vendredi 31 janvier 2014

L'Appuntamento (Le Rendez-vous)




Ornella Vanoni canta L'Appuntamento, 1970 ( Musica : Erasmo Carlos e Roberto Carlos, Testo italiano : Bruno Lauzi )


Ho sbagliato tante volte ormai che lo so già
che oggi quasi certamente
sto sbagliando su di te ma una volta in più
che cosa può cambiare nella vita mia...
Accettare questo strano appuntamento
è stata una pazzia !

Sono triste tra la gente
che mi sta passando accanto
ma la nostalgia di rivedere te
è forte più del pianto :
questo sole accende sul mio volto
un segno di speranza. 
Sto aspettando quando ad un tratto
ti vedrò spuntare in lontananza !

Amore, fai presto, io non resisto...
Se tu non arrivi non esisto
non esisto, non esisto...

È cambiato il tempo e sta piovendo
ma resto ad aspettare
non m'importa cosa il mondo può pensare
io non me ne voglio andare.
Io mi guardo dentro e mi domando
ma non sento niente ;
sono solo un resto di speranza
perduta tra la gente. 

Amore è già tardi e non resisto...
se tu non arrivi non esisto
non esisto, non esisto...

Luci, macchine, vetrine, strade
tutto quanto si confonde nella mente
la mia ombra si è stancata di seguirmi
il giorno muore lentamente.
Non mi resta che tornare a casa mia
alla mia triste vita
questa vita che volevo dare a te
l' hai sbriciolata tra le dita.

Amore perdono ma non resisto...
adesso per sempre non esisto
non esisto, non esisto...





Je me suis si souvent trompée et je crois bien
qu'aujourd'hui presque certainement
je me trompe à propos de toi, mais une fois de plus 
ou de moins, ça n'a guère d'importance...
Accepter cet étrange rendez-vous
a été une folie !

Je suis triste au milieu des gens
qui passent à côté de moi
mais la nostaglie de te revoir 
est plus forte que le chagrin :
ce soleil éclaire mon visage
d'une lueur d'espérance.
J'attends et tout à coup,
je te verrai surgir au loin !

Mon amour, dépêche-toi...
Si tu ne viens pas, plus rien n'existe
plus rien n'existe pour moi...

Le temps a changé et il s'est mis à pleuvoir
mais je t'attends toujours
je me fiche de ce que les gens peuvent penser,
je ne veux pas m'en aller.
Je me pose des questions
mais je ne ressens plus rien ;
je ne suis qu'une lueur d'espoir
perdue dans la foule.

Mon amour, il est déjà tard...
Si tu ne viens pas, plus rien n'existe
plus rien n'existe pour moi...

 Lumières, voitures, vitrines, rues
tout se brouille dans ma tête
mon ombre est lasse de me suivre
le jour meurt lentement.
Il ne me reste plus qu'à rentrer chez moi
retrouver ma triste vie
cette vie que je voulais te donner
tu l'as émiettée entre tes doigts.

Pardonne-moi, mon amour...
Maintenant, pour toujours, plus rien n'existe
plus rien n'existe pour moi...






Images : en haut, Julian Pierre  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

jeudi 30 janvier 2014

Ce corps de boue (Questo corpo di fango)




"Alla mattina, quando mi alzo, fuori c'è poca luce, e spesso una nuvola copre il fiume. Accade che io le faccia delle domande e lei risponde. Possibile che una nuvola sappia del mondo più di quanto ne so io ?"

M.A.



"Non so perché ma ho sentito per qualche attimo una vicinanza tra Cézanne et Michelangelo [Antonioni], perché questa montagna così religiosa li può riunire. Questa montagna che di sera si può incendiare, può diventare rossa, bianca, può restare sopra di noi, davanti a noi come un sogno. E io sento che nella risposta che dà la ragazza nella storia del film, c'è qualche cosa vicino al biancore di questa Sainte-Victoire."

"Questa città [Aix-en-Provence], con questo sgocciolio, mi è piaciuto molto, mi è piaciuto per il suo colore e per questo senso musicale che ti sta attorno alle orecchie, per dei discorsi che forse non puoi capire subito. Sono parole che stanno attorno a un mistero. Anche le fontane sono parole che non si capisce, mi sembra che siamo molto vicino a questo colloquio di questi due ragazzi. E quando ci sarà la sorpresa finale, di quello che vuole fare la ragazza, secondo me si capirà anche la musica delle fontane, che cosa volevano dire..."

(Commenti di Tonino Guerra)






Au début des années quatre-vingt, Michelangelo Antonioni publie Quel bowling sul Tevere, un curieux livre qui réunit des souvenirs, des récits de rêves, des fragments de journal, des ébauches de scénarios. Dix ans plus tard, Antonioni reprendra quelques unes de ces histoires dans Par delà les nuages et dans le film collectif Eros. C'est par exemple le cas de Ce corps de boue (le titre est emprunté à Thérèse d'Avila), qui deviendra le dernier épisode (et le plus réussi) de Par delà les nuages. Il se déroule à Aix-en-Provence, qui n'a jamais été aussi bien filmée, avec cette façon fluide et gracieuse d'accompagner les deux personnages (Vincent Pérez et Irène Jacob) dans leur promenade nocturne, qui est aussi l'adieu de la jeune fille à la vie "mondaine"... La scène de l'église a été tournée à Saint-Jean-de-Malte, tout près du musée Granet et de l'hôtel Cardinal que l'on voit à plusieurs reprises dans le film, et en particulier dans le très beau travelling final. Le texte que je cite ici est extrait de la première édition française de Quel bowling sul Tevere, publiée chez Jean-Claude Lattès en 1985 sous le titre Rien que des mensonges (et dans une traduction un peu négligée...). Une nouvelle édition est parue en 2004 aux éditions Images modernes, avec une reprise du titre original (Ce bowling sur le Tibre).

Nuit de Noël. Une nuit pluvieuse et odorante. Odorant n’est pas un adjectif cinématographique, mais je suis convaincu que le cinéma peut réussir à donner aussi cette sensation. Ce jour-là, le soleil s’était couché derrière des nuages à l’air inoffensif apparus au loin. Il s’était mis à pleuvoir peu après ; une pluie oblique, frappant les murs. On sentait une odeur de plâtre et d’asphalte mouillés.

