la statue], Bompiani, 2008 : « L’ordre des personnages est donc le suivant : Joseph d’Arimathée, Marie Salomé, saint Jean Évangéliste, la Madone, Marie-Madeleine, Nicodème et Marie de Cléophas. Le Christ étendu au sol est très beau, son visage reflète la paix de la mort, comme celui du Christ dans le Compianto de Niccolò dell’Arca.



Les personnages suivent tous la règle d’une déviation mesurée de la frontalité ; par conséquent, ils sont conçus en relation l’un avec l’autre : on s’en aperçoit par la fonction d’élément de raccord qu’ont les bras ouverts et l’inclinaison du buste, qui contribuent à créer une masse ondulante, une sorte de mouvement perpétuel pathétique et douloureux. On ne retrouve pas ici les profils et les ovales de Piero della Francesca et de Mantegna, mais la spatialité vitale des corps en action. La dramaturgie des mouvements et des positions des bras et des mains des différents personnages est particulièrement remarquable, bien étudiée et bien réalisée.




Il faut également prêter attention à l’expression de douleur des différents personnages, qui ne devient un hurlement que sur le visage de Marie-Madeleine. Parmi les personnages masculins, Joseph d’Arimathée et saint Jean Évangéliste exhalent une plainte avec les lèvres entrouvertes ; la douleur la plus contenue est celle de Nicodème : ses lèvres restent closes, mais le visage est tendu, en un sentiment de grande affliction. La déploration collective, ou la lamentation chorale, est réalisée de façon cohérente et frappante, avec la modération formelle qui est la principale caractéristique de l’art de Mazzoni, chez qui le réalisme n’outrepasse jamais les règles de la bonne mesure, ou des justes proportions, avec la seule exception du Compianto de Ferrare, installé dans l’église du Gesù, où l'atmosphère est plus sombre et plus violemment expressionniste »




Il est question de ce Compianto ferrarais dans un beau passage du roman de Giorgio Bassani Dietro la porta [Derrière la porte] ; le voici :
« L’église semblait déserte. J’avais parcouru pas à pas le bas-côté droit, le nez en l’air comme un touriste, mais la lumière du soleil, qui pénétrait à travers les vastes vitraux supérieurs, m’empêchait de voir distinctement les grands tableaux baroques posés sur les autels. Après avoir atteint le transept, plongé lui aussi dans une semi-obscurité, j’étais passé dans le bas-côté gauche, inondé de lumière. Et là mon attention avait été aussitôt attirée par un étrange rassemblement de gens immobiles et silencieux, réunis en groupe à côté de la seconde des deux petites portes d’entrée. 
Qui étaient-ils ? Comme j’avais pu m'en rendre compte, une fois arrivé à distance suffisante, il ne s’agissait pas d’êtres vivants, mais de statues de bois peint [il s’agit en fait de terre cuite], sculptées en grandeur naturelle. Et plus précisément de ces fameux Pleureurs de la Rose devant lesquels, enfant, m’avait tant de fois amené la tante Malvina, la seule tante catholique que j’avais (pas là, pas à l’église du Gesù, mais dans celle de la Rose, dans la via Armari, d’où on les avait à l’évidence retirés plus tard). Je regardais, maintenant encore, la scène atroce : le corps livide et misérable du Christ mort, étendu sur la terre nue, et, autour de lui, pétrifiés par la douleur, avec des gestes muets, des rictus muets, des larmes qui n’auraient point de fin, point d’apaisement, les parents et les amis accourus : la Madone, saint Jean, Joseph d’Arimathie, Simon [en fait Nicodème], Madeleine, deux saintes femmes. Et tout en regardant, je me rappelais la tante Malvina qui, face à ce specatcle, ne parvenait jamais à retenir ses larmes. Elle tirait sur ses yeux un châle noir de vieille fille, s’agenouillait sans oser (comme elle l’aurait voulu, la pauvre !) faire agenouiller également son neveu non baptisé. » (le texte est cité dans la traduction de Michel Arnaud, Quarto Gallimard, 2006)








Images : (1), (2), (3) Guido Mazzoni Compianto sul Cristo morto, Chiesa San Giovanni Battista, Modena  Photographies de Renato Morselli  (Site Flickr)

(4) et (5) Guido Mazzoni Compianto sul Cristo morto, Chiesa del Gesù, Ferrara  Photographie de Daniele Pugi  (Site Flickr)







dimanche 13 avril 2014

Commedia della sera (Comédie du soir)




Passano carri di fieno
davanti a ville addormentate,
arlecchini dormono
all'ombra di lucenti magnolie.

