vendredi 31 décembre 2010

Fine anno



Mardi 1er janvier [1957]
.
Il ne faut pas accorder une importance démesurée à cette minute fatale qui sépare deux années. Il y a, dans la vie d'un homme, une foule d'événements, qui peuvent paraître plus modestes, mais qui n'en apportent pas moins une moisson féconde d'émotions, de sensations, de découvertes, d'états d'âme. Une lecture, un paysage, un lever de soleil, un tableau, une rencontre se révèlent plus décisifs, pour un individu, que cet instant astronomique par lequel une année s'achève.

Bernard Delvaille Journal 1949-1962






Sotto le feste

Rullano lontani tamburi.
Auguri auguri auguri.

Giorgio Caproni Il Muro della terra


À l'approche des fêtes


On entend au loin des tambours rouler.
Bonne année bonne année bonne année.







Image : Stefano Olmi (Site Flickr)

jeudi 30 décembre 2010

La dea pietosa (La déesse miséricordieuse)


Era lei, Giuseppe, che è passata nella tua vita
come una nebbia marina.
La vedemmo alla sera, quasi svanita, lontana.
E con lei l'eco, e il ritorno delle parole,
a lei non è servito amarti, seguirti
su per le scale di Porto Maurizio da bambino, implorare
pietà al padre per te, per la tua strada.

Oggi è discesa in forma di ragazza
a te sconosciuta, ma io l'ho vista
chinarsi sulle tue mani e piangere
e scomparire verso Oneglia, lasciandoti
solo di fronte alla luce della tua ombra
E al mare della memoria perenne altissima.

Roberto Mussapi Gita meridiana La dea pietosa Jaca Book, 2009





C'était elle, Giuseppe, qui est passée dans ta vie
comme une brume marine.
Nous l'avons vue au soir, presque évanouie, lointaine.
Et avec elle l'écho, et le retour des paroles,
il ne lui a servi à rien de t'aimer, de te suivre
par les escaliers de Porto Maurizio quand tu étais enfant, d'implorer
la pitié de ton père pour toi, pour ton chemin.

Aujourd'hui, elle est venue sous la forme d'une jeune fille
inconnue de toi, mais moi je l'ai vue
se pencher sur tes mains et pleurer
puis disparaître vers Oneglia, en te laissant
seul face à la lumière de ton ombre
et à la mer de la mémoire éternelle, la très haute.

(Traduction personnelle)

Dans la note qui accompagne ces vers, l'auteur nous dit ceci : «Ce poème a été écrit le 17 novembre 1986, après que j'eus appris la mort du père du poète Giuseppe Conte, qui en est le dédicataire. La "déesse de miséricorde" est Athéna, à qui j'attribue justement une intelligence miséricordieuse : la fidèle protectrice d'Ulysse représente l'intelligence dans le sens humaniste du terme, le désir anxieux de connaissance de son protégé, mais également une autre forme d'intelligence. Athéna suit l'homme qui est seul, qui a perdu tous ses amis, en les ayant vus tomber les uns après les autres : son intelligence est celle qui nous est nécessaire pour accéder à la connaissance, pour accepter la mort, pour résister au mystère. C'est en ce sens qu'elle est la gardienne d'Ulysse et la déesse de l'intelligence suprême et définitive, raison pour laquelle j'ai souhaité sa présence auprès de mon ami.»





Images : en haut, Don Sutherland (Site Flickr)

au milieu et en bas : Sergio Massano (Site Flickr)






mardi 28 décembre 2010

Morfologia del bianco (Morphologie du blanc)



C'erano nel bianco riverberi di bianco, che spumeggiando rotolavano su una distesa bianca, il cielo, sopra, era bianco, un cielo perso nella luce che lo abbagliava di bianco, è assenza, mi dicevo, è vuoto d'assenza, ma era un bianco che innevava i pensieri, un abisso di bianco che cancellava ogni cosa, a guardare bene anche il fondo del bianco, il suo incavo, il suo riflesso erano bianchi, è il silenzio, mi dicevo, il silenzio dell'origine, o della fine, ma era solo un immenso lenzuolo bianco sotto cui dormivano bianche moltitudini, qua e là s'affaciavano parvenze vestite di bianco, disfatte subito nel bianco, s'affaciavano simulacri imbiancati, smarriti nei loro bianchi pensieri, è il nulla, mi dicevo, il bianco del nulla, ma era soltanto un sogno di bianco che generava bianco, così quando fui sveglio guardai a lungo, di là dalla finestra, la luna, che quella notte era bellissima e bianca.

Antonio Prete Menhir ed. Donzelli, 2007






Il y avait dans le blanc des miroitements de blanc, qui en moussant roulaient sur une étendue blanche, le ciel, au-dessus, était blanc, un ciel perdu dans la lumière qui l'éblouissait de blanc, c'est l'absence, me disais-je, c'est le vide de l'absence, mais c'était un blanc qui recouvrait de neige les pensées, un abîme de blanc qui effaçait toute chose, à bien y regarder même le fond du blanc, sa cavité, son reflet étaient blancs, c'est le silence, me disais-je, le silence de l'origine, ou de la fin, mais ce n'était qu'un immense drap blanc sous lequel dormaient de blanches multitudes, ça et là apparaissaient des ombres vêtues de blanc, qui se fondaient aussitôt dans le blanc, des simulacres blanchis apparaissaient, égarés dans leurs blanches pensées, c'est le néant, me disais-je, le blanc du néant, mais ce n'était qu'un rêve de blanc qui engendrait du blanc, ainsi à mon réveil je regardai longtemps par la fenêtre, la lune, qui cette nuit-là était très belle et blanche.

