jeudi 27 février 2014

La Canzone di Marinella (La Chanson de Marinella)




"Marinella è la storia vera di una puttana uccisa affogata in un fiume da un suo cliente. Nella mia canzone, purtroppo, non ho potuto migliorargli la vita, ma almeno ho potuto addolcirgli la morte." (Marinella raconte une histoire vraie, celle d'une putain tuée par l'un de ses clients qui l'a jetée dans un fleuve où elle s'est noyée. Avec ma chanson, je n'ai pas pu lui donner une vie meilleure, mais j'ai essayé au moins de lui rendre la mort plus douce.



Mina canta La Canzone di Marinella (1966, testo e musica di F. De André) :

Questa di Marinella è la storia vera,
che scivolò nel fiume a primavera,
ma il vento che la vide così bella,
dal fiume la portò sopra una stella.

Sola senza il ricordo di un dolore,
vivevi senza il sogno di un amore,
ma un re senza corona e senza scorta,
bussò tre volte un giorno alla tua porta.

Bianco come la luna il suo cappello,
come l'amore rosso il suo mantello,
tu lo seguisti senza una ragione,
come un ragazzo segue un aquilone.

E c'era il sole e avevi gli occhi belli,
lui ti baciò le labbra ed i capelli,
c'era la luna e avevi gli occhi stanchi,
lui pose le sue mani suoi tuoi fianchi.

Furono baci e furono sorrisi,
poi furono soltanto i fiordalisi,
che videro con gli occhi delle stelle,
fremere al vento e ai baci la tua pelle.

Dicono poi che mentre ritornavi,
nel fiume chissà come scivolavi,
e lui che non ti volle creder morta,
bussò cent'anni ancora alla tua porta.

Questa è la tua canzone Marinella,
che sei volata in cielo su una stella,
e come tutte le più belle cose, vivesti
solo un giorno, come le rose.

E come tutte le più belle cose,
vivesti solo un giorno, come le rose.






Voilà l'histoire vraie de Marinella
qui glissa dans le fleuve un jour de printemps,
mais le vent qui la trouva si belle,
depuis le fleuve la conduisit sur une étoile.

Seule, sans souvenir d'aucune douleur,
tu vivais sans aucun rêve d'amour,
mais un roi sans couronne et sans escorte,
vint un jour frapper trois fois à ta porte.

Son chapeau était blanc comme la lune,
et son manteau rouge comme l'amour,
tu le suivis sans aucune raison,
comme un enfant suit un cerf-volant.

Il y avait du soleil et tes yeux étaient beaux,
il a embrassé tes lèvres et tes cheveux,
la lune brillait et tes yeux étaient las,
il a posé ses mains sur tes hanches.

Il y eut des baisers et des sourires,
 puis ce furent seulement les fleurs de lys,
qui virent, avec les yeux des étoiles,
 ta peau frémir sous le vent et les baisers.

 On a dit ensuite que pendant que tu rentrais,
 dans le fleuve, qui sait comment, tu as glissé,
 et lui qui ne voulus pas te croire morte,
 cent ans encore vint frapper à ta porte.

Voilà, c'est la chanson de Marinella,
qui est montée au ciel sur une étoile,
et qui, comme toutes les plus belles choses,
n'a vécu qu'un seul jour, comme les roses.

 (Traduction personnelle)








Images : grazie a Fabio Di Biase (Site Flickr)

vendredi 21 février 2014

Preghiera (Prière)




«I poveri, i tribolati, gli oppressi !»
 Sull'alba grigia mi tornano
queste parole di una preghiera
che aveva composto per noi mio padre
e recitavamo fanciulli la sera.
Il dolore non aveva toccato il mio cuore
e forse non ha ancora davvero.
Ecco un brivido mi trapassa
e mi pare di pregare per me stesso
di un giorno.
«I poveri, i tribolati, gli oppressi,
e la conversione dei poveri peccatori».

