Translate

vendredi 27 décembre 2013

Sentore (Parfum)


 "Senza volere fare l'apologia della morte, venti volte al giorno si presenta il desiderio di fare la riverenza a questo secolo e di lasciarlo."

"Sans vouloir faire l'apologie de la mort, vingt fois par jour se manifeste le désir de tirer sa révérence à ce siècle et de le quitter."


Giovanni Comisso





Les sept courts poèmes  que je cite ici ont été écrits par Giovanni Comisso de 1911 à 1915, c'est à dire entre seize et vingt ans. Ils ont été publiés par un éditeur de Trévise, dans une plaquette sobrement intitulée Poesie, en 1916, alors que Comisso se trouvait au front, du côté d'Udine. Nico Naldini raconte dans sa grande biographie de Comisso (Vita di Giovanni Comisso, Einaudi 1985) que les parents du jeune poète n'ont pas caché à leur fils leur "affectueux désappointement" à la lecture de ce petit volume, se demandant même s'il ne se moquait pas du monde en écrivant ce genre de "poème" : «I contadini parlavano nei campi» («Les paysans parlaient dans les champs»). 

On retrouve pourtant déjà dans ces petites pièces, allusives et suggestives comme des haïkus, l'inspiration bucolique et la plénitude contemplative qui nourriront trente ans plus tard les œuvres de la maturité de Comisso, comme Le mie stagioni ou La mia casa di campagna. Ces poèmes de jeunesse ont été republiés en 1951, accompagnés d'autres proses poétiques, dans un recueil intitulé La virtù leggendaria (La vertu légendaire). On peut les lire aujourd'hui dans le volume des Meridiani (Mondadori) consacré aux Opere (Œuvres) de Comisso. J'en propose ici une traduction personnelle :


«Che ora sarà ?»
Il contadino guardò l'ombra di un albero.
«Sono le dieci» rispose.

«Quelle heure peut-il être ?»
Le paysan regarda l'ombre d'un arbre.
«Il est dix heures» répondit-il.


Nella notte tarda assai
a un vago chiarore di lampada
una vecchia filatrice filava.
Le lacrimavano gli occhi stanchi
e le dita scarne logorate quasi dal lavoro eterno
le spasimavano e filava.
Quando l'alba si diffuse,
già la lampada era spenta,
già gli occhi erano chiusi
e ancora filava.

Très tard dans la nuit
à la pâle lueur d'une lampe
une vieille fileuse filait.
Ses yeux fatigués larmoyaient
et les doigts décharnés presque usés par l'éternel labeur
la faisaient souffrir, et elle filait.
Quand l'aube apparut,
la lampe était déjà éteinte,
déjà les yeux étaient clos
et elle filait encore.




I grappoli d'uva dolcigna fervono d'api,
che ne estraggono l'essenza squisita.
Per la vigna passa il padrone osservando
e brontola.

Les grappes de raisin doux bruissent d'abeilles,
qui en extraient le nectar exquis.
Le propriétaire de la vigne passe et les observe
en bougonnant.




I contadini parlavano nei campi.

Les paysans parlaient dans les champs.


Era notte tarda.
Un uomo ritornava dall'osteria
e giunto a una fonta che gorgogliava,
«Bisogna che beva un po' d'acqua»
borbottò.
Appressò la bocca al getto
e scorse nella conca d'acqua una stella
che si specchiava.
Alzò allora gli occhi stanchi al cielo.
Era pieno di stelle.

Il était tard dans la nuit.
Un homme revenait de la taverne
et arrivé devant une fontaine qui gargouillait, 
il marmonna :
«Il faut que je boive un peu d'eau».
Il approcha la bouche du jet
et aperçut dans l'eau du bassin une étoile
qui se reflétait.
Il leva alors ses yeux las vers le ciel.
Il était plein d'étoiles.




Passo per i campi caldi di mezzogiorno
e mi viene sul volto il loro respiro di menta.

Je passe au milieu des champs brûlants de midi
et je sens sur mon visage leur souffle de menthe.




Mattino.
Gli alberi si guardano
sullo specchio delle acque.

Matin.
Les arbres se contemplent
dans le miroir des eaux.






Images : de haut en bas,

(1) Guido Andolfato (Site Flickr)

(2) Gustave Courbet  La Fileuse endormie 

(3) Angelo Bressan (Site Flickr)

(4) Luca Zarp (Site Flickr)

(5) Luca Beraldo (Site Flickr)

(6) Aldo Furlanetto (Site Flickr)



jeudi 26 décembre 2013

Aria di neve (Un air de neige)




 Franco Battiato chante Aria di neve, de Sergio Endrigo (1962) :


Sopra le nuvole c'é il sereno
ma il nostro amore non appartiene al cielo.
Noi siamo qui tra le cose di tutti i giorni
i giorni e i giorni grigi.

Aria di neve sul tuo viso, le mie parole
sono parole amare senza motivo.
Prima o poi tra le nostre mani
più niente resterà.