Un homme descend les escaliers d’un immeuble cossu, traverse le hall d’entrée, ouvre la porte. Il ne sort pas. Il regarde la rue et le ciel. Il est jeune, il a un peu plus de trente ans. Il a aimé la journée vivante et stimulante qui est en train de se terminer. Fitzgerald aurait dit : une journée pleine de télégrammes imaginaires. Les pas qui résonnent derrière lui sont importants eux aussi. Il se retourne. C’est une jeune fille qui, en souriant, demande à passer. Il s’efface. La jeune fille sort et se met à marcher sur le trottoir. Elle porte un imperméable qui ne la moule pas ; peut-être est-elle bien faite. Elle marche à grandes enjambées. Elle s’éloigne sans bruit, comme dans un film muet. Au moment où elle passait devant lui, le jeune homme avait essayé de saisir son regard, mais sans succès. On ne peut pas dire qu’elle ait évité de le regarder, ses yeux regardaient simplement ailleurs.



Avec le même naturel, elle accepte qu’il la rattrape. Elle ne presse pas le pas, elle n’a pas l’air agacée. Même pas lorsque, s’étant mis à ses côtés, l’homme lui adresse la parole. Si elle le trouvait importun, un coup d’œil suffirait à le lui faire comprendre. Mais il n’y a pas de coup d’œil. C’est même là ce qui est curieux, elle ne le regarde jamais. Elle n’a pas besoin d’être rassurée par son visage. Ce n’est pas de sécurité qu’a besoin cette étrange jeune fille. Elle semble être envahie par une tranquillité qui touche à l’indifférence, par un calme qui se répand autour d’elle, dans la rue. L’homme ne s’occupe plus de la pluie ni des odeurs. Il y a entre eux un dialogue tout aussi paisible, avec cette question : « Où allez-vous ? » La réponse est : « À la messe. – Quelle heure est-il ? – Presque minuit. On se dépêche ? » dit-elle. Comme s’il était naturel que l’homme l’accompagnât à l’église.



Il n’y a pas beaucoup de monde à l’église mais les gens qui y sont la remplissent d’une animation inhabituelle. Ils bavardent en attendant que la messe commence ; ils rient, ils se saluent de loin entre les enfants qui courent, les vieilles qui ronchonnent et les allées et venues de jeunes gens bronzés qui reviennent du ski. La bande son est un brouhaha étouffé avec quelques notes aiguës qui feraient sursauter l’aiguille de l’enregistreur.

La jeune fille se place à l’écart, sur un banc vide. D’un coup d’œil rapide et d’un geste de la main, elle a fait comprendre à son compagnon qu’elle préfère rester seule et elle s’agenouille. Elle restera ainsi pendant toute la messe.

L’homme n’est pas pratiquant. Ni même très croyant. Il observe cette silhouette penchée dans l’attitude de la prière, immobile, et il attend qu’elle bouge, se retourne. N’importe quel signe d’intérêt à son égard lui ferait un grand plaisir. Mais le signe ne vient pas. Le jeune homme renonce à l’attendre. Pour se distraire, il observe autour de lui les gens, le prêtre qui officie, les pavements prétentieux et en mauvais état, les voix d’un chœur sans modulation. Puis, soudain, il y a un silence. Cela ne lui a jamais semblé naturel de baisser les yeux pendant l’élévation. L’hostie et le calice ne sont-ils pas exposés à l’adoration des fidèles ? Alors pourquoi ne pas les regarder ? Pourtant, maintenant, ce ne sont pas ces objets qui attirent son attention, mais la jeune fille qui est toujours là, immobile. Elle lui semble encore plus immobile. Indéchiffrable. Comme si elle était vide. Un imperméable vide, le corps ayant été jeté. Ce corps de boue, dit sainte Thérèse. Elle retient peut-être son souffle. Si longtemps ? Il essaie de l’imiter. Trente secondes, une minute, une minute et demie. Il n’y arrive pas. Elle est morte.

Mais le spectacle qu’elle offre, absorbée dans sa longue prostration, l’a touché. Il sent que son sang commence à battre dans ses veines. Cela lui est arrivé à d’autres reprises, face à des jeune filles qui étaient un peu droguées : c’était le même désir de s’unir à elles, de s’identifier à elles, tout en éprouvant dans l’étreinte une étrange conscience de sa propre existence. Une sorte de béatitude sans passion, mais très intense.

L’évocation de ces moments l’a distrait et la jeune fille a disparu. Le banc est vide. Le jeune homme se lève et sort de l’église. Il règne une grande animation, les gens sont tous dehors ; ils sont pressés, ils ont envie de manger, il est inutile de chercher la jeune fille parmi eux. Une angoisse désolée lui étreint le cœur. L’avoir laissée échapper ainsi est idiot, il s’en mordrait les doigts. Il ne connaît même pas son nom. Mais il sait où elle habite. Il part en courant. Il l’aperçoit au moment où elle tourne derrière le coin d’une maison. Pour la seconde fois de la soirée, il la rattrape et elle rit. Elle a les yeux brillants, comme si elle avait fumé.
– Je rentre à la maison, dit-elle.
Elle marche droite, lentement. Le jeune homme se sent heureux à ses côtés. Si quelqu’un lui disait que cette jeune fille n’est faite pour les bras d’aucun homme, il lui rirait au nez.



Le chemin du retour est très court. La porte est tout de suite là. La jeune fille lève son regard et finalement le regarde droit dans les yeux. Maintenant seulement il se rend compte de ses traits bien marqués, sensuels. Il lui semble n’avoir jamais éprouvé un désir aussi intense pour aucune femme, mais c’est un désir différent qui a quelque chose de tendre et de respectueux. « C’est ridicule », pense-t-il. Cependant, et il n’y peut rien, il y a une hésitation dans sa voix quand il dit :
– Je peux te voir demain ?
Elle continue à rire pendant les quelques secondes de silence qui précèdent sa réponse. Et c’est d’une voix dénuée d’émotion qu’elle dit :
– Demain, j’entre au couvent.

