samedi 29 janvier 2011

La Déposition



"Le monde peut bien nous contrarier un peu. La flamme brûle toujours, et jamais n'a-t-elle brûlé si vive, si claire, si souveraine ni si droite. La nuit n'a qu'à bien se tenir."

Renaud Camus La Guerre de Transylvanie, Journal 1991, éditions P.O.L






Dans un entretien avec le musicien Gérard Pesson, le peintre Jean-Paul Marcheschi commente le thème de la Déposition dans l'oeuvre de Rosso Fiorentino. Le texte est extrait du catalogue de l'exposition Les Sources rouges, au Carré des arts de Paris (septembre-octobre 1990). Cet entretien a été par la suite repris dans Le livre du sommeil (éditions Somogy, 2001, pages 95-106) :

Jean-Paul Marcheschi
: Pour ce qui est de la déposition, c’est un mot extrêmement riche qui pourrait d’ailleurs quasiment tenir lieu de définition pour l’ensemble de la peinture, puisque peindre, fondamentalement, c’est déposer, en tout cas dans le tableau. Cela fait immédiatement référence à la via di porre telle que l’a définie Léonard, à savoir qu’en peinture il s’agit de poser. D’ailleurs, les Italiens ont quelquefois une hésitation terminologique entre le deposto, qui fait penser au dépôt, au dépôt de suie, de matière, de sens, et d’autre part la deposizione, dans le sens plus actif qui suggère le moment où l’on décroche le corps mort du Christ. On a là deux situations intéressantes, aussi bien plastiquement, puisque peindre c’est déposer des matières, que sémantiquement, car la déposition c’est aussi la tentative de ressusciter un désir problématique. Ici, le sens n’est pas indifférent : le Christ mort dans les bras de sa mère pose bien la question : comment désirer un corps mort ? Ce qui est également une aporie que toute la peinture chrétienne, notamment du seizième siècle, a merveilleusement traitée.

Gérard Pesson : Vous avez chez vous, en bonne place – je le vois en face de moi – une reproduction du tableau du Rosso qui est un tableau que vous aimez beaucoup, et que vous avez commenté à plusieurs reprises.






Jean-Paul Marcheschi : Oui, il s’agit de la Déposition du jeune Rosso, celle qu’il a peinte semble-t-il dans un certain isolement intellectuel, puisqu’il a dû quasiment s’exiler afin de faire apparaître la très forte étrangeté qu’il manifeste. Sans doute l’a-t-il exécutée à Volterra où elle fut longtemps exposée dans l’église de San Giovanni, et elle est tout à fait passionnante. Elle peut frapper d’abord par son extrême modernité puisqu’on pourrait juger précézanienne sa construction et son chromatisme quasiment fauve. Il semblerait que la Déposition ait obsédé Rosso puisque dans sa brève vie il en aurait peint trois. Rosso signifie rouge, donc roux et l’artiste était lui-même roux. On l’aurait identifié dans la représentation du Christ, de sorte que le tableau résonne bien comme une sorte d’espace identificatoire, mimétique, cathartique et autobiographique. Les trois Dépositions – celle de Volterra, celle de Borgo San Sepolcro et celle du Louvre, son œuvre ultime, représentent trois plans, trois cadrages dans le sens cinématographique du mot, c’est-à-dire trois distances vis-à-vis d’un objet extraordinairement angoissant qui correspond au moment athée du christianisme.





On a là un bord extrême du sens, où la pensée chrétienne rencontre un moment d’asymbolie parfaite, épouvantable, d’abandon maximal à la pesanteur des corps. Le Christianisme est une de ces rares religions qui envisage ce moment terrible où son dieu, le dieu fait homme, doute de lui-même, de son propre père et se trouve face à la plus grande déréliction. On peut s’interroger d’ailleurs sur ce paradoxe qui va de manière tout à fait étonnante produire de très grandes performances visuelles, spatiales, chromatiques : s’il n’y a pas de doute sur le père, il n’y a pas d’art. Plus l’objet est impossible à désirer et plus on va réussir à rendre admirable, enfin neuve, la surface du tableau, et le tableau lui-même. Dans la dernière des Dépositions, celle du Louvre, dont je crois que c’est la dernière image laissée par le peintre, la dernière image de son désir, le climat et le mouvement sont plus dramatiques. A Volterra, on a l’impression d’avoir un Christ ivre qui est en train d’être décroché de la croix, tandis que la mère, séparée, est dans l’ombre.








On voit à l’œuvre ici un peintre de la nuit, et on a la sensation que c’est en effet la nuit qui arrive dans le tableau avec le rideau bleu, absolument intact, plat, qui gagne dans le fond et qui rend le tableau encore plus mystérieux. C’est le moment du crépuscule mais la Vierge est déjà dans la nuit. Le dernier moment, qu’il faudrait plutôt nommer celui de la pietà et qui est celui du tableau du Louvre, correspondrait à un très gros plan.