E' una vita impossibile
questa vita insieme a te.
Tu non ridi non piangi non parli più
e non sai dirmi perché.

Lungo la strada del nostro amore
ho già inventato mille canzoni nuove per i tuoi occhi.
Più di mille canzoni nuove
che tu... non canti mai.





Au-dessus des nuages, le ciel est clair
mais notre amour n'appartient pas au ciel.
Nous sommes ici, parmi les choses de tous les jours,
les jours et les jours gris.

Un air de neige sur ton visage,
mes mots sont des mots amers, sans raison.
Tôt ou tard, entre nos mains,  
il ne restera plus rien.

C'est une vie impossible,  
celle que je vis avec toi.
Tu ne ris pas, tu ne pleures pas, tu ne parles plus,
et tu ne sais pas me dire pourquoi.

Sur la route de notre amour,
tes yeux m'ont inspiré mille chansons nouvelles.
Plus de mille chansons nouvelles
que toi... tu ne chantes jamais.

(Traduction personnelle) 



 

 


Images : en haut, Site Flickr

 en bas, Antonella Fava  (Site Flickr)

mardi 24 décembre 2013

Le Berger endormi



Buon Natale a tutti !




Parmi les santons de la crèche napolitaine traditionnelle, Benino "il pastore dormiente" [le berger endormi] est l’une des figures les plus attachantes, et les plus mystérieuses. En général, on place ce santon au point le plus haut de la crèche, loin de la grotte de la Nativité. C’est donc un berger endormi, entouré de quelques brebis ; sa tête est posée contre un rocher, à l’ombre d’un arbre. Le personnage est inspiré des bergers qui, dans l’Évangile de Luc [2, 10-12], veillent près de leurs troupeaux : « un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d’une grande crainte. L’ange leur dit : "Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Il vous est né aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ; et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire" ». 




Benino représente donc le début du parcours vers la Révélation, son état d’inconscience est la condition nécessaire à l’initiation, à la transfiguration, à la re-naissance par laquelle le dormeur Benino deviendra "il pastore della Meraviglia" [le berger de l’Emerveillement], celui qui, face à l’Enfant-Jésus, ne peut que lever les bras au ciel et ouvrir la bouche en un cri muet, littéralement possédé par l’extase et la joie de la Révélation (ce personnage est aussi le "Ravi" des crèches provençales). Mais dans la symbolique de la crèche napolitaine, le personnage de Benino a une autre signification : c’est celui qui rêve la crèche tout entière, et qui chaque année lui permet de revivre. Il faut prendre garde à ne pas le réveiller, parce qu’avec son rêve, c’est le mystère et l’enchantement de la crèche qui disparaîtraient... 









Bereite dich, Zion, mit zärtlichen Trieben, 
Prépare-toi, Sion, avec de tendres efforts, 
Den Schönsten, den Liebsten bald bei dir zu sehn! 
À accueillir le plus beau, le plus aimé près de toi bientôt, 
Deine Wangen 
Tes joues 
Müssen heut viel schöner prangen, 
Doivent maintenant briller avec plus d'éclat, 
Eile, den Bräutigam sehnlichst zu lieben! 
Hâte-toi d'aimer ardemment le fiancé !

dimanche 22 décembre 2013

Natale napolitano (Noël napolitain)




Et elle en aura fait verser des larmes, cette chanson, où un émigré se souvient avec tristesse et nostalgie de ses Noëls napolitains...  Lacreme napulitane, l'une des plus belles et des plus célèbres chansons napolitaines, est interprétée ici par le maître de ce répertoire, Roberto Murolo :


LACREME NAPULITANE
(Buongiovanni - L. Bovio)

 Mia cara madre,
 sta pe' trasí Natale,
e a stá luntano cchiù mme sape amaro....
Comme vurría allummá duje o tre biancade...
comme vurría sentí nu zampugnaro !...

A 'e ninne mieje facitele 'o presebbio
e a tavula mettite 'o piatto mio...
facite, quann'è 'a sera d''a Vigilia,
comme si 'mmiez'a vuje stesse pur'io...

E nce ne costa lacreme st'America
a nuje Napulitane !...
Pe' nuje ca ce chiagnimmo 'o cielo 'e Napule,
comm'è amaro stu ppane!

Mia cara madre,
che só', che só' 'e denare ?
Pe' chi se chiagne 'a Patria, nun só' niente !
Mo tengo quacche dollaro, e mme pare
ca nun só' stato maje tanto pezzente !

Mme sonno tutt''e nnotte 'a casa mia
e d''e ccriature meje ne sento 'a voce...
ma a vuje ve sonno comm'a na "Maria"...
cu 'e spade 'mpietto, 'nnanz'ô figlio 'ncroce !

E nce ne costa lacreme st'America...




 LARMES NAPOLITAINES

Ma chère maman,
c'est bientôt Noël,
et je suis bien triste d'être si loin de vous ...
comme je voudrais allumer quelques feux d'artifice...
comme je voudrais entendre le son des cornemuses !...

Préparez la crèche pour mes filles adorées
et à table mettez une assiette pour moi...
le soir du réveillon,
faites comme si j'étais auprès de vous...