Quel magnifique début de film ! Mais pour moi, c’est un film qui finit ici.


Michelangelo Antonioni  Rien que des mensonges  Éditions Jean-Claude Lattès, 1985 (traduction : Sibylle Zavriew)







Images : église Saint-Jean-de-Malte : Scott Desmond (Site Flickr)

en bas : Fred Burdy (Site Flickr)

Photos de tournage à Aix-en-Provence : Wim Wenders

mardi 28 janvier 2014

Il Tramonto di Fossoli (Coucher de soleil à Fossoli)





IL TRAMONTO DI FOSSOLI

Io so cosa vuol dire non tornare.
A traverso il filo spinato
Ho visto il sole scendere e morire ;
Ho sentito lacerarmi la carne
Le parole del vecchio poeta :
« Possono i soli cadere e tornare :
A noi, quando la breve luce è spenta,
Una notte infinita è da dormire ».

7 febbraio 1946

Primo Levi  Ad ora incerta  Garzanti Editore, 1984






COUCHER DE SOLEIL À FOSSOLI

Moi, je sais ce que veut dire ne pas revenir.
A travers les fils barbelés
J'ai vu le soleil descendre et mourir ;
J'ai senti ma chair se déchirer
Aux paroles du vieux poète :
« Les soleils peuvent mourir et renaître :
Pour nous, quand la brève lumière s'est éteinte,
Il ne reste qu'une nuit éternelle à dormir. »

7 février 1946

(Traduction personnelle)


Notes du traducteur : Fossoli (près de Modène, en Emilie Romagne) est un camp d'internement et de transit créé en 1942 par le régime fasciste. C'est de la gare voisine de Carpi que partaient les convois pour Auschwitz (Primo Levi se trouvait dans l'un de ces trains, en février 1944).

Le "vieux poète" dont il est question dans la poésie est Catulle. Les trois derniers vers sont extraits du cinquième poème de son Livre ("Soles occidere et redire possunt ; / nobis cum semel occidit brevis lux, / Nox est perpetua una dormienda.").






Images : en haut et au centre, Andrea Lodi  (Site Flickr)

en bas, Dario-Jacopo Laganà  (Site Flickr)

lundi 27 janvier 2014

Il superstite (Le survivant)



Wahr spricht, wer Schatten spricht.






Since then, at an uncertain hour,
Dopo di allora, ad ora incerta,
Quella pena ritorna,
E se non trova chi lo ascolti
Gli brucia in petto il cuore.
Rivede i visi dei suoi compagni
Lividi nella prima luce,
Grigi di polvere di cemento,
Indistinti per nebbia,
Tinti di morte nei sonni inquieti :
A notte menano le mascelle
Sotto la mora greve dei sogni
Masticando una rapa che non c’è.
“Indietro, via di qui, gente sommersa,
Andate. Non ho soppiantato nessuno,
Non ho usurpato il pane di nessuno,
Nessuno è morto in vece mia. Nessuno.
Ritornate alla vostra nebbia.
Non è mia colpa se vivo e respiro
E mangio e bevo e dormo e vesto panni".

Primo Levi  Ad ora incerta  Garzanti Editore, 1990






Le survivant

Since then, at an uncertain hour,
Depuis lors, à une heure incertaine,
Cette peine revient,
Et s'il ne trouve pas quelqu'un qui l'écoute
Son cœur brûle dans sa poitrine.
Il revoit les visages de ses compagnons
Blêmes dans la lumière de l'aube,
Gris de poussière de ciment,
Perdus dans le brouillard,
Couleur de mort en leurs sommeils inquiets :
Pendant la nuit, ils remuent leurs mâchoires
Sous l'impérieuse injonction des songes
En mâchant un navet imaginaire.
"Arrière, sortez d'ici, les naufragés,
Allez-vous-en. Je n'ai supplanté personne,
Je n'ai volé le pain de personne,
Personne n'est mort à ma place. Personne.
Retournez à votre brouillard.
Je ne suis pas coupable de vivre et de respirer
De manger et de boire, de dormir et de m'habiller".

(Traduction personnelle)






Source des trois images : Site Flickr


Un extrait de l'ouvrage de Primo Levi : Les naufragés et les rescapés



(...)

vendredi 24 janvier 2014

Au Vieux Port




Un extrait de Marsiho, le magnifique livre qu'André Suarès a consacré à sa ville natale :

Au Vieux Port, il n’est pierre, il n’est voile de barque, il n’est toile aux mâts d’un yacht, ni tente contre un mur, ni coquillage à l’étal, qui n’ait le rire et le rêve de l’ivresse. On n’est ivre de vivre que pour rire et rêver. On ne rêve que pour s’enivrer de vivre. Assis enfin sur le quai de Rive Neuve, je regarde la montagne chaude, où le clocher des Acoules, ce cactus, pique le ciel rose. 

Ardeurs présentes, souvenirs, nues ou voilées, les douces apparitions m’environnent. Elles tremblent, elles sourient, pétales d’une pluie que la fleur du ciel effeuille sur ma vie : pour me combler ou pour m’ensevelir ? Mainte et mainte peine, maints délires, et quelles formes exquises de l’amour et de la gloire. La gloire, ce vain mirage ; l’amour, cette coupe de sang où notre cœur se mire. 




Tas de poissons sur la planche qui ruisselle, tous les bijoux de la mer, tous les émaux, toutes les Golcondes que recèlent les petites vagues heureuses, quand le soleil se couche, ou que la lune lance du ciel sa passerelle sur l’étendue marine : là, devant ces joyaux qui frémissent encore, on saisit que le merveilleux étincellement de la mer et son intarissable prisme sont faits de ces vivantes merveilles. 

Que les blêmes citrons sont crus et froids au milieu des petits sexes orangés, que les moules de Canet entr’ouvrent dans leurs valves de laque bleue ou noire : ils sont acides à l’œil et tentants comme un séduisant danger, les joues vertes de passion, et le petit ventre dur, innocent et pâmé de Juliette à treize ans. Aime Juliette, le front brûlant, les mains glacées, à Marseille ou à Venise, si non à Vérone. 