On est là au plus près de ce qu’il peut y avoir d’extrêmement douloureux dans sa séparation, juste avant la mise au tombeau. Ici l’effervescence spatiale de Volterra s’atténue terriblement, on y reconnaît encore une fois le Rosso, probablement représenté de nouveau dans le corps du Christ. Si l’espace supprimé est renvoyé à la nuit, la couleur, elle, est soumise à une sorte d’antinaturalisme tout à fait étonnant, qui semble la rendre plus que jamais consciente d’elle-même. Le fauvisme, très retenu à Volterra, se déchaîne à Paris en une extrême dissonance des surfaces ; un peu comme si ce qu’il y a de plus douloureux dans la séparation et dans la mort parvenait, à travers le regard, à contaminer la couleur et à la déplacer jusqu’à faire hurler. Dès lors que c’est la couleur qui hurle, c’est déjà l’espace résurrectionnel. La mort est écartée. Même si l’œuvre protège de la mort, elle ne suffit évidemment pas à l’écarter définitivement, et c’est à la fois la gloire et la limite d’une œuvre ; il semblerait d’ailleurs que le Rosso se soit suicidé juste après cette Déposition. On peut également interpréter cette insistance de Rosso sur le Deposto comme le repérage et l’exploration des deux derniers temps de l’initiation et peut-être tout particulièrement de ce moment abyssal du passage entre mort et résurrection. Et pour un peintre la résurrection c’est toujours la peinture.


Images
: en haut, Jean-Paul Marcheschi dans son atelier, photographie de Renaud Camus (Site Flickr). On remarquera, à droite sur la photo, une reproduction de la Deposizione de Volterra.

Deuxième image : Rosso Fiorentino Deposizione, 1521 (Pinacoteca di Volterra) Source : Wiki Commons

Troisième image : Rosso Fiorentino Compianto sul Cristo deposto, 1528 (Sansepolcro, Chiesa di San Lorenzo) Source : Wiki Commons

Dernière image en bas : Rosso Fiorentino Pietà, 1537-1540 (Musée du Louvre, Paris) (Source)

jeudi 27 janvier 2011

Non pioverà mai su questo campo (Il ne pleuvra jamais sur ce terrain)




"Vano dirai quel che disserra e scote

Della virtù nativa
Le riposte faville ? e che del fioco
Spirto vital negli egri petti avviva
Il caduco fervor ? Le meste rote
Da poi che Febo instiga, altro che gioco
Son l'opre de' mortali ?"

G. Leopardi Canti, A un vincitore nel pallone






« La poésie doit être attentive à la vie quotidienne, et donc au sport, dit Roberto Mussapi ; pour ma part, je m’intéresse à l’autre visage du sport, celui qui est vrai, héroïque, opposé à la violence, et qui fait ressembler certains champions au mythique Hector de l’Iliade. Ce sont des personnages faits de nerfs et de sentiments, qui se battent pour défendre quelque chose qui appartient aussi à la collectivité. ». Justement, le poème que l’on va lire ici lui a été inspiré par le cri de victoire du célèbre footballeur Marco Tardelli, grâce à qui l’Italie a remporté la Coupe du Monde de Football en Espagne, le 11 juillet 1982. J’aime beaucoup la réaction tranquille et détachée de Tardelli à la lecture du poème lyrique et épique que Mussapi lui a consacré : « Nel leggerla, la prima volta, ho provato una strana sensazione : lui ha visto in me una specie di eroe, quando io mi sentivo solo un ragazzo fortunato. » (« La première fois que je l’ai lu, j’ai éprouvé une sensation bizarre : il a vu en moi une sorte de héros, alors que moi, je me considérais plutôt comme un garçon chanceux. »)

Tardelli


Le ombre dei pipistrelli abbacinati
dai fari, in alto, qui nel cristallo della luce
verde la rete perforata,
come se un gelo più grande di ogni grido
protraesse il già stato, fissandolo per sempre
mentre l'occhio guardava oltre le carni
in un punto preciso, sulla terra :
senza contatto, come senza erano
i corpi trapassati da quello sguardo :
mentre le forze nel fango hanno incontrato
il destino, e il dettato riempie l'esatta forma :
e una solitudine strana
oltre le prime barriere, oltre le gradinate
si perdeva negli occhi mentre l'esecuzione
feroce traboccava negli altri
e una ragione antica feriva i ginocchi,
piegati sull'erba elettrica, in ginocchio
sulla terra, non pioverà mai su questo campo
non tornerà il giorno e la sera resterà verde
non pioverà, e non ci saranno bambini sulle
tribune, le loro bocche, i loro occhi facili
al pianto prosciugati dal sole in una gola,
mentre il tempo acquatico non attendeva il fischietto
non attendeva il ritorno, immobile nel grido nel
deserto verde nel mistero degli occhi in quella
linea oltre i corpi, come se dalla ferita
della fronte gli occhi
riverberassero nel mare e in un grande
silenzio il sangue si tuffasse
nella luce, mentre il grumo dell'anima
ringhiava, « Non ho parlato con voi e con
nessuno, qualcosa ho dato », e la mente
già lacerata nel grido, lontano, come in un tabernacolo
della battaglia trovasse
oltre gli spalti, la propria pace.

11 luglio 1982

Roberto Mussapi Luce frontale L'età degli eroi Garzanti Ed. 1987





Tardelli

Les ombres des chauve-souris aveuglées
par les phares, en haut, ici, dans le cristal de la lumière
verte, le filet troué,
comme si un gel plus grand que tout cri
prolongeait ce qui a déjà été, l'immobilisant à jamais
tandis que l'œil regardait par-delà les chairs
vers un point précis, sur la terre :
sans contact, comme l'étaient aussi
les corps transpercés par ce regard :
tandis que les forces dans la boue ont rencontré
le destin, et que la dictée remplit l'exacte forme :
et une solitude étrange
au-delà des premières barrières, au-delà des degrés
se perdait dans les yeux cependant que l'exécution
féroce débordait dans les autres yeux
et qu'une raison ancienne blessait les genoux
fléchis sur l'herbe électrique, à genoux
sur la terre, il ne pleuvra jamais sur ce terrain
le jour ne reviendra pas et le soir restera vert,
il ne pleuvra pas, il n'y aura pas d'enfants sur les
tribunes, leurs bouches, leurs yeux prompts
aux larmes séchés par le soleil – elles restent dans la
gorge – et cependant le temps aquatique n'attendait pas
le coup de sifflet
n'attendait pas le retour, immobile dans le cri
dans le désert vert dans le mystère des yeux dans
cette ligne au-delà des corps, comme si du fond
de la blessure au front les yeux
se réverbéraient dans la mer et que dans un grand
silence le sang s'immergeât
dans la lumière, tandis que le caillot de l'âme
grondait, « je ne vous ai pas parlé, à vous ni à
personne, j'ai donné quelque chose »,
et comme si l'esprit déjà lacéré dans le cri, au loin,
comme dans un tabernacle de la bataille trouvait
par-delà les gradins, sa propre paix.