Oh, padre, per me
per me solo pregava
quel vispo fanciullo
a mani giunte.

Filippo De Pisis   Poesie Garzanti Ed.


Prière


«Les pauvres, les malheureux, les opprimés !»

À l'aube grise me reviennent
ces mots d'une prière
que notre père avait composée pour nous
et que le soir enfants nous récitions.
Mon cœur ne connaissait pas la douleur
et peut-être ne la connait-il pas encore vraiment.
Voilà qu'un frisson me parcourt
et il me semble que je prie pour celui que
je serai un jour.
«Les pauvres, les malheureux, les opprimés,
et la conversion des pauvres pécheurs».

Oh, mon père, c'est pour moi
pour moi seul que priait
cet enfant espiègle
aux mains jointes.

(Traduction personnelle)







Images : en haut, Bruno (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

jeudi 20 février 2014

Un vortice di polvere (Un tourbillon de poussière)




"Dove sono Elmer, Herman, Bert, Tom e Charley,
l'abulico, l'atletico, il buffone, l'ubriacone, il rissoso ?
Tutti, tutti, dormono sulla collina."







La chanson de Fabrizio De André Il Suonatore Jones (Jones, le musicien) (1971, avec la collaboration de Giuseppe Bentivoglio et Nicola Piovani) est inspirée de l'une des 244 épitaphes de l'Anthologie de Spoon River, l'ouvrage d'Edgar Lee Masters (1868-1950), très peu connu en France mais extrêmement populaire en Italie grâce à la traduction qu'en a faite Fernanda Pivano en 1943, sur les conseils de Cesare Pavese. Le texte original parle d'un violoneux (Fiddler Jones), mais il devient un joueur de flûte dans l'adaptation de Fabrizio De André :


Il Suonatore Jones

In un vortice di polvere
gli altri vedevan siccità,
a me ricordava
la gonna di Jenny
in un ballo di tanti anni fa.

Sentivo la mia terra
vibrare di suoni, era il mio cuore
e allora perché coltivarla ancora,
come pensarla migliore.

Libertà l'ho vista dormire
nei campi coltivati
a cielo e denaro,
a cielo ed amore,
protetta da un filo spinato.

Libertà l'ho vista svegliarsi
ogni volta che ho suonato
per un fruscio di ragazze
a un ballo,
per un compagno ubriaco.

E poi se la gente sa,
e la gente lo sa che sai suonare,
suonare ti tocca
per tutta la vita
e ti piace lasciarti ascoltare.

Finii con i campi alle ortiche
finii con un flauto spezzato
e un ridere rauco
ricordi tanti
e nemmeno un rimpianto.






Jones, le musicien

Un tourbillon de poussière
évoquait pour les autres la sécheresse,
moi, cela me rappelait
la jupe de Jenny
dans un bal d'autrefois.

Je sentais ma terre
vibrer, c'était mon cœur,
et alors pourquoi continuer à la cultiver,
comment imaginer la rendre meilleure ? 

La liberté, je l'ai vue dormir
dans les champs cultivés
de ciel et d'argent
de ciel et d'amour,
protégée par des barbelés.

La liberté, je l'ai vue se réveiller
chaque fois que j'ai joué
pour un froufrou de robes
dans un bal,
pour un compagnon ivre.

Et puis, si les gens le savent,
et ça finit toujours par se savoir
qu'on est musicien,
il faudra jouer toute la vie
et c'est plaisant quand les gens vous écoutent.

J'ai fini avec des champs d'orties
J'ai fini avec une flûte brisée
et un rire rauque,
tant de souvenirs
mais pas un seul regret.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Franco Folini  (Site Flickr)









mercredi 19 février 2014

Ecce Video





In memoriam E. H.

ritrovato nel suo appartamento
nove mesi dopo il decesso
seduto davanti alla tv




Morì fissando il suo Televisore
la sfera di cristallo del presente,
guardava il Niente e ne vedeva il cuore,
cercava il Cuore e non vedeva niente.