(Traduction personnelle)




Images, en haut et en bas : Carlo Ilmari Cremonesi (Site Flickr)

au centre : Site Flickr

lundi 27 décembre 2010

Il ricordo del sole (Le souvenir du soleil)



"Sans l'avoir voulu, par ce qu'a d'instinctif son regard sur la culture et la vie, Mussapi a jeté un pont entre ici et ailleurs dans le présent, et entre maintenant et jadis dans le souci poétique. (...) Quand on s'attache à d'autres époques, ou à des êtres de celles-ci, il est fréquent, autant qu'assez naturel, d'aborder les uns et les autres par leurs monuments ou leurs œuvres, autrement dit par des traces, des textes, au plan d'un déjà exprimé qui voue le questionneur d'aujourd'hui à une rencontre par le dehors, entre les pôles opposés de la citation et du commentaire. Mais chez Mussapi il en va tout autrement. Comme les Paroles de Pline [Yves Bonnefoy cite ici l'un des poèmes du recueil La Poussière et le feu : Paroles de Pline du haut du volcan en flammes] le montrent bien, ce poète se porte d'emblée dans la forêt du passé – «épaisse d'ombres», dit Dante – vers de telles ombres, justement : non le poète ancien tel qu'il paraît dans son œuvre, ou le héros comme il s'efface dans ses hauts faits, mais la personne qu'ils furent, en son moment et son lieu, et qui n'est plus mais n'en a pas moins à nos yeux la sorte de vie qui enveloppe le nom que l'on prononce, vie qui a retenu tout son mystère bien qu'elle dise à plein désormais sa finitude. Cette vie, cette présence au sein de l'absence, est évidemment transcendante à toutes nos approches, comme il en va de toute existence. Évoquer Pline ainsi – ou Enée comme le fait également Mussapi –, c'est se vouer à ne plus tenir ce que l'on sait de ces êtres, par la littérature ou l'histoire, que pour des vues simplifiées ou des mirages. Mais en retour, et c'est comme cela que ce regard se fait poésie, on va être prêt à comprendre qu'ils ont accédé du fait de la mort à un sens, une vérité, qui ne se donnent qu'en celle-ci, et auxquels on ne peut songer soi-même, en leur difficulté essentielle, pourtant notre seule tâche, que si, aussi intensément que possible, on pense à eux sous le signe de la fin qu'ils ont rencontrée. Des morts, chez Mussapi, mais disons plutôt des vivants rencontrant leur mort."

Yves Bonnefoy




Enea guarda gli accampamenti alla sera


Tra pochi istanti questo campo sarà un solo respiro
e nessuno ricorderà il proprio nome, nel sonno
respirerà il mio esercito, e il popolo
dei dormienti si unirà nel silenzio al popolo dei morti.

Fumi leggeri escono dalle tende, fumi dalle ceneri
sulle are dove sono stati bruciati i caduti
in battaglia, in questo giorno che declina,
che dalla terra esala il ricordo del sole.

Chi li visiterà, i perduti ? scaglie di sole,
brandelli di memoria raggiungeranno il loro silenzio,
come accade ai dormienti, i miei morti
avranno visite incorporee, fuggite dal giorno ?
Conosceranno anche loro il risveglio e il mattino,
scuotendo la morte come si scuote il sonno, l'oblio
che la prima luce asciuga e rapprende ?
Voi campi arsi che a poco a poco ora trovate il respiro,
voi letto o tomba del mio esercito transitante, campi...
Dormono in voi, esalarono l'ultimo respiro
alla luce che si allontanava, dormono
accanto quelli che caddero nel vostro grembo d'oro
guardando il vuoto luminoso tra i colli e tra gli occhi
rubando per la morte l'estremo sole.

Roberto Mussapi Gita meridiana Il Sonno degli eroi Jaca Book 2009





Enée regarde au soir le campement

Bientôt ce camp sera un unique souffle
et plus personne ne se souviendra de son nom, dans le sommeil
respirera mon armée, et le peuple
des dormeurs s'unira dans le silence au peuple des morts.

Des fumées légères s'élèvent des tentes, et des cendres
sur les autels où l'on a brûlé ceux qui sont tombés
au combat, en ce jour qui décline,
exhalant de la terre le souvenir du soleil.

Qui viendra les visiter, les perdus ? Des éclats de soleil,
des lambeaux de mémoire rejoindront-ils leur silence,
comme cela arrive aux dormeurs, mes morts
auront-ils des visites incorporelles, échappées au jour ?
Connaîtront-ils eux aussi le réveil et le matin,
s'éveillant de la mort comme on le fait du sommeil, l'oubli
que la première lueur essuie et fige ?
Vous, champs arides qui maintenant peu à peu reprenez souffle,
vous, lit et tombeau de mon armée nomade, champs...
Ils dorment en vous, ils exhalèrent leur dernier soupir
à la lumière qui s'éloignait, ils dorment
à côté de ceux qui tombèrent en votre sein d'or,
regardant le vide lumineux entre les collines et entre les yeux,
dérobant pour la mort le dernier soleil.

(Traduction personnelle)


Images : en haut, Vincenzo Mazza (Site Flickr)

au centre, Bartolomeo Pinelli Enea e il Tevere (Wiki Commons)

Roberto Mussapi sur le site Terres de femmes

samedi 25 décembre 2010

Sono solo canzonette (16)


Carmen Consoli chante Guarda l'alba (C. Consoli, T. Ferro, 2010) :

Già Natale, il tempo vola,
l’incalzare di un treno in corsa,
sui vetri e lampadari accesi
nelle stanze dei ricordi.
Ho indossato una faccia nuova
su un vestito da cerimonia
ed ho sepolto il desiderio intrepido di averti affianco.
Allo specchio c’è un altra donna,
nel cui sguardo non v’è paura,
com’è preziosa la tua assenza in questa beata ricorrenza.
Ad oriente il giorno scalpita, non tarderà.

Guarda l’alba che ci insegna a sorridere,
quasi sembra che ci inviti a rinascere.
Tutto inizia, invecchia, cambia forma,
l’amore, tutto si trasforma,
l’umore di un sogno col tempo si dimentica.

Già Natale il tempo vola,
tutti a tavola che si fredda,
mio padre con la barba finta ed un cappello rosso in testa.
Ed irrompe impetuosa la vita
nell’urgenza di prospettiva,
già vedo gli occhi di mio figlio e i suoi giocattoli per casa.
Ad oriente il giorno scalpita, la notte depone armi e oscurità.

Guarda l’alba che ci insegna a sorridere,
quasi sembra che ci inviti a rinascere.
Tutto inizia, invecchia, cambia forma,
l’amore, tutto si trasforma,
persino il dolore più atroce si addomestica.

