jeudi 31 octobre 2013

Quannu moru (Quand je mourrai)




Quannu moru (R. Balistreri - L. Catania) est l'un des derniers enregistrements de la grande chanteuse sicilienne Rosa Balistreri, morte à Palerme en 1990. C'est aussi son testament artistique et spirituel :


Quannu iu moru nun mi diciti missa
ma ricurdati di la vostra amica.
Quannu iu moru purtatimillu un ciuri
un ciuri granni è russu, comu lu sangu sparsu.

Quannu iu moru faciti ca nun moru
diciti a tutti chiddu ca vi dissi.
Quannu iu moru 'un vi sintiti suli
ca suli nun vi lassu mancu dintra lu fossu.

Quannu iu moru cantati li me canti
'un lu scurdati, cantatili pi l'altri.
Quannu iu moru pinsatemi ogni tantu
ca pi sta terra 'n cruci murivu senza vuci.






Quand je mourrai, ne faites pas dire de messe,
mais souvenez-vous de votre amie.
Quand je mourrai, apportez-moi une fleur,
une grande fleur rouge, comme le sang répandu.

Quand je mourrai, faites en sorte que je ne meure pas,
dites à tout le monde ce que je vous ai dit.
Quand je mourrai, ne vous sentez pas seuls,
parce que, même dans la tombe, je ne vous abandonne pas.

Quand je mourrai, chantez mes chansons,
ne les oubliez pas, chantez-les pour les autres.
Quand je mourrai, pensez de temps en temps à moi,
parce que pour cette terre crucifiée, je serai morte sans voix.








Images : (1) Site Flickr

(2) Davide Restivo  (Site Flickr)

 

Source de la video : Site YouTube

 

Site officiel de Rosa Balistreri

mardi 29 octobre 2013

Une leçon d'absence







Un dimanche de janvier dans Ferrare ne se met en place en nous qu’à Paris, aux premiers jours de mars. Si deux ou trois photographies font tant pour cette installation dans la présence, est-ce parce qu’elles sont médiocres, plutôt floues ? Elles ajoutent à la vacuité constitutive du lieu, du jour, de l’heure, de notre errance et de notre âme. Gommant la contingence, méprisant l’épisode, embrumant le soir qui déjà tombait si tôt, elles nous sont une leçon d’absence, et nous rappelant aux vertus de cet art douloureux, elles nous invitent à nous en souvenir toujours, au fort des émotions les plus intenses comme des heures les plus pâles, au fort de ce que nous sommes dans l’ici et dans le maintenant, au fort si fort indifférent des villes inconnues. Elles nous montrent objectivement combien nous faisons défaut au réel sans lui manquer si peu que ce soit, sans qu’il songe seulement à s’apercevoir de notre invisibilité, et combien il peut y avoir de jeu, dans ce grand vide que nous lui ménageons en nous-même. Il serait urgent d’y penser toujours, quand nous courons les chemins : à ce néant de notre être qui nous a précédé sur ces lieux, qui nous y suivra pour jamais, et qu’il faudrait avoir le courage de ne quitter pas un instant de l’œil, quand nous traversons Perast, nous recueillons dans Mantoue, tombons de sommeil sur ce papier ou croyons reconnaître précisément la configuration de l’abîme familier dans le plan de Trani, dans la lumière du port et sur ses façades closes.

Renaud Camus  Fendre l'air, Journal 1989 éditions P.O.L, 1991






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Michele Mig  (Site Flickr)

lundi 28 octobre 2013

La beauté de la vie




"Verrà un giorno, si disse ancora, che qualcuno mi porterà giù per le scale della mia casa, chiuso in una bara, ma io avrò eseguito interamente il mio gioco d'infanzia."





Parmi la cinquantaine de textes qui composent le merveilleux Abécédaire (Sillabari) de Goffredo Parise, l’un des plus beaux livres de la littérature italienne, toutes époques confondues, il y en a un qui s’intitule Poésie. Il raconte une visite, celle qu’un homme et une femme assez jeunes font à un poète approchant du terme de sa vie, dans une petite villa de banlieue. Aucun nom de personne ou de lieu n’est cité, mais on devine assez facilement que le vieux poète est Giovanni Comisso, et que les visiteurs sont Goffredo Parise et son amie Giosetta Fioroni. La scène se passe donc à Trévise, la ville natale de Comisso, dans cette villa qu’il a achetée en 1962, au bord du canal des Buranelli ; il y mourra sept ans plus tard, en janvier 1969. 