Fra breve il tramonto
coprirà di porpora le nuvole,
serena la sera scenderà
battendo gli zoccoli sulla strada.

I cavalli lentamente
masticano un po' d'erba fresca.

Attilio Bertolucci  Fuochi in novembre (1934)





 

Comédie du soir

Des charrettes de foin passent
devant des demeures endormies,
des arlequins dorment
à l'ombre de luisants magnolias.

Bientôt, le soleil couchant
va teindre de pourpre les nuages,
serein, le soir va descendre
en martelant la route de ses sabots.

Les chevaux, lentement,
mâchent un peu d'herbe fraîche.

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Juri Fontana (Site Flickr

au centre, Federico Pedretti  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr




jeudi 10 avril 2014

Inno alla morte (Hymne à la mort)




Amore, mio giovine emblema,
Tornato a dorare la terra,
Diffuso entro il giorno rupestre,
E' l'ultima volta che miro
(Appiè del botro, d'irruenti
Acque sontuoso, d'antri
Funesto) la scia di luce
Che pari alla tortora lamentosa
Sull'erba svagata si turba.

Amore, salute lucente,
Mi pesano gli anni venturi.

Abbandonata la mazza fedele,
Scivolerò nell'acqua buia
Senza rimpianto.

Morte, arido fiume...

Immemore sorella, morte,
L'uguale mi farai del sogno
Baciandomi.

Avrò il tuo passo,
Andrò senza lasciare impronta.

Mi darai il cuore immobile
D'un iddio, sarò innocente,
Non avrò più pensieri né bontà.

Colla mente murata,
Cogli occhi caduti in oblio,
Farò da guida alla felicità.

Giuseppe Ungaretti    Sentimento del tempo, 1919-1935.

 




Hymne à la mort

Amour, mon juvénile emblème,
Revenu dorer la terre,
Epars dans le jour rocheux,
C'est la dernière fois que je regarde
(Au pied du ravin, d'eaux
Brusques somptueux, endeuillé
D'antres) la traînée de lumière
Qui pareille à la plaintive tourterelle
Sur l'herbe distraite se trouble.

Amour, santé lumineuse,
Les années à venir me pèsent.

Lâchée ma canne fidèle,
Je glisserai dans l'eau sombre
Sans regret.

Mort, aride rivière...

Soeur sans mémoire, mort,
D'un seul baiser
Tu me feras l'égal du songe.

J'aurai ton même pas,
J'irai sans laisser de traces.

Tu me feras le cœur immobile

D'un dieu, je serai innocent,
Je n'aurai plus ni pensers, ni bonté.

L'esprit muré,
Les yeux tombés en oubli,
Je servirai de guide au bonheur.


Traduction : Philippe Jaccottet







Images : en haut, Site Flickr 





« Les mots sont impuissants ; ils ne réussiront jamais à exprimer le secret qui est en nous ; ils ne peuvent que s'en approcher... »


mardi 8 avril 2014

Magnificat




Magnificat, un poème d'Álvaro de Campos, l'un des hétéronymes de Fernando Pessoa :


Quando é que passará esta noite interna, o universo,
E eu, a minha alma, terei o meu dia ?
Quando é que despertarei de estar acordado ?
Não sei. O sol brilha alto,
Impossível de fitar.
As estrelas pestanejam frio,
Impossíveis de contar.
O coração pulsa alheio,
Impossível de escutar.
Quando é que passará este drama sem teatro,
Ou este teatro sem drama,
E recolherei a casa ?
Onde ? Como ? Quando?
Gato que me fitas com olhos de vida, Quem tens lá no fundo ?
É Esse ! É esse !
Esse mandará como Josué parar o sol e eu acordarei ;
E então será dia.
Sorri, dormindo, minha alma !
Sorri, minha alma : será dia !

