samedi 26 novembre 2011

Souvenirs d'un modèle




Tonuccio Addis avait quinze ans quand il fut le modèle du peintre Brancaleone Cugusi (devenu, par la grâce de Vittorio Sgarbi, Brancaleone da Romana) pour deux de ses tableaux, dont le fameux Jeune homme à l'imperméable. Les séances de pose ont eu lieu à Tempio Pausania, dans le nord de la Sardaigne, en 1940. Soixante-cinq ans plus tard, il se souvient de cette expérience dans un article intitulé Ricordi di un modello, publié dans l'Almanacco gallurese 2005. Je cite ici quelques extraits de cet article, dans une traduction personnelle (les passages entre crochets sont aussi du traducteur). Tonuccio Addis a également publié la même année un recueil de souvenirs, Una vita in Gallura, aux éditions Magnum (Sassari, 2005).

«Brancaleone installa une sorte d’atelier dans un sous-sol de notre école, mis à sa disposition par le directeur. Je posais, vêtu d’un imperméable, les mains dans les poches, l’air plongé dans mes pensées, presque absent. Il n’y avait dans la pièce que de la lumière artificielle et pour cadrer parfaitement son sujet, dans le respect absolu des proportions, le peintre interposait  entre lui et moi une sorte de grille faite de carreaux d’environ quatre centimètres chacun, délimités par du fil à coudre. Il reportait ensuite cette grille à l’identique sur la toile où il me peignait, en grandeur nature. Au fur et à mesure qu’il peignait son modèle, exactement comme il lui apparaissait à travers ce grillage, il ôtait les fils, puis en effaçait les traces sur la toile. Il avait l’habitude de préparer sur sa palette une grande quantité de couleurs qu’il étalait ensuite sur la toile à l’aide d’une spatule avant de se reculer en un lent ballet silencieux pour observer l’ensemble et procéder à des retouches au pinceau, qu’il avait l’habitude de tenir toujours entre les lèvres. 

Après Le Jeune homme à l’imperméable, il me fit poser pour un second tableau, Jeune homme convalescent ; j’étais assis, vêtu d’une blouse noire, les jambes croisées et les mains posées sur les genoux. Il me dit ensuite qu’il avait décidé de détruire cette seconde toile car il n’en était pas satisfait. [On peut penser que le peintre a ensuite reconsidéré sa décision, puisque, fort heureusement, ce très beau tableau n’a pas été détruit] Nous avons travaillé pendant vingt jours de longues et exténuantes séances de pose, dans une immobilité absolue, qu’il s’efforçait toutefois de rendre moins pénible en parlant d’art, d’histoire, et de tous les lieux qu’il avait visités après ses études. C'était un grand passionné d'art lyrique ; il me racontait des livrets d'opéras et, pour certains d'entre eux, il sifflait même parfaitement les mélodies de ses airs favoris. Je posai pendant tout le temps qui fut nécessaire pour réaliser ces deux tableaux, à la différence d'autres modèles dont il limitait au minimum les séances de pose, utilisant plus largement leurs photographies. Il m’avait confié qu’il était atteint de tuberculose, ce qui l’obligeait à travailler sans relâche pour être sûr de mener à bien tous ses ambitieux projets. (...)




Après ce bref séjour à Tempio Pausania [ville du nord de la Sardaigne, en Gallura, près d'Olbia], il repartit sur le continent où il continua à peindre, attirant l’attention des critiques les plus influents, certains parlant même de lui comme d’un «nouveau Caravage» [Tonuccio Addis se laisse sans doute emporter ici par un enthousiasme rétrospectif ; en fait, les jugements portés de son vivant sur l’œuvre de Brancaleone n'ont jamais été aussi louangeurs...]. Nous restâmes en contact, et il m’adressa plusieurs cartes postales, en me demandant à chaque fois de les détruire une fois que je les avais lues. Il me fit aussi cette recommandation au dos de la photographie qu'il avait prise du tableau qui me représentait ; cette fois-ci, toutefois, je décidai de la conserver, et ce fut le seul souvenir tangible qui me resta d’un ami si cher. La guerre faisait désormais rage, et la communication avec le continent devenait toujours plus difficile. Il y eut une longue période de silence, et j’appris à la fin de la guerre que, vaincu par un mal devenu incurable, il était mort en 1942. Depuis lors, je ne sus plus rien de mon ami Brancaleone, et je continuai à vivre dans le souvenir de cette expérience, vécue comme un rêve qui peu à peu s’évanouissait.»