La visite qui est racontée ici se passe en été, sans doute en 1968 : le poète est assis sur une chaise, sous une étroite véranda, et près de lui, une paysanne menue, en robe noire (il s’agit de Giovanna, qui fut pendant de longues années une sorte de gouvernante auprès de l’écrivain) lit à haute voix l’un des premiers livres de Comisso, Amori d'Oriente (Amours orientales). Le texte évoque une Chine d’autrefois, sans doute en grande partie rêvée, et l’auteur semble prendre plaisir à cette lecture, qui le fait parfois rire aux larmes : «Une mystérieuse maladie l’avait fait grossir : il avait l’air d’un énorme fruit et des petits nuages de moucherons et de mouches tournaient autour de lui comme s’il était justement un fruit trop mûr et proche de la décomposition. De temps en temps, une abeille se posait sur son visage sans le piquer, mais il ne s’en apercevait pas tant il était pris par la lecture de la paysanne. Il avait un vieux chapeau de paille posé de travers sur sa tête aux cheveux blancs et ras, et des yeux qui semblaient loucher sans loucher, illuminés par de brefs éclairs d’amusement comme si tout ce qui arrivait dans le livre était comique. Il savait que sa vie ne durerait plus très longtemps mais, à part quelques larmes brièvement jaillies (comiques, elles aussi), il riait de tout à la façon des nouveaux-nés. La paysanne, que l’on aurait pu croire analphabète, lisait au contraire correctement, avec lenteur, en ménageant des pauses. Chaque fois que son maître riait, elle souriait, elle souriait elle aussi, cessait sa lecture et disait : "Quel bêta, quel bêtasson, regardez-moi comme il rit !"». 

Les jeunes invités n’écoutent pas vraiment la lecture ; en fait, ils connaissent très bien ce livre, et ils sont émus en pensant que son auteur va bientôt mourir. Ils se souviennent des anciennes photos qui le montraient jeune et athlétique, dans la plénitude de sa vitalité et de son art. Après quelques instants de conversation avec ses hôtes, Comisso demande à la servante d’aller chercher une revue : «C’était une publication quelconque et de petit format qu’il retourna aussitôt : la dernière page était entièrement occupée par une photo de publicité. Il y jeta d’abord un coup d’œil (la paysanne poussa un long soupir de reproche) puis la tendit aux invités avec un mouvement de ses sourcils encore noirs et broussailleux, un mouvement d’immense admiration. Le couple regarda l’image, c’était une publicité pour un vélomoteur : un garçon dans les dix-huit ans, les cheveux noirs et frisés, en blue-jean, était debout près d’une fille, et d’un bras fort et bruni par le soleil il tenait contre lui un vélomoteur. Les jeunes gens se regardaient, conversaient peut-être. Juste derrière eux, un buisson méditerranéen, et tout au fond, la mer. Il n’y avait rien de plus. Grande fut la surprise des invités qui, étant donné l’attitude de reproche de la paysanne et connaissant le poète et sa sensualité bizarre et toujours en alerte, pensaient voir un nu, des nus, quelque chose qui justifie les réticences de la femme. Rien, une illustration en couleurs banale et conventionnelle, des couleurs même pas parfaites, une simple publicité. Ils ne comprenaient pas. 
Mais le poète continuait à rire, il y avait à la fois quelque chose d’infantile et d’inquiétant dans ses rires autour desquels les moucherons avaient commencé à tourbillonner, et aussi dans son regard traversé d’éclairs à la japonaise, dans ses yeux qui paraissaient loucher comme s’il était un gros acteur de Nô. 
Le poète répéta son geste d’admiration, de la main et des lèvres, puis il devint tout à coup sérieux. Aussitôt ses yeux se mouillèrent et une petite pluie se posa sur le journal comme une rosée. Il pointa son doigt sur la photo en désignant un point précis sur le bras du garçon : le poignet. 
Les invités regardèrent mais il n’y avait rien. Seul le jeune hôte aperçut quelque part un peu de clarté sur la peau de ce bras bronzé, de ce poignet, comme il arrive à celui qui enlève sa montre après l’avoir longtemps portée au soleil et à la mer. Qui sait pourquoi, le jeune hôte et sa compagne eurent l’impression que c’était la vie, la beauté même de la vie. 
La paysanne boiteuse faisait la tête et grognait : tout cela ne dura que quelques instants.» 

Je cite ici le texte de l'Abécédaire de Goffredo Parise dans l'édition française de 1989, parue aux éditions de l'Arpenteur, traduction d'Alix Tardieu. Cette édition semble épuisée, mais on peut encore se la procurer sur les sites de vente de livres d'occasion. En Italie, Sillabari est paru en 1985 aux éditions Mondadori ; il a été réédité en 2009 aux éditions Adelphi.












Images : en haut, Site Flickr

en bas, (1) Site Flickr 

(2) Giovanni Dall'Orto (Source)  


samedi 26 octobre 2013

Il Bosco e la riva (Le Bois et la rive)






Il Bosco e la riva
(Giorgio Calabrese - J. Mareuil - Charles Aznavour)

Si va ancora là, tra il bosco e la riva,
Quando al cuore in festa bruciano le idee.
E una volta là, tra il bosco e la riva,
Si perde la testa, ti ricordi di noi ? 

 Siamo andati via che il giorno era avanti,
Le vecchie commari spiavano te.
Siamo andati via, tra fiori e tra canti,
Con facce da santi e un vino da re.