André Suarès   Marsiho  Réédition : Jeanne Laffitte, 2009



mercredi 22 janvier 2014

Devant le Palais-Vieux




Le David ! On prétend que, quand on l’installa devant le Palais-Vieux, qu’on retira le linge qui l’avait voilé, toutes les statues de la place poussèrent un cri de stupeur et d’extase. Car, derrière lui, il y a le peuple attentif des statues et celui des plaques commémoratives, Persée, Neptune, Cosme Ier, Donatello, Hercule, Cacus, Victor-Emmanuel, Dante et Savonarole, auxquels rend visite le peuple distrait des MM. et Mmes Muller, Brown, Dupont, Ramirez, Suzuki et Rossi. C’est tout à la fois l’Ur-chromo, le cours supérieur de l’école du tourisme, la première atteinte du mal de Stendhal. Et tout cela, ces voluptés, ces frissons, ces bouches bées, ces déclics de chambres obscures, ces effeuillages de guides colorés, ces inclinaisons de têtes, ces froncements de sourcils, ces roulements d’yeux, ces tensions d’index, ces envolées de chevelures, ces dépliements de jambes et de bras, ces « oh ! », ces « ah ! », ces « eh ! », tout cela se joue désormais sur l’échiquier de pavés façonnés, ordonnés, livrés ce matin même et qu’on n’a pas encore bien eu le temps de déballer. 




Ce pavé, il fallait en prendre copie, et cloîtrer l’original au musée. C’est ainsi qu’on pratique, ici où rien n’est authentique, où l’on admire les succédanés, le toc, le faux-semblant, où le véritable David est à l’abri des intempéries — des intempéries seules — dans une salle de l’Académie, où les hexagones du campanile, dessinés par Giotto, sont des calques, où le folklorique sanglier du vieux marché n’est plus en pierre, mais en bronze, où le génie ailé embrassant son dauphin dans la cour de la mairie n’est pas, malgré la signature, de la main de Verrocchio, où le clocher de Santa Croce date de 1847, où la façade de la cathédrale a quarante ans de moins, où la porte du baptistère fut refondue hier, rutilante, redorée à souhait comme un gratin saupoudré de gruyère. 

Mais, enfin, tout cela reste beau ; les statues n’ont pas cessé de pousser leurs cris de stupeur et d’extase. Pour l’anniversaire du bûcher de Savonarole, on répand des pétales de rose au milieu de la place. Un car de la police municipale stationne à l’angle du palais, prêt à toute éventualité. Le jour, des chevaux aux œillères de cuir attendent le bon vouloir des derniers romantiques pour tirer leur calèche dans les rues et semer du crottin sur les pavés modernes. Quelques soirs, un orphéon joue, éclairé par la lune, les grands airs du Barbier, de Norma, de Nabucco, les hymnes patriotiques, les chansons à boire. Tambours, clairons, hélicons, fifres ont dû revêtir un costume de page, les mèches grisonnantes sous le béret, les rouflaquettes, la joue pas bien rasée sur la collerette de dentelle, la montre à quartz au poignet, le jarret tendu sous le collant rouge et bleu. D’autres, debout, brandissent des trompettes romaines, les font tournoyer dans l’air et les reposent contre leur hanche, inutiles, silencieuses, pour ajouter au décor une touche de pittoresque. 

Thierry Laget  Florentiana  Editions Gallimard, 1993






Images : en haut, Olivier Lagrand  (Site Flickr)

au centre, Örgüt Çayli  (Site Flickr)

en bas, Ivan  (Site Flickr)



lundi 20 janvier 2014

Urlicht




Claudio Abbado (26 juin 1933 - 20 janvier 2014)




O Röschen rot, 
Der Mensch liegt in größter Not, 
Der Mensch liegt in größter Pein, 
Je lieber möcht' ich im Himmel sein. 
Da kam ich auf einem breiten Weg, 
Da kam ein Engelein und wollt' mich abweisen. 
Ach nein, ich ließ mich nicht abweisen ! 
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott, 
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben, 
Wird leuchten mir bis in das ewig selig' Leben !



dimanche 19 janvier 2014

Ancora una finestra (Encore une fenêtre)




"Cet admirable poète, un des plus grands du siècle, suppliait, cinq jours avant son suicide, le Comité local des écrivains de lui accorder un emploi en qualité de plongeuse dans leur cantine."

Dominique Fernandez, à propos de Marina Tsvetaïeva





 Ecco ancora una finestra

Ecco ancora una finestra,
dove ancora non dormono.
Forse — bevono vino,
forse — siedono così.
O semplicemente — le due
mani non staccano.
In ogni casa, amico,
c'è una finestra così.
Non candele o lampade hanno acceso il buio :
ma gli occhi insonni !
Grido di distacchi e d'incontri :
tu, finestra nella notte !
Forse, centinaia di candele,
forse, tre candele...
Non c'è, non c'è per la mia
mente quiete.
Anche nella mia casa
è entrata una cosa come questa.
Prega, amico, per la casa insonne,
per la finestra con la luce.

Dicembre 1916

Marina Cvetaeva   (Traduzione : P. Zveteremich)






Voici encore une fenêtre

Voici encore une fenêtre,
où l'on ne dort pas encore.
Peut-être — y boit-on du vin,
peut-être — est-on seulement assis.
Ou alors, tout simplement — deux
mains ne peuvent pas se séparer.
Dans chaque maison, mon ami,
il y a une fenêtre comme celle-ci.
Ce ne sont pas les chandelles ni les lampes qui éclairent l'obscurité :
mais les yeux grand ouverts !
Cri des séparations et des rencontres :
toi, fenêtre dans la nuit !
Des centaines de chandelles, peut-être,
ou trois seulement, peut-être.
Non, pour mon esprit inquiet
il n'y a pas de repos.
Et dans ma maison aussi
cette chose-là est entrée.
Prie, mon ami, pour la maison sans sommeil,
pour la fenêtre éclairée.

Décembre 1916

Marina Tsvetaïeva   (Traduction personnelle)








Images : en haut et en bas, Site Flickr

au centre, Lucy  (Site Flickr)



(...)

vendredi 17 janvier 2014

In fondo alla Moldava (Au fond de la Moldau)




Milva canta La Canzone della Moldava
(Testo : Bertold Brecht, traduzione italiana : Giorgio Strehler - Musica : B. Smetana e H. Eisler)

In fondo alla Moldava vanno le pietre,
sepolti a Praga riposan tre re.
A questo mondo niente rimane uguale
la notte più lunga eterna non è.

