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lundi 30 janvier 2012

Partenze (Départs)



"... cume frasche, lu ventu..."





Io ho visto molti traghetti. Ne ho sentito l'odore di nafta, ne ho toccato i legni viscidi di salsedine. Ho attraversato molte volte quella passerella dal Tutto al Nulla basculante. Per poi rientrare in un altro Tutto, che è il Mondo questa volta. Ho dovuto capire presto che attraversare quella passerella era il modo per abitare l'altrove. Io so che c'erano giorni terribili, quando su quel traghetto si saliva per conoscere gli ospedali, per trovare un lavoro, per sostenere un concorso. C'erano anche albe bellissime del tutto rovinate dall'angoscia della partenza, che era strada da percorrere e mare da navigare. 

Io ho visto quei giorni lì, quando anche la gioia per l'avventura si trasformava nella stretta per la navigazione, quando l'entusiasmo per quanto ci aspettava oltremare era appannato da un senso inenarrabile di solitudine. Io ci sono salito spesso su quelle passerelle per passare da me a me. Con terrore entusiastico e con la stretta alla gola che ti afferava non appena il traghetto cominciava a vibrare, ché da lì in poi si andava e non era possibile tornare indietro. 

Quando si parte non si torna più, quando si nasce non si può più andar via. Prigione marina e mare autostrada. Del resto non è proprio il mare che rende un isola un corpo a sé ? 

Marcello Fois In Sardegna non c'è il mare, Laterza Ed., 2008





J’ai vu beaucoup de bateaux. J’ai senti leur odeur de mazout, j’ai touché leurs planchers que le sel a rendus glissants. J’ai emprunté plusieurs fois cette passerelle basculant du Tout au Rien. Pour conduire à un autre Tout, qui cette fois-ci est le Monde. J’ai dû comprendre très rapidement que franchir cette passerelle était une façon d’habiter l’ailleurs. Je sais qu’il y avait des jours terribles, quand on montait sur ce bateau pour rejoindre des hôpitaux, pour trouver du travail, pour passer un concours. Il y avait aussi des aubes magnifiques complètement gâchées par l’angoisse du départ, qui représentait le chemin à parcourir et la mer à traverser. 

J’ai connu ces jours-là, quand même la joie de l’aventure se changeait en peur de la navigation, quand l’enthousiasme à l’idée de tout ce qui nous attendait de l’autre côté de la mer était assombri par un indicible sentiment de solitude. J’ai souvent emprunté ces passerelles pour aller de moi à moi. Avec une terreur enthousiaste et cette boule dans la gorge qui se formait dès que le bateau commençait à vibrer, parce que cela signifiait que l’on était parti et qu’il n’était plus possible de revenir en arrière. 

Quand on part, on ne revient plus ; quand on est né, on ne peut plus s’échapper. Prison marine et mer comme une autoroute. D'ailleurs, n’est-ce pas justement la mer qui fait qu’une île est un corps en soi ?

(Traduction personnelle) 







 Images : en haut, Site Flickr 

au centre : Laurent Philippe (Site Flickr

en bas, Marco Venturini (Site Flickr)



samedi 28 janvier 2012

Tutto spento il piroscafo naviga




Tutto spento il piroscafo naviga, come cosa inerte della natura. Pure, dentro, comincia a destarsi con crepitìo di passi e di voci e fra poco sarà di nuovo un mondo anche lui. C'è gente, dentro, ha sognato, e adesso si agita nelle minute faccende del mattino, per essere pronta a sbarcare prima del sorgere del sole, un po' con una fretta da raggazzi che debbano correre in ore impossibili a scuola.
Sul ponte è freddo, umido, pare sia piovuto. Il cielo in alto, dianzi era scuro ancora, ma un vago chiarore è nato attorno alle cose e già distinguo gli alberi, le lance di salvataggio, la ciminiera... Il cielo diventa sempre più lieve nel suo azzurro di foglia. Un lume s'è acceso un istante dietro a un vetro del ponte di comando, quindi s'è spento e un volto incerto e assonnato d'uomo ora guarda nell'alba di lassù.
A destra e a sinistra poi si spalanca una terra, a picco. Da una parte è capo Figari con una minuscola luce gialla in cima : un faro ; ma piuttosto si pensa a un uomo che agiti una lanterna da ferroviere verso di noi, e sia accorso all'ultimo momento. Dall'altra parte è Tavolara, un'isola che dicono deserta, e proprietà d'un tale che ci va per la caccia. Tavolara ; forse viene da tavola ; e veramente è un enorme blocco calcinoso che in questo chiarore violetto di zolfo pare si accasci e debba sprofondare nell'acque, bruciata dentro. E che sia un'isola non si vede. Cupe masse alle spalle la riprendono. E al moto del piroscafo, tra tanti blocchi azzurri o biancastri che ci girano attorno si ha quasi il senso d'essere entrati in un mare d'altipiano e di navigare in ascesa : verso l'estremo tetto dell'universo.
Ma al di sopra delle rupi l'aria è candida. Si apre un circolo d'acque serene e una terra rosea, bassa, appare in giro. Di nuovo fischia la sirena del piroscafo. C'è movimento di marinai sul ponte. A prua tutti i viaggiatori di seconda e prima classe mandano fuori, coi facchini di bordo, le valigie.