Siamo scesi là, tra il bosco e la riva,
La spiaggia deserta, da soli io e te, 
Era anche per te tutta una scoperta,
Ancora inesperta, forse più di me. 

Ed hai scelto tu, tra il bosco e la riva,
Di mangiar sull'erba e poi non so più,
So che impazzii fuor d'ogni riserbo
Per il frutto acerbo ch'eri allora tu.

Son caduti là, tra il bosco e la riva,
Nonostante tutta la tua volontà,
I bicchieri pieni, quel che ti copriva,
I tuoi sedici anni, la mia ingenuità.

Siam venuti via che il sole moriva,
La sera era grigia ed a casa tu
Sei rimasta il tempo di far le valigie,
Poi sei corsa via e non ti ho vista più.

Son tornato là, tra il bosco e la riva,
Pioveva il silenzio e non c'eri tu ;
Il tempo ormai ti ha dato ragione,
La morte stagione non tornerà più.




Le Bois et la rive

On va encore là-bas, entre le bois et la rive,
Quand le cœur déborde de mille pensées
Et arrivés là, entre le bois et la rive,
On perd la tête, comme cela nous est arrivé.

Nous sommes partis bien après midi,
Les vieilles commères te suivaient des yeux,
Nous nous sommes éloignés, parmi les fleurs et les chansons,
Avec un air innocent et une bonne bouteille de vin.

Nous sommes descendus là, entre le bois et la rive
Sur la berge déserte, il n'y avait que nous,
C'était pour toi aussi une découverte,
Encore inexperte, plus que moi peut-être.

Et tu as choisi, entre le bois et la rive,
De déjeuner sur l'herbe, et puis je ne sais plus,
Je sais que j'ai perdu complètement la tête
Pour le fruit vert que tu étais alors.

Et sont tombés là, entre le bois et la rive,
En dépit de tous tes efforts pour l'éviter,
Les verres remplis, les vêtements portés,
Tes seize ans, mon ingénuité.

Nous sommes repartis quand le jour mourait,
Le soir était gris et tu es rentrée
Juste le temps de faire tes valises
Et tu t'es enfuie, je ne t'ai plus revue.

Je suis retourné là-bas, entre le bois et la rive,
Le silence régnait, tu n'y étais plus ;
Le temps désormais t'a donné raison,
La morte saison ne reviendra plus.

(Traduction personnelle)





Images : (1) Auguste Renoir  Les Amoureux 

(2) Auguste Renoir  Au bord de l'eau 

(3) Auguste Renoir  Sentier dans les bois





« L'année suivante, un dimanche qu'il faisait très chaud, tous les détails de cette aventure, que Henri n'avait jamais oubliée, lui revinrent subitement, si nets et si désirables, qu'il retourna tout seul à leur chambre dans le bois. Il fut stupéfait en entrant. Elle était là, assise sur l'herbe, l'air triste, tandis qu'à son côté, toujours en manches de chemise, son mari, le jeune homme aux cheveux jaunes, dormait consciencieusement comme une brute. Elle devint si pâle en voyant Henri qu'il crut qu'elle allait défaillir. Puis ils se mirent à causer naturellement, de même que si rien ne se fût passé entre eux. Mais comme il lui racontait qu'il aimait beaucoup cet endroit et qu'il y venait souvent se reposer, le dimanche, en songeant à bien des souvenirs, elle le regarda longuement dans les yeux. 
 " Moi, j'y pense tous les soirs, dit-elle. 
— Allons, ma bonne, reprit en bâillant son mari, je crois qu'il est temps de nous en aller. »

Guy de Maupassant  Une partie de campagne

vendredi 25 octobre 2013

La Vie comme à Crémone




... Le Rose rosse, Balocchi e profumi, Tango notturno ou la Canzone appassiunata... Ces quelques chansons-là suffisaient à ma plonger dans cette rêverie géographique, voluptueuse et douloureuse, qui est mon élément le plus naturel : qu'en serait-il de vivre à Modène, à Crémone, à Bologne, à Verceil, d'écouter cela dans des appartements aux grandes fenêtres qui regarderaient des campaniles, de chantonner ces mélopées tristes par des journées ordinaires, de les entendre seulement sur la radio des voisins, de les avoir entendues, en 35, en 38, d'être cette musique, cette lumière, ces déceptions, ces rires, cette vie plate mais qui n'est pas la mienne et qui pour cette seule raison me paraît un moment affreusement désirable, et plus riche, plus gaie, plus poétique, tout simplement parce qu'elle est autre, qu'elle m'échappe, qu'elle m'échappera toujours, et qu'elle m'échapperait même si par miracle je la vivais. 

Renaud Camus  Fendre l'air, Journal 1989  Editions P.OL, 1991










 Images : (1) Leo Felix  (Site Flickr)


(3) Gianluca  (Site Flickr)

(4) Site Flickr


 

jeudi 24 octobre 2013

L'Ombre s'enfuit...