Chi sfidò il lezzo del buio malfermo
si accorse che veniva dall'Illeso,
non dal Morto, ma dal Morente Schermo,
non dal Corpo, bensì dal Video acceso.

Carogna divorata dagli insetti,
il Monitor frinisce e brilla breve
senza più palinsesti e albaparietti.

La Sua vita larvale svanì lieve
(goal, quiz, clip, news, spot, film, blob, flash, scoop, E.T.),
circonfusa di niente, effetto neve.

Valerio Magrelli Poesie (1980-1992) e altre poesie, ed Einaudi






En mémoire de E. H.
retrouvé dans son appartement
neuf mois après son décès
assis devant la télévision




Il est mort en fixant son Téléviseur
la boule de cristal du présent,
il regardait le Rien et en voyait le cœur,
il cherchait le Cœur et il ne voyait rien.

Qui chancelant brava la puanteur obscure
s'aperçut qu'elle émanait de l'Indemne,
non pas du Mort, mais du Mourant Ecran,
non pas du Corps, mais du Téléviseur allumé.

Charogne dévorée par les parasites,
l’Écran grésille et brille par instants

sans plus de programmes ni d'albaparietti.

Sa vie larvaire s'évanouit imperceptiblement
(goal, quiz, clip, news, spot, film, blob, flash, scoop, E.T.),
auréolée de néant, effet de neige.

(Traduction personnelle)







samedi 15 février 2014

A veglia con Torquato Tasso (Une veillée avec Le Tasse)




De février à mars 1932, Giuseppe Ungaretti voyage en Corse ; il prend le train de Bastia à Corte, puis se dirige vers Bocognano et Ajaccio. Au retour, il s'arrête à Vivario, puis dans la région de Venaco. Il rédige un journal pendant tout ce voyage, qu'il publiera en 1962 dans l'ouvrage Il deserto e dopo [traduit en français par Philippe Jaccottet sous le titre À partir du désert], qui réunit ses principaux récits de voyages. Dans l'extrait que je cite ici, dans une traduction personnelle, il nous raconte une veillée dans le village de Santo-Pietro-di-Venaco, le onze mars 1932.


Arrivé à Poggio-di-Venaco et à Santo-Pietro-di-Venaco, le paysage s'est progressivement adouci. Les pierres sont maintenant totalement délivrées des malédictions cyclopéennes et des pactes avec les Sirènes ; les tourments du chaos ne les accablent plus du tout, elles sont, pour le vagabond, entrées dans la douceur de la paix. Elles sont redevenues pierres, d’un vert-de-gris terreux comme la patine d’un bronze que l'on vient à peine d'exhumer. Sur les crêtes, il y a le vert plaintif des yeuses, et plus bas le vieil or des chênes au milieu des noyers et des peupliers, qui dressent tous vers le ciel leurs moignons de ramilles entre lesquelles l’air qui s’infiltre laisse voir des sortes de fils de soie. Un torrent traverse le village, et sa transparence verte est comme troublée par le lait des grosses pierres du fleuve, très blanches, jetées là dans un grand désordre, telles des miches de pain. L’élan lisse des noyers et la rugueuse violence des châtaigniers m’accompagnent pendant toute la dernière partie du trajet. À l’entrée du village, un vendeur ambulant a déplié et exposé sur la place ses tissus : des draps, des mouchoirs, des serviettes, des couvertures brochées ou damassées, en véritable soie égyptienne, etc... Et les rayons du soleil jouent avec toutes ces couleurs déployées. Un peu plus loin, je me retrouve devant une montagne d’agneaux, les pattes attachées, et un homme qui les transporte dans un enclos, deux sous chaque aisselle, deux autres sous le menton, quatre dans chaque main, et il va et vient avec ses bottes de sept lieues. Sur les montagnes alentour, les petits villages — quatre ou cinq cents habitants chacun — s’échelonnent en minuscules amas, avec les toits de tuiles rouges des maisons plus récentes, et les ardoises des plus anciennes.