Elio Vittorini Sardegna come un'infanzia, ed. Bompiani





Tous feux éteints, le paquebot navigue, de l'inertie des choses naturelles. Pourtant, à l'intérieur, il commence à se réveiller dans un crépitement de pas et de voix, et bientôt, il sera de nouveau tout un monde, lui aussi. Il y a des gens, à l'intérieur ; ils ont rêvé, et maintenant ils vaquent à leurs menues occupations matinales, pour être prêts à débarquer avant le lever du soleil ; ils ressemblent un peu à des enfants contraints de se lever tôt pour aller à l'école.

Sur le pont, il fait froid, humide, on dirait qu'il a plu. Tout à l'heure encore, le ciel était sombre, mais déjà une pâle clarté s'est répandue autour des choses, et je distingue les mâts, les canots de sauvetage et la haute cheminée... Le ciel devient toujours plus léger dans son azur de feuille. Une lumière a brillé un instant derrière une vitre du poste de commandement, puis elle s'est éteinte et un visage d'homme hésitant et ensommeillé regarde maintenant dans la direction de l'aube qui se lève.

Puis à droite et à gauche s'ouvre une terre, à pic. D'un côté, c'est le cap Figari, avec une minuscule lumière jaune tout au bout ; c'est un phare, mais on pense plutôt à un homme accouru au tout dernier moment, qui, tel un chef de gare, agite une lanterne dans notre direction. De l'autre côté, c'est Tavolara, une île que l'on dit déserte, propriété de quelqu'un qui n'y va que pour chasser. Tavolara, le nom vient sans doute de "table", et elle ressemble vraiment à un énorme bloc calcifié, qui dans cette clarté violette de soufre semble s'effondrer pour s'engloutir dans les eaux, comme s'il était consumé de l'intérieur par un brasier. Et on ne dirait même pas une île. Derrière elle, des masses sombres la prolongent. Dans le sillage du paquebot, au milieu de tous ces blocs bleus et blanchâtres qui nous entourent, on a presque l’impression d'être rentrés dans une mer de haut plateau et de naviguer en ascension : vers le toit du monde.

Mais au-dessus des rochers l'air est limpide. Un cercle d'eaux calmes s'ouvre, et une terre rosée apparaît. De nouveau, la sirène du paquebot retentit. Des marins s'affairent sur le pont. À l'avant, tous les passagers de première et de seconde classe font sortir leurs valises par le personnel de bord.

(Traduction personnelle)






Images, en haut : Site Flickr

au centre,  Umberto Fistarol (Site Flickr)

en bas, Antonella Fava (Site Flickr)



vendredi 27 janvier 2012

Mi votu e mi rivotu




Questa è per te...





Mi votu e mi rivotu [Je me tourne et me retourne], est une chanson traditionnelle sicilienne, interprétée ici par Rosa Balistreri. De quoi s'agit-il exactement : d'une sérénade adressée à l'être aimé, d'une complainte de prisonnier qui se languit de la liberté et de l'amour qu'il a perdus, d'un chant d'exilé qui se souvient de la terre qu'il a quittée et qui lui manque C'est tout cela à la fois que l'on entend dans la voix mélancolique de Rosa Balistreri, qui nous ferait presque croire que "saudade" est un mot sicilien :
 



Mi votu e mi rivotu suspirannu
passu li notti nteri senza sonnu.

E li biddizzi tò iu cuntimplannu
li passu di la notti nsinu a jornu.

Pi tia nun pozzu ora cchiù durmìri
paci nun havi cchiù st'afflittu cori.

Lu sai quannu ca iu t'haiu a lassari :
quannu la vita mia finisci e mori.


Je me tourne et me retourne en soupirant
je passe des nuits entières sans dormir.


Je repense à toutes tes beautés

et chaque nuit jusqu'à l'aube je les revois.


À cause de toi maintenant je ne peux plus dormir

et mon pauvre cœur ne trouve plus la paix.


Tu sais bien quand je pourrai te quitter :

quand ma vie sera finie et que la mort viendra.








Images
: en haut, Site Flickr


en bas, Davide Orlandini (Site Flickr)

mercredi 25 janvier 2012

Mondo è stato, e mondo è (proverbio siciliano)


 
«In Sicilia si sente toccar finalmente terra. Hanno termine tutte le sfumature, gli stati nebulosi, le incertezze dell'atmosfera, e subentrano i toni assoluti, essenziali.» Quando, nel 1945, a Siracusa, la libreria Mascali pubblicava il libro Questa Sicilia di Sebastiano Aglianò, un siciliano da lungo tempo residente in Toscana, già nel paesaggio («Si sa che il mare è azzurro, ma in Sicilia è proprio azzurro, senza sottintesi ; come azzurro è il cielo e bianchissima la roccia calcarea») venivano individuati i termini di un assoluto siciliano. «C'è nella natura», affermava ancora Aglianò nel suo ritratto di vita e cultura della Sicilia che fece insorgere molti sicilianisti come sempre offesi e a loro dire vilipesi, «una chiarezza che sconvolge, come quando, agitati da ansie indefinite, vi incontrate con una persona che ha conquistato una sua sicurezza». E poche righe più avanti, il lettore veniva invitato a un esperimento : «Chiudete per un momento i vostri occhi e non vedrete più nulla, assolutamente nulla, neanche a scavar profondo nella vostra mente ; apriteli e vi accorgerete che l'universo è sopra di voi, implacabile».