En 2004, Tonuccio Addis apprend par la presse qu’une exposition des œuvres de Brancaleone a lieu à Cagliari, et il s’y rend aussitôt avec toute sa famille, heureux de demander à l’entrée si l’on a éventuellement prévu une réduction pour le modèle du plus célèbre tableau de Brancaleone... Une photographie le montre, souriant et un peu ébahi, tandis qu’il reprend la même pose, soixante-cinq ans plus tard, à côté du Jeune homme à l’imperméable






 Tableaux de Brancaleone : en haut, Giovane con l'impermeabile

an centre, Giovane convalescente

Source de la photographie de Tonuccio Addis : Almanacco gallurese 2005


vendredi 25 novembre 2011

Le Jeune homme à l'imperméable (Il Giovane con l'impermeabile)




Dans le dernier ouvrage qu'il vient de faire paraître chez Bompiani, Viaggio sentimentale nell'Italia dei desideri, Vittorio Sgarbi consacre quelques pages (p.214-220) au peintre sarde Brancaleone Cugusi da Romana. J'ai traduit ici un passage dans lequel il analyse l'un des tableaux les plus célèbres de Brancaleone, Le Jeune homme à l'imperméable :

Toute l’œuvre du peintre sarde Brancaleone Cugusi da Romana est en réalité la reproduction de photographies. Ce jugement ne doit toutefois pas être entendu dans un sens négatif. Il correspond plutôt à la volonté de l’artiste d’opérer une séparation, une distance avec les sujets qu’il représente pour faire émerger leur être, comme s’il s’agissait d’intrus. "Intrus" parce qu’ils sont les spectateurs de quelque chose qui se situe à l’extérieur du cadre et, en même temps, en eux-mêmes, dans une position latérale. C’est la même intuition qu’avait eue Léonard de Vinci quand il a peint La Dame à l’hermine. Rappelons-nous de ce chef d’œuvre. Il est très différent de La Joconde, qui nous regarde de façon moqueuse et presque racoleuse. Son regard semble aller à la rencontre du spectateur. C’est la femme de tout le monde ; et elle l’est non seulement parce que c’est ce que le tableau nous suggère, mais aussi parce que l’œuvre est devenue universellement célèbre. Outre le fait que le tableau est moins connu, La Dame à l’hermine a une autre caractéristique : elle ne nous regarde pas. Elle nous ignore, elle regarde ailleurs. Elle nous exclut de son regard parce qu’elle ne veut pas nous appartenir. Elle regarde une seule personne, située dans une autre direction. Il existe d’ailleurs peut-être de ce tableau un correspondant masculin ; il s’agissait probablement d’un diptyque matrimonial, où la femme regardait un amant aujourd’hui disparu. Ainsi nous reviennent en mémoire tous ces tableaux si singuliers, si fascinants, dans lesquels le personnage ne nous toise pas, mais détourne de nous son regard. La Dame à l’hermine ne regarde qu’une seule personne : les autres l’indiffèrent.