Elle nous en a fait verser des larmes, cette Amérique
à nous Napolitains !...
Pour nous qui pleurons le ciel de Naples,
comme ce pain est amer !

Ma chère maman,
qu'est-ce que c'est que l'argent ?
Pour qui pleure sa patrie, ce n'est rien !
Maintenant, j'ai quelques dollars de côté, et il me semble
que je n'ai jamais été aussi pauvre !

Je rêve toutes les nuits de ma maison
et j'entends la voix de mes enfants...
Mais dans mon rêve, je vous vois comme la Madone...
terrassée par la douleur devant son fils en croix !

Elle nous en a fait verser des larmes, cette Amérique... 






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Larina  (Site Flickr)




vendredi 20 décembre 2013

Come un inno lieto (Comme un hymne joyeux)




Je voudrais proposer aujourd'hui un aperçu moins funèbre de la poésie de Giosuè Carducci, en citant deux autres de ses poèmes d'une tonalité plus apaisée, bucolique et virgilienne. 

Les deux textes, par leur franche et solennelle simplicité, peuvent se passer de longs commentaires. Je signale simplement les deux références présentes dans le deuxième poème (A un asino) : "les tentes de Job" renvoient au Livre de Job (5, 24) : "Tu jouiras du bonheur sous ta tente / Tu retrouveras tes troupeaux au complet" ; les deux derniers vers évoquent l'Iliade (XI, 558-574), où Homère compare la résistance d'Ajax aux assauts ennemis à l'obstination de l'âne qui vaillamment fait face aux outrages et aux coups. Ce poème de Carducci m'a toujours fait penser au chef-d’œuvre de Robert Bresson Au hasard Balthazar, c'est la raison pour laquelle j'ai associé ici ces vers et ces images. Un lecteur français se souviendra bien sûr aussi de Francis Jammes, et tout particulièrement des poèmes du recueil De L'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir, et de sa Prière pour aller au paradis avec les ânes (dans Le Deuil des primevères). 





Il bove

T'amo, o pio bove ; e mite un sentimento
Di vigore e di pace al cor m'infondi,
O che solenne come un monumento
Tu guardi i campi liberi e fecondi,

O che al giogo inchinandoti contento
L'agil opra de l'uom grave secondi :
Ei t'esorta e ti punge, e tu co'l lento
Giro de' pazïenti occhi rispondi.

Da la larga narice umida e nera
Fuma il tuo spirto, e come un inno lieto
Il mugghio nel sereno aër si perde ;

E del grave occhio glauco entro l'austera
Dolcezza si rispecchia ampio e quïeto
Il divino del pian silenzio verde.

23 novembre 1872 






Le boeuf 

 Je t'aime, ô bœuf sacré ; et tu emplis mon cœur
D'un doux sentiment de vigueur et de paix,
Soit que, avec la solennité d'un monument,
Tu contemples les champs libres et féconds, 

Soit que, pliant volontiers sous le joug,
Paisible, tu accompagnes l’œuvre agile de l'homme :
Il t'exhorte et te pique, et toi tu réponds
En tournant lentement vers lui tes yeux patients.

De ta large narine humide et noire 
S'exhale ton souffle, et comme un hymne joyeux
Ton mugissement se perd dans l'air serein ;

Et dans l'austère douceur de ton œil grave et glauque
Se reflète, ample et tranquille,
Le divin silence vert de la plaine.

23 novembre 1872 

(Traduction personnelle)







A un asino

Oltre la siepe, o antico pazïente,
De l'odoroso biancospin fiorita,
Che guardi tra i sambuchi a l'orïente
Con l'accesa pupilla inumidita ?

Che ragli al cielo dolorosamente ?
Non dunque è amor che te, o gagliardo, invita ?
Qual memoria flagella o qual fuggente
Speme risprona la tua stanca vita ?
 

Pensi l'ardente Arabia e i padiglioni
Di Giob, ove crescesti emulo audace
E di corso e d'ardir con gli stalloni ?
 

O scampar vuoi ne l'Ellade pugnace
Chiamando Omero che ti paragoni
Al telamonio resistente Aiace ?


28-29 settembre 1884 



  



À un âne

Par delà la haie d'aubépine odorante et fleurie
Toi, l'éternel patient,
Que regardes-tu vers l'est, parmi les sureaux,
D'un œil brillant et humide ?

Pourquoi lances-tu vers le ciel ce braiment douloureux ?
Toi si vaillant, ce n'est donc pas l'amour qui t'invites ?
 Quel souvenir douloureux ou quel fuyant
Espoir ranime ta vie lasse ?

Penses-tu à l'Arabie ardente et aux tentes 
De Job, où tu grandis, émule audacieux, 
En course et en hardiesse, des étalons.