La Sicilia come luogo dove toccare terra e scoprire non le risposte, ma le domande immutabili e spietate della vita. La Sicilia come luogo dell'assoluto. E il paesaggio, perfino il paesaggio, diventa «il peggior tiranno dell'uomo». Sembra di risentire il principe di Salina : «Questo paesaggio che ignora le vie di mezzo fra la mollezza lasciva e l'arsura dannata, che non è mai meschino, terra terra, distensivo come dovrebbe essere un paesaggio fatto per la dimora di esseri razionali». Lo stesso malinconico e terribile panorama che si offre agli occhi di Chevalley di Monterzuolo, il piemontese appena sbarcato in Sicilia : «Guardò : dinanzi a lui, sotto la luce di cenere, il paesaggio sobbalzava, irredimibile». Senza speranza, quindi, come solo l'assoluto può essere. Se, come diceva Borges, il labirinto perfetto è il deserto, l'assoluto è la prigione da cui è impossibile evadere.

C'è molto fatalismo – o meglio, dell'alibi del fatalismo siciliano – in queste pagine, in queste parole. Quasi la ragione di destini segnati, di esistenze gi scritte. Irredimibile il paesaggio, irredimibili le figure che lo popolano. E ogni scarto o avventura può essere dettato solo dal caso, dall'imprevisto, dalla fatalità che è poi soltanto un modo diverso di chiamare il destino. Eppure così non è, né per i siciliani né per nessun altro. E l'idea che le cose vadano sempre come devono andare (idea che pure è radicata, che pure può trovare conferme) dimostra semmai quanto più faticoso e drammatico sia il percorso di quanti scelgono di scommettere, di tentare, di sottrarsi al gioco del Fato, al capriccio del Caos.


Gaetano Savatteri I Siciliani, Editori Laterza, 2006





"Ainsi allait le monde, et ainsi il va" (proverbe sicilien)


«En Sicile, on sent qu'enfin on touche terre. C'est la fin des nuances, des états nébuleux, des incertitudes du climat, remplacés par les tonalités absolues, essentielles.» Lorsque, en 1945, à Syracuse, les éditions Mascali publièrent Cette Sicile, le livre de Sebastiano Aglianò, un Sicilien vivant depuis longtemps en Toscane, les caractéristiques d'un absolu sicilien étaient identifiées dans le paysage lui-même : «On sait que la mer est bleue, mais en Sicile, elle est vraiment bleue, sans demi-mesures ; comme le ciel lui aussi est bleu et les roches calcaires absolument blanches.» «Il y a dans la nature», affirmait encore Aglianò dans sa description de la vie et de la culture en Sicile qui indigna tant de «sicilianistes», comme toujours prompts à se sentir offensés et même outragés, «une limpidité qui bouleverse, comme quand on rencontre une personne qui a enfin atteint la sérénité alors que l'on est soi-même en proie à d'indéfinies angoisses.» Et dans les lignes précédentes, le lecteur se voyait proposer une expérience : «Fermez quelques instants les yeux et vous ne verrez plus rien, même pas si vous cherchez à creuser profondément dans votre esprit ; ouvrez-les, et vous vous apercevrez que l'univers est toujours au-dessus de vous, implacable.»

La Sicile comme lieu où l'on peut toucher terre et découvrir, non pas les réponses, mais les questions immuables et impitoyables de la vie. La Sicile comme lieu de l'absolu. Et le paysage lui-même devient «la pire des tyrannies pour l'homme». On a l'impression de réentendre le prince de Salina : «Ce paysage qui ignore les solutions intermédiaires entre la mollesse lascive et la brûlure infernale ; qui n'est jamais médiocre, terre à terre, apaisant comme devrait l'être un pays habité par des êtres rationnels.» C'est le même panorama mélancolique et terrible qui s'offre aux yeux de Chevalley de Monterzuolo, le piémontais fraîchement débarqué en Sicile : «Il regarda : devant lui, sous la lumière de cendre, le paysage cahotait, sans rachat.» Sans espérance, donc, comme seul l'absolu peut l'être. Si, comme le disait Borges, le désert est le labyrinthe parfait, l'absolu est la prison dont il est impossible de s'évader.




Il y a beaucoup de fatalisme – ou plutôt, de l'alibi du fatalisme sicilien – dans ces pages et dans ces paroles. Il y est question de destins figés, d'existences déjà écrites. Le paysage est sans rachat, et sans rachat sont les êtres qui le peuplent. Et tout écart, toute aventure ne peuvent être que le fruit du hasard, de l'imprévu, de la fatalité qui n'est en fait qu'une autre façon de désigner le destin. Et pourtant, les choses ne sont pas ainsi, ni pour les Siciliens, ni pour personne d'autre. Et l'idée que les choses suivent immuablement leur cours (idée bien enracinée, et qui peut même se voir parfois confirmée), démontre en fait combien peut être difficile et périlleux le chemin de ceux qui choisissent de parier, de risquer, de se soustraire au jeu du Destin, au caprice du Chaos .

(Traduction personnelle)

Lire Savatteri en français : La Conjuration des loquaces



dimanche 22 janvier 2012

Cavatine




« L'ho perduta ! Me meschina !
Ah, chi sa dove sarà ? »

Aria di Barbarina, Le Nozze di Figaro (Mozart-Da Ponte)

Extrait de Kaos, de Paolo et Vittorio Taviani.

samedi 21 janvier 2012

La terre nous aimait un peu







"Il vento... È rimasto il vento.

.............................................
Il vento e nient'altro. Un vento
spopolato. Quel vento,
là dove agostinianamente
più non cade tempo."