Si mutano i tempi, l'inutile lotta
di galli violenti futuro non ha.
I folli progetti di tutti i potenti
si oppongono invano al tempo che va.

In fondo alla Moldava vanno le pietre,
sepolti a Praga riposan tre re.
A questo mondo niente rimane uguale
la notte più lunga eterna non è.


 


La Chanson de la Moldau

Au fond de la Moldau s'en vont les pierres,
ensevelis à Prague reposent trois rois.
En ce monde, rien n'est immuable
la nuit la plus longue n'est pas éternelle.

Les temps changent, les vains combats
de coqs sur leurs ergots sont sans avenir.
Les projets déments de tous les puissants
s'opposent en vain au temps qui s'en va.

Au fond de la Moldau s'en vont les pierres
ensevelis à Prague reposent trois rois.
En ce monde, rien n'est immuable
la nuit la plus longue n'est pas éternelle.






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Rubén Pérez  (Site Flickr)


(...)

lundi 13 janvier 2014

La mort vit à Staglieno




Staglieno ! Staglieno ! (1) Nécropole sans fin, paradis du nécrophile mental, jardin académique de l'animiste athée ! Staglieno, port enseveli, souterrain au flanc de la cité portuaire !

(...)

Ces portes de marbre, closes ou entrebâillées, près desquelles le défunt attend, hésitant, à la fois intrigué et atterré – ou bien est conduit à bout de bras par des anges aussi robustes que les infirmiers d'un vieil hospice d'aliénés – appartiennent à ce fantastique macabre qui est ici l'un des motifs les plus mystérieux... Crevasses sur le gouffre, ouvertures sur le précipice, vous m'attirez mortellement... Si vous n'étiez pas de marbre, je vous écarterais doucement, tenté de regarder... Dans la galerie supérieure le monument le plus morbide est certainement celui de Raffaele Pienovi, 1879, par l'inégalable sculpteur Villa. Une jeune fille, plus curieuse que désespérée (probablement la fille de Pienovi), soulève doucement le linceul, froissé avec élégance, couvrant jusqu'à la tête le cher défunt, qui repose sur deux élégants oreillers de malade.

Mais que voit Mlle Pienovi ? Le mari d'Emma Bovary éprouva une curiosité semblable dans la chambre mortuaire devant le blanc linceul de sa femme : «Lentement, du bout des doigts, en palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri d'horreur...» Dans un roman on raconte ce qui se passe après : un cri, puis la suite de l'histoire. Mais la fixité de ce groupe de marbre qui suspend le temps, immense, clôt irrésistiblement le mystère. Le groupe étant situé un peu en hauteur, le visiteur ne peut voir ce qui se trouve sous le linceul... Serait-il possible qu'il n'y ait rien ? J'étais seul... Je suis monté et j'ai regardé... Je n'ai pas crié. Je ne dirai pas ce que j'ai vu.

(1) Staglieno est le cimetière monumental de Gênes.

Guido Ceronetti   Albergo Italia
  (traduction : Jean-Paul Guibbert) Editions Phébus.







Images : en haut,  Site Flickr.

en bas, Jacqueline Poggi  (Site Flickr)

samedi 11 janvier 2014

Les Regrets



"Altrove, in lontananza, e tardi, o forse mai !
Non so dove tu fuggi, tu non sai dove vado..."





Tu étais sur le parvis de l'Opéra de Paris, avec des bagages, le 1er décembre 1983, vers midi. Tu es de taille moyenne, tu pourrais avoir entre vingt-cinq et trente ans, tu es très brun, tu as les cheveux courts et une grosse moustache en guidon de bicyclette. Je ne serais pas étonné que tu sois Italien, Brésilien, étranger en tout cas, mais après tout je n'en sais rien. Nous nous sommes beaucoup regardés, et tu m'as souri. J'étais avec ma mère, nous sortions d'une exposition sur Wagner et la France, je n'ai pas pu venir te parler. Tu as fait un geste des deux bras, qui semblait exprimer des regrets, et qui augmente encore les miens.

Renaud Camus  Chroniques achriennes, Éditions P.O.L, 1984









Image : en bas, Maxime de Roeck  (Site Flickr)

jeudi 9 janvier 2014

Ho capito che ti amo (J'ai compris que je t'aimais)




Luigi Tenco canta Ho capito che ti amo (testo e musica di L. Tenco) :

Ho capito che ti amo
quando ho visto che bastava
un tuo ritardo
per sentir svanire in me
l'indifferenza
per temere che tu
non venissi più.

Ho capito che ti amo
quando ho visto che bastava
una tua frase
per far sì che una serata
come un'altra
cominciasse per incanto
a illuminarsi.

E pensare
che poco tempo prima
parlando con qualcuno
mi ero messo a dire
che oramai
non sarei più tornato
a credere all'amore
a illudermi a sognare
ed ecco che poi...

Ho capito che ti amo
e già era troppo tardi
per tornare
per un po' ho cercato in me
l'indifferenza
poi mi son lasciato andare
nell'amore...




J'ai compris que je t'aimais
quand j'ai vu qu'il suffisait
d'un de tes retards
pour sentir s'évanouir en moi
l'indifférence,
pour craindre que
tu ne viennes pas.

J'ai compris que je t'aimais
quand j'ai vu qu'il suffisait
d'une phrase de toi
pour faire qu'une soirée
comme une autre
commence par enchantement
à s'illuminer.

Et quand je pense
qu'il y a peu de temps,
en parlant avec quelqu'un,
je m'étais laissé aller a dire
que désormais
je n'arriverais plus jamais
à croire à l'amour,
à me laisser aller à rêver.
Et voilà que maintenant...

J'ai compris que je t'aimais
et déjà il était trop tard
pour revenir en arrière,
j'ai d'abord cherché en moi 
l'indifférence,
puis je me suis laissé aller
à l'amour...