Dans la maison où l’on m’offre l’hospitalité, je suis accueilli comme un frère. Tout le monde tient absolument à me faire plaisir. On me sert le meilleur vin. On me prépare des bécasses, on veut que je goûte le bruccio, une sorte de fromage frais dont tous raffolent. De quatre heures à huit heures du soir, ce fut un défilé incessant de nouveaux plats à déguster. 

Après dîner, dans la pièce éclairée par une lampe à pétrole et la bûche qui se consume dans le focone, des gens sont venus pour la veillée. Les vieux fumaient leurs pipes, et la fumée épaisse de l’erba tabacca — une plante malodorante qu’ils cultivent ici — a embrumé la pièce. Le plus âgé, Ors’Antone, demeure  immobile, avec sa barbe qui recouvre ses mains appuyées sur une canne. Je me demande si je ne suis pas venu en Corse pour apprendre comment vivre très vieux. Voici la recette : « Il faut travailler dur dans les champs. Rien de meilleur pour la santé ! Du grand air, un bon feu, et de la polenta grillée ! » Vous voulez essayer, chers lecteurs ? Il a quatre-vingt-dix ans, il est célibataire, il grimpe encore sur les noyers pour les secouer. Il vit seul, fait lui-même sa lessive et sa cuisine. Il me raconte une fable pour m’expliquer pourquoi il ne s’est pas marié. Il était tombé amoureux, sans savoir qu’il s’agissait d’une sorcière, d’une très belle fille, qui un beau jour l'emporta dans les airs ; depuis ce jour, il ne voulut plus entendre parler des femmes. Les autres aussi, chacun à leur tour, ont subtilement appliqué à leur cas une histoire fantastique. Ce sont des conteurs nés, et ils usent d’une langue rythmée ; comme s’ils parlaient en octaves. 

Pendant ce temps-là, un jeune garçon porte sa guimbarde à ses lèvres ; c’est le même instrument que l’on appelle en Versilia scacciapensieri [chasse-soucis], et dont on joue en faisant vibrer avec le pouce un ressort, et en utilisant la bouche comme caisse de résonance. Il a une sonorité très douce et archaïque. Il accompagne Ors’Antone qui avec une voix lancinante chante la complainte d’un bandit :

U iornu avieni
Tra segni d'allegria
Cantanu l'aucelli
Ma chi dolce armunia,
Conforte della tristizzia,
Mia solita cumpagnia !
Tantu lieta è la sua sorte
Quantu torbida è la mia.

[Le jour vint
Plein d'allégresse
Les oiseaux chantent
Mais cette douce harmonie
Apaise ma tristesse,
Ma fidèle compagne !
Son sort est aussi heureux
Que le mien est sinistre.]

Je demande à Ors’Antone s’il sait lire. Bien sûr ! Il a appris tout seul. « Avec ce livre ! » Et il sort de sa poche une pauvre édition populaire de la Jérusalem délivrée. Il ne s’en est séparé qu’une seule fois pour la prêter à Ida qui en a égaré la moitié des pages. « Ah, cette Ida ! » C’est le seul regret de toute sa vie. Il me regarde avec ses yeux perdus dans une brume :

Mentre son questi a le bell'opre intenti

[Tandis qu'ils travaillent à leurs beaux ouvrages]

C’est alors qu’il se passe quelque chose d’émouvant : un autre vieillard qui semblait endormi, Ghiuvanni, le maître de maison, le jeune garçon et moi-même enfin, nous unissons en chœur à Ors’Antone :

... Perché debbiano tosto in uso porse,
Il gran nemico dell'umane genti
Contra i Cristiani i lividi occhi torse...

[Impatients de les mettre à l'épreuve,
Le grand ennemi du genre humain
Tourna contre les Chrétiens ses regards haineux...]