G.C. Dopo la notizia






Jeudi 27 février 1986 : le poète ligure Giorgio Caproni, traducteur de René Char, rencontre pour la première fois dans sa maison de l'Isle-sur-Sorgue le poète qu'il admire depuis si longtemps. Parmi ceux qui accompagnent Caproni dans cette visite se trouvent Bernard Simeone et Philippe Renard, traducteurs français de Caproni, et l'acteur Philippe Morier-Genoud qui prendra à cette occasion plusieurs photographies. C'est l'une d'elles, où l'on peut voir les deux poètes cueillir une pomme de pin dans le jardin de Char, qui inspira à Caproni le poème Le feu et la cendre. Il nous reste deux témoignages de cette visite : celui de Bernard Simeone, publié dans Acqua fondata (éditions Verdier, 1997), et celui de Philippe Morier-Genoud, que l'on pourra lire en suivant l'un des liens placés à la fin de ce message. Voici un extrait du très beau texte de Bernard Simeone, intitulé «Occasion d'un poème» :

«Mais si j'écarte le poème de Caproni, et fais retour à la photo que Philippe Morier-Genoud prit dans l'allée des Busclats – son agrandissement est à portée de main, près de la table de travail –, ce sont d'abord des regards : celui, frontal et taurin, de Char sous la casquette amarante, une flamme assurément, et celui, de côté, perdu en lui-même, de Caproni, portant casquette grise. L'un massif dans le froid, l'autre frigorifié, mains jointes, avec au doigt un anneau en forme de serpent, mais dont la personne évoque, plus que la cendre, le noyau. De la sorte, ils sont profondément eux-mêmes, du moins tels qu'on les devine à la source, ou dans l'écho, de leurs livres. L'un traduit par l'autre qui, ce faisant, reste fidèle à son propre mystère, deux forces qui s'attirent et se compénètrent puis retournent séparément à l'énigme, deux «alliés substantiels» qui, sur une photo, ne font que se côtoyer tant la rencontre advint entre les textes.»




Il fuoco e la cenere

Quel giorno colsi una pigna
nell'orto di Char.
Una pigna compatta e viva
come una sua poesia.
Non scorderò quel suo
berretto rosso. Il mio
era grigio. (Il fuoco
e la cenere ?). Non scorderò
quel suo volto solare.
Il grosso cane nero
che ci stava a guardare.
Non scorderò la fortuna
d'averlo sentito parlare.

Giorgio Caproni Res amissa (1991)


Le feu et la cendre

Ce jour-là, je cueillis une pomme de pin
dans le jardin de Char.
Une pomme compacte et vive
comme un de ses poèmes.
Je n'oublierai pas sa
casquette rouge. La mienne
était grise. (Le feu
et la cendre ?). Je n'oublierai pas
son visage solaire.
Le gros chien noir
qui restait là, à nous regarder.
Je n'oublierai pas la chance
de l'avoir entendu parler.

Traduction : Bernard Simeone






Les photos de la visite, par Ph. Morier-Genoud (fichier pdf).

D'autres photos ici (fichier pdf).

Image : en bas, La Sorgue, Site Flickr

lundi 16 janvier 2012

Il y aura bal ce soir, à Orta...




 

Le vain travail de voir divers pays
Apporte estime à qui vagabond erre
Combien qu'il perde, à changer ciel et terre,
Ses meilleurs jours, du temps larron trahis.

Maurice Scève Microcosme


Terrasse de l’hôtel d’Orta, faite pour le repos et la paresse. Nous l’avons toute à nous pendant la plus grande partie de la journée. Linda pêche à la ligne, debout et appuyée à la balustrade, attentive, ramassée sur elle-même, ses tresses pendantes sur la pierre tiède, au soleil ; et comme elle nous défend de parler, Bianca s’absorbe dans sa peinture du paysage que nous avons sous les yeux : le lac, l’île, les montagnes de la rive opposée, et je lis, ou j’écris des lettres, ou ceci. A l’heure du thé, quelques touristes viennent, qui nous distraient plutôt qu’ils ne nous dérangent. Hier, deux vieilles Anglaises qui voulaient des glaces ne surent demander que de la glace et je crus devoir leur venir en aide. «They call it gelato. – Oh : jaylar-tow ! Thank you very much.» Et elles eurent des glaces, les chères vieilles choses. Avec cette ignorance de l’italien, leur voyage doit avoir pour elles un caractère cinématographique : une bande qui se déroule : paysages, rues, foules, une vie à laquelle elles ne peuvent prendre part... Je songe que Linda vient de refuser de manger des glaces avec sa tante et moi, et je crois deviner la raison de ce refus, qui nous a surpris, elle est si gourmande: c’est une petite mortification qu’elle s’est imposée, «un fioretto alla Madonna» : elle a promis à la Sainte Vierge de se priver de glaces et lui a demandé, en échange, de lui permettre d’attraper un poisson. Sainte Vierge, faites que Linda prenne un gros poisson.

Le lac, aussi, nous offre bien des sujets de distraction. Arrivées et départs du «Cusio». Lents et pesants voyages des grandes barques où des gens des villages riverains chantent en chœur. Rapides passages d’élégants canots automobiles pleins d’une jeunesse rieuse. Promenade triomphale d’un Adonis en peignoir, peut-on dire, consulaire, blanc à rayures rouges, indolemment assis à la proue d’une barque, tandis que deux jeunes femmes, galériennes d’amour, rament pour lui, et on se plaît à suivre longtemps, avec attendrissement, l’effort patient de ces quatre bras nus qui sont en train de mériter tant de baisers délicieusement expiatoires. Là-bas, quittant l’île, la flottille des séminaristes, noirs mousses de la pacifique marine de Dieu, se dirige vers la partie la moins habitée du rivage, loin des tentations d’Orta. Et voici, venant de la direction d’Omegna (l’autre capitale du lac), une petite barque chargée d’une grande caisse, non, d’un orgue de Barbarie. Il y aura bal ce soir, à Orta : le bal sous l’Hôtel de ville.