Voici donc le vrai modèle, la vraie raison, inconsciente peut-être chez Brancaleone, qui fait que plusieurs de ses personnages ne prennent pas la pose pour nous. Ils ne sont pas des personnages liés à notre propre existence, mais plutôt les spectateurs d’un spectacle situé hors du cadre. Toutefois, Brancaleone ne manque pas dans plusieurs de ses œuvres de décliner l’effronterie du personnage de ce qui est peut-être son plus beau tableau : Le Jeune homme à l’imperméable. Le garçon sourit et nous regarde comme en 1941 il a regardé Brancaleone Cugusi : c’est vraiment lui. C’est lui aussi dans Le Jeune homme convalescent, avec le même regard un peu ténébreux, un peu mystérieux, un peu mélancolique. Un jeune homme romantique, un jeune poète, qui a même récemment écrit un livre de souvenirs dans lequel il se souvient de ces séances de pose pour le grand peintre. Avec ce tableau, Cugusi lui a élevé un monument ; le modèle a accepté que ce monument soit réalisé à partir de son élégante silhouette, mais c’est l’artiste qui l’a sublimé. Ce tableau pourrait d’ailleurs être la couverture de ce très beau roman qu’est L’Etranger de Camus, ou encore rappeler l’Humphrey Bogart de Casablanca, un film de ces mêmes années. Le Jeune homme à l’imperméable est une icône de notre temps, à tel point que lorsque Giorgio Nicodemi, grand critique aujourd’hui oublié, dut choisir un tableau de Brancaleone pour la Galerie d’Art contemporain de Milan, c’est celui-ci qu’il décida d’acheter. La transaction eut lieu en 1942, l’année de la mort de Cugusi. Ce fut en fait une double tragédie : parce qu’il est mort jeune, à trente-neuf ans, et parce que la mort le faucha dans l'un des plus tristes moments historiques que connut l’Italie. Ainsi, il fut très vite oublié. Il est tombé malade pendant la guerre, et la maladie l’a emporté sans que plus personne ne se soucie de lui : une telle indifférence est bien difficile à concevoir aujourd’hui. En 1941, en peignant ce jeune dandy, cet existentialiste italien, le jeune homme à l’imperméable, Brancaleone évoque le thème de la solitude, de la Nausée, des Indifférents. C’est justement dans cette dimension existentielle que se situe sa personnalité : elle nous permet aujourd’hui de lui rendre sa place dans l’histoire de l’art. Brancaleone, en effet, n’est pas seulement un grand peintre sarde ; il est aussi un grand peintre italien. Sa figure manquait aux travaux des spécialistes : nous ne pourrons plus considérer l’histoire de l’art du vingtième siècle sans y insérer, entre 1936 et 1942, les pièces essentielles que constituent ses tableaux.

Vittorio Sgarbi Viaggio sentimentale nell'Italia dei desideri Bompiani ed. (2010) (Traduction personnelle)





Toujours le même imperméable, dans deux autres tableaux de Brancaleone : Ragazzo, et, plus bas, Giovane vinto dalla vita :






Autoritratto


On peut lire ici le texte de Vittorio Sgarbi en italien.

jeudi 24 novembre 2011

Il Cielo in una stanza (Le Ciel dans une chambre)


"Mais c'est plus tôt, le film beaucoup moins avancé, qu'il l'invite à venir avec lui vers les confins de la ville. On marche le long de murs interminables. La lumière est celle du début des années soixante, près des fleuves. Après tout, c'est sa tante. Mais est-ce la même qui dira plus tard combien l'avenue était gaie, dans sa jeunesse à elle, que chaque jour on regardait du haut des murs qui revenait des courts avec qui, que les couples se faisaient, se défaisaient, et que chacun se connaissait ?
"





Gino Paoli canta Il Cielo in una stanza (testo e musica di Gino Paoli (1960))

Quando sei qui con me
questa stanza non ha più pareti
ma alberi,
alberi infiniti,
quando sei qui vicino a me
questo soffitto viola
no, non esiste più.
Io vedo il cielo sopra noi
che restiamo qui
abbandonati
come se non ci fosse più
niente, più niente al mondo.
Suona un’armonica
mi sembra un organo
che vibra per te e per me
su nell’immensità del cielo.
Per te, per me :
nel cielo.

Le Ciel dans une chambre

Quand tu es près de moi,
il n'y a plus de murs dans cette chambre
mais des arbres,
des arbres dont on ne voit pas la cime,
quand tu es près de moi
ce plafond violet
n'existe plus.
Je vois le le ciel au-dessus de nous,
qui sommes là,
abandonnés,
comme si plus rien n'existait
dans ce monde.
Quelqu'un joue de l'harmonica
et on dirait un orgue
qui résonne pour toi et pour moi,
là-haut dans l'immensité du ciel.
Pour toi et pour moi :
dans l'immensité du ciel.