Il est l’heure de se coucher. Mais Maria Catalì, la maîtresse de maison, veut que l’on reprenne encore une goutte de cette eau-de-vie à fendre les pierres. « Ça ne vous fera pas mal ? » Et maintenant, j'ai l'impression de me retrouver — dans cette pièce enfumée, avec ces braises rougeoyantes et ces barbes blanches — à l'intérieur d'un tableau du Caravage.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Monti, marine e gente di Corsica  Mondadori, I Meridiani, 2000  (Traduction personnelle) Les extraits de la Jérusalem délivrée [IV, 1-4] sont cités dans la traduction de Jean-Michel Gardair (Classiques Garnier, Bordas, 1990).

On retrouve la scène décrite ici dans un poème d'Ungaretti, Monologhetto, avec quelques modifications dans l'évocation des lieux et des personnes :

Dentro i monti còrsi, a Vivario,
Uomini intorno al caldo a veglia
Chiusi sotto il lume a petrolio nella stanza,
Con i bianchi barboni sparsi
Sulle mani poggiate sui bastoni,
Morsicando lenti la pipa
Ors' Antone che canta ascoltano,
Accompagnato dal sussurro della rivergola
Vibrante di tra i denti
Del ragazzo Ghiuvanni :

Tantu lieta è la sua sorte
Quantu torbida è la mia.

[Au cœur des montagnes corses, à Vivario 
Des hommes autour du foyer à la veillée
Réunis dans la pièce à la lueur d'une lampe à pétrole,
Avec les barbes blanches répandues
Sur les mains posées sur les cannes,
Mordillant lentement leurs pipes
Ils écoutent Ors'Antone qui chante,
Accompagné par le murmure de la guimbarde
Vibrant entre les dents
Du jeune Ghiuvanni :

Son sort est aussi heureux
Que le mien est sinistre.]






Images : en haut, Allard Schager  (Site Flickr)

au centre, Hannes Vogel  (Site Flickr)

en bas, I Giranduloni  (Site Flickr)




Le chœur d'hommes de Sartène, dirigé par Jean-Paul Poletti, chante en polyphonie des extraits du chant XVII du Purgatoire, de Dante.

vendredi 14 février 2014

Paradiso




Gabriella Ferri canta Sola contro un record (Testo e musica di Paolo Conte), 1981 :

Si, io ti ho pensato,
Si, io ti ho parlato.
Ho cercato per tutto il paradiso,
La quota dove sta il tuo sorriso.

Ma, no, niente di niente.
No, niente per niente,
Neanche il suono del tuo passo leggero,
Nel silenzio del viaggio e del mistero.

Eppure c'eri tu,
Certo che c'eri tu.
Ma adesso ormai, no
Non ti ricordi...




Oui, j'ai pensé à toi,
Oui, je t'ai parlé.
J'ai cherché partout le paradis,
Toujours plus haut, tout près de ton sourire.

Mais, non, rien de rien,
Non, vraiment rien.
Pas même le bruit de tes pas légers,
Dans le silence du voyage et du mystère.

Et pourtant, tu étais là,
Vraiment, tu étais là.
Mais maintenant,
Tu ne t'en souviens plus.... 










Images : Défense d'aimer, de Rodolphe Marconi 

en bas, Nathalie Guillorit (Site Flickr)

mercredi 12 février 2014

Il Bacio di Tosca (Le Baiser de Tosca)




Au début des années 80, la soprano Sara Scuderi, retirée à Milan dans la Casa Verdi, maison de repos pour musiciens, écoute son enregistrement de l'air de Tosca Vissi d'arte, vissi d'amore réalisé cinquante ans plus tôt. C'est un extrait du film de Daniel Schmid, Il Bacio di Tosca (1983)


"Quanto sono scema, adesso mi viene da piangere, sono proprio scema !"
"Comme je suis bête, maintenant j'ai envie de pleurer, faut-il que je sois bête !"