Traduction : Jean-Yves Masson (Lumière frontale, L'Âge des héros, Editions de la Différence, 1996)





Source de la vidéo : Site YouTube

mardi 25 janvier 2011

La Chambre verte (La Camera verde)



Oui, ils sont tous là...


CONDIZIONE

Un uomo solo,
chiuso nella sua stanza.
Con tutte le sue ragioni.
Tutti i suoi torti.
Solo in una stanza vuota,
a parlare. Ai morti.

Giorgio Caproni







Nella morte di François Truffaut


E la camera non avrà luce
se non quella verde della memoria infantile, e il gioco
delle ombre sui muri, le suore
accovacciate su cadaveri ignoti, questo grumo
Truffaut, questa speranza, questa pietà rasa
sui muri, e il veleno mai dato...
Altri nei mantelli o nell'ombra precedente
in questo moto seguiranno il corso,
ma non c'era più niente, la luce
notturna tremava, le automobili
inseguivano sirene spente
ed era come se tutto cadesse dagli occhi
ma forse eri tu forse la prima volta.

Roberto Mussapi Luce frontale, Poesie mistiche, Garzanti Ed. 1987







Dans la mort de François Truffaut

Et la chambre n'aura pas de lumière
autre que la verte mémoire enfantine, et le jeu
des ombres sur les murs, les nonnes
accroupies sur des cadavres inconnus, ce grumeau
Truffaut, cette espérance, cette pitié arasée
sur les murs, et le poison jamais donné...
D'autres dans leurs manteaux ou dans l'ombre d'avant
dans ce mouvement suivront le cortège,
mais il n'y avait plus rien, la lumière
nocturne tremblait, les automobiles
poursuivaient des sirènes éteintes
et c'était comme si tout tombait des yeux

mais peut-être était-ce toi, peut-être, la première fois.

Traduction : Monique Baccelli (Lumière frontale, Poèmes mystiques, éditions de La Différence, 1996)






Source des vidéos
: Site YouTube


Image : François Truffaut dans La Chambre verte

dimanche 23 janvier 2011

L'Étranger


Ce ton fier qu’ils prennent, si souvent, pour vous informer qu’ils ne lisent « jamais de livres » ! Il peut très bien s’agir d’ « intellectuels », d’ailleurs. Mais il est bien inutile, la plupart du temps, qu’ils nous préviennent. Nous aurions eu tôt fait de nous aviser par nous-mêmes de ce qu’ils nous révèlent avec tant de satisfaction : car entre les lecteurs de livres et le reste du monde, la différence est bien loin de se limiter à ce seul point, qui n’est en général que l’indice, ou peut-être la cause, de bien d’autres antinomies. La disparité, quoiqu’elle soit bel et bien culturelle, ne relève pas forcément d’une inégalité de culture, car on peut être très savant, de nos jours, sans jamais lire de livres, de livres « littéraires », en tout cas, disons pour simplifier de littérature. En revanche, fréquenter ou non la littérature, ce sont, pour ainsi dire, deux manières d’être au monde, et de le voir. Le sens n’a pas le même sens, dans les deux cas, ni surtout la même consistance. Et si la remarque est vraie pour les individus, elle l’est bien davantage à propos des sociétés. Pour la première fois depuis plusieurs siècles, nous ne vivons plus dans une civilisation littéraire, c’est-à-dire dont la référence essentielle, quant au langage, quant aux manières, quant aux valeurs, soit la littérature. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ceux d’entre nous qui restent fidèles au livre se trouvent si mal à leur aise parmi leurs contemporains. La courtoisie, par exemple, avec l’abstraction qu’elle suppose, la médiateté de sens qu’elle implique, la conscience qu’elle exige du caractère de rôle dont se parent, dans les rapports qu’elle instaure, aussi bien le je que le vous, la courtoisie ne peut plus avoir cours, dans un monde que la littérature cesse d’enseigner ; les relations sociales y obéissent à d’autres codes, presque aussi complexes, à la vérité, mais qui ne sont pas perçus par leurs usagers comme des codes : la sincérité, l’authenticité, le naturel, le « sympa ». L’homme qui lit des livres ne peut que s’y sentir étranger.

Renaud Camus Esthétique de la solitude Editions P.O.L, 1990





Sur l'idéologie du sympa, par Fabrice Neaud

L'Etrangèreté, par Renaud Camus, Emmanuel Carrère et Alain Finkielkraut

Images : Renaud Camus (Site Flickr)

samedi 22 janvier 2011

Come in una sinfonia



E come in una sinfonia degli addii
Dapprima un oboe e un corno
Poi il fagotto e l'altro oboe
Quindi l'altro corno e il contrabbasso
Ciascuno eseguendo
Prima di terminare
il suo piccolo assolo,
Lasciando il movimento spegnere
Sull'ultima battuta
Dei violini.