Images : Cadences obstinées, de Fanny Ardant


 Une autre chanson de Luigi Tenco : Lontano Lontano

mardi 7 janvier 2014

Tout le monde était jeune




Rome 1952 : un extrait des souvenirs de Pierre Barillet (dont le nom est traditionnellement associé à Jean-Pierre Grédy, avec qui il a écrit de très nombreuses pièces dites "de boulevard"), réunis dans le délicieux ouvrage À la ville comme à la scène :

C’est à Venise que nous nous sommes séparés de Denise [Bourdet], qui rentrait à Paris. Jean-Pierre [Grédy] et moi, nous avons décidé de prolonger notre séjour italien, et de partir à la découverte de Rome. D’autres amis nous y attendaient. Si quelques recommandations nous valaient encore des invitations dans la haute société romaine, somme toute assez restreinte, c’est une existence beaucoup plus libre, principalement entre garçons, que nous allions y mener pendant deux ou trois semaines. Installés au dernier étage de l’Albergo d’Inghilterra, où descendaient, entre autres, Truman Capote et Montgomery Clift, nos chambres donnaient sur une terrasse que rien ne séparait des autres. On liait connaissance avec ses voisins. À la faveur d’un petit déjeuner pris au soleil, on découvrait même avec qui ils avaient passé la nuit, et cela provoquait parfois des surprises et des chassés-croisés. Les relations se nouaient gaiement. Il y avait beaucoup d’Américains, d’étudiants, de peintres, d’écrivains et de musiciens.




Quand nous n’étions pas dans les musées ou dans les églises, Guide bleu à la main, nous partions en balade, pour la journée, aux environs de Rome. J’adorais la Villa Adriana dont on découvrait encore les ruines presque comme Hubert Robert, au hasard du paysage, dans son élément naturel. Nous allions aussi à la plage, à Ostie, où nous draguaient gentiment des Italiens adolescents qui se partageaient entre le foot et le détournement de majeurs. Dans la soirée, nous allions boire un americano ou un negroni, au bal de l’Hôtel Flora, via Veneto, où se réunissaient en majorité les jeunes gens étrangers. Là encore, s’amorçaient des rencontres faciles. Puis on dînait en bandes improvisées dans des trattorias du Trastevere. C’était une vie exquise. Tout le monde était jeune, et moi, je n’avais pas trente ans. 

Pierre Barillet  À la ville comme à la scène  Editions de Fallois, 2004  









Images : au centre, Valerio Pacchiarotti  (Site Flickr)

en bas, (1) Simona Z.  (Site Flickr)

(2) Sergio  (Site Flickr)

dimanche 5 janvier 2014

Falso movimento (Faux mouvement)




Francesco De Gregori canta Falso movimento  (Testo e musica di F. De Gregorio) :

Come sono contento che il vino sia di tuo gradimento
Che sia arrivata finalmente la notte su questa cittá
Sará stato un appuntamento o la forza di gravitá
Oppure un falso movimento a scaraventarci qua.

Te ne devo parlare l’amore é mascalzone
Viaggia contro mano parcheggia sempre dove vuole
Fa vedere la lingua, parla con la bocca piena
Si presenta cosí, senza un invito proprio in mezzo alla cena
Come sono contento, cosa stiamo ad aspettare
Che dici, sará il caso di ordinare ?

E scusa la domanda ci siamo mica conosciuti giá ?
In una vita precedente o solamente qualche giorno fa ?
In una vita differente o solamente qualche tempo fa ?

Vallo a spiegare l'amore non si spiega
Muove le mani in fretta rovescia il sale e non fa una piega
Come un gatto della Plaka sono qui a aspettare
Io che mi lecco i baffi tu che continui a mangiare
Come sono contento, fuori si sente il mare
Anche se é tutto scuro e non si può vedere
Tu mi guardi negli occhi, io non so dove guardarti
Stasera sono un libro aperto, mi puoi leggere fino a a tardi.




Comme je suis content que le vin te plaise
Que la nuit soit finalement tombée sur cette ville
C'est peut-être un rendez-vous ou la force de gravité
Ou bien un faux mouvement qui nous a balancés ici.

Il faut que je te le dise, l'amour est est un voyou
Il prend les sens interdits et se gare n'importe où
Il tire la langue, parle la bouche pleine
Il débarque à l'improviste, sans invitation, au beau milieu du dîner
Comme je suis heureux, qu'est-ce qu'on attend
Dis-moi, on va peut-être commander ?

Excuse-moi, mais est-ce qu'on ne s'est pas déjà rencontrés ?
Dans une vie antérieure ou il y a seulement quelques jours ?
Dans une autre vie ou il y a seulement quelque temps ?

Pas la peine d'essayer, l'amour ne s'explique pas
Il parle avec les mains renverse le sel et ne s'excuse pas
Comme un chat de ruelle, je reste là à attendre
Moi qui me lèche les babines, toi qui continues à manger
Comme je suis heureux, dehors on entend la mer
Même si tout est sombre et qu'on ne peut pas la voir
Tu me regardes dans les yeux, moi je ne sais pas où te regarder
Ce soir je suis un livre ouvert, tu peux me lire toute la nuit.

(Traduction personnelle)






Images : grazie a Emanuele Pisanu  (Site Flickr)

vendredi 3 janvier 2014

Il Silenzio (Le Silence)



"È una terra che attende
e non dice parola."





Pour commencer cette année, voici une promenade silencieuse dans les Langhe, la terre de Pavese et de Fenoglio, en compagnie du romancier Gianni Farinetti :

Il silenzio, specialmente di notte, in Langa è doppio. A un primo strato superficiale, comune a ogni campagna del mondo, ne segue un altro più profondo, più sordo eppure più vibrante. Forse perché la gente va a letto presto e non è rumorosa di suo, ma soprattutto perché le colline di Langa non emettono echi. Non è come in montagna che se gridi ti torna indietro il richiamo, ma queste colline, i dirupi, i calanchi, i valloni di qui, assorbono i suoni, li trattengono, li celano nel profondo. Se fossero un tessuto sarebbero velluto, un cibo una crema di verdure, stagnante, sommessa. Non ci sono cascate, non c’è il mare in burrasca, anche il vento — che qui non manca — fa sbattere le porte, certo, ma con suoni speciali, non rabbiosi, senza avvisaglie, un bel bam secco e basta. Di notte, c’è un fremito segreto di animali cauti nel bosco, di sonno, di tana. Gli uccelli dormono, le bisce — sempre comunque impercettibili — tacciono vicino alla cisterna, ai pozzi, nelle pietre dei muretti. Un animale perfetto di qui è la salamandra che attraversa eterna un sentiero, segreta, felpata, indifferente al trascorrere delle stagioni, dei secoli. Gli unici veri rumori animali, ma lievi, come di carta stropicciata, sono quelli delle falene che sbattono balorde contro un lume acceso. 

