vendredi 29 octobre 2010

Les Ombres heureuses


Stanford a éteint plusieurs lampes, n’en laissant qu’une seule allumée ; puis il a ouvert toutes grandes les fenêtres. Il était assez tard, de sorte que la circulation, tout en bas, dans la rue, avait beaucoup diminué et ne formait plus qu’un fond sonore presque imperceptible. La nuit de printemps était entrée dans la pièce ; et de cette nuit a monté une musique d’une douceur surhumaine. Je l’ai déjà dit, la musique ne comptait pas beaucoup, pour moi ; mais ce soir-là, je devais être en état de grâce. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était cette musique, ni qui l’avait écrite, ni d’où elle venait. Elle venait d’un autre monde. Cela m’a saisi dès les premières mesures. Elle venait d’un monde très ancien et, à la fois, sans âge ; elle avait la plénitude de ce qui ne s’écoule pas, et pourtant la mélancolie d’un écho, d’un rappel, d’une réminiscence... Après un assez long prélude aux cordes, une flûte solitaire a modulé un air pastoral, lent et méditatif, enjoué aussi, qui semblait se chercher lui-même avec une hésitation adorable : comme si un berger essayait de traduire sur son pipeau la lumière du jour et l’innocence de son cœur, ou des arbres... Puis une voix de femme a chanté un hymne de calme jubilation, qui s’élevait en volute vers une note haute et ensoleillée ; et cet hymne était bientôt repris par un chœur d’hommes et de femmes... Nous écoutions en silence. Quand le morceau s’est achevé, je n’ai pas osé demander ce que c’était, puisque apparemment c’était quelque chose de si connu que Stanford n’avait pas jugé nécessaire de citer le nom de l’auteur ni le titre... Mais, juste avant de prendre congé, comme le disque avait été laissé sur le plateau de l’électrophone, je me suis arrangé pour m’en approcher et jeter un coup d’œil ; et j’ai vu que c’était le deuxième acte de l’Orphée, de Gluck.

Jean-Louis Curtis Cygne sauvage éditions Julliard, 1962













Images : (1) Site Flickr (2) Site Flickr

jeudi 28 octobre 2010

Marseille


S'il m'est donné de revoir Athènes, que mon navire
Sous la sainte Garde soit
De Celle qui préside aux routes de la mer ;
Celle qui brille au-dessus des flots et du soleil ;
La géante debout au fond des heures bleues ;
La haute habitante d'or d'un long pays blanc ;

Pallas chrétienne des Gaules.

Valery Larbaud Dévotions particulières


Image : Site Flickr

mardi 26 octobre 2010

Teaser (2)


On voit assez longuement [le mont Kråkmo] de la grand-route qui, de Trondheim, en neuf cents kilomètres, franchissant le Cercle polaire, mène à Narvik par Hell, Steinkjer, Mosjøen, et Mo i Rana. [Il] se dresse à droite de la chaussée, de l’autre côté d’un torrent : pentes obliques et boisées, d’abord, puis, comme une colonne ovale jaillissant de ce socle, paroi verticale de pure roche blanche ou grise, selon les heures, dressée vers un haut sommet qu’on imagine de forme ovale, lui aussi, peut-être une prairie lisse, mais de plan incliné, si incliné qu’à l’arrière, peut-être, il rejoint les versants boisés sans que s’interpose entre eux et lui la falaise formidable; et peut-être un bon marcheur, qui sait, quand bien même il ne serait pas alpiniste, pourrait accéder par ce biais à ces hauteurs qu’on veut croire paradisiaques, au moins durant la courte belle saison.





Le mont Kråkmo (Kråkmotinden) a quelque chose de curieusement Art déco dans l’audacieuse originalité et la simplicité de ses formes, accentuées qu’elles sont par le caractère exclusivement minéral de sa paroi principale, qu’on croirait taillée dans un seul bloc de pierre aux reflets d’acier. Mais jamais Art déco, si pur soit-il, n’a atteint à si grandiose effet. On touche en ses parages à quelque chose de sacré, où l’éloignement entre pour autant, sans doute, que la splendeur. L’âme, d’être ainsi loin de tout, pénétrée de la conscience de la longueur inexorable des chemins, tout autour d’elle, s’emplit d’un sentiment d’énormité de l’instant qui la mène à une exaltation sans nom, presque douloureuse, quand elle est confrontée en ces solitudes à pareils chefs-d’œuvre de la nature.

Renaud Camus Demeures de l'esprit, Danemark Norvège éditions Fayard, 2010




Kråkmo Journal 2009, de Renaud Camus, paraît le 24 novembre 2010 aux éditions Fayard.












Images
: en haut, Ifor Powell (Site Picasa Albums Web)

en bas, Renaud Camus (Site Flickr)

lundi 25 octobre 2010

L'odeur des roses


"Elles se sont réfugiées du côté de l'ombre..."