Franco Buffoni Roma Guanda ed. 2009


Et comme dans une symphonie des adieux

D'abord un hautbois et un cor

Puis le basson et l'autre hautbois
Ensuite l'autre cor et la contrebasse

Chacun d'eux exécutant

Avant de prendre congé
Son petit solo,

Laissant le mouvement s'éteindre

Sur l'ultime accord

Des violons.


(Traduction personnelle)











Images : en haut, Nello Zazzaro (Site Flickr)

en bas, Arianna Ramella (Site Flickr)

vendredi 21 janvier 2011

Luna di marmellata


Paolo Conte canta Luna di Marmellata (testo e musica di Paolo Conte, 1975) :








Lungo il viaggio
e anche noioso
arriviamo affaticati
le valigie son pesanti e i vestiti stropicciati

Meno male
eccoci qua, in un albergo illuminato
una stanza anche per noi
noi che abbiam tanto viaggiato

So tutto
di questi posti ormai
e il freddo so
di questa chiave in mano a me

E ti prepari ad abitare
questa stanza come fosse
una casa
e io ti aspetto
mentre metti nei cassetti
la tua roba e anche la mia
e al di là della finestra
c'è una luna strepitosa
che ci guarda con tristezza

Luna di marmellata per noi due
che abbiamo casa e figli tutti e due
ma abbiam sorriso senza alcun pudore
all'idea di un ultimo amore.





Lune de confiture

Le voyage a été long

et même ennuyeux

nous arrivons fatigués

les valises sont lourdes et les habits froissés


Enfin, heureusement

nous y voici, dans cet hôtel illuminé

une chambre rien que pour nous
nous qui avons tant voyagé

Je sais tout

de ces endroits-là désormais

et du froid de cette clé

que je tiens dans la main


Et tu te prépares à habiter

cette chambre comme si c'était

ta maison
et moi je t'attends

pendant que tu ranges dans les tiroirs
tes affaires et les miennes aussi
et par la fenêtre

on voit une lune éclatante
qui nous regarde avec tristesse


Une lune de confiture pour nous deux

qui tous les deux avons une maison et des enfants

mais avons souri sans aucune pudeur

à l'idée d'un ultime amour.

(Traduction personnelle)





Images
: en haut, Marc Aurel (Site Flickr)

au milieu, Gianni (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

jeudi 20 janvier 2011

La Bellezza (La Beauté)


"I miei occhi giacciono

in fondo al mare
nel cuore delle alghe
e dei coralli"

(Poesia di P. Impastato)





Un extrait du film de Marco Tullio Giordana I Cento passi, qui raconte l'histoire de Giuseppe (Peppino) Impastato, et sa lutte contre les représentants locaux de la mafia à Cinisi (dans la province de Palerme). Il s'agit ici d'un dialogue entre Peppino et son ami Salvatore (Salvo) Vitale :




Peppino Impastato : Sai cosa penso ? Che quest'aeroporto in fondo non è brutto, anzi...

Salvo Vitale : Ma che cosa dici ?

Peppino Impastato : No ma... Visto così dall'alto, uno sale qua sopra e potrebbe anche pensare che la natura vince sempre, che è ancora più forte dell'uomo e invece non è così ! In fondo tutte le cose, anche le peggiori, una volta fatte poi si trovano una logica, una giustificazione per il solo fatto di esistere : fanno 'ste case schifose con le finestre in alluminio e i muri di mattoni finti... Mi stai seguendo?...

Salvo Vitale : Eeh, ti sto seguendo!

Peppino Impastato : ...I balconcini, 'a gente ci va a abitare e ci mette... le tendine, i gerani, la televisione e dopo un po' tutto fa parte del paesaggio, c'è, esiste, nessuno si ricorda più di com'era prima, non ci vuole niente a distruggere la bellezza.

Salvo Vitale : Ah bè ho capito, ma allora ?

Peppino Impastato : E allora... E allora invece della lotta politica, la coscienza di classe, tutte le manifestazioni necessarie, bisognerebbe ricordare alla gente cos'è la bellezza, aiutarla a riconoscela, a difenderla.

Salvo Vitale : La bellezza ?

Peppino Impastato : La bellezza, è importante la bellezza, da quella scende giù tutto il resto.




Peppino Impastato : Tu sais ce que je pense ? Au fond, cet aéroport, il n'est pas si moche, au contraire, même...

SalvoVitale : Mais qu'est-ce que tu racontes ?

Peppino Impastato : Eh bien, vu d'ici, de très haut, on a presque l'impression que la nature l'emporte toujours, qu'elle est plus forte que l'homme ; et pourtant, ce n'est pas vrai ! Au fond, on finit toujours par trouver une logique à tout, même aux pires choses : le simple fait qu'elles existent semble les justifier. Ils construisent ces maisons horribles, avec les fenêtres en aluminium et les murs en fausse brique... Tu me suis ?

Salvo Vitale : Oui, oui, je te suis !

Peppino Impastato : Les petits balcons, tout ça... Les gens s'y installent, ils y mettent des rideaux, des pots de géraniums, la télévision... Et petit à petit, tout ça fait partie du paysage, plus personne ne se souvient de comment c'était avant. Il ne faut pas grand chose pour détruire la beauté...

Salvo Vitale : Oui, je vois ce que tu veux dire, mais alors ?

Peppino Impastato : Et alors... Alors, au lieu de leur parler tout le temps de la lutte politique, de la conscience de classe, il faudrait rappeler aux gens ce qu'est la beauté, les aider à la reconnaître, à la défendre...