Tutto inizia, invecchia, cambia forma,
l’amore, tutto si trasforma.
Nel chiudersi un fiore al tramonto si rigenera.





Regarde l'aube

Déjà Noël, comme le temps passe,
à la vitesse d'un train qui roule
sur les vitres et les lustres allumés
dans les chambres des souvenirs.
J'ai revêtu un nouveau visage
sur une robe de soirée
et j'ai enterré le désir audacieux de t'avoir auprès de moi.
Dans le miroir, je vois une autre femme,
dont le regard est désormais sans peur,
comme ton absence est précieuse en cette fête si heureuse.
À l'est le jour piaffe, il ne va plus tarder.

Regarde l'aube qui nous apprend à sourire,
on dirait presque qu'elle nous invite à renaître.
Tout commence, vieillit, change de forme,
l'amour, tout se transforme,
l'humeur d'un rêve s'efface avec le temps.

Déjà Noël, comme le temps passe,
tous à table avant que ça ne refroidisse,
mon père avec une fausse barbe et un bonnet rouge sur la tête.
Et la vie déferle, impétueuse,
dans l'urgence d'une perspective,
je vois déjà les yeux de mon fils et ses jouets éparpillés dans la maison.
À l'est le jour piaffe, la nuit dépose les armes et l'obscurité.

Regarde l'aube qui nous apprend à sourire,
on dirait presque qu'elle nous invite à renaître.
Tout commence, vieillit, change de forme,
l'amour, tout se transforme,
même la douleur la plus atroce peut s'apprivoiser.

Tout commence, vieillit, change de forme,
l'amour, tout se transforme.
En se refermant au crépuscule, une fleur se régénère.

(Traduction personnelle)


Image : Site Flickr

Source de la vidéo : Site YouTube

vendredi 24 décembre 2010

Fêtes



24 décembre [1971]

Les fêtes de fin d'année m'ont toujours semblé un cauchemar et je crois bien qu'elles me le seront toujours.

Puis, mon corps rejoindra cette terre d'où il vient. La porte se refermera. Il pourrait ne rien rester. Oh ! mon Dieu, faites que l'oubli ne me prenne pas entièrement ! Faites qu'il reste de moi quelque chose ! Humblement, vous en qui je ne crois pas, je vous en prie. J'étais fait pour le bonheur ; j'en pressentais la saveur, le fumet. Mais il échappe toujours. Il existe bien de petites voluptés. J'en ai connu. Entre toutes, celles que propose le voyage, celles que laisse deviner un visage, celles que peuvent donner un poème, une musique, toutes choses qui ne ne sont que vent. Et cependant je sens en moi une irrépressible force de vivre. Seulement, parfois, il me semble, ou bien qu'il est trop tard, ou bien que renoncer serait confortable davantage.

Une fois de plus, la France me semble une prison. Tant de souvenirs de quais de gares, de ports, d'avions, de trains de nuit ; de rues inconnues et peu à peu apprivoisées me hantent ! Je ne puis être heureux que là où je ne suis pas.
Il y a deux ans, jour pour jour, heure pour heure, j'étais dans Lexington Avenue. Il neigeait. J'étais inconnu, à peine moi-même. Heureux ?

Bernard Delvaille Journal (1963 - 1977) La Table Ronde, 2001





Images
: en haut, Michael Remaley (Site Flickr)

en bas, Pierre Andersson (Site Flickr)








mercredi 22 décembre 2010

Rues de Parme – jour



Quelqu’un avait mis un extrait de ce film [Prima della Rivoluzione] en insert, je ne sais pas comment on dit, parmi les échanges de l’agora de la Société des lecteurs. C’était une séquence où l’on voit dans leurs parcs des maisons petites et grandes des confins de Parme, apparemment filmées d’une voiture qui passe devant elles sur la route ou l’avenue. La mauvaise qualité de l’image vidéo ajoutait encore à la beauté de ce long plan. On peut faire subir à ce film tous les mauvais traitements que l’on veut, il ne fait que devenir plus beau avec eux et avec les années.


Renaud Camus Kråkmo, p. 121-122





Temps pluvieux. Cesare marche dans une rue, va vers un porche : l’entrée de la maison de Fabrizio, où se trouve Gina, un imperméable sur le bras. Travelling avant sur eux.

CESARE : Bonsoir, Gina.

GINA : Vous avez été très gentil de venir.

CESARE : Ça ne fait rien, allons à pied, si ça ne vous ennuie pas.

Les deux vont vers la gare. Le long de leur trajet, nous revoyons des endroits déjà connus de Parme. Quais du fleuve : ils marchent, Cesare tenant la valise de Gina suivis en travelling. Elle met un foulard. Ils vont vers Piazza Garibaldi, suivis en travelling. Le travelling les dépasse et débouche sur la place. Début musique. Une des rues partant de la place. Gina de dos, en imperméable court. La même rue. Elle marche, suivie de Cesare (travelling avant). Gina traverse la même rue, s’engage dans une petite rue. Gina traverse une place. Ils passent devant une colonnade. Début musique (thème principal). Ils avancent vers un porche où passent les voitures (travelling avant). Ils passent sous le porche, sortent à la lumière. On entend un sifflet de train. Entrée de la gare. Plan moyen et travelling sur eux. Gina se retourne vers Cesare.

GINA : Au revoir. Merci beaucoup.

CESARE (lui serre la main) : Bon voyage.

GINA : Merci.

CESARE : Il n’y a pas de quoi. (Il reprend la valise). Non, non, non, non.

GINA : Mais pourquoi ?

CESARE : Je vous accompagne.

Fin de la musique. Panoramique sur les passants, en surimpression apparaissent les mots : À la fin de l’été, chaque année, dans le Parc Ducal...

Extrait du découpage de Prima della Rivoluzione, de Bernardo Bertolucci, paru dans L'Avant-Scène Cinéma n. 82, juin 1968







Image (en haut) : Site Flickr

Source de la vidéo : Site YouTube

mardi 21 décembre 2010

In vano aspetterò (J'attendrai en vain)


Salvatore Adamo canta Cade la neve (Tombe la neige) (1964, testo e musica di S. Adamo)

Cade la neve
Tu non verrai questa sera
Cade la neve
Non ci vedremo lo so.