"La tristezza durerà per sempre." 





 








Images : en haut et au centre : Jean-Damien Guichard (Site Flickr)

en bas, Site Flickr




mercredi 23 octobre 2013

Una terra ci hè (Il y a une terre)




Pour mes amis corses (et aussi pour tous les autres), une belle chanson du groupe A Filetta :

Una Tarra ci hè 

(Ghjuvan-Claudiu ACQUAVIVA)

Una tarra ci hè per voi
Di lacrime d'invernu
D'ore chì vanu in darnu
E' di luce chì piglia fine
Toccu Sittembre, dolce cunfine.

Una tarra ci hè per voi
Di sarre impaurite
Di carghji annant'à e dite
Omi in tana è frastoni
Quandu s'incroscanu i toni.

Una tarra ci hè per voi
Fraiata da l'arsure
Brusgiata da e cutrure
Spusalizia d'Eternu
Trà notte è fede, è infernu.

Una tarra ci hè per voi
Di mare, monde è disertu
Di sfide è danni à ch'ùn hà apertu
E calle di l'amicizia
Una tarra ci hè ... Divizia !






Il y a une terre

Il y a une terre pour vous
De larmes l'hiver
D'heures qui s'écoulent en vain
Et de lumière qui s'éteint
Quand vient septembre, douce frontière.

Il y a une terre pour vous
De montagnes effrayées
De chardons meurtrissant les mains
D'hommes à l'abri et de tumultes
Quand le feu du ciel se déchaîne.

Il y a une terre pour vous
Tourmentée par la chaleur
Brûlée par le gel
Là où pour l'éternité s'épousent
La nuit, la foi et l'enfer.

Il y a une terre pour vous
De mer, de multitudes et de désert
De défis et de malheurs à qui n'a pas ouvert
Les brèches de l'amitié
Il y a une terre... C'est elle !

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Benjamin Veyet  (Site Flickr)

en bas, Marie  (Solea20  Site Flickr)

mardi 22 octobre 2013

Un violoniste (2)




Il n'y a pas que des virtuoses célèbres parmi les artistes dont Bruno Barilli fait le portrait dans son merveilleux livre Il Paese del melodramma [Le Pays du mélodrame]. Dans le chapitre dont je traduis ici un large extrait, il nous présente un musicien de rue, le pittoresque Migliavacca :

Il y a trente ans vivait à Parme un vieux violoniste  vagabond et en guenilles du nom de Migliavacca, aveugle, obèse et imberbe comme un diacre. Il déversait ses aigreurs, ses angoisses et ses sarcasmes en mâchonnant des insultes d’une voix avinée. Il était estimé et respecté par tous. Avec cette tête majestueuse inclinée sur la poitrine, plongée dans l’obscurité, il inspirait de la crainte, et un cortège d’admirateurs le suivait à une distance respectueuse lors de ses pérégrinations et de ses concerts du soir. Migliavacca errait d’une auberge à l’autre en serrant toujours sous son aisselle un petit violon malingre et graisseux comme un os de jambon. 
Il aima jusqu’au dernier de ses jours les airs d’opéra, le vin de table et les femmes de mauvaise vie. C’est par amour pour ces dernières qu’il se laissait conduire docilement vers les maisons closes. Il montait en tâtonnant les escaliers remplis d’ordures et de chansons avariées, et parvenu au salon, quand le bras nu et doux de quelque poissarde l’effleurait, il faisait une moue vicieuse et son masque d’impassibilité, qui cachait une cuisante détresse, semblait se craqueler et se dissoudre dans une lascivité muette. Aussitôt, toutes les femmes l’entouraient en le priant : « Grand-père Migliavacca, joue-nous quelque chose de joli ! » Ces appels racoleurs le faisaient tressaillir ; avec un sourire lubrique sur les lèvres humides, il cherchait à tâtons son violon, l'appuyait contre son épaule et posait son visage congestionné sur la caisse de l’instrument. Les doigts agrippés à la cheville comme s’il fouillait avec les ongles dans une poitrine, il parvenait alors à nous toucher jusqu’au cœur. Puis le morceau s’achevait parmi les soupirs et les harmonies, et Migliavacca, catapulté sur un divan, coulait glorieusement à pic sous les étreintes et les caresses de ces prostituées. 
Le lendemain, on le retrouvait déjà de bon matin immobile et solitaire sur le trottoir, côté ombre, devant l’auberge de la Fontaine. 
Il gagnait ainsi, humblement, son pain, en jouant pour les clients qui se mettaient aux fenêtres en bras de chemise, tandis que tout autour de son archer capricieux tourbillonnaient avec une familiarité pittoresque les pigeons du palais communal. Le soir même, on le retrouvait au dernier acte de l’opéra, assis au poulailler du Teatro Regio. Comme l’on pourrait voir assis dans une église, abandonné sur un siège de la tribune, le plus vieux des chanteurs de la chorale, Migliavacca se trouvait là, écoutant dans le noir la Traviata, avec une mystérieuse expression de joie recueillie. 