Salvo Vitale : La beauté ?

Peppino Impastato : La beauté, oui, c'est important la beauté, c'est de là que découle tout le reste...




Images : en haut : Carlomagi (Site Flickr)

au milieu : Daniele (Site Flickr)

en bas : Ivan Parisi (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

mardi 18 janvier 2011

Traces sur le sable


Aujourd’hui, le nom de Bresson est devenu un emblème, une entité, une sorte de manifeste cinématographique de la rigueur poétique. Être bressonien signifiait, pour moi et mes amis, tendre vers l’idéal moral, inatteignable, sublime et mortifiant de l’ascèse cinématographique. Je parle d’idéal mortifiant parce que ses films sont toujours de fortes expériences sensuelles privées d’exutoire (autre qu’esthétique, lequel est d’ailleurs en lui-même une source de plaisir intense).

Un jour, j’appris que Bresson était à Rome pour participer à un colloque au Centre expérimental de cinématographie. Je m’y suis précipité, arrivant au beau milieu de son intervention. Debout derrière un mur d’étudiants, je ne parvenais à voir que la couronne blanche et immaculée de ses cheveux, qui bougeait lentement. Il n’a jamais utilisé la parole "cinéma", parlant toujours de "cinématographe". Tout le reste relevait du théâtre filmé. En face de lui, je tremblais d’admiration. Était-ce en 1964 ou en 1965 ? Je me souviens que cet après-midi-là, Mauro Bolognini m’invita à un dîner organisé en l’honneur de Bresson, qui se trouvait en fait à Rome depuis plusieurs semaines pour y préparer le tournage d’un épisode de La Bible, un film produit par Dino de Laurentiis, avec plusieurs metteurs en scène. Bresson avait pour sa part choisi de réaliser l’épisode de L’Arche de Noé. Avant de me présenter à lui, Bolognini me dit que Bresson était d’assez mauvaise humeur, et il m’en expliqua la raison. Ce matin-là, pendant que Bresson intervenait au colloque, Dino de Laurentiis s’était rendu sur le plateau du tournage et y avait vu de grandes cages contenant des couples d’animaux sauvages : deux lions, mâle et femelle, deux girafes, mâle et femelle, deux hippopotames, mâle et femelle, et ainsi de suite... Quelques heures plus tard, Dino avait exprimé sa grande satisfaction à Bresson en lui disant qu’il était fier d’être le seul producteur au monde à avoir réussi à convaincre le grand Maître de participer à un film spectaculaire, à fort potentiel commercial. «En ce qui concerne les animaux, on ne verra que leurs traces sur le sable», murmura Bresson à Dino. Une heure après, son contrat était annulé.

Bernardo Bertolucci La mia magnifica ossessione Garzanti ed. 2010 (Traduction personnelle)





Image : Site Flickr

Source de la vidéo : Site YouTube

lundi 17 janvier 2011

Via del Campo


Via del Campo est une petite rue des vieux quartiers du centre de Gênes, débouchant sur le port après l'ancienne porte médiévale, dite "Porta di Vacca". Naguère, c'était surtout la rue des trafics, des bouges et des bordels, comme le rappelle cette belle chanson que lui a consacré Fabrizio de André :







Via del Campo c'è una graziosa
gli occhi grandi color di foglia
tutta notte sta sulla soglia
vende a tutti la stessa rosa.

Via del Campo c'è una bambina
con le labbra color rugiada
gli occhi grigi come la strada
nascon fiori dove cammina.

Via del Campo c'è una puttana
gli occhi grandi color di foglia
se di amarla ti vien la voglia
basta prenderla per la mano,

e ti sembra di andar lontano
lei ti guarda con un sorriso
non credevi che il paradiso
fosse solo lì al primo piano.

Via del Campo ci va un illuso
a pregarla di maritare
a vederla salir le scale
fino a quando il balcone ha chiuso.

Ama e ridi se amor risponde
piangi forte se non ti sente
dai diamanti non nasce niente
dal letame nascono i fior.






Via del Campo il y a une jolie fille
avec de grands yeux verts

elle passe ses nuits sur le seuil

et vend à tous la même rose.


Via del Campo il y a une fillette

avec des lèvres fraîches comme la rosée

et des yeux gris comme la rue

les fleurs naissent sur son chemin.

Via del Campo il y a une putain

avec de grands yeux verts

si te vient l'envie de l'aimer

il suffit de la prendre par la main,


et il te semble d'aller très loin

elle te regarde en souriant

tu n'aurais jamais cru que le paradis

était juste là au premier étage.


Via del Campo il y a un nigaud

qui ne rêve que de l'épouser

il la suit des yeux quand elle monte l'escalier
jusqu'à ce qu'elle referme la porte du balcon.

Aime et ris si l'amour te répond
pleure fort s'il ne t'entend pas

des diamants il ne naît rien

mais du fumier naissent les fleurs.


(Traduction personnelle)





Images : en haut, Wiki Commons

au centre, Xaci (Site Clikon.it)

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 15 janvier 2011

Come fossi una bambola


L'image, dit la phénoménologie, est un néant d'objet. Or, dans la Photographie, ce que je pose n'est pas seulement l'absence de l'objet ; c'est aussi d'un même mouvement, à égalité, que cet objet a bien existé et qu'il a été là où je le vois. C'est ici qu'est la folie ; car jusqu'à ce jour, aucune représentation ne pouvait m'assurer du passé de la chose, sinon par des relais ; mais avec la Photographie, ma certitude est immédiate : personne au monde ne peut me détromper. La Photographie devient alors pour moi un medium bizarre, une nouvelle forme d'hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps : une hallucination tempérée, en quelque sorte, modeste, partagée (d'un côté «ce n'est pas là», de l'autre «mais cela a bien été») : image folle, frottée de réel.