(Traduction personnelle)


Pour la petite histoire, et selon les dires de l'auteur lui-même, la chambre dont il est question dans cette chanson est celle d'un bordel de Gênes (d'où le plafond violet), et elle a été écrite pour une prostituée qui travaillait dans ce bordel...





Source de la vidéo : Site YouTube

mercredi 23 novembre 2011

À San Francesco





À San Francesco, le soir

... Ainsi le sol était de marbre dans la salle
Obscure, où te mena l'inguérissable espoir.
On eût dit d'une eau calme où de doubles lumières
Portaient au loin les voix des cierges et du soir.

Et pourtant nul vaisseau n'y demandait rivage,
Nul pas n'y troublait plus la quiétude de l'eau.
Ainsi, te dis-je, ainsi de nos autres mirages,
Ô fastes dans nos cœurs, ô durables flambeaux.

Yves Bonnefoy Hier régnant désert, Gallimard, 1958


A San Francesco, la sera

... E il suolo era di marmo nella sala
Oscura, cui ti guidò l'insanabile speranza.
Sembrava acqua tranquilla dove le doppie luci
Trainavano al largo le voci dei ceri e della sera.

Eppure nessun vascello vi chiedeva approdo,
Non un passo turbava più l'acqua serena.
Così, ti dissi, sia così d'altri nostri miraggi,
Nel nostro cuore oh fasti, oh fiaccole perenni !

Traduzione : Diana Grange Fiori






 Images : Basilica di San Francesco, Ferrara, David Bramhall  (Site Flickr)

dimanche 20 novembre 2011

Pietà





 SUR UNE PIETÀ DE TINTORET 

Jamais douleur
Ne fut plus élégante dans ces grilles
Noires que dévora le soleil. Et jamais
Élégance ne fut cause plus spirituelle,
Un feu double, debout sur les grilles du soir.

Ici,
Un grand espoir fut peintre. Oh, qui est plus réel
Du chagrin désirant ou de l'image peinte ?
Le désir déchira le voile de l'image,
L'image donna vie à l'exsangue désir.

Yves Bonnefoy Pierre écrite Éditions Gallimard, 1965 


SU UNA PIETÀ DEL TINTORETTO

Mai dolore
Fu più elegante nelle grate
Nere, divorate dal sole. E mai
Eleganza fu cagione più spirituale,
Duplice fuoco, alto sulle grate della sera.

Qui,
Una grande speranza fu pittore. Chi più reale,
L'affanno desiderante o la dipinta immagine ?
Il desiderio lacerò il velo del'immagine,
L'immagine diede vita all'esangue desiderio.

Traduzione : Diana Grange Fiori 



Image : Jacopo Robusti, il Tintoretto, Pietà, 1563, Pinacoteca di Brera, Milano

samedi 19 novembre 2011

Le Chant de la Terre


"Er sprach, seine Stimme war umflort : 
Du, mein Freund, 
Mir war auf dieser Welt das Glück nicht hold !" 






MAHLER, LE CHANT DE LA TERRE

Elle sort, mais la nuit n'est pas tombée,
Ou bien c'est que la lune emplit le ciel,
Elle va, mais aussi elle se dissipe,
Plus rien de son visage, rien que son chant.

Désir d'être, sache te renoncer
Les choses de la terre te le demandent,
Si assurées sont-elles, chacune en soi
Dans cette paix où miroite du rêve.

Qu'elle, qui va, et toi, qui vieillis, poursuiviez
Votre avancée sous le couvert des arbres,
À des moments vous vous apercevrez.

Ô parole du son, musique des mots,
Tournez alors vos pas l'une vers l'autre
En signe de connivence, encore, et de regret.

Yves Bonnefoy La longue chaîne de l'ancre, Mercure de France, 2008








MAHLER, IL CANTO DELLA TERRA

Lei esce, ma la notte non è calata,
Oppure è perché la luna riempie il cielo,
Lei va, ma anche si dilegua,
Più nulla del suo volto, nulla se non il canto.