Álvaro de Campos  Poesia, 1933






Quando passerà questa notte interna, l'universo,
e io, l'anima mia, avrò il mio giorno ?
Quando mi desterò dall'essere desto ?
Non so. Il sole brilla alto :
impossibile guardarlo.
Le stelle ammiccano fredde :
impossibile contarle.
Il cuore batte estraneo :
impossibile ascoltarlo.
Quando finirà questo dramma senza teatro,
o questo teatro senza dramma,
e potrò tornare a casa ?
Dove ? Come ? Quando ?
Gatto che mi fissi con occhi di vita, chi hai là in fondo ?
Si, sì, è lui !
Lui, come Giosuè, farà fermare il sole e io mi sveglierò ;
e allora sarà giorno.
Sorridi nel sonno, anima mia !
Sorridi anima mia : sarà giorno !
  
(7.11.1933)

Traduction italienne : Maria José de Lancastre et Antonio Tabucchi
 





Quand finira-t-elle, cette nuit intérieure, l'univers,
et moi, mon âme, aurai-je mon jour ?
Quand m'éveillerai-je du fait d'être éveillé ?
Je ne sais pas. Le soleil brille haut :
impossible de le fixer.
Les étoiles froides clignotent :
impossible de les compter.
Le cœur étranger bat :
impossible de l'écouter.
Quand s'achèvera-t-il, ce drame sans théâtre,
ou ce théâtre sans drame,
et quand pourrai-je rentrer chez moi ?
Où ? Comment ? Quand ?
Chat qui me fixes avec les yeux de la vie, qui caches-tu derrière toi ?
Oui, oui, c'est lui !
Lui, comme Josué, ordonnera au soleil d'arrêter sa course et je m'éveillerai ;
et alors il fera jour.
Souris dans ton sommeil, mon âme !
Souris, mon âme : il fera jour !

(Traduction personnelle)








Images : (1) Dhyego  (Site Flickr)

(2) Ezgi Kilic  (Site Flickr)


(4) Ricardo Liberato  (Site Flickr)






dimanche 6 avril 2014

Leggende (Légendes)




"Tù sì ànghjulu o demoniu
A carezza o lu spaventu..."






Suite (et sans doute fin) du voyage en Corse de Giuseppe Ungaretti ; le 28 janvier 1932, il se trouve dans le train qui le conduit de Bastia à Corte :

Ho preso a Bastia quel treno reso celebre da tutte le descrizioni della Corsica. Un treno da Luna park, un giuocattolo di treno, il quale non appena s’affannerà nella crudezza dei monti, m’accrescerà nell’animo un senso lillipuziano dell’uomo e dei suoi mezzi. Se domani dovessi ritrovarmi per queste strade, come spero, vorrei farmele a piedi o su uno di quei ciuchini, fratelli delle capre, che sanno condurre dove, al riparo d’un castagno, uno trova pienezza di riposo e può lo sguardo schiudere la fantasia. (...) 

Questi pensieri m’occupavano la mente mentre, lungheggiando il Tirreno, il trenino faceva i suoi passi. E un colore di capitone veniva a vedermi dalla finestra, così pigra nella sua corsa ; e come un fastidio d’impercettibili zanzare : forse per la vicinanza dello stagno di Biguglia. Siamo dove il Golo si prepara a dividersi in delta, e mentre, come una formica con addosso lo squilibrio delle provviste, il treno si volta e s’inoltra nel paese costeggiando il fiume guizzante, i monti prendono corpo, pesantezza, si pronunziano. Ho come il senso di udire denti che si spezzano rosicchiandoli. Quel senso detto da principio, di enormità della natura si fa quasi insopportabile in me. Andiamo come in fondo dentro una chiglia ciclopica, fra pareti d’angoscia. Paesaggio oscuro, che svapora, eppure non sembra muoversi. 