Il avait pour guide et fidèle compagnon un guitariste presque aveugle lui aussi, abruti par le vin, loqueteux et grossier comme un muletier andalou dans une gravure de Gustave Doré. Il avait vraiment une tête d’ivrogne ;  pendant qu’il grattait à moitié endormi les cordes de son instrument, un cercle de mouches et de songes bourdonnait sans cesse autour de cette guitare geignarde. 
De temps en temps, Migliavacca, avec un grognement contenu, devait le secouer énergiquement parce qu’il s’endormait sur un accord. 
Ils jouaient ensemble devant le café Marchesi pour un public assis en terrasse. Exposition vaniteuse de petites familles, société provinciale, filles à marier, exaspération, indolence et insondable ennui de la vie citadine : tout cela constituait le cadre pittoresque et animé de ces prodigieuses soirées commémoratives. 
Au milieu des hurlements et des excentriques acrobaties des garçons de café, dans le scintillement des carafes, des assiettes et des verres, des âmes lasses vibraient, suspendues aux cordes d’un violon souffreteux. 
Oh, toutes ces lèvres roses entrouvertes comme pour un baiser devant un sorbet au citron ! Ce sont les jeunes filles de bonne famille, surveillées par leurs chers parents, qui se laissent elles aussi emporter en catimini, sur le thème musical, par l’idée unique et obsédante d’un mariage éventuel. 
Demi-sommeil, candeur, stupéfaction de cette architecture archiducale. 
Noyée à demi dans une obscurité mythologique, la foule des misérables se pressait derrière les deux musiciens. Toute cette plèbe couvait en son sein des haines, des rivalités, de la colère, des rancœurs, tout en savourant gravement la musique, avec un air extasié et rêveur. Au même moment, on croyait voir progressivement s’allonger sur les vieux bâtiments environnants, l’ombre sévère de Napoléon
En été, ces concerts s’achevaient bien après minuit, en s’étiolant lentement. Les spectateurs rassemblés, concentrés et sombres, étaient muets comme le firmament autour de l’aveugle. Semblables à des étoiles filantes, dans le silence chimérique créé par le violon, de secrètes convoitises et de hasardeuses spéculations sombraient dans les galaxies mystérieuses. 

Bruno Barilli  Il Paese del melodramma  Adelphi Editore, 2000 (Traduction personnelle








Images: en haut, Sarah  (Site Flickr)

en bas, Gianluca Catelli  (Site Flickr)

dimanche 20 octobre 2013

L'écho des voix perdues




Dans son dernier ouvrage paru, Marguerite et les grenouilles, Marie Ferranti réunit des chroniques, des histoires et des portraits autour de Saint-Florent, la petite ville corse où elle vit, dans la région du Nebbiu, tout près de Bastia et du désert des Agriates, qu'elle a évoqué dans l'un de ses romans. Elle fait revivre le passé étonnant de cette belle cité que l'on a pu parfois comparer à Saint-Tropez, avec les grands personnages qui s'y installèrent, comme l'excentrique anglais Warden Wilcott, passionné de chasse à courre, qui y fit bâtir un château écossais dans l'anse de Fornali, ou le comte Jean de Beaumont et son épouse Paule, propriétaires du domaine de Campu di Fiori, où ils recevaient leurs amis célèbres, hommes politiques, grands patrons, écrivains, artistes... Mais à côté de ceux que l'on n'appelait pas encore des people, on retrouve dans l'ouvrage plusieurs générations d'habitants de Saint-Florent, pêcheurs, commerçants, viticulteurs, hôteliers, que Marie Ferranti interroge et dont elle raconte l'histoire avec beaucoup de chaleur et parfois de nostalgie pour un temps et un monde qu'elle voit peu à peu disparaître. Je cite ici un chapitre de l'ouvrage consacré au concert d'un groupe de chanteurs corses, I Campagnoli :

Dans la cathédrale du Nebbiu, sur le maître-autel, les lys blancs, la corolle largement ouverte, ploient sous la chaleur. Du fond de l’église, un gros projecteur éclaire les hautes colonnes, vieilles de près de mille ans, marquées du sceau des chevaliers de Malte. La coupole du chœur est dans l’ombre. Décorée à fresques, dont il ne subsiste que des fragments aux couleurs presque effacées, au dessin aboli. 
Devant moi, l’autel est vide. L’usure des dalles de pierre contraste avec le marbre des balustrades, le clinquant des moulures, des ornementations colorées ajoutées au fil du temps, comme si l’austérité des lignes avait eu besoin d’être rehaussée de stucs, de couleurs vives, de marqueterie de pierre, d’un ostensoir en bois doré. Débris d’art baroque, englouti dans la splendeur nue de la cathédrale romane : au-dessus d’un grand crucifix, un masque mortuaire du Christ semble déjà saisi par la rigor mortis, la tête encore couronnée d’épines.




