
Jean-Louis Curtis Cygne sauvage éditions Julliard, 1962




















Anne avait achevé son récit. Nous redescendîmes vers la ville que dorait à cette heure la lumière la plus opulente et la plus limpide, pareille à celle qui baigne au crépuscule les palais marins de Claude Gellée. Le site déployé sous nos yeux jusqu’aux montagnes du Latium, les marbres, les frondaisons, la haute flamme noire des cyprès veillant sur des mausolées millénaires, et le rivage antique saturé d’une odeur d’espace et de sel, qu’Anne avait évoqué cet après-midi sur la colline romaine, confondaient leurs prestiges, suscitaient l’Arcadie dont j’avais aimé le rappel nostalgique dans certains tableaux d’autrefois, ou dans une imagerie populaire et méprisée. Insérant dans un cadre imaginaire où elle prenait pour moi toute sa signification l’anecdote que je venais d’entendre, je songeais à des ombres illustres d’un autre siècle, à ceux qui, tels ces deux jeunes poètes émergeant des brumes de Thulé au ciel méditerranéen, avaient abordé ici en quête du bonheur et confronté avec les contours de leur patrie idéale, la campagne, les monts et les tombeaux de cette terre latine d’où ne s’est pas effacé tout à fait la trace de divinités heureuses.
(...)
Nous passâmes devant la Fontaine de Trevi, l’«Aqua vergine» avec son Neptune baroque et ruisselant et le cortège de tritons joufflus. Le soir, des projecteurs changent en décor pour opéra de Lulli ce monument d’une extravagance superbe. Comme d’autres étrangers, j’avais jeté une pièce dans le bassin, furtivement, par crainte des sourires ; c’était, du reste, moins superstition que gratitude pour la ville – ou ses habitants : les petits Romains vont repêcher l’argent des touristes. Puis nous allâmes nous asseoir sur l’escalier de la Trinité des Monts, où nous nous étions retrouvés huit jours plus tôt. Une plaque commémorative, fleurie d’un bouquet de roses, rappelait qu’un autre poète de Thulé, plus jeune encore, était venu chercher dans cette ville la chaleur du soleil et la beauté qui donne une immortelle joie ; et il s’y était endormi, comme l’Endymion qu’il avait célébré, dans la grâce d’une jeunesse désormais immortelle.
Et c’étaient la jeunesse et la grâce qui brillaient ici chaque soir, échelonnés comme les allégories d’une «gloire» sur ce grand reposoir empourpré de rayons crépusculaires. Les étalages des fleuristes au pied de l’escalier, la «barcaccia» murmurante, les cris aigus des gamins, le pépiement des oiseaux répercuté d’un palais à l’autre, les dômes au lointain s’élevant dans le ciel léger, tout composait un bonheur irrésistible dont je n’était pas encore dépris.
Jean-Louis Curtis L'Échelle de soie éditions Julliard, 1956
Image : Claude Gellée, dit Le Lorrain, La Campagne romaine vue de Tivoli (1644-1646)

Jean-Louis Curtis L'éphèbe de Subiaco (in Le Thé sous les cyprès éditions Julliard, 1969)



Pour d’autres, ou les mêmes, certaines pages de certains Guides bleus font une lecture trop forte, certains soirs. Et le sommeil leur est ravi pour des heures, ou bien pour des années, à la seule description trop précise de Trézène, et du rocher où Phèdre s’asseyait, près de la ferme Kokkinia ; c’est de là qu’elle suivait du regard, vous explique-t-on doucement, sans songer au mal qu’on vous fait, les exercices équestres d’Hippolyte. Prendre un sentier à droite, non fléché, trois cents mètres environ après le gué sur le Gyphyracon : en vingt ou vingt-cinq minutes (ascension assez pénible), il vous mènera aux restes insignifiants du sanctuaire.
A ceux-là les atlas sont un gouffre, un abîme : innocemment ouverts sur une petite table pliante, dans une embrasure, ils les attirent parmi leurs spirales, et ils les perdent : ah ! de songer qu’on pourrait marcher maintenant, maintenant, au lieu de... sur la presqu’île de Manguychlak, et regarder les îles Tioulen...
Ça n’a pas d’intérêt ? Vous dites que c’est aussi vilain que possible, les îles Tioulen ? D’abord je n’en crois rien. Mais quand bien même... Justement, au contraire : raison de plus ! Est-ce que ce n’est pas dans des endroits pareils que nos chances sont les meilleures de prendre le réel sur le fait, pour changer, et le visible à ses pièges ? Ils ne nous attendent pas au pied du Taj Mahal, certainement, assis sur le bord d’un bassin ! Tandis que chez les Ingouches, qui sait, dans l’oblast d’Orël, ou le gouvernement de Toula...
Renaud Camus L'Épuisant Désir de ces choses, éditions P.O.L, 1995
Renaud Camus Fendre l'air, Journal 1989 éditions P.O.L, 1991
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