Ou veux-tu te réfugier dans la vaillante Héllade
En invoquant Homère afin qu'il te compare
Au fils de Télamon, l'endurant Ajax

28-29 septembre 1884 

(Traduction personnelle)
 









 Images : en haut, Site Flickr

au centre, Pierluigi Ortolano  (Site Flickr)

Les trois dernières images sont extraites d'Au hasard Balthazar, de Robert Bresson



mercredi 18 décembre 2013

« Il s'est tu. »




Je cite ici un troisième extrait de l'abécédaire de Francesco M. Cataluccio, intitulé L'ambaradan delle quisquiglie (quelque chose comme : Le grand bazar des bagatelles). Il s'agit du dernier article, Zittito (Il s'est tu) :

Peut-être parce que dans la famille de ma mère tout le monde était très bavard, le silence était considéré comme une chose proche de la mort. « Il s’est tu. », disait ma grand-mère Giulia quand elle apprenait le décès de quelqu’un. Les seuls moments où elle exigeait que l’on entende les mouches voler étaient ceux où elle consultait dans le journal la page des annonces nécrologiques. C’était un rite, comme si elle lisait le programme des cinémas. Elle y découvrait toujours le nom de quelqu’un qu’elle connaissait. Alors, elle repliait en soupirant les pages du journal et commençait à se préparer spirituellement aux funérailles (auxquelles elle aurait certainement assisté, en arrivant vingt minutes en avance et en repartant une demi-heure après la fin de la cérémonie). 

Elle baissait les paupières et commençait à parler de la personne disparue. À ce moment-là, c'était elle qui lui redonnait une voix. Elle était tellement prise par ce qu’elle racontait qu’elle se laissait gagner par l’émotion, mais aussi par le rire, en se souvenant de l’existence du défunt envisagée de son point de vue. Elle finissait toujours par s’écarter du sujet pour parler d’elle-même. Sa terreur était un enterrement désert et silencieux. Elle nous reprochait amèrement ce sort qui serait le sien, par la faute de fils, de petits-fils et de parents insensibles et trop occupés (je ne sus jamais à quoi ressemblèrent ses funérailles, parce que, lorsqu’elle mourut subitement, je me trouvais à Prague et ma mère interdit à tout le monde de me communiquer la nouvelle pour ne pas me faire de la peine et m’obliger à multiplier les prouesses pour rentrer à temps : ainsi, comme si elle s’était changée en étoile qui émet toujours de la lumière alors qu’elle n’existe plus, je continuai à lui envoyer d’affectueuses cartes postales qui restaient sans réponses et à demander de ses nouvelles en n’obtenant que des réponses expéditives ; ce n’est que huit mois plus tard que la vérité me fut finalement révélée, par mon frère et  mon cousin venus tout exprès m’attendre à la gare ; et tandis que je pleurais et tempêtait, ils s’empiffraient avec les chocolats que je leur avais offerts). 

Depuis bien des années, il me semble avoir compris que ma grand-mère avait raison : raconter, c’est vivre. L’humanité a toujours survécu parce qu’elle a raconté : les histoires sont le souffle du monde. Et s’il n’y avait plus rien à raconter ? Un personnage secondaire de Kundera dit : « Depuis James Joyce déjà, nous savons que la plus grande aventure de notre vie est l’absence d’aventures. (...) L’Odyssée d’Homère s’est transportée au-dedans. Elle s’est intériorisée. Les îles, les mers, les sirènes qui nous séduisent, Ithaque qui nous rappelle, ce ne sont aujourd’hui que les voix de notre être intérieur. »

Francesco M. Cataluccio  L'ambaradan delle quisquiglie  Sellerio editore Palermo, 2012  (Traduction personnelle)

La citation finale est extraite du Livre du rire et de l'oubli, de Milan Kundera (Gallimard, 1979, traduit du tchèque par François Kérel).









Images : en haut, Rosalia Lastella  (Site Flickr)

en bas, (1) Lolla  (Site Flickr)

lundi 16 décembre 2013

A lume spento




"dov' e' le trasmutò a lume spento"


Dante Purgatorio, III, 132



"C'est la nuit, cernés d'ombre, qu'il nous faudrait visiter les musées. Par effraction. À l'appui de cette ombre qui guette les vivants et finira par absorber les mains fébriles qui ont peint ces tableaux.


La puissance résurrectionnelle – la seule vraie valeur des œuvres d'art – ne fait qu'attendre la nuit, la très profonde nuit, pour enfin se réveiller.


Il existe une étrange complicité de la peinture et de la nuit."


J-P Marcheschi Le Livre du sommeil





J'écoute à l'instant les béatitudes (vo tsarstvii tvoïem) du Grand Carême chanté par les moines de Chevetogne. Cette force ténue, cette lyse, ce corps étal – et néanmoins viril – me ramènent à la nuit (aux 11 ooo Nuits). Ce sont précisément ces états, cette tonalité spéciale, monodique, vaste plaine immobile, lente et grave, horizontale, que l'expérience des nuits se proposait d'atteindre dans sa sphéricité.