Così, nelle notti, è come se la preistoria trionfasse. Persino un lampione, il neon di un’insegna, l’accendersi di un segnale stradale accecato dagli abbaglianti non fa che accentuare i millenni passati. In valle, inoltre, non c’è nemmeno un semaforo, solo il passaggio ferroviario di Cengio. Si possono intravedere armigeri sporchi di fango, truppe esauste, processioni notturne da chiesa a chiesa, e prima ancora animali estinti, acque, boschi. E prima ancora altri boschi, altre acque più estese, insondabili, eterne. La povertà di sempre — ora largamente sconfitta — vibra però ancora sui muri di pietra delle cascine devastate, nei pioppeti, nelle grotte, nei conventi dismessi. E anch’essa ha il suo silenzio, i suoi speciali suoni. La gente dorme con la finestra spalancata, i pipistrelli volteggiano sui campanili con richiami udibili solo a loro stessi, una serpe azzanna una rana sui sassi piatti, levigati del Bormida.

Gianni Farinetti   Rebus di mezza estate  Marsilio Editori, 2013




Le silence est double dans les Langhe, tout particulièrement la nuit. Derrière une première strate superficielle, commune à toutes les campagnes dans le monde, on en découvre une autre plus profonde, plus sourde et pourtant plus vibrante. C’est peut-être parce que les gens d’ici se couchent tôt et n’ont pas un tempérament bruyant, mais la raison principale est que les collines des Langhe ne produisent pas d’échos. Ce n’est pas comme en montagne, où chaque cri nous revient aussitôt ; ici au contraire, les collines, les escarpements, les sols argileux, les vallons absorbent les sons, les retiennent, les enfouissent au plus profond. S’ils étaient un tissu, ce serait du velours ; un aliment, un potage crémeux, discret comme une eau dormante. Il n’y a pas de cascades, pas de mer tempétueuse ; certes, le vent — bien présent ici — fait claquer les portes, mais avec des sonorités particulières, sans rage, sans alerte, avec un claquement sec et unique. La nuit, il y a un frémissement secret d’animaux à l’affût dans le bois, de sommeil, de tanière. Les oiseaux dorment, les couleuvres — de façon toujours imperceptible — se glissent silencieusement près de la citerne, des puits, entre les pierres des murets. L’animal caractéristique de ces lieux, c’est la salamandre qui traverse un sentier pour l’éternité, secrète, feutrée, indifférente au passage des saisons, des siècles. Les seuls vrais bruits animaux, légers, semblables à du papier froissé, sont ceux des phalènes qui viennent bêtement se cogner contre une lampe allumée.

Ainsi, la nuit devient le triomphe de la préhistoire. Même un lampadaire, une enseigne au néon, le surgissement d’un panneau illuminé par les phares ne font qu’accentuer la présence des millénaires passés. De plus, dans la vallée, il n’y a pas un seul signal lumineux excepté celui du passage à niveau de Cengio. On peut apercevoir des hommes d’armes couverts de boue, des troupes épuisées, des processions nocturnes d’une église à l’autre, et avant cela encore des espèces disparues, des étendues d’eau, des forêts. Et encore plus avant, d’autres forêts, de plus vastes étendues d'eau, insondables, éternelles. La pauvreté de toujours — aujourd’hui largement vaincue — vibre encore toutefois sur les murs de pierre des fermes dévastées, dans les bois de peupliers, dans les grottes, dans les couvents abandonnés. Et elle aussi a son silence, ses sonorités particulières. Les gens dorment avec la fenêtre grand ouverte, les chauves-souris voltigent au-dessus des clochers en lançant des appels qu’elles seules peuvent entendre ; au bord de la rivière, un serpent mord une grenouille sur les galets plats et lisses de la Bormida.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Site Flickr

au centre, Ludovico Caldara  (Site Flickr)

en bas, Massimo Agliardi  (Site Flickr)



D'autres promenades piémontaises : (1) et (2)

mercredi 1 janvier 2014

Auguri leopardiani (Vœux leopardiens)




DIALOGO DI UN VENDITORE DI ALMANACCHI E UN PASSEGGERE


VENDITORE – Almanacchi, almanacchi nuovi ; lunari nuovi. Bisognano, signore, almanacchi ?

PASSEGGERE – Almanacchi per l'anno nuovo ?

VENDITORE – Si signore.

PASSEGGERE – Credete che sarà felice quest'anno nuovo ?

VENDITORE – Oh illustrissimo si, certo.

PASSEGGERE – Come quest'anno passato ?

VENDITORE – Più più assai.

PASSEGGERE – Come quello di là ?

VENDITORE – Più più, illustrissimo.

PASSEGGERE – Ma come qual altro ? Non vi piacerebbe che l'anno nuovo fosse come qualcuno di questi anni ultimi ?

VENDITORE – Signor no, non mi piacerebbe.

PASSEGGERE – Quanti anni nuovi sono passati da che voi vendete almanacchi ?

VENDITORE – Saranno vent'anni, illustrissimo.

PASSEGGERE – A quale di cotesti vent'anni vorreste che somigliasse l'anno venturo?

VENDITORE – Io ? non saprei.

PASSEGGERE – Non vi ricordate di nessun anno in particolare, che vi paresse felice?

VENDITORE – No in verità, illustrissimo.

PASSEGGERE – E pure la vita è una cosa bella. Non è vero ?

VENDITORE – Cotesto si sa.

PASSEGGERE – Non tornereste voi a vivere cotesti vent'anni, e anche tutto il tempo passato, cominciando da che nasceste ?