Il y a une scénographie de l'attente : je l'organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l'objet aimé et provoquer tous les effets d'un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre.
Le décor représente l'intérieur d'un café ; nous avons rendez-vous, j'attends. Dans le Prologue, seul acteur de la pièce (et pour cause), je constate, j'enregistre le retard de l'autre ; ce retard n'est encore qu'une entité mathématique, computable (je regarde ma montre plusieurs fois) ; le Prologue finit sur un coup de tête : je décide de «me faire de la bile», je déclenche l'angoisse d'attente. L'acte I commence alors ; il est occupé par des supputations: s'il y avait un malentendu sur l'heure, sur le lieu? J'essaye de me remémorer le moment où le rendez-vous a été pris, les précisions qui ont été données. Que faire (angoisse de conduite) ? Changer de café ? Téléphoner ? Mais si l'autre arrive pendant ces absences ? Ne me voyant pas, il risque de repartir, etc. L'acte II est celui de la colère ; j'adresse des reproches violents à l'absent : «Tout de même, il (elle) aurait bien pu..», «Il (elle) sait bien...» Ah! si elle (il) pouvait être là, pour que je puisse lui reprocher de n'être pas là ! Dans l'acte III, j'atteins (j'obtiens ?) l'angoisse toute pure : celle de l'abandon; je viens de passer en une seconde de l'absence à la mort ; l'autre est comme mort : explosion de deuil : je suis intérieurement livide. Telle est la pièce ; elle peut être écourtée par l'arrivée de l'autre ; s'il arrive en I, l'accueil est calme ; s'il arrive en II, il y a «scène»; s'il arrive en III, c'est la reconnaissance, l'action de grâce : je respire largement, tel Pelléas sortant du souterrain et retrouvant la vie, l'odeur des roses.

Roland Barthes Fragments d'un discours amoureux éditions du Seuil, 1977











Image : en haut, Renaud Camus (Site Flickr)

en bas : Source

samedi 23 octobre 2010

Le jour des adieux


Les Berceaux (poème de Sully Prudhomme, musique de Gabriel Fauré) interprété par Gérard Souzay ; au piano : Dalton Baldwin.





Source de la vidéo
: Site YouTube


Image : Marie (Solea20 Site Flickr)

mardi 19 octobre 2010

Notre absence


Puisque nous sommes toujours plus étrangers à la terre, puisqu’elle se passe chaque jour plus tranquillement de nous, puisqu’elle ne daigne même pas s’apercevoir que nous avons un instant, dix ans, trois siècles tourné les yeux, détourné nos pas, infléchi le cours de nos pensées, de nos rêveries, ne devrions-nous pas creuser sans cesse plus avant notre absence, qui semble notre lien le plus sûr à ses nuits, ses plages, ses villes, ses visages, ses Estrémadures et ses Arcadies ? Le désir des corps, l’espérance chronophage, surtout, d’en recueillir encore un peu pour le nôtre, ces veilles, ces aguets, ces poursuites, ces «beaux promenoirs», ces complaisances arrachées, c’était encore une prétention, délicieusement décevante, à la présence ; tandis que n’attendre plus rien, ne promener par le monde qu’une disponibilité souriante, un amusement désarmé, une curiosité jamais lasse, mais détachée, sans volonté d’emprise, quelle liberté nous en échoit ! Quel empire en héritage, et sa banlieue (que nous avions trop négligée) !

Fontaines de Montluçon, de Bâle, de Casalpusterlengo ! Écluses, canaux noirs, bitumes, entrepôts d’assassins caressants ! Flaques trois fois relapses entre les pavés luisants du port d’Anvers, de Zagreb, de Bilbao ! Pensions de famille de Cortone, beds and breakfasts des Carpates, matins blafards sur Montmédy, sur Monthermé, sur Montlhéry ! Cinémas de Bari, jardinets de Vesoul, boulevards de l’Hôpital ! Ô rendez-vous des camionneurs, et vous, aires de repos des autoroutes, en Vénétie Julienne, en Bretagne, au León ! Rues de la Santé, salpêtrières de l’âme ! Dimanches de plein été dans les squares du quinzième arrondissement, me voici, je n’ai plus peur, je suis prêt ! Tremblez plutôt vous-mêmes, quinze-août des grandes capitales, fins d’après-midi d’hiver aux Sables-d’Olonne, beaux novembres bas d’Hagondange, de Stoke-on-Trent, d’Oviedo ! De quel fol amour votre indifférence affectée ni vos sournoises coquetteries vont-elles pas se prendre pour moi, qui ne leur demanderai plus rien ! C’était si simple : je règne, le soir tombe. Il suffisait de ne plus y penser...