Jean-Paul Marcheschi  Le Livre du sommeil  éditions Somogy 2001 (nouvelle édition  Art3, 2013)





















Une nouvelle édition, revue et augmentée, du Livre du sommeil vient de paraître aux éditions Art3


Fragments des 11 ooo Nuits, de Jean-Paul Marcheschi (Source)

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 14 décembre 2013

L'arbre et la sève




Qu'est-ce que la langue, et qu'est-ce que le dialecte ? Qu'exprime-t-on avec l'une et avec l'autre ? L'usage du dialecte nuit-il à la diffusion et à la pratique correcte de la langue ? Voici quelques unes des questions que se posent l'écrivain Andrea Camilleri et le linguiste Tullio De Mauro, à l'occasion d'un dialogue vivant et passionnant recueilli dans un ouvrage qui vient de paraître en Italie : La lingua batte dove il dente duole (La langue bute toujours sur la dent qui fait mal). Je traduis ici quelques extraits de ce livre, autour des liens qui unissent en Italie la langue et les dialectes ; on verra que les deux interlocuteurs n'ont pas tout à fait sur ce point les mêmes points de vue, le dialecte étant avant tout pour Camilleri "la langue des émotions, des sentiments", alors que De Mauro en propose une vision plus ample, plus complexe, à partir des observations qu'il a pu faire en Sicile. 

On remarquera également la belle métaphore utilisée par Camilleri pour définir les rapports entre la langue et le dialecte, la première étant l'arbre et le second la sève qui le nourrit. L’œuvre de ce grand écrivain "italien d'origine sicilienne", comme il aime à se définir, est la réalisation concrète de cette union, de ce mélange d'italien et de sicilien qui caractérise le style inimitable de Camilleri (par exemple dans les histoires du commissaire Montalbano, mais aussi dans ses romans historiques, parmi lesquels je citerais ces chefs-d’œuvre que sont Il Birraio di Preston (édition française : L'Opéra de Vigata, Fayard), La Concessione del telefono (édition française : La Concession du téléphone, Fayard) et Il Re di Girgenti (édition française : Le Roi Zozimo, Fayard)).

ANDREA CAMILLERI : Le dialecte est toujours la langue des sentiments, une chose confidentielle, intime, familiale. Comme le disait Pirandello, la parole dialectale est la chose elle-même, parce que le dialecte exprime le sentiment de cette chose, alors que la langue en exprime le concept. 
Chez moi, on parlait un mélange de dialecte et d’italien. Un jour, j’ai analysé une phrase que ma mère m’avait dite quand j’avais dix-sept ans : il m’arrivait de plus en plus souvent de rentrer tard dans la nuit et elle m’avait donné les clés de la maison. Elle me dit : « Figliu mè, vidi ca si tu nun torni presto la sira e io nun sento la porta ca si chiui, nun arrinescio a pigliari sonnu. Restu viglianti cu l’occhi aperti. E se questa storia dura ancora io ti taglio i viveri e voglio vedere cosa fai fuori alle due di notte ! ». [« Mon fils, si tu ne rentres pas plus tôt dans la nuit et si je ne t’entends pas refermer la porte, je n’arrive pas à dormir. Je ne ferme plus l’œil de toute la nuit. Et si cela continue ainsi, je te coupe les vivres et il faudra bien que tu te débrouilles quand tu te retrouveras dehors à deux heures du matin ! »] 
Ça alors, me dis-je, la première partie de ce discours [les deux premières phrases en sicilien] porte la marque des sentiments, alors que dans la seconde [la dernière phrase en italien] entrent en jeu le notaire, la justice, le commissaire, le respect des lois. 
Ma relation avec le dialecte, avec la langue du cœur, comme on pourrait le dire pour simplifier alors que les choses sont beaucoup plus complexes, est vraiment passionnante. Et mon point de vue est celui d’un écrivain. Il m’arrive d’utiliser des mots dialectaux qui expriment exactement, avec la perfection lisse d’un galet, ce que je voulais dire, et je ne trouve pas l’équivalent dans la langue italienne. 
Ce n’est pas seulement une question de cœur, mais aussi de tête. La tête et le cœur. C’est une relation parfaitement articulée. Je ne vis plus en Sicile depuis soixante ans, il n’y a pas de siciliens dans ma famille, mon épouse est romaine mais elle a fait ses études à Milan, mes filles sont toutes nées à Rome, aucune d’entre elles ne connaît le sicilien. Il peut se passer un an, et même plus, sans que je parle sicilien. Alors, mon cerveau choisit les mots du dialecte à travers une formule de gain et de perte, dans ma mémoire reviennent des mots qui — j’attire ton attention sur ce point — sont les plus éloignés de l’italien, mais qui sont restés gravés en moi depuis ma naissance, alors que j’ai oublié ceux que j’ai pu apprendre par la suite. 
Dans ma famille, en Sicile, on ne parlait pas un dialecte très pur. Bien sûr, quand on parlait avec les métayers de mon grand-père, on était bien obligés de le faire en sicilien. Toutefois dans notre famille, une famille de la moyenne bourgeoisie, on utilisait en général, comme je te le disais, un mélange d’italien et de sicilien, l’italien servant à souligner, à mettre au clair, à prendre les distances, comme dans la formule : « Tiens-le-toi pour dit ! ». Tout le reste était en dialecte. 

