mardi 30 novembre 2010

Signore e signori, buonanotte !

Mario Monicelli (Viareggio, 16 mai 1915 - Rome, 29 novembre 2010)




I Soliti Ignoti (1958), scène finale

"Ma guarda dove sono capitato : fra i lavoratori ! Peppe, ma dove vai ?... Dove vai, Peppe ! Ma ti fanno lavorare, sai !"

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 27 novembre 2010

Fiumi di lucciole (Fleuves de lucioles)



"L'Italia con gli occhi aperti nella notte triste..."






Une lecture de
Dolce Vita, de Simonetta Greggio


Blu notte
est une célèbre émission de la Rai consacrée aux mystères de l’Italie contemporaine, et c’est également sous la couverture bleu nuit des éditions Stock que parait Dolce Vita, roman dans lequel Simonetta Greggio – une Italienne qui a choisi d’écrire en français – se penche elle aussi sur ces nombreux mystères. L’ouvrage parcourt vingt années de l’histoire italienne, de 1959 à 1979 ; on y retrouve, dans une série de courts chapitres disposés comme autant de pièces d’un puzzle que l’on a fort peu de chances de voir un jour rassemblé, le récit des faits qui ont marqué cette période, depuis la première romaine de La Dolce Vita jusqu’à l’assassinat d’Aldo Moro, en passant par les attentats des années de plomb et les mystères de la Banque du Vatican, du Gladio ou de la Loge P2.

Un fil rouge romanesque lie tous ces événements : la confession in hora mortis du prince Emanuele Valfonda, dit Malo, une sorte de Guépard romain, qui a choisi de se confier au jésuite Saverio, à qui le lie une longue complicité, et plus encore, comme nous le révèlera la fin du récit. Malo sait qu’il va mourir, et dans sa villa de Torre Cane, à Ischia, il évoque une dernière fois ses frasques et ses secrets, en témoin engagé de ces années dorées et sanglantes. Ces pages-là ne sont pas ce qu’il y a de mieux dans le roman, on les sent parfois un peu cousues de fil blanc, comme les dialogues entre Malo et Saverio, qui donnent souvent l'impression d'avoir été fabriqués pour servir de commentaire ou de contrepoint idéal aux différents événements évoqués. C’est plutôt lorsqu’elle raconte les petits et grands mystères de ces vingt années italiennes que Simonetta Greggio est pleinement convaincante : on sent qu’elle possède parfaitement son sujet, et qu’elle s’appuie sur une documentation solide. Elle sait évoquer les mythologies (au sens de Barthes) de ces années-là : le Club Piper, Laura Antonelli ou Moana Pozzi, mais aussi démasquer les faux-semblants d’enquêtes qui, plutôt que de chercher à faire la lumière, semblent plutôt avoir pour but d’obscurcir encore les mystères ; elle relève des coïncidences troublantes, des connivences inattendues, des pistes laissées inexplorées. L’un des derniers chapitres, intitulé Post-Italie, montre d’ailleurs de façon très claire à quel point l’Italie d’aujourd’hui, désespérément berlusconienne, vient de ces années-là, qu’elles en sont en quelque sorte le triste mais logique aboutissement. Ce sentiment de l’inéluctabilité dans la catastrophe est parfaitement exprimé vers la fin du roman par le jésuite Saverio dans un monologue intérieur : «Les fantômes nous poursuivent. Sans sépulture, sans paix. Les nœuds ne sont pas défaits, Brigades rouges et fascistes meurtriers sont en liberté. Sans avoir parlé. Manipulés sans le savoir ou en connaissance de cause, aucun d’entre eux n’a rien dit. De toute façon, il n’y avait pas grand monde pour écouter... Ce qui n’a pas été, ce qu’on a empêché d’être continuera de nous hanter.»