Les lumières s’éteignent. Comme s’ils voulaient être confondus avec l’ombre, quatre hommes, tout de noir vêtus, se présentent sur l’autel. Le chant s’élève, sans autre artifice que celui de la beauté apprise des anciens dans la ferveur. 
Longtemps négligée par ceux qui étaient incapables de la reconnaître, cette beauté jaillit toute vive. Cette lamentation sur le jadis perdu, enclose dans la raucité des voix, est portée par a secunda — la voix principale, celle de Guidu Calvelli, qui se détache des autres et donne toute l’ampleur de cette mélancolie archaïque. 
Regrets ressassés de l’amour perdu, mais aussi de l’ami disparu, de la voix qui fait défaut, manquera à jamais et après laquelle on languit encore : celle de Tittu, leur compagnon de chant, mort dix ans plus tôt. Ils chantent l’amicizia c’un si more. « L’amitié qui ne meurt pas. » 
Ainsi Homère, dont on dit que les bergers corses connaissaient par cœur des chants entiers de l’Iliade, montrait-il Achille pleurant la perte de son ami Patrocle, tué par Hector. Et le cri de douleur poussé par Achille, à l’annonce de la nouvelle de la mort de son ami, « cri affreux que sa mère entendit du fond de la mer où elle était assise avec ses sœurs, les nymphes », s’est métamorphosé, par la grâce du chant, en déploration moderne.

Marie Ferranti   Marguerite et les grenouilles  Editions Gallimard, 2013




"Fiancu à fiancu simu, amicu, per l'eternità / E la to voce ci porta." ["Nous sommes côte à côte, ami, pour l'éternité / Et ta voix nous porte."]









Images : (1) Vincentello (Site Flickr)



(4) Marie (Solea20  Site Flickr)



Vidéo : Fora di strada Portrait de Marie Ferranti (première partie), (deuxième partie)

jeudi 17 octobre 2013

Kyrie






 

Vendredi 6 mai, 9 heures et demie. Comme je me dirigeais en voiture, hier soir, vers le théâtre des Champs-Elysées, j’écoutais à la radio, sur France Culture, je crois, et non sans intérêt, un vieux monsieur à la voix plutôt chevrotante qui parlait avec un fort accent tudesque du comte Walsegg. Mais juste au moment où j’abordais le pont Alexandre-III, ce discours érudit s’interrompt brusquement, et voilà que retentit, bouleversant, le Kyrie du Requiem. Il est un peu plus de huit heures, le ciel est immense, un dernier soleil s’étire sur les verrières du Grand Palais, la Seine semble vouloir le rejoindre, s’élargir, se fondre dans un grand évanouissement béat. La vie n’est plus qu’un pont somptueux qui parmi les pâmoisons d’angelots potelés vous mène de prodigieuses esplanades gazonnées vers des places gigantesques que des architectures surhumaines, tout en colonnades, en obélisques, en chevaux cabrés dans le vide embaumé, présentent à l’éternité transparente de l’air, du printemps et du soir. Tout s’échange dans un instant trop parfait, la ville qui se dépouille de l’effervescence du jour, de la hâte, des cris, des encombrements de la vraie vie, et le grand espace aérien d’un souverain crépuscule de mai, lyrique et narquois. Les peupliers du quai, les marronniers du jardin, leur frémissement immobile, s’acquittent à merveille de représenter in abstentia, pour cet enivrement suspendu, la pleine campagne et la nature juste avant son acmé. Un grand ordre transparent impose au cœur une paix qui n’est qu’un cri d’acquiescement voluptueux au vide, au rien, au néant s’il a ces formes-là, ces couleurs, cette vertigineuse légèreté, suppliante, funèbre et reposée.




Je craignais de laisser passer la belle saison sans la voir, cette année, sans en jouir du tout, sans connaître une seule fois son éblouissement moqueur. Mais cette épiphanie sur le pont devrait suffire, à défaut d’autres étreintes avec la terre, à ce que l’année, pour moi, n’ait pas souri tout à fait en vain.

Renaud Camus   Aguets, Journal 1988  Éditions P.O.L, 1990






Images : en haut, Site Flickr

au centre, Cathrine Dussud  (Site Flickr)

en bas, Jean-Christophe Isabelle  (Site Flickr)


mercredi 16 octobre 2013

Malincuore, il giorno del santo (À regret, le jour de la fête)




Quando c'è festa nei miei paesi
vengono da lontano i venditori,
mangiaspade, mangiafuoco,
con mani immense e scamiciate alzano
sui bambini la tromba del diluvio,
dormono a notte nei fondachi scuri,
se ne vanno un mattino sotto la pioggia.

Io non ho fiere più da visitare,
e più m'attempo più voglio morire.

