lundi 29 juillet 2013

L'Arrière-pays (L'entroterra)




Et Capraia, si longtemps l'objet de mes vœux ! Sa forme – une longue modulation de cimes et de plateaux – me semblait parfaite, et je ne pouvais détacher mes yeux pour des minutes entières, surtout le soir, depuis qu'elle avait surgi de la brume le second jour du premier été, et tellement plus haut que je n'avais cru que se trouvait l'horizon. Or, Capraia appartenait à l'Italie, rien ne la reliait à l'île où j'étais moi-même, on disait aussi qu'elle était presque déserte : tout se prêtait donc à ce que ce nom, qui la réduisait à quelques bergers, à leur errance à jamais sur des tables rocheuses au ras du ciel dans le jasmin, l'asphodèle (quelques oliviers et caroubiers dans les creux), lui conférât une qualité d'archétype et en fît, pour ma pensée désirante, le vrai lieu. Ainsi, pour quelques saisons, puis ma vie changea, je ne vis plus Capraia, je l'oubliai presque, et d'autres années passèrent. Après quoi il advint que je pris un bateau un matin à Gênes, allant en Grèce, et vers le soir, brusquement, je me sentis poussé à monter sur le pont et à regarder vers l'ouest, où paraissaient déjà, où allaient passer à droite de nous, et tout près, quelques rochers, un rivage. Un regard, un ébranlement intérieur : une mémoire en moi, plus profonde que la conscience, ou plus aux aguets, avait compris avant que je sache. Est-ce possible, mais oui, c'est Capraia devant moi, Capraia par son autre bord, celui que je n'avais jamais vu, l'inimaginable ! Dans sa forme changée, ou plutôt annulée par notre proximité (car vraiment nous passions à cent mètres à peine du rivage), l'île avançait, s'ouvrait, se révélait – brève côte, terre de rien, on n'y voyait qu'un petit débarcadère, un chemin qui s'en éloignait, quelques maisons ça et là, une sorte de forteresse sur un à-pic, allait bientôt disparaître.

Et je fus pris alors de compassion. Capraia, tu appartiens à l'ici du monde, comme nous. Tu souffres de finitude, tu es dessaisie du secret, recule donc, efface-toi dans la nuit qui tombe. Et veille là, ayant établi avec moi d'autres liens, dont je ne veux rien savoir encore, car je reste requis par l'espérance, ou le leurre. Demain, je verrai Zante, Céphalonie, beaux noms aussi et plus grandes terres, préservées par leur profondeur. Ah, comme je comprends la fin de l'Odyssée, quand Ulysse retrouve Ithaque, mais en sachant déjà qu'il lui faudra repartir, une rame sur l'épaule, et s'enfoncer plus avant dans les montagnes de l'autre rive jusqu'à ce que quelqu'un lui demande ce que c'est que cet objet bizarre qu'il porte, montrant ainsi qu'il ne sait rien de la mer ! Si les rivages m'attirent, plus encore l'idée d'un pays en profondeur, défendu par l'ampleur de ses montagnes, scellé comme l'inconscient. Je marche près de l'eau, je regarde bouger l'écume, signe qui cherche à se former, mais en vain. L'olivier, la chaleur, le sel qui se déposera sur la peau, que vouloir de plus, – pourtant le vrai chemin est celui, là-bas, qui s'éloigne, par des passes rocheuses de plus en plus resserrées. Et plus je vais vers l'intérieur, dans un pays de la Méditerranée, plus fortement l'odeur de plâtre des vestibules, les bruits du soir, le frémissement du laurier, changeant d'intensité, de hauteur (comme on le dit d'un son, déjà aigu) vont se faire, jusqu'à l'angoisse, évidence, bien que close, et appel, bien qu'impossible à comprendre.

Yves Bonnefoy  L'Arrière-pays, Poésie / Gallimard, 2003







Images : en haut, Site Flickr.

en bas, Nicola Borzi  (Site Flickr)

dimanche 7 juillet 2013

Aria d'estate (2)




Luigi Fiumicelli chante Sigillata con un bacio (P. Udell - G. Geld - S. Leva, 1962)

Ci dobbiamo ormai lasciar per l'estate
io ti prometto però che sempre scriverò
e con un bacio la lettera sigillerò.

Passerò pensando a te questa estate
scrivendoti tutto di me e con un bacio amor
ogni giorno la lettera sigillerò.

Io so che ogni giorno nel sole ti rivedrò
lo so che tutte le notti nel buio ti cercherò.

Sarà bello per noi due ritrovarci
quando l'autunno verrà e tu ritornerai
con il vento in settembre ed io ti bacerò.





Cachetée avec un baiser

Nous devons nous quitter pour l'été
mais je promets de t'écrire
et la lettre sera cachetée avec un baiser.

Je sais bien que tous les jours, dans le soleil je te reverrai
et je sais que toutes les nuits, dans le noir je te chercherai.

Ce sera bien de nous retrouver tous les deux
quand l'automne viendra, et tu retourneras
avec le vent de septembre, et je t'embrasserai.






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Vanessa Cabboi  (Site Flickr)

Sealed with a kiss

mardi 2 juillet 2013

Serenata romana



Tosca chante Serenata de paradiso (Romolo Balzani) :

Sotto le stelle che brilleno,
a mille a mille lassù,
co sta serata incantevole,
c'amanchi solo che tu...
Dormi e nun pensi allo spasimo
che sto provanno quaggiù.

Ma come poi dormì,
co st'aria 'mbarzamata,
te vojo fa sentì
sta bella serenata.
Te vojo fa sapè
quello che sei pe' me...
Sei la gioia, la vita e l'amore,
e sto core sospira pe' te.

Amore, tu che la culloli,
mentre che sta a riposà,
baciela m'bocca e baciannola,
cerca de falla svejà...
È mio quer bacio e sussurreje,
che me lo venghi a ridà.

Ma come poi dormì,
co st'aria 'mbarzamata,
tesoro vieni a sentì
sta bella serenata...
 Te voglio fa sapè
quello che sei pe' me...
Sei la gioia, la vita e l'amore,
e sto core sospira pe' te.

Te vojo fa sapè
quello che sei pe' me,
pupa bella vieni m'braccio all'amore,
io te vojo sortanto pe' me...





Les étoiles là haut 
brillent par milliers,
la soirée est si belle, 
il ne manque que toi...

Mais comment peux-tu dormir, 
alors que l'air est si parfumé,
lève-toi et viens écouter 
cette belle sérénade...


 




Images : en haut, Lessio  Site Flickr

en bas, Paolo  Site Flickr