La force et l'originalité de Dolce Vita résident principalement dans l’évocation minutieuse de ce cortège d’ombres qui accompagne l’histoire de l’Italie moderne, avec ses cadavres «excellents» et ses intouchables phénix de la politique et des affaires, qui n’ont nul besoin de se laver le visage le matin, puisqu’il leur suffit de remettre leur masque (et on pense au Divo Andreotti, ou au Cavaliere Dorian Gray). Simonetta Greggio nous fait remonter au fil des pages ce fleuve de lucioles qu’évoque Malaparte dans la citation placée en exergue, fleuve scintillant qui nous conduit vers un cœur de ténèbres, que seules éclairent aujourd’hui dans cette Italie «nef sans nocher dans la tempête, non reine des provinces mais bordel» (Dante) les lampions des fêtes berlusconniennes et les millions d’écrans qui diffusent imperturbablement les émissions de Sua Emittenza.







Images
: en haut, La Dolce Vita de Federico Fellini

en bas, Barbara D'Urso, l'une des stars de la télévision berlusconienne

mardi 23 novembre 2010

Tendance Piper


Une belle évocation du célèbre Piper, le club romain inauguré en février 1965, dans le roman de Simonetta Greggio Dolce Vita, sur lequel je reviendrai :

Claquements des portières. Les Alfa Romeo, Giuletta, Spider se garent entre la Villa des Grenouilles et la Maison des Fées. Le Piper, nouvelle boîte pop, vient d’ouvrir ses portes, mille lires pour une double ration de musique live, Rokes et Equipe 84. À partir d’aujourd’hui, tous les soirs le quartier Coppedè de Rome, un secteur calme et vert parsemé de villas Art déco, liberty et baroque, va se transformer en parking. L’air calme et doux de la longue soirée romaine résonne des pas d’hommes cravatés accompagnés de leurs épouses, d’éclats de rire de gosses de bonne famille en cachemire donnant le bras à de sages demoiselles en jupes écossaises et talons bas, mais plus la nuit avance, plus la foule qui se presse est jeune, si jeune que la vingtaine est l’âge des plus vieux, garçons aux pantalons rayés et filles à la jupe retroussée dans la ceinture pour la raccourcir. Une camionnette de carabiniers guette l’entrée du club. C’est ici qu’on récupère nuit après nuit les écolières du Sacré-Cœur et les héritiers en tenue de collège, fugueurs évadés d’une Italie étriquée, rabougrie et desséchée qui les ennuie à en crever. Le passage entre le pays en noir et blanc et le monde auquel ils aspirent, criard et violent, se fait au n° 9 de via Tagliamento.

(...)

Tendance Piper. Du neuf, du sang rouge, du son rauque, des voix qui réveillent les morts, des mots à hurler entre deux murmures chauds. Soir après soir, les chanteurs et les musiciens viennent faire leurs preuves ici. Le Piper n’accepte que les révoltés, les insoumis, les insolents, les effrontés.

(...)

C’est une toute jeune fille blonde, Vénitienne menue aux yeux bridés, seize ans, timide et arrogante, puis un garçon façonné en fil de fer, trop gracieux pour plaire aux femmes, une très jeune fille à la voix rauque de mec en colère, et encore une autre avec la tête de Françoise Sagan, le petit monstre des lettres françaises. Patty Pravo, Renato Zero, Caterina Caselli, Rita Pavone, Mita Medici, et l’incroyable Mal dei Primitives, sombre, embrasé, yeux incandescents et corps d’éphèbe affamé. Tous entre quatorze et vingt ans, alors que le Piper est interdit aux moins de dix-huit. Qu’importe, on se faufile par l’arrière, on invoque un oncle avec qui on a rendez-vous à l’intérieur. Rock’n roll, baby. Quelques mots nouveaux, une porte qui s’ouvre sur un univers dont on ne se doutait même pas.

Simonetta Greggio Dolce Vita (1959-1979), éditions Stock, 2010







La Bambola
est interprétée par Patty Pravo

dimanche 21 novembre 2010

Biglietto lasciato prima di non andar via



Biglietto lasciato prima di non andar via

Se non dovessi tornare,
sappiate che non sono mai
partito.

Il mio viaggiare
è stato tutto un restare
qua, dove non fui mai.

Giorgio Caproni Il Franco cacciatore ed. Garzanti


Billet laissé avant de ne pas partir

Si je ne devais pas revenir,
sachez que je ne suis jamais
parti.

Tous mes voyages
ont, en fait, consisté à demeurer
ici, où jamais je ne fus.