Renaud Camus L'Elégie de Chamalières éditions P.O.L, 1991





Les deux photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)

lundi 18 octobre 2010

Un talisman leopardien











Sempre caro mi fu...

Un des plus beaux, et le plus connu de ces talismans leopardiens, Mario Puccini nous l’a récité admirablement, tandis que nous étions assis au sommet du mont Thabor à présent officiellement nommé «la colline de l’infini» en souvenir du poète. (Car à présent, Recanati est Città-Leopardi comme Stratford-sur-Avon est Shakespeare-Town, et pour un peu on dirait Recanati-Leopardi comme Ferney-Voltaire. Quelle revanche, n’est-ce pas ? Voir le marbre honorer partout, dans cette ville, le gamin que les autres gamins du pays poursuivaient en criant au bossu ! Et il ne reste plus la moindre place pour un buste du distingué archiviste et historien local, comte Monaldo Leopardi...) C’est l’Infinito que Mario Puccini nous a récité au lieu même où il a été médité et qu’il décrit. La haie, derrière laquelle le poète, assis, contemplait l’horizon et ces arrière-plans d’une profondeur extraordinaire, n’existe plus. C’est probablement à sa place que s’élève le mur auquel nous nous adossons. Mais le paysage est le même. Un à un défilent ces quinze vers que chaque Italien sait par cœur, et on voit peu à peu s’approfondir la réalité immédiate, et les cloisons de l’apparence tomber l’une après l’autre devant le vol de l’esprit porté sur les ailes du rythme, et le temps et l’espace s’abolir. Elle s’écoule comme un fleuve rapide et que le néant saisit à mesure, cette nature qui procede / per si lungo cammino / Che sembra star... (La Ginestra) et les périodes géologiques, et la mort des mondes, se dissipent devant la pensée planante, comme les monts devant la face du Seigneur. Jusqu’à ce que cette pensée s’abîme à son tour dans le silence intemporel de l’éternité.

Valery Larbaud Jaune, Bleu, Blanc éditions Gallimard, 1927




Images
: grazie a Andrea Plutino (Site Flickr)

dimanche 17 octobre 2010

Nel triste girotondo

Alfredo Bini (Livorno, 12 dicembre 1926 – Tarquinia, 16 ottobre 2010)



Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 16 octobre 2010

La Zolfara




"Grande, placida, come in un fresco luminoso oceano di silenzio, gli stava di faccia la Luna."


Luigi Pirandello Ciàula scopre la luna







Ornella Vanoni chante La Zolfara (1959, Michele Straniero - Fausto Amodei) :










Otto sono i minatori
ammazzati a Gessolungo ;
ora piangono i signori
e gli portano dei fiori.
Hanno fatto in Paradiso
un corteo lungo lungo ;
da quel trono dov'è assiso
Gesù Cristo gli ha sorriso.

Sparala prima la mina, mezz'ora si guadagna ;
me ne infischio se rischio che di sangue poi si bagna :
tu prepara la bara, minatore di zolfara

Hanno fatto un gran corteo
con i quattro evangelisti,
tutti quanti li hanno visti,
con san Marco e san Matteo,
con san Luca e san Giovanni
e i compagni che da prima,
lavorando nella mina,
sono morti in questi anni.

Sparala prima la mina, mezz'ora si guadagna;
me ne infischio se rischio che di sangue poi si bagna:
tu prepara la bara, minatore di zolfara

Dopo la dimostrazione
Gesù Cristo li ha chiamati,
con la sua benedizione
lì ha raccolti fra i beati.
Poi, levando poco poco
la sua mano giustiziera,
con un fulmine di fuoco
ha distrutto la miniera.




La mine de soufre


Huit mineurs sont morts

tués à Gessolungo ;
maintenant on les pleure
et on leur porte des fleurs.
Au Paradis, on leur a fait un long cortège ;
depuis le trône où il est assis,
Jésus-Christ leur a souri.

Refrain :
Vas-y à la dynamite, on gagnera du temps ;
et peu importe si ça se termine dans un bain de sang :
le cercueil du mineur est toujours prêt.

Ils ont formé un grand cortège

avec les quatre évangélistes,
tout le monde les a vus,
il y avait saint Marc et saint Matthieu,
avec saint Luc et saint Jean,
et tous leurs compagnons qui, avant eux,
étaient morts dans la mine.

(Refrain)

Après la procession,
Jésus-Christ les a appelés,
et en les bénissant,
il les a placés parmi les bienheureux.
Et puis, levant doucement
sa main de justicier ;
en un éclair de feu,
il a détruit la mine.