Gesualdo Bufalino  Il miele amaro  Bompiani Editore






  Les jours de fête dans mes villages
les forains viennent de loin,
avaleurs de sabres, mangeurs de feu
débraillés, avec des mains immenses, ils brandissent
au-dessus des enfants la trompette du déluge,
ils dorment la nuit dans les entrepôts sombres
et repartent au matin sous la pluie.

Je n'ai plus de foires à visiter,
et plus je vieillis plus j'ai envie de mourir. 

(Traduction personnelle)








 Images : en haut, Luigi Strano  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Luciano B.  (Site Flickr)




mardi 15 octobre 2013

Invocazione




En souvenir d'Edmée Santy






Le 20 juillet 1974, les Chorégies d'Orange avaient programmé la Norma de Bellini, avec une distribution exceptionnelle (Montserrat Caballé-Norma, Jon Vickers-Pollione, Josephine Veasey-Adalgisa). Hélas, depuis la veille, le mistral souffle en tempête et l'air est glacé ; on va donc se résigner à annuler le concert. Mais à six heures du soir, on ouvre les portes du théâtre antique : le chef (Giuseppe Patané), les musiciens (l'orchestre du Teatro Regio de Turin) et les chanteurs ont décidé de braver les éléments et de donner la représentation. Ceux qui étaient présents ce soir-là, frigorifiés et stupéfaits, s'en souviennent encore : écoutez les applaudissements à la fin du Casta Diva magnifique de Caballé, sur les ailes du vent...



lundi 14 octobre 2013

La Bellezza (La Beauté)


"I miei occhi giacciono

in fondo al mare
nel cuore delle alghe
e dei coralli"

(Poesia di P. Impastato)






Un extrait du film de Marco Tullio Giordana I Cento passi, qui raconte l'histoire de Giuseppe (Peppino) Impastato, et sa lutte contre les représentants locaux de la mafia à Cinisi (dans la province de Palerme). Il s'agit ici d'un dialogue entre Peppino et son ami Salvatore (Salvo) Vitale :




Peppino Impastato : Sai cosa penso ? Che quest'aeroporto in fondo non è brutto, anzi...

Salvo Vitale : Ma che cosa dici ?

Peppino Impastato : No ma... Visto così dall'alto, uno sale qua sopra e potrebbe anche pensare che la natura vince sempre, che è ancora più forte dell'uomo e invece non è così ! In fondo tutte le cose, anche le peggiori, una volta fatte poi si trovano una logica, una giustificazione per il solo fatto di esistere : fanno 'ste case schifose con le finestre in alluminio e i muri di mattoni finti... Mi stai seguendo?...

Salvo Vitale : Eeh, ti sto seguendo!

Peppino Impastato : ...I balconcini, 'a gente ci va a abitare e ci mette... le tendine, i gerani, la televisione e dopo un po' tutto fa parte del paesaggio, c'è, esiste, nessuno si ricorda più di com'era prima, non ci vuole niente a distruggere la bellezza.

Salvo Vitale : Ah bè ho capito, ma allora ?

Peppino Impastato : E allora... E allora invece della lotta politica, la coscienza di classe, tutte le manifestazioni necessarie, bisognerebbe ricordare alla gente cos'è la bellezza, aiutarla a riconoscela, a difenderla.

Salvo Vitale : La bellezza ?

Peppino Impastato : La bellezza, è importante la bellezza, da quella scende giù tutto il resto.





Peppino Impastato : Tu sais ce que je pense ? Au fond, cet aéroport, il n'est pas si moche, au contraire, même...

SalvoVitale : Mais qu'est-ce que tu racontes ?

Peppino Impastato : Eh bien, vu d'ici, de très haut, on a presque l'impression que la nature l'emporte toujours, qu'elle est plus forte que l'homme ; et pourtant, ce n'est pas vrai ! Au fond, on finit toujours par trouver une logique à tout, même aux pires choses : le simple fait qu'elles existent semble les justifier. Ils construisent ces maisons horribles, avec les fenêtres en aluminium et les murs en fausse brique... Tu me suis ?

Salvo Vitale : Oui, oui, je te suis !

Peppino Impastato : Les petits balcons, tout ça... Les gens s'y installent, ils y mettent des rideaux, des pots de géraniums, la télévision... Et petit à petit, tout ça fait partie du paysage, plus personne ne se souvient de comment c'était avant. Il ne faut pas grand chose pour détruire la beauté...

Salvo Vitale : Oui, je vois ce que tu veux dire, mais alors ?

Peppino Impastato : Et alors... Alors, au lieu de leur parler tout le temps de la lutte politique, de la conscience de classe, il faudrait rappeler aux gens ce qu'est la beauté, les aider à la reconnaître, à la défendre...

Salvo Vitale : La beauté ?

Peppino Impastato : La beauté, oui, c'est important la beauté, c'est de là que découle tout le reste...






Images : en haut : Carlomagi (Site Flickr)

au milieu : Daniele (Site Flickr)

en bas : Ivan Parisi (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube



samedi 12 octobre 2013

Il Campanile di San Marco (Le Campanile de Saint-Marc)




"C'était dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i."