Giorgio Caproni Le franc-tireur éditions Champ Vallon, 1989

Traduction
: Philippe di Meo


Image : Massimo Girotti dans la séquence finale de Teorema, de P.P. Pasolini

samedi 20 novembre 2010

La Mummia di Grottarossa (La Momie de Grottarossa)


À la dame qui demande des histoires gaies...





Lode a te, che così presto morta
Il tuo abisso agli amanti non hai dato ;
Ma quanta gioia per chi t'ama ancora
Osso spiumato, nudità oscura
Nel bel rottame scrutare il punto
Da cui l'uccello dell'anima è partito.

Un male gracile eri, uno di pingue
Carne saresti stata. Una che è viva
Col sorriso che hai perso a noi lo porta.

Lode a te, bambina morta,
Senza portato d'uomo, sacra morta,
Pubere tra le bende diventata.

Guido Ceronetti Compassioni e disperazioni, ed. Einaudi, 1987





Louée sois-tu, toi qui si tôt morte

N'as pas livré ton abîme aux amants ;
Mais quelle joie pour qui t'aime encore
Os déplumé, nudité obscure
De scruter dans le beau débris l'endroit
D'où l'oiseau de l'âme s'est envolé.

Tu étais un mal chétif, tu serais devenu
Un mal bien en chair. Une autre vivante
Avec le sourire que tu as perdu nous l'apporte.

Louée sois-tu, fillette morte,
Sur qui l'homme n'a pas pesé, morte sacrée,
Devenue pubère entre les bandelettes.

(Traduction personnelle)

Images : en haut, Site Flickr

en bas, Poupée de la momie de Grottarossa (Wiki Commons)

Un article (en français) sur la momie de Grottarossa

Un reportage télévisé (en italien) sur la momie de Grottarossa












jeudi 18 novembre 2010

Tutti a Venezia ! (Tous à Venise !)










Tua Cugina Prima (Tutti A Venezia)

Vieni, facciamo ancora un'altra foto
col colombo in man',
così, sorridi bene senza smorfie,
lo sguardo fisso su di me
mentre conto fino a tre,
sarai contento quando poi
tua cugina lo vedrà
che a Venezia siamo stati anche noi.

Tua cugina prima è stata a Roma
e ce lo fa pesar,
e sì viaggar si deve disse un giorno,
e sbottonandosi il paltò
tutto il viaggio raccontò,
quando descrisse anche il bidet
ci siam sentiti come due pezzi da piè.

Vieni, facciamo ancora un'altra foto
col colombo in man',
così, sorridi bene senza smorfie,
lo sguardo fisso su di me
mentre conto fino a tre,
sarai contento quando poi
tua cugina lo vedrà
che a Venezia siamo stati anche noi.

Testo e musica : Paolo Conte




Viens, faisons encore une photo
avec le pigeon à la main,
comme ça, fais un beau sourire sans grimace,
regarde-moi bien pendant que je compte jusqu'à trois,
plus tard, tu seras heureuse
de pouvoir montrer à ta cousine
que nous aussi on est allés à Venise.

Ta cousine est déjà allée à Rome
et elle nous le fait bien remarquer,
hé oui, il faut voyager, nous a-t-elle dit un jour,
et en déboutonnant son manteau,
elle a raconté tout son voyage,
quand elle a même décrit le bidet de l'hôtel
on s'est vraiment sentis comme deux moins-que-rien.

Viens, faisons encore une photo
avec le pigeon à la main,
comme ça, fais un beau sourire sans grimace,
regarde-moi bien pendant que je compte jusqu'à trois,
plus tard, tu seras heureuse
de pouvoir montrer à ta cousine
que nous aussi on est allés à Venise.

(Traduction personnelle)

Pour se consoler de ne pas être à Venise...

Images : Alberto Bizzini (Site Flickr)

mercredi 17 novembre 2010

Dal Loggione (Du Paradis)










Lampi... fuori nel buio temporale
Lampi, qui nel Teatro Comunale
Lampi, sulle signore ingioiellate
Lampi, su legni e trombe lucidate...

Io, che sono qui per rivederti,
io, che sono qui per ritrovarti,
io, che sono qui per adorarti,
io, che non so un tubo di concerti...