(Traduction personnelle)


Image
: (au centre) Renato Guttuso Testa di zolfataro, 1953


On peut voir ici un très beau documentaire de Vittorio De Seta sur le travail dans les mines de soufre en Sicile : Surfarara (1954).


jeudi 14 octobre 2010

Chasseur de lumières


«Vous auriez pu tout de même éviter le silo à grains ! Et ce maudit château d’eau !
– Mais ce n’est pas eux que je photographiais.
– J’espère bien. Raison de plus.
– Moi, ils ne me gênent pas.
– Eh bien, qu’est-ce qu’il vous faut ! J’aime mieux vous dire que, moi, ils me gênent joliment ! Ils ont beau être là depuis un demi-siècle ou presque, je ne m’y suis jamais faite, et je les maudis de grand cœur tous les matins. Et pourtant, depuis, on a vu autrement pire.
– Houah ! Faut vivre avec son temps, madame Bordenove ! Si ça se trouve, encore un demi-siècle, vous verrez, tout le monde les trouvera super, vachement typiques et tout.
– Merci bien, je ne tiens pas à connaître ce moment-là. J’aime mieux vivre avec mon temps, comme vous dites. Et je vous laisse le vôtre, mon petit Vincent...
– Oh, le mien...
– Ce qui me désole, c’est de penser qu’un jeune homme comme vous, qui avez l’œil tellement sensible, ne saura jamais combien la campagne était jolie, il y a encore... quoi, trente ans, avant qu’elle soit souillée avec tous ces poteaux électriques, ces pylônes, ces silos, ces publicités le long des routes, et partout ces affreuses maisons blanches à toits rouges, que font construire les paysans dès qu’ils ont trois sous, au lieu d’entretenir les belles fermes de leurs parents...
– Ah ! oui, ça j’vous dis pas, c’était p’têt plus joli, d’accord, mais faut penser aussi qu’il y a trente-quarante ans la vie elle était beaucoup plus dure...
– Mais ne croyez pas cela, ce sont des histoires qu’on raconte, pour endormir les gens dans cette horreur, qu’on leur prépare... Tenez : il y a trente ou quarante ans... Et encore, déjà... Mais même : je ne vous dis pas que nous n’avions pas nos soucis, mon Dieu ! Mais la vie avait une autre allure, je vous assure, pour tout le monde, et d’ailleurs même les visages...
– De toute façon, je ne photographie que les lumières, moi. Ça, au moins...
– Vous avez raison. Vous avez absolument raison. Les lumières, par ici, elles ne durent qu’un instant, mais elles ne changent jamais. Il faudrait n’aimer que les lumières, telles qu’elles nous tombent du ciel, les aimer pour elles-mêmes, sans se soucier de ce qu’elles touchent. On ne serait pas menacé par cet affreux dégoût. Ah ! Vous êtes un sage, monsieur Vincent. Vous avez l’éternité dans votre poche, vous.
– Si vous en voulez un p’tit bout...» répond Vincent galamment.

Renaud Camus Le Chasseur de lumières éditions P.O.L, 1993




Les deux photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)

mercredi 13 octobre 2010

Ma mi (Mais moi)


Ma mi est une chanson écrite en dialecte milanais par Giorgio Strehler en 1959 (musique de Fiorenzo Carpi). Elle est interprétée ici par Ornella Vanoni. On retrouve dans cette chanson l'influence de Brecht (et de Kurt Weill), que Strehler a souvent mis en scène dans ces mêmes années au Piccolo Teatro.












Serom in quatter col Padola,
el Rodolfo, el Gaina e poeu mi :
quatter amis, quatter malnatt,
vegnu su insemma compagn di gatt.
Emm fa la guera in Albania,
poeu su in montagna a ciapà i ratt :
negher Todesch del la Wehrmacht,
mi fan morire domaa a pensagh !
Poeu m’hann cataa in d’una imboscada :
pugnn e pesciad e ’na fusilada...

Ma mi, ma mi, ma mi,
quaranta dì, quaranta nott,
A San Vittur a ciapaa i bott,
dormì de can, pien de malann !...
Ma mi, ma mi, ma mi,
quaranta dì, quaranta nott,
sbattuu de su, sbattuu de giò :
mi sont de quei che parlen no!

El Commissari ’na mattina
el me manda a ciamà lì per lì :
"Noi siamo qui, non sente alcun-
el me diseva ’sto brutt terron !
El me diseva - i tuoi compari
nui li pigliasse senza di te...
ma se parlasse ti firmo accà
il tuo congedo : la libertà !
Fesso sì tu se resti contento
d’essere solo chiuso qua ddentro..."

Ma mi, ma mi, ma mi,
quaranta dì, quaranta nott,
A San Vittur a ciapaa i bott,
dormì de can, pien de malann !...
Ma mi, ma mi, ma mi,
quaranta dì, quaranta nott,
sbattuu de su, sbattuu de giò :
mi sont de quei che parlen no !