Valery Larbaud Jaune Bleu Blanc éditions Gallimard, 1927









Images : en haut, Johann Ingolfsson (Site Flickr) ;

en bas : Zaffiro e Acciaio (Site Flickr)

dimanche 15 janvier 2012

Soliloquio (Soliloque)





 1

Cercata in me ti ho a lungo,
Non ti trovavo mai,
Poi universo e vivere
In te mi si svelarono.


Quel giorno fui felice,
Ma il giubilo del cuore
Trepido mi avvertiva
Che non ero mai sazio.


 Fu uno smarrirmi breve,
Già dita tue di sonno,
Apice di pietà,
Mi accarezzano agli occhi.


Davi allora sollecita
Quella quiete infinita
Che dopo amare assale
Chi ne godé la furia.



 1

Longtemps je t'ai cherchée en moi,
Jamais je ne te trouvais,
Puis ce qu'est vivre et le monde
M'ont été en toi révélés.


Ce jour-là je fus heureux,
Mais la jubilation du cœur
Frémissant m'avertissait
Qu'elle jamais ne m'assouvit.


Ce ne fut qu'égarement bref,
Déjà tes doigts de sommeil,
Comble de compassion,
Me caressent les yeux.


Attentive, tu m'as donné
Alors cet immense calme
Envahissant après l'amour
Qui en a connu la fureur.

Traduction : Philippe Jaccottet






Source de la vidéo : Site YouTube

vendredi 13 janvier 2012

Quasi un ricordo (Presque un souvenir)





Incontrarci per caso ci parve
nell'ora dimenticata.
Fu la stazione gialla nel verde.
Un ciclista perduta la via
beveva ricordi in fondo agli occhi.
Ma tutto è eterno per chi passa,
anche il nome udito una volta.

Alfonso Gatto Tutte le poesie, Mondadori, 1990

Il nous sembla nous rencontrer par hasard
 en cette heure oubliée.
Ce fut la gare jaune dans le vert.
Un cycliste ayant perdu sa route
buvait des souvenirs au fond des yeux.
Mais tout est éternel pour qui passe,
même le nom entendu une seule fois.

 (Traduction personnelle)






Images : Nicola (Site Flickr)



mardi 10 janvier 2012

I marmi di San Michele (Les marbres de San Michele)




Un deuxième extrait du récit autobiographique de Guglielmo Petroni, Il nome delle parole (Le nom des mots). Nous sommes dans les années vingt, à Lucques, un jour de marché sur la place San Michele :

Mio fratello studiava con profitto, ripeteva bene tutto, aveva buoni voti. «Tu a scuola che ci vai a fare ? non sei proprio tagliato» mi si diceva ; poi un giorno nel mio ultimo anno di scuola mio padre decise : «Almeno il sabatao non ci vai, sei più utile al banco per aiutare.» Tutti i sabati, l’ultimo anno di scuola saltai le lezioni, andavo ad aiutare : «Almeno al banco servi a qualche cosa». Il banco era una bancarella che tutti i sabati si montava a piazza San Michele durante il mercato. Mi alzavo prestissimo e aiutavo a montare il banco, che era formato da un carretto a due ruote per trasportarlo sul posto, poi aiutavo a vendere le scarpe ai contadini : c’era vivacità e aria aperta. 

Quando riuscivamo a metterci in buona posizione si aveva davanti agi occhi la facciata di San Michele. Il suo sovrastare stendeva su di me una larga ombra protettiva ; perfino quando ero chino a infilare qualche scarpa a un cliente, per qualche attimo mi distraevo e storcevo il collo per guardare in su lo scorcio dei marmi bianchi e grigi. Il meraviglioso volto di quel grande oggetto antico emanava qualche cosa, un fluido che conteneva forse i segni della sua bellezza, forse il mistero della sua antichità. Mi stupivo che la gente intorno rimanesse indifferente, non si accorgesse nemmeno che quella splendida visione aveva una voce, chiamava. Quei ritmi di marmo erano una specie di universo nel quale potevo immedesimarmi a lungo, come se vi potessi leggere qualche cosa ; erano segni di un linguaggio che udivo benissimo, ma non ero in grado di comprendere. 

Poco dopo mezzogiorno l’animazione si affievoliva, i contadini andavano a mangiare, c’era una lunga pausa in cui anche i miei andavano a casa e mi lasciavano solo a guardia della merce. Appena si erano allontanati, m’infilavo in una delle grandi casse che servivano a trasportare le scarpe, socchiudevo il coperchio, in modo che restasse soltanto uno spiraglio entro il quale la facciata di San Michele rimanesse inquadrata in uno scorcio splendido. Iniziavo un viaggio staordinariamente colmo di idee veloci ; i particolari mi attraevano, ma si fondevano gli uni negli altri ; qualche cosa scendeva giù verso il pertugio della cassa, tutto per me, un colloquio degli occhi pareva mi rendesse il mondo sottrattomi fino allora, dagli altri, da me stesso, non so ; l’importante era che, qualsiasi peso, qualsiasi ferita fresca mi tormentasse, tutto spariva. Era come se i due binari che scindevano la mia esistenza si unissero in una breve marcia, non priva di trionfalità. Ma il repentino ritorno alle faccende del banco, ai pungoli dei miei, alle sciagure reali, o allucinate, era come se cancellassero tutto. 