Desiderio d'essere, sappi rinunciare a te stesso
Le cose della terra te lo chiedono,
Talmente certe sono, ciascuna in sé
In questa pace dove luccica il sogno.

Che lei, che va, e tu, che invecchi, proseguiate
Avanzando sotto le fronde degli alberi,
In certi momenti vi scorgerete.

O parola del suono, musica delle parole,
Volgete allora i vostri passi l'una verso l'altra
In segno di connivenza, e di rimpianto.

Traduzione : Fabio Scotto













 Toutes les photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)

jeudi 17 novembre 2011

Là-bas (Laggiù)


«Il n'y a qu'un froid, le froid. Tous ceux qui ont froid sont ensemble. Tous ceux qui ont faim, tous ceux qui sont amoureux, tous ceux qui ont peur : tous dans le même bateau.» 






À la voix de Kathleen Ferrier

Toute douceur toute ironie se ressemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s'était voilée.

Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s'est perdu
Comme si au delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.

Ô lumière et néant de la lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l'angoisse ou l'espoir,
Ô cygne, lieu réel dans l'irréelle eau sombre,
Ô source, quand ce fut profondément le soir !

Il semble que tu connaisses les deux rives,
L'extrême joie et l'extrême douleur.
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l'éternel.

Yves Bonnefoy  Hier régnant désert, Gallimard, 1958






Alla voce di Kathleen Ferrier

Ogni dolcezza ogni ironia riunite
Per un addio di cristallo e di nebbia,
I cupi tonfi del ferro s'attutivano
La luce della spada era velata.

Celebro la voce screziata di grigio
Esitante ai confini del canto smarrito
Come se di là da ogni forma pura
Solo assoluto tremasse un altro canto.

Oh luce e niente della luce, lacrime
Più alto sorridenti che angoscia o speranza,
Oh cigno, luogo reale nell'irreale acqua oscura,
Oh fonte, quando fu profondamente sera !

Sembra che tu conosca le due rive,
L'estrema gioia e l'estremo dolore.
Laggiù, fra grigi canneti nella luce,
Tu attingi, sembra, all'eterno.

Traduzione : Diana Grange Fiori






Images : en haut, Renaud Camus (Site Flickr)

en bas, Site Flickr


mercredi 16 novembre 2011

Les Yeux du sphinx




UNE PIERRE


Longtemps dura l'enfance au mur sombre et je fus
La conscience d'hiver ; qui se pencha
Tristement, fortement, sur une image,
Amèrement, sur le reflet d'un autre jour.

N'ayant rien désiré
Plus que de contribuer à mêler deux lumières,
Ô mémoire, je fus
Dans son vaisseau de verre l'huile diurne
Criant son âme rouge au ciel des longues pluies.

Qu'aurai-je aimé ? L'écume de la mer
Au-dessus de Trieste, quand le gris
De la mer de Trieste éblouissait
Les yeux du sphinx déchirable des rives.

Yves Bonnefoy Poèmes, Pierre écrite (Poésie / Gallimard)



UNA PIETRA


A lungo durò l'infanzia dal muro opaco e fui
La coscienza d'inverno, china
Intensamente, tristemente, su un immagine,
Amaramente, sul riflesso di un altro giorno.

Non chiedendo nulla 
Di più che contribuire all'unione di due luci,
Oh memoria, io fui
Nel vasello di vetro l'olio diurno
Urlante l'anima rossa al cielo delle lunghe piogge.

Che avrò amato ? La schiuma del mare
Alta su Trieste, quando il perlaceo
Del mare di Trieste abbacinava
Gli occhi alla sfinge illusoria delle rive.

Traduzione : Diana Grange Fiori






 

Images : en haut, Site Flickr

en bas, Gabriele Cralli (Site Flickr)

samedi 12 novembre 2011

Alba (Aube)





Il cielo ecco appena si colora
di rosa,
a un piccolo frastuono
e s'aprono su in alto
nel muro di grigio prezioso
due piccole imposte
scolorite dalla pioggia e dal tempo.
Ho visto un braccio
rosa fiorente
e la dolcezza della vita
non è ancora sciupata.
Un passo lento
lungo il canale lento
un fruscio
nell'acqua verde
e l'antico desiderio ardente
di partire, di morire.