VENDITORE – Eh, caro signore, piacesse a Dio che si potesse.

PASSEGGERE – Ma se aveste a rifare la vita che avete fatta né più né meno, con tutti i piaceri e i dispiaceri che avete passati ?

VENDITORE – Cotesto non vorrei.

PASSEGGERE – Oh che altra vita vorreste rifare ? la vita ch'ho fatta io, o quella del principe, o di chi altro? O non credete che io, e che il principe, e che chiunque altro, risponderebbe come voi per l'appunto ; e che avendo a rifare la stessa vita che avesse fatta, nessuno vorrebbe tornare indietro ?

VENDITORE – Lo credo cotesto.

PASSEGGERE – Né anche voi tornereste indietro con questo patto, non potendo in altro modo ?

VENDITORE – Signor no davvero, non tornerei.

PASSEGGERE – Oh che vita vorreste voi dunque ?

VENDITORE – Vorrei una vita così, come Dio me la mandasse, senz'altri patti.

PASSEGGERE – Una vita a caso, e non saperne altro avanti, come non si sa dell'anno nuovo ?

VENDITORE – Appunto.

PASSEGGERE – Cosi vorrei ancor io se avessi a rivivere, e così tutti. Ma questo è segno che il caso, fino a tutto quest'anno, ha trattato tutti male. E si vede chiaro che ciascuno è d'opinione che sia stato più o di più peso il male che gli è toccato, che il bene ; se a patto di riavere la vita di prima, con tutto il suo bene e il suo male, nessuno vorrebbe rinascere. Quella vita ch'è una cosa bella, non è la vita che si conosce, ma quella che non si conosce ; non la vita passata, ma la futura. Coll'anno nuovo, il caso incomincierà a trattar bene voi e me e tutti gli altri, e si principierà la vita felice. Non è vero ?

VENDITORE – Speriamo.

PASSEGGERE – Dunque mostratemi l'almanacco più bello che avete.

VENDITORE – Ecco, illustrissimo. Cotesto vale trenta soldi.

PASSEGGERE – Ecco trenta soldi.

VENDITORE – Grazie, illustrissimo : a rivederla. Almanacchi, almanacchi nuovi ; lunari nuovi.

Giacomo Leopardi Operette morali






DIALOGUE DU PASSANT ET DU MARCHAND D'ALMANACHS


LE MARCHAND – Almanachs, almanachs nouveaux ! Calendriers nouveaux ! Des almanachs, monsieur !

LE PASSANT – Des almanachs pour l'année nouvelle ?

LE MARCHAND – Oui, monsieur.

LE PASSANT – Crois-tu qu'elle sera heureuse cette nouvelle année ?

LE MARCHAND – Oh ! oui, monsieur !

LE PASSANT – Comme celle qui se termine ?

LE MARCHAND – Oh ! bien plus !

LE PASSANT – Comme la précédente ?

LE MARCHAND – Encore plus, monsieur !

LE PASSANT – Mais comme quelle autre, alors ? N'aimerais-tu pas que la nouvelle année fût pareille à l'une des dernières ?

LE MARCHAND – Non, monsieur, je ne l'aimerais pas.

LE PASSANT – Combien d'années nouvelles as-tu comptées depuis que tu vends des almanachs ?

LE MARCHAND – Une vingtaine, monsieur.

LE PASSANT – A laquelle de ces vingt années voudrais-tu que ressemblât l'année à venir ?

LE MARCHAND – Moi ? je ne sais pas.

LE PASSANT – Tu ne te souviens pas d'une année qui t'ait paru heureuse ?

LE MARCHAND – Ma foi, non, monsieur.

LE PASSANT – Pourtant, la vie est belle, n'est-ce pas ?

LE MARCHAND – C'est sûr !

LE PASSANT – Tu voudrais bien revivre ces vingt années, et même toutes les autres depuis ta naissance ?

LE MARCHAND – Eh ! cher monsieur, plût à Dieu que ce fût possible !

LE PASSANT – Même si cette vie était telle que tu l'as déjà vécue, avec exactement les mêmes joies et les mêmes peines ?

LE MARCHAND – Cela, non !

LE PASSANT – Mais quelle autre vie voudrais-tu mener ? La mienne, celle du prince, celle de qui d'autre encore ? Ne crois-tu pas que le prince, moi ou quiconque, nous ne répondrions comme toi à cette question, et qu'ayant à vivre la même vie, personne ne voudrait revenir en arrière ?

LE MARCHAND – Je le crois bien.

LE PASSANT – Toi non plus, tu ne retournerais pas en arrière si tu ne pouvais le faire qu'à cette condition ?

LE MARCHAND – Certes non, monsieur.

LE PASSANT – Mais quelle vie voudrais-tu donc ?

LE MARCHAND – Une vie comme ça, celle que Dieu m'enverrait, sans autres conditions.

LE PASSANT – Une vie au hasard, sans rien connaître de l'avenir, comme pour l'année nouvelle ?

LE MARCHAND – Tout juste.

LE PASSANT – C'est ce que je voudrais aussi, si j'avais à revivre ; et tout le monde en demanderait autant. Mais cela veut dire que le destin, jusqu'à ce jour, nous a tous fort mal traités. Il est clair que chacun estime avoir reçu plus de mal que de bien, puisque personne n'accepterait de naître une seconde fois pour reprendre son existence antérieure. La vie qui est belle, ce n'est pas la vie que l'on connaît, mais celle que l'on ne connaît pas ; ce n'est pas la vie passée, mais la vie future. Avec la nouvelle année, le destin va enfin nous traiter comme il faut, toi, moi, tous les autres, et ce sera le commencement du bonheur.

LE MARCHAND – Espérons-le.

LE PASSANT – Allons, montre-moi ton plus bel almanach !

LE MARCHAND – Tenez, monsieur, il vaut trente sous.

LE PASSANT – Les voilà.

LE MARCHAND – Merci, monsieur, et au revoir. Almanachs, almanachs nouveaux ! Calendriers nouveaux !

Giacomo Leopardi Petites œuvres morales, traduction Joël Gayraud, éditions Allia, 1992.





L'adaptation de ce dialogue de Leopardi par Ermanno Olmi (1954)