J'essaye de rendre la spécialité de cette hallucination, et je trouve ceci : le soir même d'un jour où j'avais encore regardé des photos de ma mère, j'allai voir, avec des amis, le Casanova de Fellini ; j'étais triste, le film m'ennuyait ; mais lorsque Casanova s'est mis à danser avec la jeune automate, mes yeux ont été touchés d'une sorte d'acuité atroce et délicieuse, comme si je ressentais tout d'un coup les effets d'une drogue étrange ; chaque détail, que je voyais avec précision, le savourant, si je puis dire, jusqu'au bout de lui-même, me bouleversait : la minceur, la ténuité de la silhouette, comme s'il n'y avait qu'un peu de corps sous la robe aplatie ; les gants fripés de filoselle blanche ; le léger ridicule (mais qui me touchait) du plumet de la coiffure, ce visage peint et cependant individuel, innocent : quelque chose de désespérément inerte et cependant de disponible, d'offert, d'aimant, selon un mouvement angélique de «bonne volonté». Je pensai alors irrésistiblement à la Photographie : car tout cela, je pouvais le dire des photos qui me touchaient (dont j'avais fait, par méthode, la Photographie même).

Je crus comprendre qu'il y avait une sorte de lien (de nœud) entre la Photographie, la Folie et quelque chose dont je ne savais pas bien le nom. Je commençais par l'appeler : la souffrance d'amour. N'étais-je pas, en somme, amoureux de l'automate fellinien ? N'est-on pas amoureux de certaines photographies ? (Regardant des photos du monde proustien, je tombe amoureux de Julia Bartet, du duc de Guiche.) Pourtant, ce n'était pas tout à fait ça. C'était une vague plus ample que le sentiment amoureux. Dans l'amour soulevé par la Photographie (par certaines photos), une autre musique se faisait entendre, au nom bizarrement démodé : la Pitié. Je rassemblais dans une dernière pensée les images qui m'avaient «point» (puisque telle est l'action du punctum), comme celle de la négresse au mince collier, aux souliers à brides. A travers chacune d'elles, infailliblement, je passais outre l'irréalité de la chose représentée, j'entrais follement dans le spectacle, dans l'image, entourant de mes bras ce qui est mort, ce qui va mourir, comme le fit Nietzsche, lorsque le 3 janvier 1889, il se jeta en pleurant au cou d'un cheval martyrisé : devenu fou pour cause de Pitié.

Roland Barthes La Chambre claire Cahiers du cinéma / Gallimard / Seuil, 1980





Source de la vidéo
: Site YouTube








"Vivere ancora"


"C'est l'époque où toutes les villas, le long de l'avenue, sont habitées par des parents, des amis, tandis que maintenant, quelle révolution ! Il y a des coups de théâtre, des renversements. Seulement lui et elle, toujours ensemble, toujours enlacés, incapables de se séparer.
"




Travelling latéral suivant Gina en gros plan ; elle courbe la tête.

PÈRE. (off) Eh, Maman ! Maman ! Maman ! Eh bien, elle est partie.

Gina, se penchant, a mis un disque. Début de la musique et de la chanson Vivere ancora. On reste sur un gros plan de Gina, rêveuse, qui regarde Fabrizio hors champ. La chanson s'amplifie alors qu'elle avance en souriant et l'enlace. Ils dansent et sortent du champ, découvrant le père qui lit attentivement son journal, sans faire attention à rien. Il lève les yeux, puis se lève, ôtant ses lunettes. Il passe devant le couple, qui danse enlacé. Gros plan des deux.

PÈRE. (off) Je vais me coucher. Réveillez-moi à quatre heures.

On reste un moment sur Gina et Fabrizio. Suite de la chanson. Panoramique vers le fauteuil où dort la grand-mère. Le couple passe devant elle, la regarde dormir. Ils se regardent. Long baiser sur la bouche en gros plan. Ils se regardent, alors qu'à l'arrière-plan Antonio entre dans la pièce et les regarde. [Le scénario original indique ici qu'Antonio (Giuseppe dans le scénario), "comme l'enfant qui suit le joueur de flûte de Hamelin", avance d'abord dans le couloir, puis observe Gina et Fabrizio par la porte entr'ouverte avant d'entrer.]

GINA. (dos à nous et se tournant vers lui) Maintenant, nous dansons tous les deux, hein ?

Plan américain : pendant que Fabrizio la regarde, Gina prend Antonio dans les bras et essaie de le faire danser.

ANTONIO. Mais non, je ne sais pas !

GINA. Si, dansons, allons ! Mais si, danse !

ANTONIO. Qu'est-ce que tu veux que je danse, la danse de l'ours ?

GINA. Ne bouge pas !

Travelling avant sur Gina qui essaie d'entraîner Antonio dans la danse et fixe, par dessus son épaule, Fabrizio hors champ. Fin musique. Elle se serre contre Antonio, lui sourit.

(Découpage du film de Bernardo Bertolucci Prima della Rivoluzione, L'Avant-Scène Cinéma n. 82, juin 1968)





La chanson de Gino Paoli Vivere ancora (Vivre encore) :


Vivere ancora....
soltanto per un ora
e per un ora
averti tra le braccia
e far sparire
per sempre dal tuo viso
ogni incertezza
che ti tormenta ancora.