Filippo De Pisis Poesie Ed. Garzanti, 2003

Voilà, le ciel se colore à peine 
de rose,
un bref vacarme
et s'ouvrent tout en haut
dans le mur d'un gris précieux
deux petits volets
décolorés par la pluie et le temps.
J'ai vu un bras
d'un rose pimpant
et la douceur de la vie
n'est pas encore gâchée.
Un pas lent
le long du lent canal
un bruissement
dans l'eau verte
et l'ancien désir ardent
de partir, de mourir.

(Traduction personnelle)










Images : en haut, Site Flickr

en bas, pour les trois photographies : Site Flickr

jeudi 10 novembre 2011

La mystérieuse apparence






«Peindre l'âme en proie à quelque chose qu'elle ignore, et qui la capture, tel est le sens de l'invraisemblable machinerie, optique, géométrique, mathématique, fomentée par Piero della Francesca dans la plupart de ses œuvres. Tout semble n'être là que pour aller au vertige. Et ce vertige, c'est dans les regards qu'il se tient, dans la matière d'absence qui s'y dépose. Tout en eux paraît, dans le même temps, se concentrer, s'unir, et s'éloigner à la fois. C'est dans l'iris humide que s'accomplit l'étrange détachement. Fenêtres vides de ces yeux où semble se fixer cette matière en suspens, en proie à la déliaison et au hors-sens, là se recueille tout ce qui qualifie leur être, leur caractère distrait.

(...)

Les figures paraissent assumer leur être comme une pure convention, comme si les corps présents étaient loués, livrés à un jeu qui ne les concernait qu'à moitié. Elles refusent, mais sans fanatisme, de s'identifier tout à fait au rôle qu'elles interprètent.»

Jean-Paul Marcheschi  Piero della Francesca, Lieu clair Editions Art 3, Nantes, 2011







«MODÈLES : Mouvement du dehors vers le dedans. (Acteurs : mouvement du dedans vers le dehors).

L'important n'est pas ce qu'ils me montrent mais ce qu'ils me cachent, et surtout ce qu'ils ne soupçonnent pas qui est en eux.

Entre eux et moi : échanges télépathiques, divination.

(...)

Modèle. Enfermé dans sa mystérieuse apparence. Il a ramené à lui tout ce qui, de lui, était dehors. Il est là, derrière ce front, ces joues.

Supprime radicalement les intentions chez tes modèles.

À tes modèles : "Ne pensez pas ce que vous dites, ne pensez pas ce que vous faites." Et aussi : "Ne pensez pas à ce que vous dites, ne pensez pas à ce que vous faites."

(...)

Modèle qui, en dépit de lui-même et de toi, dégage l'homme véritable de l'homme fictif que tu avais imaginé.»

Robert Bresson Notes sur le cinématographe Editions Gallimard, 1975




















Images, de haut en bas :

(1) Piero della Francesca La Légende de la vraie Croix, Arezzo (détail)

(2) Robert Bresson Lancelot du Lac

(3) Piero della Francesca La Légende de la vraie Croix, Arezzo (détail)

(4) Robert Bresson Pickpocket

(5) Piero della Francesca Retable Montefeltro, Milan (détail)

(6) Robert Bresson Une femme douce

(7) Piero della Francesca  Saint Julien (?), Sansepolcro (détail)

(8) Robert Bresson Lancelot du Lac

(9) Piero della Francesca La Madonna del Parto, Monterchi (détail)

(10) Robert Bresson Au hasard Balthazar

Source de la vidéo : Site YouTube



mercredi 9 novembre 2011

Sentore (2) (Parfum (2))


"Io non farò più l'avvocato, mi hanno sacrosantamente bocciato. Me n'infischio e non ho tempo da perdere con queste castronerie di esami. Voglio salvarmi l'anima, non la pancia. Morirò sull'orlo d'una strada guardando le stelle."