La città che dorme
Si copre di bianco
Intanto il mio cuore
Si veste di buio.

Questa sera non verrai
In vano aspetterò
Ma cade la neve
Lentamente dal cielo.

Cade la neve
Tu non verrai questa sera
Cade la neve
Non ci vedremo lo so.

Nella via deserta
Nemmeno una voce
Mi sento morire
Non mi sei vicino.

Questa sera non verrai
In vano aspetterò.

Ma cade la neve
Lentamente dal cielo.







Image : Jacopo Mariutti (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

lundi 20 décembre 2010

La suprema tristezza (La tristesse suprême)


C'è un'ora malinconica anche in cielo,
un'aspra dissonanza
nelle sfere armoniose.
«Non so perché ho fatto il mondo».
Gli angeli in volo perdono le piume,
il dubbio disazzura i pensieri.
Tra il tutto e il nulla
ecco il guizzo di un istante :
l'infinita tristezza di Dio.


Antonio Prete Menhir Donzelli ed. 2007






La tristesse suprême


Il y a une heure mélancolique même au ciel,
une âpre dissonance
dans l'harmonie des sphères.
«Je ne sais pas pourquoi j'ai créé le monde».
Les anges en vol perdent leurs plumes,
le doute décolore les pensées.
Entre le tout et le rien
c'est le jaillissement d'un instant :
l'infinie tristesse de Dieu.

(Traduction personnelle)

dimanche 19 décembre 2010

L'apaisement du retour



Certes, j’envie les jeunes. Mais ils n’ont pas tous les privilèges ; et ils seront surpris un jour – comme je l’ai été, je l’avoue – de découvrir l’amas de richesses qui a mûri secrètement et qui ne se révèle qu’au seuil de la vieillesse.

Cette intensité des perceptions va peut-être avec la pensée de la mort. Je n’y pense pas tant et n’aurais pas eu cette idée. Mais je remarque divers livres récents, où un personnage, apprenant qu’il est condamné, découvre alors, dans la sérénité, les beautés ou le sens de la vie. Serait-ce donc seulement que l’on oublie de vivre quand on croit avoir, pour cela, du temps ? Serait-ce que l’on n’apprécie bien que ce que l’on sent prêt à bientôt vous échapper ?

Toujours est-il que l’intensité de bien des sentiments croît avec l’âge. Je n’ai parlé que de paysages et de promenades et je cherche sans doute à justifier des enthousiasmes que d’aucuns jugeront excessifs. Mais je pourrais le dire aussi pour la beauté des textes, pour les poèmes, pour la musique. Je pourrais même le dire – que l’on me croie au non – pour les rapports avec les êtres. Je suis beaucoup plus capable à présent d’aimer et de donner sans réserve, plus capable aussi de m’enchanter à voir réagir ceux que j’aime, avec leur vitalité, ou leur talent, ou leur douceur, exactement comme je m’enchante de mes promenades provençales. La venue de l’âge ne vous rend pas indifférent, mais totalement disponible – ce qui peut être tout le contraire.

Cela explique sans doute cet amour accru pour ce que déjà l’on aimait : disponible veut dire aussi réceptif. Mais cela explique surtout ce que j’éprouve ce soir, seule sur ma terrasse, en face des images très douces que je m’étonne toujours de retrouver. Sainte-Victoire est redevenue une silhouette lointaine, petite, hors d’atteinte. Or cette remise en perspective s’accompagne d’une plénitude et d’une tranquillité parfaites. C’est l’apaisement du retour, après tant de départs avides, et la douceur d’un temps vide après tant de désirs.

Le mot « poignant » est un beau mot : il va avec les joies, quand elles se mêlent au sentiment toujours tragique du temps qui s’enfuit ; il va aussi avec l’acceptation, la reconnaissance, la pitié. Il convient à la grâce douce et bouleversante de Mozart, à des regards échangés, à des silences partagés. La beauté de ce jour qui va bientôt s’éteindre est, ce soir, poignante.

Jacqueline de Romilly Sur les chemins de Sainte-Victoire Julliard, 1987





ὣς εἰπὼν ἀλόχοιο φίλης ἐν χερσὶν ἔθηκε

παῖδ᾽ ἑόν· ἣ δ᾽ ἄρα μιν κηώδεϊ δέξατο κόλπωι
δακρυόεν γελάσασα· πόσις δ᾽ ἐλέησε νοήσας,









Image : en haut, Site Flickr

L'esprit demeure


Jean Birnbaum : Pourquoi votre Abécédaire ne comporte-t-il pas d’entrée «Occident» ? Que recouvre pour vous cette notion ?

Renaud Camus : L'amitié pour le soir.







Photographie : Renaud Camus (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 18 décembre 2010

Palerme, Hôtel des Palmes, 13 juillet 1933



"Chacun y va de son petit récit. Savez-vous qu'elle était à Palerme, à l'hôtel des Palmes, le jour où il se logea une balle dans le crâne ?"


Renaud Camus
Passage




L’excellente maison d’édition palermitaine Sellerio a récemment réédité, dans une très élégante collection (intitulée : La Rose des vents), Atti relativi alla morte di Raymond Roussel (Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel), le livre que Sciascia a consacré à la mort mystérieuse de l’écrivain, le 13 juillet 1933, à l’Hôtel des Palmes de Palerme. Ce bref ouvrage (une soixantaine de pages), est tout à fait caractéristique de la manière de Sciascia, à la fois précise, méthodique et intuitive : on l’a vu également à l’œuvre dans son évocation de l’étrange disparition du physicien Ettore Majorana, ou dans L’Affaire Moro.