Viva la musica che ti va
fin dentro all'anima che ti va...
penso di credere che finirò
sempre di vivere di te
parapunzipunzipunzipum, parapunzipunzipunzipum ...

Su, su dal loggione io ti osservo
bella, che tuo marito ne è superbo...
forse, forse tu vuoi che io ci sia
e aspetti di avere un lampo di follia...

Ma già le luci sfumano nell'ombra
ecco, ti sei voltata, o almeno sembra...
ma ora, il buio cala e non rimane
altro che l'incantesimo sublime...

E allora ... viva la musica che ti va
fin dentro all'anima che ti va...
penso di credere che finirò
sempre di vivere di te...

Testo e musica : Paolo Conte




Des éclairs... dehors dans l'orage nocturne
Des éclats, ici dans le Théâtral Communal
Des éclats, sur les dames embijoutées
Des éclats, sur les bois et les cuivres astiqués...

Et moi qui suis là pour te revoir
moi, qui suis là pour te retrouver
moi, qui suis là pour t'adorer
moi, qui ne comprend rien aux concerts...

Vive la musique qui va
jusqu'au fond de l'âme
il me semble que je vais finir
par ne vivre que pour toi...

Depuis le Paradis, je t'observe
si belle que ton mari en est si fier...
tu es peut-être heureuse que je sois là
peut-être n'attends-tu qu'un éclair de folie...

Mais déjà, les lumières déclinent
tiens, il me semble que tu t'es retournée...
mais maintenant le noir se fait et il ne reste
plus rien d'autre qu'un sublime enchantement...

Et alors, vive la musique qui va...

(Traduction personnelle)




Images : Prima della Rivoluzione (Bernardo Bertolucci)

lundi 15 novembre 2010

Une rose pour Marc Porel



If I should'nt be alive

When the Robins come,
Give the one in Red Cravat
A memorial crumb –

If I could'nt thank you,

Being fast asleep,
You will know I'm trying
With my Granite lip !

Emily Dickinson




Jacques Porel était le fils de Réjane, et le père de Jacqueline Porel, la mère de Marc Porel. Réjane, son fils et son arrière petit-fils reposent aujourd'hui dans le même tombeau, au cimetière de Passy. Je cite ici un extrait du très bel ouvrage de souvenirs publié par Jacques Porel en 1951 aux éditions Plon, Fils de Réjane. Dans ce passage, il évoque la mort de sa mère :

«Dieu qu'elle était petite, lorsque je l'eus étendue !


(...)


Celle qui, après avoir été pauvre, avait gagné des fortunes pour les jeter ensuite par les fenêtres. Celle qui faisait dire à ses amis qu'elle était encore plus étonnante dans la vie qu'au théâtre jusqu'à l'instant où ils la retrouvaient en scène et alors toute la question se posait à nouveau. Celle qui avait trouvé les meilleurs raccourcis entre le rire et les larmes et qui – à cet égard – était assurée d'emporter son secret avec elle. Celle qui avait, sur la scène comme dans la vie, du charme et de l'autorité, de la malice et de l'émotion, du comique et du pathétique, parce que la vie est, ainsi, exposée de tous les côtés à la fois, aux vents de la joie et de la douleur. Celle qui, toujours semblable à elle-même, n'en finissait pas, à elle seule, d'être une multitude, – cette femme, ma mère enfin ! que des foules avaient vu vivre au théâtre depuis quarante ans, il m'était donné, à moi tout seul, de la voir mourir.

Tel était le monstrueux honneur que me faisait la Providence : être l'unique spectateur de ce spectacle unique. Ma mère, petite et immobile, sous mes yeux éblouis par le chagrin.
J'avais enfin compris : c'en était fait. Je n'étais plus rien que sa pauvre victime.
Il faudrait des mots simples, aigus – des mots qui piquent, des mots qui cognent – pour dire, aujourd'hui, ce que je ressentis alors. Ma mère, cette femme immense, elle tenait peu de place.