Sont saraa su in ’sta ratera
piena de nebbia, de fregg e de scur,
sotta a ’sti mur passen i tramm,
frecass e vita del ma Milan...
El coeur se streng, venn giò la sira,
me senti mal, e stoo minga in pee,
cucciaa in sul lett in d’on canton
me par de vess propri nissun !
L’è pegg che in guera staa su la tera :
la libertà la var ’na spiada !

Ma mi, ma mi, ma mi,
quaranta dì, quaranta nott,
A San Vittur a ciapaa i bott,
dormì de can, pien de malann !...
Ma mi, ma mi, ma mi,
quaranta dì, quaranta nott,
sbattuu de su, sbattuu de giò :
mi sont de quei che parlen no !


On était quatre : Padula,
Rodollfo, Gaina et moi :

quatre amis, quatre misérables

grandis ensemble, comme une portée de chats.

On a fait la guerre en Albanie,

puis dans la montagne à chasser les rats :

les boches en noir de la Wehrmacht,

j’ai envie de mourir rien qu’en y repensant !

Et puis, je suis tombé dans un traquenard :

coups de pieds, coups de poings, coups de fusil...


Mais moi, mais moi, mais moi,

quarante jours, quarante nuits

à prendre des coups à San Vittore,

sans fermer l’œil, en souffrant de partout !

Mais moi, mais moi, mais moi,

quarante jours, quarante nuits,

ils peuvent bien me cogner :

moi, je suis de ceux qui ne parlent pas !


Un matin, le Commissaire
m’envoie chercher
et ce salopard me dit :

«On est entre nous, personne ne nous entend

de toute façon, tes copains, on va les choper,

même sans ton aide...

mais si tu parles, je signe tout de suite
ton billet de sortie : tu seras libre !

Tu es bien bête de te contenter

de rester bouclé ici, seul comme un chien...»


Mais moi, mais moi, mais moi...

... moi, je suis de ceux qui ne parlent pas !

Je suis coincé dans ce trou à rats
humide, sombre et glacé,
de l’autre côté des murs passent les trams
,
le bruit, la vie de Milan, ma ville...

J’ai le cœur qui se serre quand le soir descend

j’ai mal et je me retourne dans ce lit miteux
,
j’ai l’impression d’être moins que rien !
La vie, c’est pire que la guerre :

pour être libre, il faut moucharder !

Mais moi, mais moi, mais moi....
... moi, je suis de ceux qui ne parlent pas !


(Traduction personnelle)

Image : Carcere di San Vittore, Milano (Source)

Source de la vidéo : Site YouTube

lundi 11 octobre 2010

Vien, diletto...



Joan Sutherland "La Stupenda" (7 novembre 1926 - 11 octobre 2010)



Vien, diletto, è in ciel la luna !
Tutto tace intorno, intorno;
Finchè spunti in ciel il giorno,
Ah, vien, ti posa sul mio cor !
Deh! t'affretta, o Arturo mio,
Riedi, o caro, alla tua Elvira;
Essa piange e ti sospira,
Vien, o caro, all'amore.

Vincenzo Bellini I Puritani





Image : Andrea et Giacomo Calcagno (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

Enregistrement Decca de 1973 (L.S.O. direction : Richard Bonynge)








(...)

Sono solo canzonette (15)


Gino Paoli chante Sassi (1960) (paroles et musique : Gino Paoli) :










Sassi che il mare ha consumato,
sono le mie parole
d'amore per te.

Io non ti ho saputo amare,
non ti ho saputo dare
quel che volevi da me.

Ogni parola che ci diciamo
è stata detta mille volte,
ogni attimo che noi viviamo
è stato vissuto mille volte.

Sassi che il mare ha consumato,
sono le mie parole
d'amore per te.

Des galets que la mer a usés,
ce sont mes mots d'amour

pour toi.


Je n'ai pas su t'aimer,

je n'ai pas su te donner

ce que tu attendais de moi.


Chaque parole que nous disons

a déjà mille fois été dite,

chaque instant que nous vivons

a déjà été mille fois vécu.


Des galets que la mer a usés,

ce sont mes mots d'amour

pour toi.


Image : Uomodelmare (Site Flickr)

dimanche 10 octobre 2010

L'Échelle de soie


« C'est bien à tort au fond qu'on a catalogué Jean-Louis Curtis comme réactionnaire, c'est juste un bon auteur un peu triste, persuadé que l'humanité ne peut guère changer, dans un sens comme dans l'autre. Un amoureux de l'Italie, pleinement conscient de la cruauté du regard latin sur le monde.
»