Comme Sciascia le dit dans le texte qu’il a rédigé pour le prière d’insérer de l’ouvrage, son récit vise à la fois à éclaircir, mais aussi, de façon plus profonde – presque métaphysique – à accroître le mystère : c’est là tout le sens de ce récit, où la quête de la justice est aussi ardue et incertaine que la recherche de la vérité. On peut d’ailleurs à ce propos penser ici à un autre Sicilien : le Pirandello d chacun sa vérité... Sciascia se veut à la fois enquêteur et conteur : il reproduit ici tous les actes officiels (rapports de police, procès verbaux, dépositions), mais il y ajoute les éléments de sa propre enquête, comme sa rencontre avec Tommaso Orlando, l’un des employés de l’Hôtel des Palmes qui découvrit le corps de Roussel dans la chambre 224, au matin du 14 juillet 1933. Son témoignage est particulièrement intéressant, dans la mesure où il se souvient encore dans les moindres détails du séjour de l’écrivain et des circonstances de sa mort : «un détail l’a particulièrement frappé, alors qu’on n’en trouve aucune trace dans les actes officiels, c’est le fait que Roussel avait eu cette nuit-là une éjaculation, probablement pendant qu’il mourait : Orlando en parlait encore avec une sensation très vive de répugnance, mais aussi de stupeur et d’effroi.» Orlando se souvient aussi que chaque soir, au retour de la promenade qu’il faisait en ville avec son chauffeur, Roussel lui remettait une pièce de vingt lires en guise de pourboire : «Mais le soir du 10 juillet, il remit à Orlando un billet de cent francs au lieu de la pièce habituelle, et Roussel lui demanda un service exceptionnel. Il lui donna un rasoir en lui expliquant par gestes qu’il voulait qu’il lui coupe les veines du poignet. Orlando prit peur et dit : "Non, non, monsieur Roussel", et il voulut lui rendre les cent francs. Roussel les refusa et reprit le rasoir ; le lendemain matin, il se trancha lui-même les veines.» (Note pour les Camusiens : les Eglogues se souviennent de cet épisode, évoqué dans Eté, pages 81 et 170)




Les causes officielles de la mort de Roussel sont officiellement liées à une consommation excessive de barbituriques, plus précisément deux tubes de Sonneril (l’équivalent de quarante cachets) retrouvés vides à côté du cadavre. Les circonstances étant suffisamment claires, on n’a pas jugé utile de procéder à une autopsie. Pourtant, Sciascia relève un certain nombre de points obscurs, parmi lesquels le comportement étrange de la "compagne" de Roussel, Charlotte Fredez, qui occupait la chambre voisine (communiquant avec celle de l’auteur de Locus Solus) ; elle ne s’est nullement alarmée du silence de son compagnon, et n’est entrée dans la chambre qu’à dix heures du matin, avertie par les domestiques qui ne parvenaient pas à se faire ouvrir. Elle connaissait pourtant les abus de Roussel en matière de médicaments, puisqu’elle tenait dans un carnet le compte scrupuleux de ses consommations de barbituriques : «le 25 juin, six pilules de Phanodorme. Le 26, huit cachets d’Hipalène, et quatre autres tout de suite après, trente en tout dans la nuit. Le 27, un flacon et demi de Veriane. Le 28, trois pilules de Rutonal, puis douze autres pendant la nuit. (...) Le premier juillet, un flacon de Neurinase, le 2, un flacon d’Acetile, le 3, dix pilules de Phanodorme...» Charlotte Fredez donnera quelques années plus tard une version tout à fait différente de la mort de Roussel en prétendant que l’écrivain s’était suicidé en s’ouvrant les veines ; et Sciascia s’interroge : «Avait-elle refoulé le souvenir de la manière dont les faits s’étaient déroulés, ou plus simplement (et de façon délibérée) mentait-elle ? Dans l’un ou dans l’autre cas, le mystère demeure.»

En tout cas, pour Sciascia, l’une des explications de la précipitation dans laquelle l’enquête s’est déroulée est à chercher dans le contexte politique de l’époque (juillet 1933), c'est à dire «la règle fasciste, à laquelle les policiers et les magistrats étaient ardemment soumis, de faire silence sur tous les cas où le taedium vitae conduisait à une fin tragique. Même s’il ne s’agissait pas de son exacte volonté, la mort de Roussel équivalait à un suicide : et un étranger qui venait mettre fin à ses jours en Italie, dans un moment où la gloire de l’Italie fasciste devait éclater sous tous les cieux et sceller la paix européenne avec le pacte liant les quatre grandes puissances, ne voulait-il pas signifier, non seulement sa propre impossibilité à vivre, mais aussi l’impossibilité de vivre dans l’Italie fasciste ? La police italienne était alors extraordinairement entraînée à saisir les allusions, à déchiffrer les symboles et les allégories. Et le suicide n’est-il pas justement le geste suprême par lequel s’exprime l’impossibilité de vivre sous la tyrannie ?» On ne peut que recommander la lecture de ce passionnant récit qui s’achève sur des lignes révélatrices de l’ironie lucide et désenchantée qui caractérise l’œuvre de Sciascia : «Mais peut-être que ces points obscurs qui émergent des documents, des souvenirs, apparaissaient, dans l’immédiateté des faits, parfaitement probables et explicables. Les choses de la vie deviennent toujours plus complexes et obscures, plus ambiguës et équivoques, c'est-à-dire telles qu’elles sont vraiment, quand on les écrit – autrement dit, quand les "actes relatifs" se transforment, pour ainsi dire, en "actes absolus". Comme disait ce policier de Graham Greene : "Nous pouvons faire pendre beaucoup plus de gens que ce que les journaux pourront jamais publier." Nous aussi, tout compte fait.»

Tous les passages du texte de Leonardo Sciascia sont cités dans une traduction personnelle. L'édition française des Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel n'est hélas plus disponible.