Et pourtant, les grands résultats obtenus par ce petit être que la mort livrait à ma curiosité, mon cœur les évoquait. Il est vrai de dire qu'ils atténuaient ma douleur.
Comme dit le langage courant, sa vie avait été courte mais bien remplie.
Enfant durant le siège de 1871, elle mourait au lendemain de la Grande Guerre, jeune encore mais ayant aimé, ayant été adorée, ayant fourni, toute sa vie, un travail considérable qui ne serait pas oublié de sitôt.
Elle évitait la vieillesse, les infirmités de l'âge. Elle disparaissait, comme doit faire une actrice, d'un coup, en pleine célébrité. Que regretter pour elle ? Comme l'ennui, le regret n'était pas son affaire.»




A propos de Marc Porel, voici quelques lignes extraites du recueil de souvenirs de Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des singes (éditions Robert Laffont, 2000) :

«Pour son film Un homme de trop, Costa-Gavras cherchait un garçon pour jouer le rôle crucial d’un jeune résistant. Il avait vu quelques acteurs, aucun ne lui convenait. Il me demanda de l’aider à chercher l’acteur idéal pour le rôle.
A l’époque, j’étais en train de synchroniser un film à La Garenne-Colombes. Un jour, entre deux séances, j’allai au bar du studio pour prendre un café. Et là, je vis un garçon superbe. Âgé d’une vingtaine d’années, il avait une beauté sauvage. En riant, je m’approchai de lui.
« Vous voulez faire du cinéma ? »
Il me regarda, un peu surpris, et me répondit par une amabilité du style : « Va te faire cuire un œuf, tu n’es pas mon genre. »
En plus, il avait du caractère. Très bien pour le rôle ! J’insistai donc…
« Je ne blague pas. Costa-Gavras est en train de préparer un film et nous cherchons quelqu’un comme vous… »
Il devint tout de suite plus attentif.
« Ah bon ?
– Oui, oui, vraiment. Téléphonez demain à ce numéro. Comment vous appelez-vous ?
– Marc Porel. »
Il était le fils de Jacqueline Porel. Costa le reçut, l’engagea tout de suite, et il fut formidable dans le film. Il avait une fougue, une rage, un vrai tempérament d’acteur. Je le vois encore arriver au studio sur sa moto avec sa petite amie – ils étaient magnifiques. Je l’imaginais parti pour une grande carrière d’acteur. Son rôle dans La Horse aux côtés de Jean Gabin lui valut tous les éloges. Il y avait en lui quelque chose d’un Delon jeune, la même insolence, la même allure. Hélas, la mort le faucha en plein vol, cet ange fut emporté par une overdose. Pierre Clémenti, magnifique acteur qui jouait dans le film le rôle d’un milicien, avait lui aussi des problèmes avec la drogue, et sa carrière en souffrit énormément. Sa vie aussi, je suppose. Et pourtant, il avait en lui tous les atouts, une élégance, une aristocratie, une majesté naturelles et une intelligence de jeu indéniable. Je les revois tous les deux, superbes, l’air perpétuellement ailleurs, les joues creuses. Ils traversaient l’existence comme des somnambules.»


"Quello sguardo così triste..."


Je remercie l'auteur du blog Balades dans Paris qui m'a aimablement autorisé à reproduire ici ses deux photographies de la tombe de la famille Porel au cimetière de Passy.

Image de Marc Porel : Site Flickr

samedi 13 novembre 2010

L'Or de Naples


"
Zuoccole, tammorre e femmene,
chi è nato a Napule nce vo murì".




15 septembre [1958]