Michel Houellebecq La carte et le territoire Flammarion, 2010




Anne avait achevé son récit. Nous redescendîmes vers la ville que dorait à cette heure la lumière la plus opulente et la plus limpide, pareille à celle qui baigne au crépuscule les palais marins de Claude Gellée. Le site déployé sous nos yeux jusqu’aux montagnes du Latium, les marbres, les frondaisons, la haute flamme noire des cyprès veillant sur des mausolées millénaires, et le rivage antique saturé d’une odeur d’espace et de sel, qu’Anne avait évoqué cet après-midi sur la colline romaine, confondaient leurs prestiges, suscitaient l’Arcadie dont j’avais aimé le rappel nostalgique dans certains tableaux d’autrefois, ou dans une imagerie populaire et méprisée. Insérant dans un cadre imaginaire où elle prenait pour moi toute sa signification l’anecdote que je venais d’entendre, je songeais à des ombres illustres d’un autre siècle, à ceux qui, tels ces deux jeunes poètes émergeant des brumes de Thulé au ciel méditerranéen, avaient abordé ici en quête du bonheur et confronté avec les contours de leur patrie idéale, la campagne, les monts et les tombeaux de cette terre latine d’où ne s’est pas effacé tout à fait la trace de divinités heureuses.

(...)

Nous passâmes devant la Fontaine de Trevi, l’«Aqua vergine» avec son Neptune baroque et ruisselant et le cortège de tritons joufflus. Le soir, des projecteurs changent en décor pour opéra de Lulli ce monument d’une extravagance superbe. Comme d’autres étrangers, j’avais jeté une pièce dans le bassin, furtivement, par crainte des sourires ; c’était, du reste, moins superstition que gratitude pour la ville – ou ses habitants : les petits Romains vont repêcher l’argent des touristes. Puis nous allâmes nous asseoir sur l’escalier de la Trinité des Monts, où nous nous étions retrouvés huit jours plus tôt. Une plaque commémorative, fleurie d’un bouquet de roses, rappelait qu’un autre poète de Thulé, plus jeune encore, était venu chercher dans cette ville la chaleur du soleil et la beauté qui donne une immortelle joie ; et il s’y était endormi, comme l’Endymion qu’il avait célébré, dans la grâce d’une jeunesse désormais immortelle.

Et c’étaient la jeunesse et la grâce qui brillaient ici chaque soir, échelonnés comme les allégories d’une «gloire» sur ce grand reposoir empourpré de rayons crépusculaires. Les étalages des fleuristes au pied de l’escalier, la «barcaccia» murmurante, les cris aigus des gamins, le pépiement des oiseaux répercuté d’un palais à l’autre, les dômes au lointain s’élevant dans le ciel léger, tout composait un bonheur irrésistible dont je n’était pas encore dépris.

Jean-Louis Curtis L'Échelle de soie éditions Julliard, 1956


Image : Claude Gellée, dit Le Lorrain, La Campagne romaine vue de Tivoli (1644-1646)


samedi 9 octobre 2010

L'éphèbe de Subiaco


– C’est la première fois que vous venez dans un musée ? demanda-t-elle, un peu machinalement, un peu par curiosité.
– Oui. Je suis venu voir quelqu’un de mon pays.
– Quelqu’un de votre pays... Il est gardien, peut-être ?
– Non, c’est une statue.
Et comme elle avait l’air perplexe, il enchaîna :
– On m’a dit qu’il y avait dans ce musée un gars de Subiaco. Et comme c’est près de la gare...
– Un gars de Subiaco ?
– Notre curé m’a dit qu’on l’appelait Efebo, je crois...
– Mais je le connais ! s’écria-t-elle avec amusement.
– Oui ? Où est-il ?
– Dans une autre salle. Venez.
Ils passèrent dans l’autre salle.
Le voilà, dit-elle, désignant un athlète au genou ployé. Cette statue de marbre.
– On ne peut pas savoir qui c’est, dit-il, déçu. Il n’a pas de tête.
Minna se mit à rire.
– Non, il l’a perdue depuis longtemps. Mais, vous savez, vous ne l’auriez pas reconnu, de toute façon : on l’a trouvé à Subiaco. Ça ne veut pas dire qu’il est de Subiaco. Le garçon paraissait de plus en plus déçu.
– «Efebo», ça veut dire quoi, au juste ?
– Un garçon. C’est le mot grec pour garçon. Vous êtes un éphèbe de Subiaco. Un vrai.
– Moi, j’ai une tête, dit-il en se frappant le front avec le poing. Ce n’est pas du marbre. C’est du bois.
Il examinait la statue sous tous les angles.
– Elle est ancienne ? demanda-t-il.
– Très ancienne. Deux mille ans, ou plus.
– Et ce n’est pas le portrait d’un gars de mon pays ?
– Peut-être, après tout, puisque c’est là qu’on l’a trouvée. Mais les savants disent que c’est une copie romaine d’une œuvre grecque. Alors...
Il hocha la tête, plein de considération pour la science des savants et celle de Minna.
– Capito, dit-il. Eh bien, le curé a mal expliqué les choses. Ou c’est moi qui n’ai pas compris.
Il avait l’accent épais de la campagne romaine. Ses mains aussi trahissaient sa condition de paysan ; mais l’accoutrement était plutôt celui d’un vagabond. Bien qu’il fît assez froid, il ne portait ni cravate ni écharpe. Il était chaussé de souliers informes, qui n’avaient pas dû être cirés depuis longtemps. En contraste avec cette apparence misérable, il était beau, d’une beauté qui tenait surtout à l’architecture du visage, et qui était aussi terrienne que sa voix. Ce garçon qui venait d’une bourgade du Latium, il semblait à Minna qu’il remontait du fond des âges. On n’aurait pas été surpris de le voir en effigie de mosaïques sur le pavement d’une villa romaine. Elle apprécia d’abord en lui, comme une vertu poétique, cette appartenance évidente à une terre, un pays, une race. Elle fut sensible aussi à l’affleurement permanent du sourire dans les yeux et autour de la bouche, comme s’il y avait eu chez ce paria une source intarissable de bonne humeur, de joie de vivre.