Una donnetta ch’è a sedere davanti a me (dove l’ho già vista ? a Coreglia ? a Viareggio ? in via Toscanella ? a casa di Soffici ? in Masaccio, in Giotto ?) guardandomi, ma come se parlasse a sé, secca e senza che nella severità della sua faccia possa esserci mossa ; vestita di nero e con un fazzoletto nero annodato sotto il mento ; non interrogata, mostrando il Golo, spiega che l’acqua s’era messa di buon’ora in viaggio, andando come in su e giù. Meno mattiniero il Liamone dovette affrettare il passo per arrivare all’appuntamento del mare, e quantunque apoplettico si trovò al Golfo di Sagona senz’essersi troppo scalmanato. Ma il Tavignano, avendo dormito della grossa, se non gli fosse apparso il diavolo, il suo bagno a Aleria non avrebbe mai potuto farlo allora. Rimasero intesi che ogni anno gli avrebbe dato tre anime. E per questo s’arrotola con quel tumulto. E ogni anno — e la donnetta sbarra gli occhi neri — nella sua acqua annegano tre anime.




È questo Paese il più ricco di leggende e nel corso dei secoli, i suoi litterati migliori sono i suoi storici, forse i suoi soli veri uomini di lettere : la cultura ha dato gli storici, il popolo ha dato le leggende, la poesia. Poesia, leggenda e storia : un grande canto epico, contemplazione e azione intrecciati, qualità d’un sangue rimasto antico.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo, Monti, marine e gente di Corsica Mondadori Editore, 1961





À Bastia, j’ai pris le train qu’ont rendu célèbre toutes les descriptions de la Corse. Un train de Luna park, un train jouet qui, à peine commencera-t-il à s’essouffler dans l’âpreté des montagnes, irrésistiblement me rappellera la dérisoire petitesse de l’homme et de ses moyens. Si je devais un jour, comme je l’espère, retrouver ces routes, je voudrais les parcourir à pied, ou à dos d’un de ces ânons, frères des chèvres, qui savent vous conduire aux endroits où l’on découvre, à l’abri d’un châtaignier, la plénitude du repos, et de quoi nourrir la rêverie du regard. (...) 

Telles étaient mes réflexions tandis que le petit train longeait, au pas, le Tirreno. Et par la fenêtre paresseuse m’envahissait une couleur de congre — et comme l’agacement d’imperceptibles moustiques : peut-être de savoir tout proche l’étang de Biguglia. Nous sommes à l’endroit où le Golo va s’ouvrir en delta ; et tandis que le train, fourmi portant ses provisions en équilibre sur le dos, tourne et s’enfonce dans les terres bordant la rivière vibrante, les montagnes prennent corps, s’appesantissent, s’affirment. Il me semble que j’entends des dents se briser sur elles. Ce sentiment, noté d’entrée, de l’énormité de la nature, devient presque intolérable. Il semble que nous nous enfoncions dans une carène cyclopéenne, entre des parois d’angoisse. Paysage obscur, qui s’évapore, mais ne semble pas bouger. 

Une petite dame assise en face de moi (où l’ai-je vue ? À Coreglia, à Viareggio ? Via Toscanella ? Dans l’atelier de Soffici ? Chez Masaccio ? Chez Giotto ?), d’une sévérité de traits qui exclut toute détente, vêtue de noir, un foulard noué sous le menton, bien qu’elle me regarde, semble se parler à elle-même ; sans que je l’aie questionnée, elle raconte, en montrant le Golo, que cette rivière, trotte-menu, s’était mise en route de fort bonne heure. Le Liamone, moins matinal, avait dû hâter le pas pour arriver au rendez-vous de la mer, et, bien qu’apoplectique, avait abouti sans trop d’effort au golfe de Sagone. Quant au Tavignano, qui avait dormi comme un loir, si le diable ne lui était pas apparu, il n’aurait jamais pu prendre son bain à Aléria. L’on convint alors que le fleuve, chaque année, donnerait au démon trois âmes en paiement. C’est pour cela qu’il mène un tel tapage. Et chaque année (la petite dame ouvre tout grands ses yeux noirs) dans ses eaux, trois âmes se noient.




Il n’est pas de pays plus riche en légendes. Ses meilleurs écrivains, ses seuls véritables lettrés peut-être, au cours des siècles, sont ses historiens : la culture a fourni les historiens, le peuple les légendes, la poésie. Poésie, légende, histoire : un grand chant épique, le mariage de la contemplation et de l’action : don d’un sang resté antique. 