Naples. Je l'avais mal visitée, la première fois, en 1949. Je l'ai, cette fois-ci, parcourue de fond en comble, en autocar ou à pied : Pouzzoles et la Salfatare, les champs phlégréens, le Pausilippe (où j'aimerais bien pouvoir louer une des élégantes pent-houses), les étages supérieurs du Vomero et toute la zone intermédiaire entre le Vomero et le port, la «vraie» Naples, celle de Giuseppe Marotta, un superbe pullulement de vie. C'est ainsi que devait être, à Rome, le quartier de Suburre, les insulae insalubres, humides, odorantes, les myriades d'enfants, les matrones hurleuses, les filles qui roulent des hanches, les garçons qui les épient, l'œil sombre, une main sur l'aine ; misère pavoisée de linges séchant sur des cordes tendues, au-dessus de la rue, d'une fenêtre à l'autre, les éternelles lessives des pauvres ; un peuple qui ne parle pas, qui crie, à tue-tête, de haut en bas, de bas en haut, dans tous les sens, de l'aube à deux heures du matin, sans arrêt ; fortissimo vocal traversant les siècles, avec la mimique et la gesticulation appropriées, quasi rituelles, comme dans le théâtre antique ou les nô japonais – il y a le geste du défi, celui de la revendication, celui de la colère, du doute, du désir, du contentement, de la connivence, fixés par une immémoriale dramaturgie de la vie quotidienne ; et l'homme qui ne sait pas faire ces gestes est perdu, comme un sourd-muet qui n'aurait pas appris le langage des mains ; chaque foyer ouvert à deux battants, comme un théâtre ; et la pièce aux cent actes divers se passe dans une seule pièce-à-vivre, où l'on mange, où l'on dort, où l'on fait des enfants, où l'on meurt et on l'on prie, car il y a l'autel à la Madone et à saint Janvier, l'autel des dieux lares, où brûle une lampe ; dans chacun de ces foyers, une vieille femme impotente, assise tout le jour, la grand-mère, la matriarche, sur quoi les derniers-nés grimpent comme des crabes roses sur un rocher ; par un invraisemblable miracle de labeur toujours recommencé, de patience et de fierté, ces foyers, qui pourraient être sordides, sont propres : passants, vous pouvez regarder chez nous, tout est net, chaque chose est à sa place, nous sommes des gens bien. Et, par bonheur, le soleil pénètre quelquefois dans ces rues étroites, fait resplendir les innombrables draps de lit, brassières, torchons, soutien-gorges, caleçons, culottes, serviettes, nappes du petit autel, avive la belle lèpre jaune des façades, dore les fruits des étalages et les visages des enfants.

Jean-Louis Curtis Un miroir le long du chemin éditions Julliard, 1969





Images : en haut, Spaccanapoli, Erik Eti Smit (Site Flickr)

en bas, Scugnizzi, Gerry D. (Site Flickr)

jeudi 11 novembre 2010

Soldati


Bosco di Courton luglio 1918


Si sta come

d'autunno
sugli alberi
le foglie

Giuseppe Ungaretti
Girovago






Soldats


Bois de Courton juillet 1918



On est comme

en automne
sur les arbres
les feuilles









dimanche 7 novembre 2010

I venditori di flauti


Per la valle scendevano
i due venditori di flauti,
vestiti di velluto nero.

Camminavano
senza guardarsi intorno
come due giovani soldati
fuggitivi.

Li chiamai
per fare acquisti, ma essi non m'intesero.
Da quel giorno non sono più passati
venditori di flauti davanti alla mia casa.

Attilio Bertolucci Le poesie Fuochi in novembre (1934) Garzanti


Les vendeurs de flûtes

Dans la vallée descendaient

les deux vendeurs de flûtes,
vêtus de velours noir.

Ils marchaient
sans regarder autour d'eux
comme deux jeunes soldats
en fuite.

Je les appelai
pour faire quelques achats, mais ils ne m'entendirent pas.
Depuis ce jour, plus aucun vendeur de flûtes
n'est passé devant ma maison.

(Traduction personnelle)









Lire Fuochi in novembre (fichier PDF)

Image : Fred (Site Flickr)

samedi 6 novembre 2010

Cela s'appelle l'Aurore


"Come si chiama quando il giorno appare, tutto è rovinato e saccheggiato, tutto è perduto e la città brucia, gli innocenti si uccidono fra loro, ma i colpevoli agonizzano e intanto sorge il giorno ?

– Ha un bel nome, si chiama l'aurora."