Image, au centre : www.lavoceantica.it

lundi 10 février 2014

Il Segreto (Le Secret)





Forse un mattino andando in un'aria di vetro,
arida,rivolgendomi vedró compirsi il miracolo :
il nulla alle mie spalle, il vuoto dietro
di me, con un terrore di ubriaco.
 
Poi come s'uno schermo, s'accamperanno di gitto
alberi case colli per l'inganno consueto.
Ma sarà troppo tardi ; ed io me n'andró zitto
tra gli uomini che non si voltano, col mio segreto.

Eugenio Montale, Ossi di seppia, 1925



Peut-être un matin allant dans l'air aride,
comme de verre, me retournant verrai-je s'accomplir le miracle :
le néant dans mon dos, derrière moi
le vide, avec la terreur de l'ivrogne.
 
Puis, comme sur un écran, se camperont d'un jet
arbres, maisons, collines, pour l'habituel mirage.
Mais il sera trop tard, et je m'en irai coi
parmi les hommes qui ne se retournent pas, seul avec mon secret. 

Traduction : Patrice Angelini (Os de seiche, Gallimard, 1966) 








Images : en haut, Tiziano Vecellio  Ritratto del cardinale Filippo Archinto, 1558, Philadelphia Museum

en bas, Site Flickr  



samedi 8 février 2014

Mi accorsi che ero "Piero" (Je m'aperçus que j'étais "Piero")



 THANATOS                                                                                
                                                                             
                                                                                                                           (a Piero Santi)


Alle undici e un quarto
la notte fu tua
affondasti nella poltrona
logora e vecchia.
Forse cominciaste a ridere
tra la bruma insensata della morte
— Si — ridevi sarcastico
di questo fracasso alla ricerca
del tuo sepolcro.
(Mentre già sentivi il tepore amoroso
dell'inferno).

Sergio Miranda



THANATOS

                                                                                                                         (à Piero Santi)

À onze heures et quart
la nuit fut à toi
tu t'es effondré dans le fauteuil
usé et vieux.
Peut-être t'es-tu mis à rire
dans la brume insensée de la mort
— Oui — tu riais sarcastique
de tout ce tintamarre à la recherche
de ta tombe.
(Tandis que déjà tu percevais  la tiédeur amoureuse
de l'enfer).

Sergio Miranda






Un texte de l'écrivain florentin Piero Santi, publié en 1988, deux ans avant sa mort :


Potrei dire "non son chi fui", se sapessi, però chi fui ; del resto, quel che avanza non è solo languore e pianto, come avveniva per Ugo. Non ricordo la mia infanzia, tutto lì ; non so chi ero ; forse, dal mare grigio di quei tempi si isola un’onda chiara, o due... un bambino che fece pipì in classe, in prima elementare, perché non aveva il coraggio di alzar la mano per chiedere alla maestra di uscire ; e una specie di sogno ricorrente di due corpi piccoli, informi, che si avvicinavano, si sfioravano : come due profili nebbiosi. È poco, nulla, direi. Cominciai a sentire di esistere, in qualche modo, nell’adolescenza, dopo i dodici, tredici anni. Ci fu, ovvio, la rivelazione del sesso, la scoperta del corpo mio (gli altri corpi vennero dopo, in mezzo ci furono avvicinamenti teneri e probabilmente anche angosciosi, con gli abiti-schermo, chissà che c’era al di là ; a volte qualcosa di noto, a volte l’ignoto). Però non fu solo il sesso : per lo meno in modo diretto (ma a me, è anche l’ora che lo dica, interessa "quel che avviene" più dei motivi più o meno inconsci per i quali una cosa avviene). Avevo pensieri instabili che mi tormentavano quando camminavo per le vie della mia città, quella Firenze-terrore nella quale ero immerso (vivevo in una casa piena di stanze a due passi dal Duomo ; quando uscivo ero aggredito dalla mole di marmo altissima, dai palazzi-pietra, dallo stridore dei tram, da sguardi che mi impaurivano). 