À propos du Grand Hôtel et des Palmes (en italien)

Images
: en haut et au milieu : Marie-Hélène Cingal (Site Flickr)

en bas : Site Flickr

vendredi 17 décembre 2010

Dieu n'est pas Fellini


Petits Français bien nourris et mal élevés, regardez-vous en représentation partout: y compris dans l’acte d’amour, aux yeux de votre partenaire. Le conformisme, le snobisme dorment au fond des lits avec la même arrogante tranquillité que dans les salons. Personne, jamais personne, ne se conduit «bien» dans un lit, à moins d’aimer et d’être aimé – deux conditions rarement réalisées. Et puis, parfois, comme si personne n’aimait personne... l’horreur ! Comme si tout ce dialogue tendu, décousu, presque cruel à force, que nous avons, que nous essayons d’avoir, devenait un rideau de fer forgé. Moi-même, qui essaye toujours obstinément, vaguement, de comprendre et qui suis restée en bons termes avec la vie, parfois c’est comme si je n’en pouvais plus, comme si mes interlocuteurs n’en pouvaient plus. Et je voudrais secouer la poussière de mes sandales et fuir vers les Indes. (Mais je crains que les routes hippies ne soient pas assez carrossables pour la Maserati) Ce sont mes amis, pourtant, qui me parlent et à qui je réponds, et nous nous comprenons. Mais l’image que j’ai de nous, finalement, c’est celle de ces soldats bardés de fer, d’acier, qui sur ces étranges bateaux, inventés par Fellini dans le Satyricon, s’approchent de la plage où doit mourir Tibère. Seulement, comme me l’a d’ailleurs dit Fellini, ces bateaux étaient imaginaires. Ils n’auraient jamais pu flotter et le premier de ces guerriers à trébucher serait tombé sans rémission au fond de l’eau, si Fellini n’y avait veillé. Seulement, Dieu n’est pas Fellini et, un jour, nous nous retrouverons tous au fond de l’eau, sans avoir compris grand-chose. Mais avec un petit peu de chance, nous aurons une main, gantée ou non de fer, cramponnée à la nôtre.

Françoise Sagan Des bleus à l'âme Flammarion, 1972 (réédition Stock, 2009)





Source de la vidéo
: Site YouTube

jeudi 16 décembre 2010

Il faudra donc quitter ce monde


Il faudra donc quitter ce monde
et sans se plaindre
les fleurs les livres les visages
Les nuages sont des continents
qui se déplient et se déploient
comme autant de drapeaux de pays inconnus
où nous n'irons jamais
Trop tard Il faudra s'en aller
tout seul en terre ou en cendres dans l'eau
Le jour passe vient la nuit
Ce n'est pas tant la vie
qui meurt que tous les souvenirs
qu'on emporte avec soi et que personne
ne partagera plus
S'en aller dans un royaume de mémoire
en bord de mer où tout sera
pareil au rythme d'un voyage
que nous ne ferons plus

Bernard Delvaille Derniers vers (in Œuvre poétique La Table Ronde, 2006)




Images : en haut, Been Around (Site Flickr)

en bas : Arnold Böcklin Die Toteninsel (1886) (Source)






mercredi 15 décembre 2010

L'Emploi du temps


S'il y a un thème particulièrement récurrent dans l'œuvre de Renaud Camus, et depuis ses premiers livres, c'est bien celui de la préciosité du temps ; on le retrouve dans les différents volumes du Journal – y compris dans le dernier, Kråkmo – mais aussi dans un essai comme La Grande Déculturation (RC définit d'ailleurs la culture comme «la claire conscience de la préciosité du temps»), ou les volumes de chroniques, comme le montre ce passage que j'aime beaucoup, extrait des Notes sur les manières du temps (1985) :

D’une pièce que j’ai lue, enfant, parce que son auteur, Jacinto Benavente, avait eu le prix Nobel et que je recevais une collection des œuvres de tous les lauréats (ô Rudolf Eucken, ô Verner von Heidenstam, et ô Henrik Pontopiddan !), je ne me rappelle que le titre Les Intérêts créés. Mais peut-être n’y a-t-il d’intérêts que créés. Tant de gens n’en ont aucun, pour rien, que ce serait l’une des tâches sociales les plus urgentes, sans doute, que de leur en donner.

D’autres ont le problème contraire. Il leur faudrait des journées de cent heures. Tout choix leur est un déchirement par la pensée de ce qu’ils délaissent. Qu’y a-t-il de plus urgent : lire Archiloque de Paros, téléphoner à X., ou bien aller au Sling ? Ecouter encore une fois le deuxième quatuor de Janacek, ou bien courir chez Templon, avant que se finisse l’exposition de Carl André ? Twombly à Baden ? Jawlensky à Munich ? Les Caravagistes à Naples ? Comment faire ? Avez-vous lu Baruch ? Emmanuel Carrère ? Les Cahiers du comte Kessler ? Amour de Perdition ? Dames d’Auvergne ? Le dernier numéro de Masques ? Le journal ? L’Infini ? Le Traité de la Ponctuation ? Le texte du catalogue Kandinsky ? Verrez-vous L’Illusion Comique ? Avez-vous vu Medea ? Avez-vous vu Lucio Silla ? Ou bien si, Nanterre pour Nanterre, vous vous promettiez plutôt d’apporter des vêtements parmi les bidonvilles ? Qu’avez-vous fait pour Amnesty ? Quand vous occuperez-vous de votre courrier ? Est-il plus opportun, pour l’instant, de répondre à cette femme qui vous écrit si gentiment de Lausanne ou d’écouter Hugues Cuénod dans La Mort de Socrate ? Denis parle du Sida sur Fréquence gaie et Françoise de Gesualdo sur France Culture. Gianni et René montrent leurs toiles à l’Espace Cardin, Yves est à l’hôpital. Philippe voudrait votre avis sur le portrait Empire d’un jeune homme blond, repéré au Louvre des Antiquaires. Oh, pouvoir passer une heure avec J. pour ne parler de rien ! Il faudrait acheter une chemise, des chaussures. Il faudrait aller chez le coiffeur. Quand retournerons-nous en Normandie ? en Armagnac ? en Ombrie ? dans le Magne ? Connaîtrons-nous jamais le Pinde ? et le Pélion ? et la Chalcédoine Cimbrique ? Marcherons-nous dans Zamora, dans Cœur d’Alène ? dans Pithiviers ? Sois sage, ô mon désir, et tiens-toi plus tranquille. J’ai oublié de payer la taxe immobilière ! Est-ce qu’il nous plairait plus, en attendant, de revoir Les Diaboliques, à la télévision, ou bien Michel Rocard à L’Heure de Vérité ? Zut, téléphone ! Et sans compter qu’entre les deux on peut apercevoir, sur la première chaîne, Patrick Dewaere à peu près nu dans Fairbanks. Mais il est bien question de tout ça !