A tredici anni fui tolto dalla scuola : «Sei più utile a bottega».

Guglielmo Petroni  Il nome delle parole  Sellerio editore, 2011





Mon frère étudiait avec profit, il retenait bien ses leçons, il avait de bonnes notes. On me disait : «Mais toi, qu’est ce que tu y fais, à l’école ? Ce n’est vraiment pas pour toi !» ; et puis un jour, à ma dernière année d’école, mon père décida : «Le samedi, tu n’iras pas en classe ; au moins, au marché, tu te rendras utile.» Pendant ma dernière année d'école, chaque samedi, je séchais les cours et j'allais aider : «Au moins, à l'étal, tu sers à quelque chose !». Tous les samedis, on dressait un étal sur le marché de la place San Michele. Je me levais très tôt et j’aidais à monter l’étal, sur un chariot à deux roues qui permettait de le transporter jusqu’à la place, puis j’aidais à vendre les chaussures aux paysans : il y avait de l’animation et du bon air. 

Quand on réussissait à avoir un bon emplacement, on se retrouvait juste en face de la façade de San Michele. Sa masse imposante étendait sur moi une grande ombre protectrice ; même quand j’étais accroupi pour faire essayer une paire de chaussures à un client, je cédais à la distraction et tordais le cou pour regarder, tout là-haut, le spectacle des marbres blancs et gris. Quelque chose se dégageait de la présence de ce monument ancien, une sorte de fluide qui renfermait les marques de sa beauté, ou peut-être le mystère des siècles qu’il avait traversés. Je m’étonnai de l’indifférence des badauds, qui ne semblaient même pas s’apercevoir que cette vision splendide avait une voix, et qu’elle cherchait à nous parler. Ces étendues de marbre devenaient un univers dans lequel je pouvais me perdre longuement, comme si je pouvais y lire quelque chose ; c’étaient les mots d’une langue que j’entendais très bien, mais que je n’étais pas capable de comprendre. 

Peu après midi, l’animation faiblissait, les paysans allaient manger, il y avait une longue pause pendant laquelle mes parents retournaient à la maison et me laissaient seul pour surveiller la marchandise. Dès qu’ils s’étaient éloignés, je me glissais dans l’une des grandes caisses qui nous servaient à transporter les chaussures, je laissais le couvercle entrouvert de façon à ce qu’il ne reste qu’un interstice dans lequel la façade de San Michele s’inscrivait, offrant une vue splendide. Je commençais un extraordinaire voyage, rempli d’impressions fulgurantes ; les détails m’attiraient, mais finissaient tous par se confondre ; quelque chose descendait jusqu'à l’ouverture de la caisse, pour moi seul, et ce qui s’offrait à mes yeux me restituait le monde dont jusqu’alors j’avais été privé, par ma faute ou celle des autres, je l’ignore ; l’important était que je voyais aussitôt disparaître tous les tracas, toutes les blessures qui me faisaient souffrir. C’était comme si les deux voies qui séparaient mon existence s’étaient réunies, en une brève marche, presque triomphale. Mais le brusque retour aux affaires du marché, aux remontrances de mes parents, aux malheurs réels ou imaginaires, finissait par tout effacer. 

À treize ans, on me fit quitter l’école : «Tu seras plus utile à la boutique !» 

(Traduction personnelle)








Images : en haut et au centre, Jim Barton (Site Flickr)

en bas, Ary (Site Flickr)




samedi 7 janvier 2012

I giocattoli di Parpignol (Les jouets de Parpignol)




L'éditeur palermitain Sellerio vient de rééditer Il nome delle parole (Le nom des mots), le très beau récit autobiographique de l'écrivain et poète Guglielmo Petroni (1911-1993), publié pour la première fois chez Rizzoli en 1984. Petroni y raconte son enfance pauvre et triste à Lucques, où il quitte très tôt l'école pour devenir employé dans le modeste commerce de chaussures de son père. La seconde partie du livre est consacrée à ses années de formation, largement autodidactes, depuis sa découverte de la peinture et de la poésie jusqu'à la fréquentation du célèbre café des Giubbe Rosse à Florence (où il fréquente notamment Montale, Gadda, Vittorini, dont il nous livre ici de très beaux portraits). Dans la troisième et dernière partie du livre, Petroni  évoque sa rencontre  avec Malaparte, qui lui propose de le rejoindre à Rome pour travailler avec lui dans la rédaction de sa revue Prospettive. Nous sommes alors à la fin des années trente, en peine période fasciste, et Petroni prendra très vite une part très active à la Résistance, ce qui lui vaudra d'être arrêté, torturé et condamné à mort en 1944 ; il sera sauvé in extremis par l'entrée des troupes alliées à Rome. Petroni ne s'attarde pas dans Il nome delle parole sur cet épisode, puisqu'il l'avait déjà longuement raconté dans un autre ouvrage autobiographique paru en 1949, Il mondo è una prigione (Le monde est une prison) ; il s'agit d'ailleurs de son livre le plus célèbre, et d'un des plus beaux témoignages sur les années de la guerre et de la Résistance, hélas jamais traduit en français, sauf erreur de ma part. 