Jean-Louis Curtis L'éphèbe de Subiaco (in Le Thé sous les cyprès éditions Julliard, 1969)

vendredi 8 octobre 2010

Sempre (Toujours)


Gabriella Ferri est née en 1942 à Rome, dans le quartier populaire du Testaccio. Actrice et chanteuse, elle a organisé principalement son répertoire autour des chansons populaires romaines et des stornelli en romanesco, dont elle fut une magnifique interprète. Sempre (texte de Mario Castellacci, musique de Franco Pisano), l'un de ses plus grands succès, exprime bien cette mélancolie et ce fatalisme qui ont marqué ses chansons et sa vie. Les dernières années de l'existence de Gabriella Ferri ont été particulièrement tristes ; une grave dépression l'a progressivement éloignée des scènes et elle est morte en avril 2004, des suites d'une chute depuis le balcon de sa maison de Corchiano, tout près de Viterbe. Sa famille assure qu'il s'est agi d'un malheureux accident...





Sempre

Ognuno è un cantastoria
tante facce nella memoria
tanto di tutto tanto di niente
le parole di tanta gente.
Tanto buio tanto colore
tanta noia tanto amore
tante sciocchezze tante passioni
tanto silenzio tante canzoni.

Anche tu così presente
così solo nella mia mente
tu che sempre mi amerai
tu che giuri e giuro anch'io
anche tu amore mio
così certo e così bello.

Anche tu diventerai
come un vecchio ritornello
che nessuno canta più
come un vecchio ritornello...


Toujours

Tout le monde raconte des histoires
avec tant de visages dans la mémoire
beaucoup de tout, beaucoup de rien
les paroles de tant de gens.
Du noir et des couleurs
de l'ennui et de l'amour
des bêtises et des passions
du silence et des chansons.

Toi aussi, toujours présent
et si seul dans ma mémoire
toi qui m'aimeras toujours
tu le jures comme je l'ai juré
toi aussi mon amour
si sûr et si beau.

Toi aussi tu deviendras
comme ce très ancien refrain
que plus personne ne chante...


On peut voir ici un très bon documentaire (en italien) d'une heure sur la carrière de Gabriella Ferri : il faut cliquer juste au-dessous de l'indication "Video"
.

Image : Site Flickr

Source de la vidéo : Site YouTube

dimanche 3 octobre 2010

Une phrase amoureuse






« Ce soir, donc, de nouveau, j’écoute la phrase qui ouvre l’andante du premier trio de Schubert. C’est une phrase parfaite, à la fois unitaire et divisée, une phrase amoureuse s’il en fut ; et je constate une fois de plus combien il est difficile de parler de ce qu’on aime. Que dire de ce qu’on aime, sinon : «je l’aime», et le répéter sans fin ? Cette difficulté est ici d’autant plus grande que le chant romantique n’est aujourd’hui l’objet d’aucun grand débat ; ce n’est pas un art d’avant-garde, il n’y a pas à combattre pour lui, et ce n’est pas non plus un art lointain ou étranger, un art méconnu pour la résurrection duquel nous devions militer. Il n’est, au fond, ni à la mode, ni franchement démodé : on le dira simplement inactuel. Mais c’est précisément là peut-être qu’est sa plus subtile provocation, et c’est de cette inactualité que je voudrais faire la brève actualité de ce soir.