Giuseppe Ungaretti  À partir du désert  Editions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)








Merci à Denis Trente-Huittessan pour ses belles photographies (Site Flickr)



vendredi 4 avril 2014

Nuages




Un extrait du Livre de l'intranquillité, de Fernando Pessoa :

Nuvens... Hoje tenho consciência do céu, pois há dias em que o não olho mas sinto, vivendo na cidade e não na natureza que a inclui. Nuvens... São elas hoje a principal realidade, e preocupam-me como se o velar do céu fosse um dos grandes perigos do meu destino. Nuvens... Passam da barra para o Castelo, de ocidente para oriente, num tumulto disperso e despido, branco às vezes, se vão esfarrapadas na vanguarda de não sei quê; meio-negro outras, se, mais lentas, tardam em ser varridas pelo vento audível; negras de um branco sujo, se, como se quisessem ficar, enegrecem mais da vinda que da sombra o que as ruas abrem de falso espaço entre as linhas fechadoras da casaria.

Nuvens... Existo sem que o saiba e morrerei sem que o queira. Sou o intervalo entre o que sou e o que não sou, entre o que sonho e o que a vida fez de mim, a média abstracta e carnal entre coisas que não são nada, sendo eu nada também. Nuvens... Que desassossego se sinto, que desconforto se penso, que inutilidade se quero! Nuvens... Estão passando sempre, umas muito grandes, parecendo, porque as casas não deixam ver se são menos grandes que parecem, que vão a tomar todo o céu; outras de tamanho incerto, podendo ser duas juntas ou uma que se vai partir em duas, sem sentido no ar alto contra o céu fatigado; outras ainda, pequenas, parecendo brinquedos de poderosas coisas, bolas irregulares de um jogo absurdo, só para um lado, num grande isolamento, frias.

Nuvens... Interrogo-me e desconheço-me. Nada tenho feito de útil nem farei de justificável. Tenho gasto a parte da vida que não perdi em interpretar confusamente coisa nenhuma, fazendo versos em prosa às sensações intransmissíveis com que torno meu o universo incógnito. Estou farto de mim, objectiva e subjectivamente. Estou farto de tudo, e do tudo de tudo. Nuvens... São tudo, desmanchamentos do alto, coisas hoje só elas reais entre a terra nula e o céu que não existe; farrapos indescritíveis do tédio que lhes imponho; névoa condensada em ameaças de cor ausente; algodões de rama sujos de um hospital sem paredes. Nuvens... São como eu, uma passagem desfeita entre o céu e a terra, ao sabor de um impulso invisível, trovejando ou não trovejando, alegrando brancas ou escurecendo negras, ficções do intervalo e do descaminho, longe do ruído da terra e sem ter o silêncio do céu.

Nuvens... Continuam passando, continuam sempre passando, passarão sempre continuando, num enrolamento descontínuo de meadas baças, num alongamento difuso de falso céu desfeito.

Fernando Pessoa  « Livro do Desassossego » por Bernardo Soares  Fragmento 204





Nuvole… Oggi sono consapevole del cielo, poiché ci sono giorni in cui non lo guardo ma solo lo sento, vivendo nella città senza vivere nella natura in cui la città è inclusa. Nuvole… Sono loro oggi la principale realtà, e mi preoccupano come se il velarsi del cielo fosse uno dei grandi pericoli del mio destino.Nuvole… Corrono dall'imboccatura del fiume verso il Castello; da Occidente verso Oriente, in un tumultuare sparso e scarno, a volte bianche se vanno stracciate all'avanguardia di chissà che cosa; altre volte mezze nere, se lente, tardano ad essere spazzate via dal vento sibilante; infine nere di un bianco sporco se, quasi volessero restare, oscurano più col movimento che con l'ombra i falsi punti di fuga che le vie aprono fra le linee chiuse dei caseggiati.

Nuvole… Esisto senza che io lo sappia e morirò senza che io lo voglia. Sono l'intervallo fra ciò che sono e ciò che non sono, fra quanto sogno di essere e quanto la vita mi ha fatto essere, la media astratta e carnale fra cose che non sono niente più il niente di me stesso.Nuvole… Che inquietudine se sento, che disagio se penso, che inutilità se voglio ! Nuvole… Continuano a passare,alcune così enormi ( poiché le case non lasciano misurare la loro esatta dimensione ) che paiono occupare il cielo intero; altre di incerte dimensioni, come se fossero due che si sono accoppiate o una sola che si sta rompendo in due, a casaccio, nell'aria alta contro il cielo stanco; altre ancora piccole, simili a giocattoli di forme poderose, palle irregolari di un gioco assurdo, da parte, in un grande isolamento fredde.