Ce texte de Bruno Barilli est paru dans le magazine Star, le 30 juin 1945 ; il a été repris dans le recueil de chroniques cinématographiques Lo Spettatore stralunato [Le Spectateur égaré] (Pratiche Editrice, 1962). 


Cinquanta e più anni fa cadde il campanile di San Marco. Cadde, anzi sparì addirittura, calò, su se stesso, come un paio di brache, dalla cima, o dalla cintola, in giù — crollato su due piedi — discretissimamente, silenziosamente, miracolosamente — e in un batter d’occhi travolto tutto in una precipitosa dissolvenza.

***

La cosa non sappiamo se successe di notte, di sera, o di mattina. Supponiamo che fosse d’estate, stagione propizia ai cataclismi. Tuttavia io non c’ero in Piazza San Marco quando cadde così il campanile ; ma ero già di questo mondo forse da un paio di lustri. E se io di presenza non c’ero, e non c’era neanche nessuno (tant’è vero che vittime non ci furono), unico testimone, c’era forse la luna ? È qui che andiamo a parare in pieno cinematografo.

***

Fatto sta che il campanile non c’era più — niuna traccia di lui — nemmeno la sua ombra portata. Così sulla piazza non c’era rimasto niente. Ma c’era ancora il campanile nel Baedeker — (la guida autorevole, senza la quale, non c’è neanche l’Italia).
Quand’ecco, su Venezia si leva un altissimo grido di dolore veneziano — e a quello rispose da Londra un «Oh» di tenero e imperiale disappunto della buona Regina Vittoria.

***

E allora gli Inglesi volendo che il campanile ritornasse onestamente al suo posto, promossero insieme agli italiani, la famosa sottoscrizione. — E si vide la torre di San Marco, raddrizzarsi, di tutta la sua mole ; le campane sbucate dalle macerie, raggiungendo senza frastuono, a pie’ pari, la loro trave, e il loro livello, nella loggia campanaria, ricomposta mattone su mattone, schizzati insieme alle tegole, dal suolo dove giacevano, alla giusta altezza. Finché la ricostruzione poteva dirsi finita, perfetta ! Pensate al miracolo : un campanile polverizzato, andato in fumo, risorto sul suo stesso fondamento tal quale era prima. L’assoluta identità.

Bruno Barilli  Lo spettatore stralunato  Pratiche Editrice, Parma 1982


 


 Il y a plus de cinquante ans, le campanile de Saint-Marc s’effondra. Il s’effondra, ou plutôt il disparut, il s'abaissa, comme un pantalon, du sommet, ou de la ceinture, à la base — il s’écroula en un éclair — discrètement, silencieusement, miraculeusement — et en un clin d’œil il fut tout entier emporté comme dans un brusque fondu enchaîné. 

***

Je ne me souviens pas si l’événement eut lieu la nuit, dans la soirée ou au petit matin. Je suppose que c’était en été, saison propice aux cataclysmes (1). Toutefois, je ne me trouvais pas sur la place Saint-Marc quand le campanile s’écroula ; mais j’étais déjà de ce monde depuis peut-être deux lustres. Et puisque ni moi ni personne d’autre n’était présent à ce moment-là (on ne déplora d’ailleurs aucune victime), on peut supposer que l’unique témoin fut la lune : et ainsi, nous nous retrouvons au cinéma, dans un grand film.

***

Une chose est certaine : le campanile avait disparu ; plus aucune trace de lui, pas même son ombre portée. Ainsi, il ne restait plus rien sur la place ; mais le campanile existait toujours dans le Baedeker, le guide de référence, sans lequel l’Italie elle-même n’existerait pas. 
Et sur Venise se leva un immense cri de douleur vénitienne — et à ce cri répondit depuis Londres le «Oh» de tendre et impérial désappointement de la bonne reine Victoria (2).

***

Alors, les Anglais, souhaitant que le campanile retourne honnêtement à sa place, lancèrent avec les Italiens la fameuse souscription. Et l’on vit la tour de Saint-Marc se redresser, de toute sa masse imposante ; les cloches extraites des décombres rejoignirent sans embarras leur support et leur logement dans le clocher reconstruit brique par brique, les unes après les autres propulsées, depuis le sol où elles gisaient avec les tuiles, à leur juste hauteur. Jusqu’au moment où la reconstruction put être considérée comme parfaitement achevée ! Ce fut un vrai miracle : un campanile pulvérisé, parti en fumée, ressuscité sur ses propres fondations, tel qu’il était auparavant. Exactement identique

(Traduction personnelle)

(1) L'effondrement du campanile de Saint-Marc a en fait eu lieu le 14 juillet 1902, à dix heures du matin. (NdT)

(2) Barilli fait ici une erreur historique : la reine Victoria était morte depuis un an et demi quand le campanile s'est effondré. (NdT)















Images : en haut, Marcello Masiero (Site Flickr)