Tout discours sur la musique ne peut commencer, me semble-t-il, que dans l’évidence ; de la phrase schubertienne que nous avons entendue, je ne puis dire que ceci : cela chante, cela chante simplement, terriblement, à la limite du possible. Mais n’est-il pas surprenant que cette assomption du chant vers son essence, cet acte musical par lequel le chant semble se manifester ici dans sa gloire, advienne précisément sans le concours de l’organe qui fait le chant, à savoir la voix ? On dirait que la voix humaine est ici d’autant plus présente qu’elle s’est déléguée à d’autres instruments : les cordes. Le substitut devient plus vrai que l’original ; le violon et le violoncelle chantent mieux, ou pour être plus exact, chantent plus que le soprano ou le baryton, parce que, s’il y a une signification des phénomènes sensibles, c’est toujours dans le déplacement, la substitution, bref, en fin de compte, l’absence, qu’elle se manifeste avec le plus d’éclat. »

Transcription de l'introduction de Roland Barthes à l'émission consacrée au chant romantique, diffusée sur France Musique le 12 mars 1972.

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 2 octobre 2010

L'Épuisant Désir de ces choses


Il y a des hommes qui ne peuvent pas lire, dans Mandelstam, dans Larbaud, dans Ella Maillart, le récit d’un pique-nique dans une île, sur le lac de Sevan ou sur le lac de Van, par un dimanche prolétaire d’avant-guerre, la chronique d’un envol de corbeaux, sous la falaise de Bayezid, ou la simple évocation distraite d’une attente, à la gare de Métaponte, entre Tarente et Matera, sans qu’aussitôt la folie ne leur tape sur l’épaule, en soulevant son masque, toute prête à les happer.

Pour d’autres, ou les mêmes, certaines pages de certains Guides bleus font une lecture trop forte, certains soirs. Et le sommeil leur est ravi pour des heures, ou bien pour des années, à la seule description trop précise de Trézène, et du rocher où Phèdre s’asseyait, près de la ferme Kokkinia ; c’est de là qu’elle suivait du regard, vous explique-t-on doucement, sans songer au mal qu’on vous fait, les exercices équestres d’Hippolyte. Prendre un sentier à droite, non fléché, trois cents mètres environ après le gué sur le Gyphyracon : en vingt ou vingt-cinq minutes (ascension assez pénible), il vous mènera aux restes insignifiants du sanctuaire.

A ceux-là les atlas sont un gouffre, un abîme : innocemment ouverts sur une petite table pliante, dans une embrasure, ils les attirent parmi leurs spirales, et ils les perdent : ah ! de songer qu’on pourrait marcher maintenant, maintenant, au lieu de... sur la presqu’île de Manguychlak, et regarder les îles Tioulen...

Ça n’a pas d’intérêt ? Vous dites que c’est aussi vilain que possible, les îles Tioulen ? D’abord je n’en crois rien. Mais quand bien même... Justement, au contraire : raison de plus ! Est-ce que ce n’est pas dans des endroits pareils que nos chances sont les meilleures de prendre le réel sur le fait, pour changer, et le visible à ses pièges ? Ils ne nous attendent pas au pied du Taj Mahal, certainement, assis sur le bord d’un bassin ! Tandis que chez les Ingouches, qui sait, dans l’oblast d’Orël, ou le gouvernement de Toula...

Renaud Camus L'Épuisant Désir de ces choses, éditions P.O.L, 1995




Image
: Xavier Varela (Site Flickr)


vendredi 1 octobre 2010

Une leçon d'absence












Un dimanche de janvier dans Ferrare ne se met en place en nous qu’à Paris, aux premiers jours de mars. Si deux ou trois photographies font tant pour cette installation dans la présence, est-ce parce qu’elles sont médiocres, plutôt floues ? Elles ajoutent à la vacuité constitutive du lieu, du jour, de l’heure, de notre errance et de notre âme. Gommant la contingence, méprisant l’épisode, embrumant le soir qui déjà tombait si tôt, elles nous sont une leçon d’absence, et nous rappelant aux vertus de cet art douloureux, elles nous invitent à nous en souvenir toujours, au fort des émotions les plus intenses comme des heures les plus pâles, au fort de ce que nous sommes dans l’ici et dans le maintenant, au fort si fort indifférent des villes inconnues. Elles nous montrent objectivement combien nous faisons défaut au réel sans lui manquer si peu que ce soit, sans qu’il songe seulement à s’apercevoir de notre invisibilité, et combien il peut y avoir de jeu, dans ce grand vide que nous lui ménageons en nous-même. Il serait urgent d’y penser toujours, quand nous courons les chemins : à ce néant de notre être qui nous a précédé sur ces lieux, qui nous y suivra pour jamais, et qu’il faudrait avoir le courage de ne quitter pas un instant de l’œil, quand nous traversons Perast, nous recueillons dans Mantoue, tombons de sommeil sur ce papier ou croyons reconnaître précisément la configuration de l’abîme familier dans le plan de Trani, dans la lumière du port et sur ses façades closes.

Renaud Camus Fendre l'air, Journal 1989 éditions P.O.L, 1991

Image : Site Flickr