Il était dit que cette journée serait donnée au Seicento. M. Vieillefond, le conseiller culturel de notre ambassade – qui a si parfaitement prévu et disposé toute chose, tout le long de notre «tournée» – avait prié la princesse Pallavicini de bien vouloir que notre conférence-concert se fît dans son palais : le palais Rospigliosi ; l’un des plus beaux, des plus typiques et des mieux conservés de Rome. Il s’élève sur les pentes du Quirinal, non loin du Monte Cavallo, et abrite, intacte, une fameuse collection.
L’un des charmes de ce palais réside dans sa dédaigneuse insouciance de l’unité. Immense, il constitue à lui seul une véritable petite cité d’architecture, née aussi bien des intelligentes libertés de l’architecte que des caprices pittoresques d’un terrain tout en déclivités et escarpements. Des terrasses étagées relient entre eux les divers corps du bâtiment. Elles sont aménagées en jardins suspendus. A leurs verdures sérieuses sont confiés des marbres antiques, provenant pour la plupart des thermes de Constantin, qui occupèrent cet emplacement. Le grand style romain du lieu est immédiatement, autoritairement, frappant, convaincant. Qu’y a-t-il de changé ici, depuis le temps où, au début du dix-septième siècle, le cardinal Scipion Borghèse demanda à Flaminio Ponzio les plans de ce palais ?
À l’une des extrémités de la terrasse majeure s’élève, ou, plutôt se déploie l’avenante façade toute en baies de l’unique étage du «Casino-de-l’Aurore», ainsi nommé de la fresque de Guido Reni qui décore son plafond.
Nous étions convoqués dans ce casino délicieux, Damase et moi. Comment n’être pas ému, intimidé, par une aussi rare conjoncture, une aussi jolie chance !...
Nous arrivâmes au palais Rospigliosi sur la fin de l’après-midi, à l’heure où, même en hiver, le ciel de Rome est une grande nappe d’or liquoreux. Non point l’or de la chair d’un fruit, mais l’or de son suc, ambré, épaissi, alourdi par les grands soleils de l’automne. Sur le beau jardin suspendu, au-delà des vitrages – qui, sans doute, entre les colonnes de cette loggia, n’existaient point primitivement – la stagnante lumière avait la sérénité taciturne d’un très long et très ancien amour, jadis partagé, comblé, mais destiné, désormais, à ne jamais plus revivre que dans le Souvenir.
Il existe des spectacles de la nature que l’on regarde de tout ses yeux ; d’autres qui exigent qu’on leur ouvre, qu’on leur donne son cœur. Ils s’en emparent, l’occupent – et vous n’avez plus, dès lors, à vous tourmenter de rien. Dans ce Casino Rospigliosi, à la lisière de ce jardin, à l’heure du chien-et-loup , aucune lampe n’étant encore allumée et tandis qu’un public inconnu, masqué d’ombre, occupait peu à peu les rangs de chaises, il y eut un moment où je me sentis brusquement envahi, possédé par «la Joie-d’être-à-Rome» ; cette joie irrépressible (indicible) que depuis mon arrivée ici j’espérais, j’attendais, et qui n’était pas encore venue. Une joie si bouleversante que, pour un peu, elle m’eût fait monter les larmes aux yeux... Pour qu’elles ne franchissent point mes paupières, je renversai la tête en arrière, – juste au moment où l’électricité fut donnée.
Elle déchira avec cruauté, sauvagerie, la pénombre, et, en coup de théâtre, dévoila le plafond.

Certes, «l’Aurore-du-Guide» n’est pas le chef-d’œuvre de la peinture en Italie ; mais elle est, je crois, le chef-d’œuvre d’une certaine peinture italienne – qui est aussi, d’ailleurs, une certaine peinture française (celle d’un Vouet, d’un Lesueur, d’un Lemoyne, etc...). Cette peinture se met à votre disposition ; elle ne provoque pas, ne commande pas. Docile à son rôle décoratif, elle n’obsède point la vue, ni, loin d’elle, le souvenir.
Depuis toujours, l’«Aurore-du-Guide» restait ensommeillée dans ma mémoire. Quand j’étais enfant, elle s’était insinuée, en quelque sorte sans le dire, par le truchement d’une petite copie (bien sûr rapportée de Rome), naïvement exécutée sur porcelaine. Jamais l’idée ne m’était venue d’admirer l’original, d’après cette médiocre vignette émaillée. Lorsque je visitai ce Casino, jadis, je n’en regardai le plafond qu’étourdiment, à la légère. Le temps seulement de lui sacrifier sans discussion une autre «Aurore», également romaine ; celle du Guerchin, à la villa Ludovisi.
Mais le Guerchin est un maître immédiatement attractif ; un maître déjà romantique, tout près de nous. Nous sommes préparés à sentir, à aimer ses œuvres à travers d’autres œuvres unanimement admirées et qui appartiennent au même monde plastique ; celles de Tintoret, par exemple, ou de Delacroix, de Géricault. Le charmant, le discret Guido Reni, au contraire, dans l’oubli méprisant où notre temps l’a enseveli, s’est résigné à sa réputation de fadeur, d’ennui, d’académisme. Il attend patiemment, passivement, sans trop compter dessus, la bonne fortune toute fortuite dune minute heureuse.
Cette minute-là a sonné pour moi, ce soir, au seuil d’une heure émouvante, exquise ; une heure «charmée»... Je ne la retrouverai probablement jamais ; mais, certainement, je ne l’oublierai plus.