A un certo momento, anche, mi accorsi che ero "Piero". Un’entità distinta dagli altri ; e il nome rivelava questa diversità ; potrei dire questa solitudine (senza implicazioni sentimentali). Il moi nome non era più una sigla com’è per i bambini ; era un "nome". 

Non mi scuserò di non aver risposto come forse avrei dovuto (ma come ? come ? con l’ipocrisia ? con artifici sottili, ambigui e falsi ?). Il fatto è che le cose stanno così, per me ; almeno ora ; qualche decennio fa, forse, avrei ricordato qualcosa, sentito qualcosa di diverso, ma io esisto ora. Forse, sì, perì di noi gran parte, ma probabilmente non è neppure questo il succo del problema. Il fatto vero è che non sono lontano, come ero anni fa, dalla fine.

Piero Santi  (texte paru dans la revue Salvo imprevisti, n. 43-44, août 1988) 





Je pourrais dire "je ne suis pas celui que je fus", si seulement je savais qui je fus ; d’ailleurs, ce qui demeure ne se réduit pas à la langueur et aux larmes, comme c’était le cas pour Ugo. Je ne me souviens pas de mon enfance, voilà tout ; je ne sais pas qui j’étais ; c’est à peine si, de la mer grise de cette époque, surgissent une ou deux vagues plus nettes... un enfant qui fit pipi en classe, au cours élémentaire, parce qu’il n’avait pas le courage de lever la main pour demander à la maîtresse la permission de sortir ; et une sorte de rêve récurrent de deux petits corps, informes, qui se rapprochaient, se frôlaient : comme deux silhouettes perdues dans le brouillard. C’est peu, et en fait presque rien. Je commençai à m’apercevoir que j’existais, en quelque sorte, au moment de l’adolescence, après treize ou quatorze ans. Il y eut, évidemment, la révélation de la sexualité, la découverte de mon corps (les autres corps vinrent par la suite, entretemps il y eut des approches tendres et sans doute aussi angoissantes, avec l’écran des vêtements, qui sait ce qui pouvait se cacher derrière ; parfois quelque chose de familier, parfois l’inconnu). Toutefois, il n’y eut pas que le sexe, en tout cas pas de façon directe (mais pour moi, il faut bien que je l’avoue, ce qui compte est "ce qui advient", beaucoup plus que les raisons plus ou moins conscientes pour lesquelles les choses adviennent). J’avais des pensées fébriles qui me tourmentaient quand je marchais dans les rues de ma ville, cette Florence terrifiante dans laquelle j’étais plongé (je vivais dans une maison aux nombreuses pièces à deux pas du Dôme ; quand je sortais, j’étais assailli par la gigantesque masse de marbre, par les immeubles de pierre, par le grincement des trams, par les regards qui m’effrayaient). 

Et à un certain moment, je m'aperçus que j’étais "Pierre". Une entité distincte des autres ; et le nom révélait cette diversité ; je pourrais même dire cette solitude (sans implications sentimentales). Mon nom n’était plus une simple appellation, comme il l’est pour beaucoup d’enfants ; il était devenu un "nom". 

Je ne m’excuserai pas de ne pas avoir réagi comme peut-être j’aurais dû le faire (mais comment ? comment ? de façon hypocrite ? en usant d’artifices subtils, ambigus ou faux ?). Le fait est que les choses sont ainsi pour moi, au moins à présent ; il y a vingt ou trente ans, j’aurais peut-être pu me souvenir de quelque chose, éprouver quelque chose de différent, mais c’est maintenant que j’existe. Il est probable qu’une grande part de nous-même a péri, mais là n’est pas l’essentiel du problème. La vérité, c’est que je ne suis pas loin, comme je l’étais il y a quelques années, de la fin. 

(Traduction personnelle)






Les trois photographies sont de Matteo  (Site Flickr)


Pour lire d'autres textes de Piero Santi, cliquer ici.

mercredi 5 février 2014

Venise se noie



"Sorge l'irato nembo
e la fatal tempesta,
col mormorar dell'onde
ed agita e confonde
e Cielo e Mar."