(...) 




TULLIO DE MAURO : Le fait est que le dialecte n’est pas uniquement la langue des émotions. C’est justement en Sicile que je l’ai compris, moi qui ne suis pas sicilien, quand je suis arrivé à Palerme comme professeur d’université, chaleureusement accueilli dans les familles de mes collègues siciliens, comme Franca, l'épouse milanaise de ton oncle, le fut dans la tienne. C’était en 1964. Quand nous étions à table, pour le déjeuner ou le dîner (ils étaient tous très hospitaliers), on commençait à parler en italien. Mais dès que la discussion devenait plus animée — et quand Sciascia était parmi nous, cela arrivait souvent — par exemple quand il était question de politique, le registre de langue changeait aussitôt. Petit à petit, ils glissaient vers le sicilien, et oubliaient complètement l’italien. Les hommes utilisaient le dialecte pour aborder les sujets intellectuellement plus importants (il n’en allait pas de même pour les femmes ; même en 1964, elles ne parlaient entre elles qu’en italien, quel que soit le sujet de la discussion, même si elles connaissaient le dialecte). Le fait est qu’à Venise comme à Palerme, quand la discussion devient sérieuse, on utilise le dialecte. Aujourd’hui encore, le passage au dialecte de quelqu’un qui connait parfaitement l’italien n’est pas un dérapage. Dans ce cas-là, le glissement vers le dialecte n’a rien d’émotif.

(...) 

ANDREA CAMILLERI : De mon point de vue, la langue est tout. C’est le mode de communication que possèdent tous ceux qui appartiennent à une même nation, c’est le terrain commun sur lequel nous nous plaçons pour comprendre de quoi nous sommes en train de parler. Dans d’autres périodes de notre histoire, quand l’italien n’existait pas encore comme langue officielle, il n’était ni aisé ni évident de se faire comprendre d’une région d’Italie à une autre. Je pense à l’expédition de Garibaldi, à tous ces gens venus de régions diverses qui n’arrivaient pas à se comprendre, et qui, en deux ou trois jours de voyage, ont quand même réussi  à constituer une armée. C’est un miracle qui aujourd’hui encore m’émeut, plus que l’expédition elle-même. C’est le miracle réalisé grâce à un idéal commun, un objectif commun, grâce à l’entente qui régnait entre tous ces gens. 
C’est ainsi que je conçois la langue italienne : ce qui nous permet d’atteindre des buts communs. Voilà pourquoi je tiens à me définir comme un écrivain italien né en Sicile, et quand je lis écrivain sicilien, cela me met un peu en colère, parce que je suis un écrivain italien qui utilise l’un des dialectes appartenant à la nation italienne, un dialecte qui a enrichi notre langue. Si la langue est l’arbre, les dialectes ont été au cours des siècles la sève de cet arbre. Pour ma part, j’ai choisi de faire circuler le dialecte dans les veines de mon arbre de la langue italienne, et je pense que la perte des dialectes est également dommageable pour la vie de l’arbre. 

Andrea Camilleri   Tullio De Mauro  La lingua batte dove il dente duole  Editori Laterza, 2013   (Traduction personnelle)






Pour les italophones, A. Camilleri et T. De Mauro parlent de leur ouvrage dans l'émission de radio Fahrenheit et dans l'émission de télévision Pane quotidiano (Rai Tre). Cliquez sur chacun des liens pour accéder aux émissions.


 Images : au centre, Simona Z.  (Site Flickr)


Il gioco della mosca 


jeudi 12 décembre 2013

"Il y a un pays... ?"




N'est-il pas ce jour, pour vous et nous lisant ensemble, pour Honoré ressassant : Sémyre haine parents, Sémyre trahison, paroles bientôt couvertes du délire des lèvres flûté par quel être primordial à tête de sommeil ?, le Grand Pan n'est pas mort, il respire par les bouches confuses, ce jour n'est-il pas et les matins nommés, la blondeur, les pâleurs de lys et de roses, la surenchère claire de l'Astrée, blancs d'un langage sans autres échos que l'écho (rien en cinq volumes) de ce blanc du plus beau de la plaine, lac ou troupeau d'anonyme mémoire (a-t-on l'identité d'une goutte ?) que les phrases s'évaporent à cerner des plus belles nuances : au fond elliptique du discours, ce miroir renvoyant vos métamorphoses bergères dans le plus beau des Forez ; n'est-il pas ce jour, de quel autre nom qualifier l’irradiation blanche des mots toisons ?,  clarté pauvre (la nuit monte à travers) que seule une lecture suffisamment brebis, menant le lecteur parmi les songes, rêvasseur d'un texte à qui la rêvasserie accorda une houlette, une flûte à moduler l'incohérence et un troupeau chez les Astréens, enrichirait du vert pré, du bleu ciel, du jaune soleil, de l'orangé indigo rouge violet des conflits végétaux d'une région tâtonnante enfin ressuscitée par le prisme de l’œil qui dort : auprès d'une ancienne Lyon, du côté du sommeil levant, il y a un pays... ?