L'extrait que je cite ici se situe au début de l'ouvrage, où l'auteur raconte son enfance ; dans cette vie monotone et frustrante, auprès d'un père autoritaire et borné qui lui fait quitter l'école pour le faire travailler avec lui dans sa boutique de chaussures, et d'une mère soumise, "vivant en symbiose avec sa vieille machine à coudre Singer", l'évocation de son grand-père, un être fantasque et généreux qui multiplia les activités, de serveur de restaurant à chanteur d'opéra, est un moment particulièrement heureux et lumineux:

Nel suo giorno di libertà il nonno se ne andava alla l’osteria ; tornava tardi, cantando, barcollando, brontolando con segreta allegria : «Tutti calmi ! Ci penso io !». Quel «ci penso io» era serenità per me. «State tranquilli», diceva, quasi urlando, «ci penso io». 

Spesso, nel suo giorno di riposo, uscito presto di mattina, a sera tardi non si vedeva rincasare ; io aspettavo, non lui, ma che mia madre, dopo qualche ora di riflessione, m’infilasse la mantella : «Vai, vai a cercarlo ; a te dà retta». Sapevo dove andare, due o tre osterie ; ma sopratutto una dove lo trovavo assieme ad altri vecchi simili a lui, vivacissimo. Il gruppo, rumoroso e fumante dell’acre tabacco dei toscani, sembrava aver dimenticato il tempo. 
«Eccolo il mi’ nipote» esclamava appena mi vedeva entrare. Tutti si muovevano per farmi posto. «Omelette aux confitures per il mi’ nipote !». 
«Nonno ho già mangiato». 
«Ci penso io, bimbo, omelette aux confitures». 
Me la portavano con la fiamma sopra, come voleva lui, che sapeva come si serve una cosa come quella nei ristoranti di lusso. Tentava di tagliarmela, ma si bruciava le dita : «Fai tu, sai fare meglio di me». Mi sentivo felice. 
«Ecco i giocattoli di Parpignol !» cantava tutt’a un tratto, tra la gioia di tutti gli avventori dell’osteria. La sua voce non era vecchia, era bella, limpida. Gli amici attorno al tavolo gli facevano coro «Ecco Parpignol, ecco Parpignol col carretto tutto fior !». 
L’ombra di Puccini aleggiava nell’osteria. Io stesso, piccolissimo, avevo visto il nonno sul palcoscenico al teatro del Giglio, in costume, spingere il carretto tutto fior e cantare «Ecco i giocattoli di Parpignol !». 

Non era nato povero, apparteneva a una famiglia agiata della città. Credo si trattasse di una famiglia di sciagurati, goderecci e spendaccioni. Lui aveva studiato canto, aveva seguito una compagnia fino a Nizza, poi non so ; dai suoi racconti qualche scintilla d’una favolosa Belle époque nizzarda era giunta fino a me. All’osteria con lui conoscevo la felicità ; l’unica vera felicità che, fino ad allora, fosse riuscita a penetrare in fondo al pozzo delle mie giornate, abitava all’osteria, dove mi pareva scorresse una bontà infinita, la bontà di quel vecchio, dei suoi amici che gli somigliavano ; tra di essi era sempre presente uno scultore che aveva scolpito qualche angelo sulle lapidi del camposanto ; un facchino della stazione ; gli altri non sa cosa facessero, ma per me erano tutti buoni, vecchi, poveri come il mio nonno. Erano personaggi che, nella loro allegra rassegnazione, communicavano un calore che stranamente mi pareva riscaldasse sopratutto il mio cervello chiuso, forse ottuso, che invece si apriva come si spalanca su un paesaggio assolato una finestra da una stanza buia. In quei momenti mi pareva di comprendere tutto ; una specie di attenzione mi rendeva capace di capire la gioia che ricevevo dai loro astrusi argomenti, che ascoltavo sentendovi serpeggiare una dolce malinconia. Quelle sere, per me, erano meravigliose feste della vita.

Guglielmo Petroni  Il nome delle parole  Sellerio editore, Palermo, 2011





Pendant son jour de congé, mon grand-père allait au bistrot ; il rentrait tard, chantant, titubant, grommelant avec une secrète allégresse : «Restez calmes ! Je m'occupe de tout!» Ce «je m'occupe de tout» me rendait serein. «Ne vous inquiétez pas», disait-il, presque en hurlant, «je m'occupe de tout !» 

Souvent, pendant son jour de repos, il sortait très tôt le matin et, le soir venu, il n’était toujours pas rentré ; moi, j’attendais, pas mon grand-père, mais plutôt le moment où ma mère, après un temps de réflexion, me passerait mon manteau en me disant : «Va le chercher ; toi, il t’écoute». Je savais où aller, dans deux ou trois bistrots, mais c’était souvent dans le même que je finissais par le trouver, attablé avec d’autres vieux pareils à lui, et très enjoué. Le groupe, bruyant et enveloppé de l’âcre fumée des cigares toscans, semblait avoir perdu toute notion du temps. «Le voilà, mon petit-fils !» s’exclamait-il dès qu’il me voyait entrer. Tout le monde se poussait pour me faire de la place. «Une omelette sucrée pour mon petit-fils !»
«Grand-père, j’ai déjà mangé». 
«Je m'occupe de tout, petit, une omelette sucrée !». 
On me l’apportait flambée, il y tenait beaucoup, car il savait comment on sert ce genre de plat dans les restaurants de luxe. Il essayait de la couper, mais il se brûlait les doigts : «Je te laisse faire, tu es plus habile que moi !». Je me sentais heureux. 
Tout à coup, il se mettait à chanter, à la grande joie de tous les clients du bistrot : «Voici les jouets de Parpignol !» Sa voix n’était pas usée, elle était belle et limpide. Autour de la table, tous ses amis reprenaient en chœur : «Voilà Parpignol, avec sa charrette toute fleurie !» 
L'ombre de Puccini flottait dans le bistrot. Quand j’étais encore un tout petit enfant, j’avais vu mon grand-père sur la scène du théâtre du Giglio ; en costume, il poussait la charrette fleurie et chantait : «Voici les jouets de Parpignol !».