Souvenir d’Huguenin : «Le temps me manque tout le temps.» Malheureusement, j’ai perdu le livre ; à moins que je ne l’aie prêté : c’est la même chose.

Renaud Camus Notes sur les manières du temps P.O.L, 1985




Pour éclairer la référence finale (ou l’étayer), voici quelques passages du Journal de Jean-René Huguenin (Points-Seuil, 1993) proches de ce qu’exprime ici Renaud Camus :

Mardi 14 février [1956]
Tout ce à côté de quoi l’on passe ! Tout ce que l’on ne peut dire ! Que l’on n’a pas le temps de comprendre ! Pas les moyens de faire ! Les millions de vies que l’on pourrait vivre ! Voilà bien des lamentations fausses et inutiles. Je sais, pour ma part, que si je manque quelque chose ce sera de ma faute. Je puis tout découvrir, tout vivre, grâce au cœur, grâce à l’imagination, grâce à l’œuvre. Pour qui est fort, courageux, inspiré, chaque heure est séculaire.
Je me sens une solide et sainte répugnance pour messieurs les «Trop tard».

Mercredi 21 mars [1956] – Un seul mot d’ordre : produire, travailler, créer, produire ! – La terreur de gâcher ma vie est, je crois, le plus profond motif de mes progrès, la raison de mon ardeur au travail, le fouet qui chasse mes faiblesses, et la cause de ce véritable désespoir que j’éprouve lorsque je suis fatigué et que je sens ne rien pouvoir faire de bon – même pas lire, même pas travailler mon économie politique.
L’importance à mes yeux de chaque journée, de chaque minute, le prix que j’attache à ce combat quotidien : exister ! Le terrible remords que j’éprouve à ne rien faire. Non que cela ne m’arrive pas. Loin de là. Mais avec un tel sentiment de gaspillage, la crainte et la honte de perdre du temps précieux, que je suis rarement tranquille lorsque je me détends ou me repose, ou me distrais.
... comme si mes jours étaient comptés... [rappelons que Jean-René Huguenin est mort à vingt-six ans, dans un accident d’automobile, le 22 septembre 1962, six ans après avoir écrit ces lignes.]

Lundi 15 février [1960]
Moins travaillé ces deux derniers jours. Mais aujourd’hui je me sens clair et fort, je serre un cran de plus. Vivre – aller de surprise en surprise, de danger en danger – quand chaque minute est grave, difficile, douloureuse... Comme le temps me manque !

Lundi 2 mai [1960] Je suis de ceux qui ont une vie par jour.

Dimanche 25 mars [1962] Toujours cette impression, dans ma vie, de jongler avec les heures comme un banquier au bord de la faillite. Je sens peser en moi quelque chose d’enfermé, que mon livre seul délivrera. Je donnerais n’importe quoi pour avoir la paix, pour avoir du temps ! Libera nos, Domine !




Images : en haut, Amy Meredith (Site Flickr)

au milieu, Renaud Camus (Site Flickr)

dimanche 12 décembre 2010

...in questo mare



"Il me semble qu'on pourrait faire une œuvre à partir, non pas de la maladie d'Alzheimer, mais de l'état d'un malade atteint de la maladie d'Alzheimer, qui n'est jamais qu'une aggravation de notre condition à tous, de notre inadéquation fondamentale, ontologique pour le coup, à l'énormité du monde sensible. Une telle œuvre serait une perpétuelle recherche des passages. Mais le soupçon me vient que peut-être je l'ai déjà écrite, en grande partie."

Renaud Camus Kråkmo, page 277




Je signale que l'on peut écouter ici la conférence de Renaud Camus (intitulée : Graphobie, not graphophobie) prononcée dans le cadre du séminaire d'Antoine Compagnon au Collège de France, autour du thème : Ecrire la vie. Il était question de cette intervention dans ce message : Naufragar.



Image
: Patrick Chartrain (Site Flickr)


Les Beaux étés



Au Seuil des Froidures...



Les beaux étés à la veille des guerres
les beaux étés où l'enfance est troublée
tout finit par le meurtre
et le sable des plages est froid désormais
Dans les yeux des vieillards
tremble la peur de vivre et d'être seul
Les beaux étés où les jardins sont clos
les beaux étés où commence l'automne
tous les prés ont été incendiés
et dans le soir les feuilles sont tombées
Rien ne sera jamais comme autrefois
mais je me souviendrai toujours
des beaux étés aux scarabées des roses
les beaux étés où tout était mensonge.

Bernard Delvaille Panicauts ou Le voyage d'été (in Œuvre poétique La Table Ronde, 2006)




Image
: Claude Monet Été (1874)


Le Fils du Guépard



Pendant les années soixante-dix, Pierre Clémenti va tourner de nombreux films en Italie, avec quelques uns des plus grands cinéastes de l’époque (Visconti, Pasolini, Bertolucci, Cavani). Cette brillante période de sa carrière s’achèvera brutalement en 1971, après son arrestation à Rome pour détention et consommation de drogue, qui lui vaudra de passer dix-huit mois dans les prisons romaines, d’abord à Regina Coeli, puis à Rebibbia. Il racontera cette triste expérience – dont on peut dire qu’il ne s’est jamais vraiment remis – dans un livre paru en 1973, Quelques messages personnels (il a été réédité dans la collection Folio en 2005, avec une préface de Balthazar Clémenti, le fils de Pierre). L’ouvrage est surtout un long réquisitoire contre la justice italienne de l’époque, et une dénonciation des conditions d’emprisonnement dans des prisons extrêmement dégradées ; mais on y trouve aussi un témoignage très précieux sur ce qui fut un âge d’or du cinéma italien, ainsi que le montrent les quelques extraits que je cite ici. On remarquera également la modestie de Pierre Clémenti quand il évoque sa participation au Guépard : il interprète dans le film le rôle de Francesco Paolo, l’un des fils du prince Salina, et il est présent dans de nombreuse séquences du film, et pas seulement dans «quelques plans», comme il le dit de façon un peu expéditive...