Michel Chaillou  Le sentiment géographique, Gallimard, 1976

 







Images : en bas, (1) et (2)  Site Flickr



mercredi 11 décembre 2013

"Chi ha visto il vento ?" ("Qui a vu le vent ?")




Je cite ici un deuxième extrait de l'ouvrage de Francesco M. Cataluccio L'ambaradan delle quisquiglie (Le grand bazar des bagatelles). Il s'agit de l'article Vento (Vent).

Le vent a été ma berceuse : non pas les impétueux courants d’air qui soufflaient depuis les Apennins sur Florence, en s’engouffrant derrière le Monte Ceceri, depuis lequel Leonard de Vinci jetait l’un de ses malheureux serviteurs, après l’avoir pourvu d’inefficaces ailes artificielles (le vent le soulevait avant de le précipiter au sol, où il s’écrasait comme un Icare déplumé) ;  pas ce vent-là donc, mais celui d’une petite poésie, Who has seen the wind ? (1862), de la préraphaélite Christina Rossetti (1830-1894), que ma mère me récitait en anglais, comme s’il s’agissait d’une comptine, pour m’aider à m’endormir : « Qui a vu le vent ? / ni moi ni toi ; / mais quand les feuilles tremblent / c’est le vent qui les traverse. / Qui a vu le vent ? / ni toi ni moi ; / mais quand les arbres courbent la tête / c’est le vent qui passe »
Cette drôle de question devint aussi le titre d’une chanson de Yoko Ono, proposée sur la face B du disque 45 tours Instant Karma ! (1970) de John Lennon. Yoko Ono, artiste toujours animée d’un esprit de rébellion contre l’orthodoxie, au nom du désir d’expression de soi et de liberté spirituelle, avait crée au début des années soixante à New York le mouvement Fluxus, dédié à l’expérimentation musicale, poétique et artistique. Et dès cette époque, le vent était présent dans son art, comme le démontre l’œuvre Painting for the wind (1961). 




Le vent est produit par un ensemble de mouvements de convection (verticaux) et d’adduction (horizontaux) des masses d’air dans l’atmosphère. L’intensité du vent augmente en moyenne avec l’altitude, en raison de la diminution du frottement contre la surface du globe et de l’absence d’obstacles physiques (végétation, édifices, reliefs et montagnes). 
Aujourd’hui, on dirait que le vent souffle moins. Selon une recherche conduite par Robert Vautard, la vitesse des masses d’air, calculée au niveau du sol, a diminué de dix pour cent au cours des trente dernières années. « L’origine principale de la diminution de la force des vents réside dans le développement d’une luxuriante végétation. Une plus grande quantité de végétaux augmente la rugosité d’un terrain qui va par là même absorber une partie de l’énergie du vent, en le ralentissant. » 
C’est une mauvaise nouvelle pour tous ceux qui, partout où cela est possible, disposent d’immenses éoliennes qui transforment notre paysage en une sorte de gigantesque aéroport. Véritables joyaux de la technologie, ces perchoirs à hélices captent l’énergie du vent et la transforment, de façon propre et silencieuse, en énergie électrique (mais leurs détracteurs soutiennent qu’il en faudrait des milliers pour égaler la productivité d’une centrale électrique traditionnelle). Ces modernes moulins à vent rendent un peu mélancoliques si on les compare à ceux du passé, qui semblaient plus complices du vent et permettaient à certains, comme Don Quichotte, de les confondre avec des créatures fantastiques. Le vent est folie. Dans la Terre de Feu, le vent souffle constamment tout au long de l’année : dans les rares moments où il se calme, les gens deviennent fous. 

Francesco M. Cataluccio  L'ambaradan delle quisquiglie  Sellerio editore Palermo, 2012 (Traduction personnelle)














 Images : en haut, Jan  (Site Flickr)

au centre et en bas Yoko Ono  Painting for the wind (1961) Copyright Yoko Ono





 "Who has seen the wind?
 Neither I nor you. 
But when the leaves hang trembling,
 The wind is passing through. 

Who has seen the wind? 
Neither you nor I. 
But when the trees bow down their heads, 
The wind is passing by."

lundi 9 décembre 2013

Abusi (2)




Mi sono svegliato come sempre alle sei, dopo un'ora che tenevo del tutto gli occhi chiusi. La caffetteria era già aperta, non lo sapevo, ma è per turisti che partono presto per le escursioni. Mangio qualcosa, mi scivola il coltello e mi impiastro di marmellata di fichi e, leccandomi le dita per tutto il tragitto, vado in spiaggia a vedere sorgere il sole. Eccola là, la sfera strafottente attraversata da una barchetta nera. Sembra dapprima una mongolfiera a rallentatore, per via del riflesso sull'acqua che schiaccia la rotondità della palla, e poi un salvadanaio di terracotta. Un monito a mettere via la vita, e capitalizzarla per quando ce ne sarà poca – avvertimento stupido: chi risparmia vita adesso non solo non avrà di più dopo ma avrà sempre meno a misura che aumenterà il risparmio. Certi tesori si guadagnano solo disperdendoli. E così eccolo lì, il dio luce, che viene da queste parti ogni mattina, puntuale a modo suo, metodico nel non lasciar stare niente : tutto deve muoversi al suo arrivo e tutto deve respirare a occhi aperti, spinto a vivere per attrazione verso la morte, che vuole chiudere il ciclo alla svelta e chi s'è visto s'è visto, gli altri no.