"Je ne serai jamais avocat, ils m'ont à juste titre recalé. Je m'en fiche et je n'ai pas de temps à perdre avec ces histoires d'examens. Je veux sauver mon âme, pas mon ventre. Je mourrai sur le bord d'une route, en regardant les étoiles."


Giovanni Comisso, 12 juin 1925, lettre à son ami Natale Mazzolà






Cinq autres poèmes de jeunesse de Giovanni Comisso :

Col padre accanto il figlio provò ad arare.
Compiuto il primo solco
staccò le mani dall'aratro
e guardò indietro.

Au côté de son père, le fils essaya de labourer.
Ayant tracé le premier sillon
il lâcha le manche de la charrue
et regarda en arrière.


Una giovane scema
vestita d'un lungo grembiule grigio
sta sulla strada a cogliere sassi :
passa una coppia d'amanti,
ella riguarda e non pensa che mai amerà.

Une jeune arriérée
vêtue d'une longue blouse grise
ramasse des cailloux dans la rue :
un couple d'amants passe,
elle les regarde et ne pense pas que jamais elle n'aimera.


Nude le gambe di tre uomini
calcano l'uva nella tinozza.
Per la spinta ne esce vivace il dolce mosto,
che spumando ricolma il recipiente.
Una mano prende una tazza,
la immerge, beve e poi la passa ai tre,
che di sopra riguardano.

Les jambes nues de trois hommes
foulent le raisin dans le baquet.
Sous la poussée s'écoule vivement le moût sucré,
qui en moussant remplit le récipient.
Une main saisit une tasse,
la plonge dans le liquide, boit et la passe aux trois autres,
qui regardent de là-haut.




Un uomo con gli occhi sperduti
guardava fisso nella vallata.
«È buona questa strada» gli chiesi.
«Sono forestiero, non la conosco»
mi rispose
e gli tremavano le mani e il volto.

Un homme aux yeux égarés
regardait fixement dans la vallée.
Je lui demandai :«Est-ce que c'est la bonne route ?»
«Je ne suis pas d'ici, je ne la connais pas»
me répondit-il
et ses mains et son visage tremblaient.




Spinto dalla corrente
rotola sui sassi del fondo un suicida.
Gli si tagliano le mani e il volto,
ma sangue non esce.

Emporté par le courant
un suicidé roule sur les pierres au fond de l'eau.
Il se coupe les mains et le visage,
mais il n'y a pas de sang.

Giovanni Comisso La virtù leggendaria (in Opere, I Meridiani, Mondadori, 2002) (Traduction personnelle)






Images, de haut en bas :

(1) Andrea Guerra (Site Flickr)

(2) Jesùs Pérez Pacheco (Site Flickr)

(3) et (4) Ivano Schiavinato (Site Flickr)


lundi 7 novembre 2011

Sentore (Parfum)


 "Senza volere fare l'apologia della morte, venti volte al giorno si presenta il desiderio di fare la riverenza a questo secolo e di lasciarlo."

"Sans vouloir faire l'apologie de la mort, vingt fois par jour se manifeste le désir de tirer sa révérence à ce siècle et de le quitter."


Giovanni Comisso





Les sept courts poèmes  que je cite ici ont été écrits par Giovanni Comisso de 1911 à 1915, c'est à dire entre seize et vingt ans. Ils ont été publiés par un éditeur de Trévise, dans une plaquette sobrement intitulée Poesie, en 1916, alors que Comisso se trouvait au front, du côté d'Udine. Nico Naldini raconte dans sa grande biographie de Comisso (Vita di Giovanni Comisso, Einaudi 1985) que les parents du jeune poète n'ont pas caché à leur fils leur "affectueux désappointement" à la lecture de ce petit volume, se demandant même s'il ne se moquait pas du monde en écrivant ce genre de "poème" : «I contadini parlavano nei campi» («Les paysans parlaient dans les champs»). 