Parfois, je cherche à me faire saigner, en m'imaginant que Venise meurt avant moi, qu'elle s'engloutit, n'ayant finalement rien exprimé, sur l'eau, de sa figure. S'enfonçant, non pas dans des abîmes, mais de quelques pieds sous la surface ; émergeraient ses cheminées coniques, ses miradors, où les pêcheurs jetteraient leur ligne, son campanile, refuge des derniers chats de Saint-Marc. Des vaporetti penchés sous le poids des visiteurs sonderaient la surface où se délaie la fange du passé ; des touristes se montreraient du doigt l'or de quelque mosaïque, entre cinq ballons de water-polo flottants : les dômes de Saint-Marc ; la Salute servirait de bouée aux cargos ; au-dessus du Grand Canal des bulles monteraient, dégagées par les hommes-grenouilles cherchant à tâtons les bijoux des Américaines dans les coffres d'un Grand Hôtel immergé. « Quelle prophétie a jamais détourné un peuple du péché ? » dit Jérémie. 
Venise se noie ; c'est peut-être ce qui pouvait lui arriver de plus beau ?

Paul Morand  Venises  Éditions Gallimard, 1971








Images : en haut, Marco Gusella  (Site Flickr)

en bas, (1) et (2) : Evan Chakroff  (Site Flickr)



mardi 4 février 2014

Italie, 1907




Lors de ma première évasion, je me jetai sur l’Italie comme sur un corps de femme, n’ayant pas vingt ans. Ma grand-mère, au Cap Martin, me faisait de loin admirer son idole l’impératrice Eugénie en promenade (« Quelles épaules ! ») ; je la suivais à la roulette de Monte-Carlo, n’entrant dans la salle de jeu qu’en passant sous la balustrade, faute d’avoir l’âge légal. Avec quatre ou cinq pièces d’or en poche, mon premier et dernier gain, je profitai d’une réduction de tarif en l’honneur du Simplon, tunnel récemment perforé, et courus à Naples attendre le paquebot italien de Giraudoux, à son débarquer d’Harvard. 

À Naples je devais retrouver la même ivresse physique et morale qu’à Caux ; ce fut au cours d’un déjeuner solitaire sous la treille, au-dessus de Saint-Elme ; la rumeur du travail des hommes montait jusqu’à moi, qui les regardais faire. Il ne se passait rien, je n’espérais rien, je ne donnais rien, je recevais tout. Des millions d’années m’avaient attendu pour m’offrir ce cadeau suprême : une matinée sous une treille. Aucune raison pour que cela ne continuât pas. Une tradition d’origine très lointaine assurait à toute chose, à moi-même, une place prédestinée. J’entrais dans la vie pour toucher mon dû : Titien, Véronèse n’avaient peint que pour se faire admirer de moi, ils m’attendaient ; l’Italie se préparait depuis des siècles à ma visite. 

Il me semblait tout naturel de récolter ce que d’autres avaient semé. Au-dessus du linge pavoisant les rues napolitaines je flottais dans l’irréel d’un ciel qui lampait les fumées du Vésuve. Ce détachement, cet égotisme contemplatif, cette passivité ne m’ont pas épargné les ennuis ; les raccourcis ont singulièrement allongé ma route, même si la paresse allongea ma vie. Je voltigeais autour des gens, je voletais autour des choses, je ricochais sur les surfaces dures, fuyant tout attachement, peu affermi dans mes sentiments, tout dévoué à moi-même. Pèlerin passionné, tout m’éblouissait. « Il va falloir que je rentre en France, MALHEUREUSEMENT », dit une carte postale retrouvée, alors adressée à ma mère. 

Paul Morand  Venises  Editions Gallimard, 1971






Images : en haut,Vincenzo Di Nuzzo  (Site Flickr)

en bas, Gustavo Oliveira  (Site Flickr)