Vivere ancora....
soltanto per un ora
e per un ora
vedere sul tuo viso
tutto l'amore che ti ho
saputo dare
e la mia vita
che ora è solo tua.

E poi restare
vicini ad occhi aperti
ad aspettare che
dalla finestra giunga la luce
di un giorno che ci veda
stretti abbracciati
con gli occhi dentro agli occhi.

Poter vedere
in una stanza buia
con gli occhi chiusi
quello che vogliamo.

Poter sentire vicino alla mia mano
i tuoi capelli
sparsi sul cuscino
sentire che per sempre
il mio destino
è diventato tuo...


Vivre encore...
pour une heure seulement
et pour une heure
t'avoir dans mes bras
et effacer
pour toujours de ton visage
tous les doutes
qui encore te tourmentent.

Vivre encore...
pour une heure seulement
et pendant cette heure
voir sur ton visage
tout l'amour
que j'ai su te donner
et ma vie
qui maintenant t'appartient.

Et puis rester ensemble
les yeux ouverts
à attendre que
de la fenêtre
vienne la lumière
d'un jour qui nous voit
tous les deux enlacés
les yeux dans les yeux.

Pouvoir découvrir
dans une chambre obscure
les yeux fermés
tout ce que nous désirons.

Pouvoir sentir près de ma main
tes cheveux
répandus sur le coussin
et sentir que pour toujours
mon destin
t'appartient...


Source de la vidéo : Site YouTube

vendredi 14 janvier 2011

Fellini Amarcord


Je me souviens de la sirène du Rex, le paquebot transatlantique, au moment où il surgit du brouillard dans la nuit de Rimini (et sur la mer de plastique de Cinecittà), avec toutes ses lumières, ses gerbes d'écume et son panache de fumée. Je me souviens des cris qui le saluent, des larmes de la Gradisca lorsqu'elle lui envoie des baisers, et du vieil accordéoniste aveugle qui soulève ses lunettes noires et demande autour de lui : "Com'è ? Com'è ?" ("Comment est-il ? Comment est-il ?")...





Source de la vidéo : Site YouTube

jeudi 13 janvier 2011

La douceur de Lucques


[Agliano toujours, mercredi 11 août, trois heures et demie.] Hier, vers cette heure-ci, nous sommes partis pour Lucques, qui est distante d’une trentaine de kilomètres. Madeleine nous attendit sur un gros banc de pierre tandis que nous gravissions, Pierre et moi, la tour des Giunigi, fameuse pour les arbres qui poussent à son sommet. J’avais déjà fait cette escalade avec Rodolfo, il y a de cela je ne sais combien d’années – douze, peut-être, ou bien quinze ? Mais alors nous nous étions trouvés seuls, là-haut, entre les branches en plein ciel ; tandis qu’hier cinq ou six nationalités au moins se pressaient sur l’étroite plate-forme, et quarante ou cinquante personnes, non sans une abondante marmaille.

Je ne sais si l’Italie a beaucoup changé, ou bien si mes souvenirs d’elle ne concernaient pas le mois d’août. Il semblerait bien qu’un seuil ait été franchi. A Pise, par exemple, j’ai vu qu’il fallait prendre un billet pour entrer dans la cathédrale, ce qui eût été inimaginable dans ma jeunesse. Il est vrai qu’à Notre-Dame de Paris il n’en va pas autrement, si je ne me trompe.

Lucques était jadis la plus attachante des villes sans tourisme, ou du moins sans tourisme de masse. On l’aimait pour son air réservé, pour sa discrétion, l’écart qu’elle avait su garder, sa grande beauté sans apprêt, son mépris des petits commerces à trois sous. Je crains que ces temps-là ne soient révolus, hélas, et toutes ces belles qualités perdues. Il y a dans Lucques un peuple dense, à présent, et tous les peuples de la terre.

A cet insinuant détail près – la foule –, la beauté de la ville est intacte. Et s’il y avait cohue dans San Frediano, vers cinq heures, à cinq heures et demie nous n’étions qu’une douzaine dans les jardins du palais Pfanner. Encore plus tard, dans les salons du palais Mansi, nous n’avons croisé que trois jeunes Italiennes.



Ce musée est fameux pour son Jeune Homme de Pontormo, à la casaque rose. Le tableau, à je ne sais quelle époque de son histoire, a pris un mauvais coup au niveau du visage. Pourtant là n’est pas la raison, bien entendu, qui fait qu’il est un peu déchu dans ma faveur. Je lui préfèrerais mille fois, si j’avais le choix, le très ribéresque Saint Sébastien de Luca Giordano. Ce n’est pas que j’aie une passion particulière pour le sujet. Mais on est à mille lieues des alanguissements sado-pédérastiques habituels. Un homme maigre au corps blanc, légèrement jaunâtre, est suspendu par les poignets. Irradiant une lumière tragique, son torse fait une longue diagonale sur le fond presque noir de la toile. On aperçoit deux visages, en contrebas. Ce n’est pas ceux des bourreaux : deux hommes qui passaient dans cette ombre, plutôt, et qui commentent le supplice, avec une compassion recueillie.

On peut trouver tout cela bien théâtral. C’est de la peinture à effet, sans doute. Mais comme elle produit son effet...

Les Mansi avaient le goût des batailles. Ils semblent avoir fait collection des peintures de ce genre-là. On en voit trois de Salvator Rosa, tumultueuses à souhait, pleines de nuages de poudre et de chevaux cabrés, sous de beaux ciels rouge et gris. Les visages sont un peu bâclés, cependant – caricaturaux à l’excès. Pour le préromantisme rêveur dans la mêlée, je crois garder un faible pour Jacques Courtois, Il Borgognone, dont nous avons vu aussi une belle toile.