Je n’avais jamais travaillé avec Fellini, mais je l’avais longuement rencontré quand il préparait le Satyricon. Il m’avait proposé d’y jouer. J’avais les cheveux jusqu’aux épaules, alors. Il s’est approché de moi et de ses mains a relevé mes mèches. Il a dégagé mon visage.
– Tu dois montrer tes oreilles. Tu as les oreilles pointues d’un loup. Il ne faut pas les cacher.
Il me disait que pour lui, un film, c’était d’abord une succession de visages, un défilé de têtes. «Je passe des mois, dix heures par jour, à voir des têtes. Je fais paraître des annonces dans les journaux populaires de Rome : Fellini cherche des boulangers, des femmes de ménage, des pêcheurs. Ils viennent, par centaines. Ils passent dans ce bureau, une minute, deux. Je trie les gueules. Le peuple romain a les plus merveilleuses têtes du monde. C’est seulement chez eux qu’on trouve les traits de la vieille race, mêlés, transformés, bouleversés par les croisements, alourdis ou déformés jusqu’à la caricature. Je fais encore des photos de ces têtes, et pendant des heures encore je les compare, je les marie, je construis des scènes entre de seuls visages. Quand j’ai fini, que j’ai choisi ma galerie de portraits, c’est comme si le film était fait. Tout ce qui suit, décors, costumes, dialogues et même le détail de l’action, c’est la conséquence directe de ces visages d’hommes et de femmes du peuple dont je suis tombé amoureux...»
Moi aussi je suis tombé amoureux de Fellini et de sa tête qui ressemble à celle de ses films – mais à ce moment-là de ma vie, je n’étais pas très chaud pour travailler avec lui. Parce que ses tournages, c’est un peu l’usine – et surtout le Satyricon, c’était la Fiat, des centaines d’acteurs, des milliers d’ouvriers, de figurants, d’artisans à l’œuvre pendant des mois, une ville entière à construire et à habiter, l’armée, quoi. Je lui ai dit que ça m’embêtait un peu d’entrer dans la marmite, un de plus, que ça ne changerait pas grand-chose s’il prenait à ma place quelque peintre ou maçon aux oreilles pointues, qu’il savait que si j’acceptais ce serait uniquement pour tirer du fric au producteur et qu’il valait donc mieux, si nous voulions que ce soit autre chose, une création commune, attendre des sujets plus calmes. Je crois qu’il m’en a un peu voulu – et pourtant il était là, à la barre, la crinière en bataille. [Fellini était venu témoigner au procès de Pierre Clémenti]

(...)

J’ai beaucoup d’amour pour les cinéastes italiens, Fellini, Visconti, Pasolini, Bertolucci, De Sica, Franco Brocani... Je crois qu’ils sont les héritiers directs de l’esprit de la Renaissance. Ils ont le sens de la beauté et de la finesse, mais ils ne sont pas coupés du peuple. Ils ne se conduisent pas comme une élite, une aristocratie d’artistes qui vivraient en parasites des largesses du système : et pourtant ceux-là sont, comme on dit, «arrivés». je crois qu’ils travaillent vraiment pour les masses populaires italiennes, qu’ils savent mettre leur ancienne et vaste culture au service de la vie.



Pasolini, par exemple, saint Paul à sa façon, se veut le porteur de l’esprit du peuple, il pense qu’il a pour mission d’affranchir le peuple italien des carcans moraux et des règles catholiques qui pendant des siècles l’ont castré, le rendant honteux de son sexe. Alors il a été fouiller dans les racines populaires de la culture italienne, il y a trouvé une grande liberté morale, et par ses films il dit au peuple : «Voilà comme vous étiez. Pourquoi avez-vous changé ? Qu’est-ce que vous voulez tous ? Avoir des femmes, baiser ?» Alors Pasolini peint de grandes fresques érotiques, il fait rouler du cul les plus belles femmes du monde, et c’est comme s’il envoyait à des millions d’amis des cartes postales un peu porno...

(...)

Voilà presque dix ans que pour la première fois je suis descendu à la Stazione Termini de Rome, centre vivant du pays, où convergent toutes les routes qui le sillonnent. Et pendant ces dix ans, je crois que j’ai vécu le plus souvent en Italie qu’en France. J’aime ce pays et son peuple, même si je n’ai aucune sympathie pour sa classe dirigeante, complètement pourrie, asservie au profit alors qu’elle traite tous les petits comme des esclaves tout juste bons à suer pour elle. Mais le peuple est grand, fort, en dépit des divisions qu’on entretient en son sein, entre Nord et Sud, d’une région à l’autre, entre villes et campagnes, en dépit de l’oppression séculaire de l’Eglise, en dépit de la longue purge du fascisme. C’est ici que je me sens bien, dans ce royaume des familles et des enfants, sur cette terre de fermentation et de fécondation.

Je traînais à Saint-Germain. J’avais fini par connaître un peu toutes les gloires du quartier. Alain Delon, qui tournait pas mal, savait que j’étais complètement fauché, à la dérive. Un soir, je le rencontre à deux pas du Flore : «Viens, je t’emmène à Rome. Je tourne avec Visconti, il te trouvera quelque chose, un petit rôle.» J’ai accepté, bien sûr. Je suis parti comme j’étais, en jeans et blouson de cuir. Le lendemain, c’était la fête du soleil.
J’ai vu Visconti dans son palais, au milieu de sa cour. Il est venu vers moi, m’a pris les mains en riant.
– Pour un blouson noir, tu as des mains de prince...
C’est comme ça que j’ai fait quelques plans dans Le Guépard, et surtout que j’ai pris goût à l’Italie.

Pierre Clémenti Quelques messages personnels, éditions Folio-Gallimard, 2005




Images
: en haut, Le Guépard, de Luchino Visconti

au milieu : Porcherie, de P.P. Pasolini

en bas : Le Guépard, de L. Visconti






samedi 11 décembre 2010

D'une voix légère


Hugues Cuénod (26 juin 1902 – 6 décembre 2010)

"Terra, sii leggera su di lui, lo fu lui su di te..."





Bach
Oratorio de Noël, Cantate n. 2, Aria : Frohe Hirten, eilt, ach eilet
Doyen du canton

Charles Sigel : une lettre à Hugues Cuénod
Source de la vidéo :
Site YouTube

Image
: Wiki Commons