Bientôt la «séance» commença. Prenant la parole, je dus ne plus regarder que devant moi. Mais j’étais content : «Tu parles sous l’Aurore-du-Guide.», me disais-je naïvement, fièrement.
De nos trois conférences, on nous avait demandé celle qui a pour sujet «la Musique de clavier en France». Le premier morceau du programme est de Couperin (Sœur Monique). Dès son début, mes regards volèrent au plafond. Mais à peine Couperin eut-il esquissé le motif mi-rieur, mi-rêveur de sa gracieuse composition, l’électricité s’éteignit. Plomb sauté ; coupure de courant ? Plus probablement interruption voulue, inspirée à la maîtresse de maison par un très sûr raffinement du goût. En effet, presque sur-le-champ, aux confins du jour et de la nuit, une demi-douzaine de laquais en brillantes livrées firent leur entrée. Chacun d’eux portait, à bras levés, d’imposants candélabres, toutes cires allumées. Ils les allèrent placer sans hésitation en des points de la salle d’avance choisis et désignés.
Dans une aimable rumeur de surprise et de plaisir, Damase reprit son morceau ; et jusqu’à la fin de la réunion l’électricité ne revint plus.
Éclairée par cette lumière doucement palpitante – celle qui éclaira l’œuvre du Guide dans sa nouveauté – l’«Aurore» s’était aussitôt embellie ; une mystérieuse poésie l’enrobait. Tout à l’heure, l’irruption de l’électricité l’avait violemment fait apparaître pour la mettre, sans le moindre ménagement, en évidence. Maintenant, la lumière avait cessé de s’attaquer à la peinture pour la forcer, la violer : elle l’allait flatter, caresser, cajoler. À une volée de flèches, à une rafale de mitrailleuse succédait un mol envol de papillons lumineux, les errantes phosphorescences dorées d’une sorte de voie lactée. Cette lumière sinuait à travers la salle, des candélabres à la voûte, irrésolument, sans prétendre abolir des zones d’ombre. Là-haut, «l’Aurore» semblait voyager au-dessus de nuages impondérables. Ceux-ci, par un sfumato insensible, s’unissaient aux nuages peints que les pieds des Heures effleurent et d’où s’élance le Char du Dieu.

À l'alliance magique que je vis ainsi s'établir (ou, plutôt : s'épanouir) entre la délicate lumière et la délicate peinture, bientôt, la délicate musique, sans avoir l'air d'y tenir, obtint de s'associer.
Pas plus que Le Guide, Couperin ne cherche à vous «avoir» par des oppositions, des contrastes. Sans du tout se ressembler, ils gravitent dans une même sphère d'harmonie.
Jouant pour le public choisi qui occupait l'ici-bas de la loggia, Damase se doutait-il qu'il jouait aussi pour les eurythmiques Jeunes Filles qui, liées les unes aux autres par les doigts, inscrivent si légèrement leur ronde dans le ciel ? Savait-il qu'il offrait la mélodie sonore à la mélodie peinte, et que, sans lui, les auditeurs n'eussent point éprouvé cette double jouissance, en une seule fondue ?...

Jean-Louis Vaudoyer Italie retrouvée Librairie Hachette, 1950










Images : Guido Reni (1575-1642) Aurora (Wiki Commons)