Madeleine s’est assise à une terrasse de la place Napoléon tandis que Pierre et moi courions jusqu’à la cathédrale. J’ai peine à croire que tous les bas-reliefs du portique soient médiévaux. Beaucoup paraissent taillés d’hier – surtout les plus grands. Mais les guides ne pipent mot d’interventions récentes. Et pourtant, par une fidélité ruineuse à cette collection admirable, j’ai fait l’acquisition du guide rouge Toscana, édité par le Touring Club italien.

Plus peut-être que la cathédrale, ce que j’aime sur la place qu’elle orne, c’est le mur jaune d’un jardin, percé d’une porte énorme et de grosses fenêtres grillagées, dessinées par Ammanati. Il est aussi l’auteur du palais princier, ou du moins de sa partie la plus belle, celle de gauche.



Regardant la façade se dresse la statue de Marie-Louise de Bourbon, qui gouvernait la principauté pour son fils enfant, Charles-Louis, pendant que Marie-Louise de Habsbourg régnait à Parme. La statue commémore l’arrivée à Lucques d’une eau salubre, en 1842. La princesse, à laquelle est dû ce bienfait, tient par l’épaule son fils adolescent, entièrement nu. Ce devait faire un drôle d’effet d’être exposé tout entier au regard de ses sujets, sous prétexte de néo-classicisme canovien.

Quand mourut la veuve de Napoléon, en 1847, les Bourbons de Lucques, après trente ans d’une attente polie, retournèrent à Parme, et redevinrent Bourbon-Parme comme devant. Ils régnèrent encore une douzaine d’années, jusqu’à l’unité italienne.

Le palais princier de Lucques, cette belle énorme caserne (Ammaniti nonobstant), c’est tout à fait le décor et l’esprit de La Chartreuse de Parme. Stendhal, cependant, si mon souvenir est exact, s’est plutôt inspiré, pour son Ernest-Ranuce, du tyran qui régnait à Ferrare.

A Lucques on était assez doux, je crois bien.

Renaud Camus Retour à Canossa Journal 1999 éditions Fayard, 2002





Images
: (1) Andrea Della Lena (Site Flickr)

(3) Gianna Elena (Site Flickr)

(4) Audrey H (Site Flickr)

mercredi 12 janvier 2011

Pise, la boudeuse


Agliano toujours, mercredi 11 août, midi. [...] Lundi soir nous fûmes à Pietrasanta, où la sculpture joue depuis des siècles un rôle considérable, non loin des carrières de Carrara. Sur la place principale se dressaient une vingtaine de sculptures de Folon. Je me suis intéressé davantage à une statue de Léopold de Toscane, l'ultime grand-duc, si je ne me trompe – un prince dont l'effigie n'est pas fréquente.

Madeleine proposait que nous prenions un verre sur cette place, qui n'est pas laide ; mais j'ai suggéré que nous roulions jusqu'à Pise, qui me semblait d'un tout autre intérêt pour Pierre, dont c'est le premier voyage en Italie.

Là-bas, malheureusement, la cathédrale était de pied en cap revêtue d'échafaudages, et la moitié du baptistère aussi. Les autorités veulent que ces monuments se présentent sous leur meilleur jour l'année prochaine, pour le jubilé. C'était la première fois que je voyais la tour penchée protégée de la chute par d'énormes câbles. Un vilain grillage, d'autre part, barrait à hauteur d'oeil, de l'avenue qui le longe, la totalité de l'ensemble monumental, sur sa pelouse. Et bien qu'il fût alors près de huit heures du soir, il y avait encore un monde fou, une foule bigarrée de touristes d'été. bref, c'était un peu décevant.

Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est la place des Chevaliers, et surtout les quais de l'Arno, que nous avons longés dans la nuit qui venait. Ou peut-être sont-ils la déception même, au contraire – mais une déception faite grandeur et sagesse, art de vivre et beauté.

Le fleuve est si plat, à Pise, son cours est si lent, qu'on croirait toujours ces photographies du dix-neuvième siècle où les rivières ont l'air de parquets vernis, dans l'attente de bals improbables. Toutefois, l'humeur de Pise n'est pas au bal. Elle se tourne le dos à elle-même. On voit bien qu'elle n'aime pas ce qu'elle est devenue. Elle boude, comme lord Byron dans son palais, que signale une plaque que j'allai saluer en courant : c'est là qu'il écrivit six chants de son Don Juan, de l'automne 1821 à l'été 1822.

Dans une curieuse église octogonale, sur l'autre rive, Marie Mancini dort son dernier sommeil. Devenue princesse Colonna elle est morte à Pise en 1715, la même année que Louis XIV. Depuis longtemps sa vie n'était qu'errance, apparemment, et la misère même la guettait.

Après un agréable dîner au pied d'une tour, à l'enseigne du Campano (c'était la cloche qui appelait les étudiants à l'étude), nous avons découvert, dans la lumière des phares, et de nouveau sur la rive gauche, une merveilleuse église de style romano-pisan, étroite et blanche, si vieille qu'elle passe pour l'ancienne cathédrale, si j'en crois le Guide bleu, a posteriori consulté. C'est aussi lui qui me renseigne sur Marie Mancini. Mais pour aimer à Pise les quais de l'Arno la nuit, je n'ai besoin de personne.

Renaud Camus Retour à Canossa, Journal 1999 éditions Fayard, 2002





Images : en haut, Orlando (Site Flickr)

en bas, Site Flickr