Piccioni rosso-crema sulla rena fra i rifiuti di plastica, un tronco imponente di palma fra i flutti calmi ; corridore in lontananza. L'acqua è tiepida, un inno a se stesse l'andare e venire delle onde basse. E ecco, s'è levato, i secchi sono stati di nuovo distribuiti.

Aldo Busi Sodomie in corpo 11 (Oscar Mondadori)






Je me suis réveillé comme toujours à six heures, après avoir gardé les yeux complètement fermés pendant une heure. La cafétéria était déjà ouverte, je ne le savais pas, mais c’est pour les touristes qui partent tôt en excursion. Je mange quelque chose, mon couteau glisse et je me tartine de confiture de figues et, en me léchant les doigts pendant tout le trajet, je vais sur la plage voir le soleil se lever. Et la voilà, la sphère qui se fout de tout, traversée par une barque noire. On dirait d’abord une montgolfière à ralentisseur, à cause du reflet sur l’eau qui écrase la rotondité de la boule, et ensuite une tirelire de terre cuite. Un avertissement à mettre la vie de côté et à la capitaliser pour le jour où il n’en restera plus beaucoup – avertissement stupide : qui épargne sa vie non seulement n’en aura pas plus après mais en aura toujours moins à mesure que son épargne augmentera. Certains trésors ne se gagnent qu’en les dilapidant. Et le voilà donc, le dieu lumière, qui vient dans ces contrées tous les matins, ponctuel à sa manière, méthodique dans sa façon de ne jamais rien laisser de côté : tout doit se mouvoir à son arrivée et tout doit respirer les yeux ouverts, poussé à vivre par attraction vers la mort, laquelle veut clore le cycle en vitesse, et qui est vu est pris, les autres non.

Pigeons rouge-crème sur le sable parmi les détritus de plastique, un tronc de palmier imposant au milieu des flots calmes ; quelqu’un qui court au loin. L’eau est tiède, le va-et-vient des vagues basses est comme un hymne à elles-mêmes. Et voilà, il s’est levé ; une nouvelle fois, les seaux ont été distribués.

Aldo Busi Sodomie en corps onze Presses de la Renaissance, 1991 (Traduction (légèrement revue) : Françoise Brun)






Les trois photographies ont été prises à Sousse, en Tunisie, le lieu où est situé le passage que je cite. Elles proviennent du site Flickr.


dimanche 8 décembre 2013

Edie S.





Edie Sedgwick

New York, 16 novembre 1971. Muore in casa, di un overdose di uova strapazzate all'acido lisergico e cocaina. Ha appena salutato la città in un film (Ciao, Manhattan!) e oggi la saluta nella cosidetta realtà. È stata la controfigura femminile dell'algido Warhol, re tiranno del pop. Avvolta in una nuvola di alluminio o nuda sotto il visone bianco, capelli laccati d'oro e scarpine basse, il naso lucido di cipria e di neve, tutte e due del colore della pelliccia, tenendo al guinzaglio quindici conigli spauriti, tutte le notti ha ancheggiato ai riff dei Velvet Underground e a ogni alba è crollata fra le braccia dei tassisti, a cui, balbettando l'indirizzo, lasciava di mancia qualcuno dei suoi gioielli. Aveva ventotto anni, uno in meno di Evaristo Carriego e John Keats.

Eugenio Baroncelli Mosche d'inverno, Ed. Sellerio, 2010


 

Edie Sedgwick

New York, 16 novembre 1971. Elle meurt chez elle, d'une overdose d’œufs brouillés à l'acide lysergique et à la cocaïne. Elle vient tout juste de saluer la ville dans un film (Ciao, Manhattan !), et aujourd'hui, c'est dans ce qu'il est convenu d'appeler la réalité qu'elle lui dit adieu. Elle a été la doublure féminine du glacial Warhol, roi tyrannique du pop art. Enveloppée dans un nuage d'aluminium ou nue sous un vison blanc, cheveux laqués d'or et chaussures basses, le nez brillant de poudre et de neige, l'une et l'autre de la même couleur que la fourrure, tenant en laisse quinze lapins apeurés, elle s'est déhanchée toutes les nuits sur les riffs du Velvet Underground et à chaque aube elle s'est effondrée dans les bras des chauffeurs de taxi, à qui, après avoir bredouillé son adresse, elle laissait comme pourboire l'un de ses bijoux. Elle avait vingt-huit ans, un de moins qu'Evaristo Carriego et John Keats.

(Traduction personnelle)