Il n’était pas né pauvre, il appartenait à une famille aisée de la ville. Je crois qu’il s’agissait d’une famille de bons vivants, insouciants et flambeurs. Il avait étudié le chant, il avait suivi une compagnie jusqu’à Nice, et puis je ne sais pas trop ; jaillie de ses récits, je gardais dans ma mémoire une étincelle de cette fabuleuse Belle époque niçoise. Avec lui, au bistrot, j’étais parfaitement heureux ; le seul vrai bonheur qui, jusque là, avait réussi à éclairer le fond du puits de mes journées se trouvait dans ce bistrot, où il me semblait voir se répandre une infinie bonté, la bonté de ce vieil homme, des amis qui lui ressemblaient ; parmi eux se trouvait toujours un artiste qui avait sculpté des anges sur les tombes du cimetière ; un porteur de la gare ; j’ignorais ce que faisaient les autres, mais pour moi ils étaient tous gentils, vieux et pauvres comme mon grand-père. C’étaient des personnages qui, dans leur joyeuse résignation, transmettaient une sorte de chaleur, et j’avais l’étrange sensation que cette chaleur venait surtout réchauffer mon esprit renfermé, peut-être même borné, lequel finissait par s’ouvrir, comme s’ouvre sur un paysage ensoleillé la fenêtre d’une pièce sombre. Dans ces moments-là, j’avais l’impression de tout comprendre ; une attention particulière me rendait capable de saisir la joie que me procuraient leurs mystérieuses conversations, dont il me semblait en les écoutant qu’elles étaient empreintes d’une douce mélancolie. Pour moi, ces soirées  étaient de merveilleuses fêtes de la vie.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Dan Noon (Site Flickr)

au centre, Fabio (Site Flickr)

jeudi 5 janvier 2012

Il silenzio della notte (Le silence de la nuit)




Quelques extraits, choisis (presque) au hasard, du Diario degli errori (Journal des erreurs), d'Ennio Flaiano :

Un libro sogna. Il libro è l'unico oggetto inanimato che possa avere sogni.

Un livre rêve. Le livre est le seul objet inanimé qui puisse avoir des rêves.

Cercava la verità e quando la trovò rimase male, era orribile, deserta, ci faceva freddo.

Il cherchait la vérité, et quand il la trouva, cela le désola ; elle était horrible, déserte, il y faisait froid.

Non chiedete alle bottiglie di Morandi che cosa contenevano e perché stanno insieme, ora sono vuote, e nemmeno recipienti, sono l'idea di un mondo possibile, di soluzioni possibili.

Ne demandez pas aux bouteilles de Morandi ce qu'elles contenaient et pourquoi elles sont réunies, maintenant elles sont vides, ce ne sont même plus des récipients, elles sont devenues l'idée d'un monde possible, de possibles solutions. 




È un poeta così cattivo che sette città si rinfacciano il disonore di avergli dato i natali.

C'est un si mauvais poète que sept villes se renvoient le déshonneur de l'avoir vu naître.

Chi vive nel nostro tempo è vittima di nevrosi. Per vivere bene non bisogna essere contemporanei.

Qui vit à notre époque est victime de névroses. Pour bien vivre, il ne faut pas être contemporains.

Il borghese capisce tutto, afferra tutto, compra tutto.

Le bourgeois comprend tout, saisit tout, achète tout.

E pensare che questa farsa durerà ancora miliardi d'anni, dicono.

Et quand on pense que cette farce, à ce qu'on dit, va durer encore des milliards d'années. (1)

Preludi di Debussy. Meravigliosi confini raggiunti dalla cultura europea. Non esisteva che l'Europa, il resto del mondo incivile o coloniale o esotico. Oggi che l'Europa è finita si capisce la disperazione di questa musica che è arrivata all'estremo della malinconia e della grazia.

Les Préludes de Debussy. Perfection ultime à laquelle la culture européenne est parvenue. Il n'existait alors que l'Europe, le reste du monde était incivil, colonial ou exotique. Maintenant que l'Europe est finie, on comprend le désespoir de cette musique qui est parvenue au sommet de la mélancolie et de la grâce.




Il silenzio della notte. Finito l'abbaiare dei cani. Finito il ritorno dei gruppi che cantano in coro. Il mare si sente appena come un treno lontano nella notte. La luna è ancora nascosta.

Le silence de la nuit. Les chiens n'aboient plus. Les groupes qui chantaient en chœur dans la rue sont rentrés chez eux. On entend à peine le bruit de la mer, comme un train au loin dans la nuit. La lune est encore cachée.

Ennio Flaiano, Diario degli errori Ed. Adelphi, 2002 (Traduction personnelle)


(1) Ce fragment me rappelle une anecdote racontée par l'astrophysicienne Margherita Hack : au cours d'une conférence où il était question de la disparition de la Terre en raison de l'expansion du Soleil, une auditrice l'interrompit en lui demandant : 
«Pardon, je n'ai pas bien compris, vous avez bien dit que cela devrait arriver dans cinq millions d'années ? 
– Non, madame, dans cinq milliards d'années.
– Ah bon, je préfère ça, vous m'avez fait peur !»





Images : en haut, I Vitelloni, de Federico Fellini 

au centre, Giorgio Morandi, Natura morta, 1956