On retrouve pourtant déjà dans ces petites pièces, allusives et suggestives comme des haïkus, l'inspiration bucolique et la plénitude contemplative qui nourriront trente ans plus tard les œuvres de la maturité de Comisso, comme Le mie stagioni ou La mia casa di campagna. Ces poèmes de jeunesse ont été republiés en 1951, accompagnés d'autres proses poétiques, dans un recueil intitulé La virtù leggendaria (La vertu légendaire). On peut les lire aujourd'hui dans le volume des Meridiani (Mondadori) consacré aux Opere (Œuvres) de Comisso. J'en propose ici une traduction personnelle :


«Che ora sarà ?»
Il contadino guardò l'ombra di un albero.
«Sono le dieci» rispose.

«Quelle heure peut-il être ?»
Le paysan regarda l'ombre d'un arbre.
«Il est dix heures» répondit-il.


Nella notte tarda assai
a un vago chiarore di lampada
una vecchia filatrice filava.
Le lacrimavano gli occhi stanchi
e le dita scarne logorate quasi dal lavoro eterno
le spasimavano e filava.
Quando l'alba si diffuse,
già la lampada era spenta,
già gli occhi erano chiusi
e ancora filava.

Très tard dans la nuit
à la pâle lueur d'une lampe
une vieille fileuse filait.
Ses yeux fatigués larmoyaient
et les doigts décharnés presque usés par l'éternel labeur
la faisaient souffrir, et elle filait.
Quand l'aube apparut,
la lampe était déjà éteinte,
déjà les yeux étaient clos
et elle filait encore.


I grappoli d'uva dolcigna fervono d'api,
che ne estraggono l'essenza squisita.
Per la vigna passa il padrone osservando
e brontola.

Les grappes de raison doux bruissent d'abeilles,
qui en extraient le nectar exquis.
Le propriétaire de la vigne passe et les observe
en bougonnant.




I contadini parlavano nei campi.

Les paysans parlaient dans les champs.


Era notte tarda.
Un uomo ritornava dall'osteria
e giunto a una fonta che gorgogliava,
«Bisogna che beva un po' d'acqua»
borbottò.
Appressò la bocca al getto
e scorse nella conca d'acqua una stella
che si specchiava.
Alzò allora gli occhi stanchi al cielo.
Era pieno di stelle.

Il était tard dans la nuit.
Un homme revenait de la taverne
et arrivé devant une fontaine qui gargouillait, 
il marmonna :
«Il faut que je boive un peu d'eau».
Il approcha la bouche du jet
et aperçut dans l'eau du bassin une étoile
qui se reflétait.
Il leva alors ses yeux las vers le ciel.
Il était plein d'étoiles.




Passo per i campi caldi di mezzogiorno
e mi viene sul volto il loro respiro di menta.

Je passe au milieu des champs brûlants de midi
et je sens sur mon visage leur souffle de menthe.




Mattino.
Gli alberi si guardano
sullo specchio delle acque.

Matin.
Les arbres se contemplent
dans le miroir des eaux.






Images : de haut en bas,

(1) Guido Andolfato (Site Flickr)

(2) Angelo Bressan (Site Flickr)

(3) Luca Zarp (Site Flickr)

(4) Luca Beraldo (Site Flickr)

(5) Aldo Furlanetto (Site Flickr)


vendredi 4 novembre 2011

Chants de l'aube


"L'alba vinceva l'ora mattutina"



 



«Piero est par excellence – et plus encore que Fra Angelico – le peintre de l'Annonciation, c'est à dire le peintre de l'aube. Innombrables et magnifiques sont les anges dans cette œuvre. L'ange est le corps photophore, le porteur d'aube. Les peintures religieuses de Piero sont des laudes, des prières pour faire revenir l'aube.»

Jean-Paul Marcheschi Piero della Francesca, Lieu clair Editions Art 3, 2011

























Œuvres de Piero della Francesca, de haut en bas :  

Le Songe de Constantin (détail, Arezzo), Tête d'ange (Arezzo), Le Baptême du Christ (détail, National Gallery, Londres), L'Annonciation (détail, Arezzo), La Nativité (détail, National Gallery, Londres), La Madonna del Parto (détail, Monterchi), Retable Montefeltro (détails, Milan), Le Baptême du Christ (détail, National Gallery, Londres)


Œuvre de Jean-Paul Marcheschi, tout en bas :

La Promeneuse de l'aube