Nuvole… Mi interrogo e mi disconosco. Non ho mai fatto niente di utile né faro niente di giustificabile. Quella parte della mia vita che non ho dissipato a interpretare confusamente nessuna cosa, l'ho spesa a dedicare versi prosastici alle intrasmissibili sensazioni con le quali rendo mio l'universo sconosciuto. Sono stanco di me oggettivamente e soggettivamente. Sono stanco di tutto e del tutto di tutto. Nuvole… Esse sono tutto,crolli dell'altezza, uniche cose oggi reali fra la nulla terra e il cielo inesistente; brandelli indescrivibili del tedio che loro attribuisco: nebbia condensata in minacce incolori; fiocchi di cotone sporco di un ospedale senza pareti. Nuvole… Sono come me un passaggio figurato tra cielo e terra, in balìa di un impulso invisibile, temporalesche o silenziose, che rallegrano per la bianchezza o rattristano per l'oscurità, finzioni dell'intervallo e del discammino, lontane dal rumore della terra, lontane dal silenzio del cielo.

Nuvole… Continuano a passare, continuano ancora a passare, passeranno sempre continuamente, in una sfilza discontinua di matasse opache, come il prolungamento diffuso di un falso cielo disfatto.

Traduction italienne : Maria José de Lancastre et Antonio Tabucchi



 


Nuages... J'ai conscience du ciel aujourd'hui, car il y a des jours où je ne le regarde pas, mais le sens plutôt – vivant comme je le fais à la ville, et non dans la nature qui l'inclut. Nuages... Ils sont aujourd'hui la réalité principale, et me préoccupent comme si le ciel se voilant était l'un des grands dangers qui menacent mon destin. Nuages... Ils viennent du large vers le château Saint-Georges, de l'Occident vers l'Orient, dans un désordre tumultueux et nu, teinté parfois de blanc, en s'effilochant pour je ne sais quelle avant-garde ; d'autres plus lents sont presque noirs, lorsque le vent bien audible tarde à les disperser ; noirs enfin d'un blanc sale lorsque, comme désireux de rester là, ils noircissent de leur passage plus que de leur ombre le faux espace que les rues prisonnières entrouvrent entre les rangées étroites des maisons. 


Nuages... J'existe sans le savoir, et je mourrai sans le vouloir. Je suis l'intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne arbitraire et charnelle entre des choses qui ne sont rien – et moi je ne suis pas davantage. Nuages... Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux ! Nuages... Ils passent encore, certains sont énormes, et comme les maisons ne permettent pas de voir s'ils sont moins grands qu'il semble, on dirait qu'ils vont s'emparer du ciel tout entier, d'autres sont d'une taille incertaine, il s'agit peut-être de deux nuages réunis, ou d'un seul qui va se séparer en deux – ils n'ont plus de signification, là-haut dans le ciel las ; choses puissantes, balles irrégulières de quelque jeu absurde, toutes amassées d'un seul côté, esseulées et froides. 

Nuages...  Je m'interroge et m'ignore moi-même. Je n'ai rien fait d'utile, ne ferai jamais rien que je puisse justifier. Ce que je n'ai pas perdu de ma vie à interpréter confusément des choses inexistantes, je l'ai gâché à faire des vers en prose, dédiés à des sensations intransmissibles, grâces auxquelles je fais mien l'univers caché. Je suis saturé de moi-même, objectivement, subjectivement. Je suis saturé de tout, et du tout de tout. Nuages... Ils sont tout, dislocation des hauteurs, seules choses réelles aujourd'hui entre la terre, nulle, et le ciel, qui n'existe pas ; lambeaux indescriptibles de l'ennui pesant que je leur impose ; brouillard condensé en menaces de couleur absente ; boules de coton sale d'un hôpital dépourvu de murs. Nuages... Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d'un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l'obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l'intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel. 

Nuages... Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveaux blafards, étirant confusément leur faux ciel dispersé. 

Traduction française : Françoise Laye (Editions Christian Bourgois, 1988) 








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