mardi 31 août 2010

Lu libbru di li persi (Le livre des disparus)



And who by fire, who by water,

Who in the sunshine, who in the night time,
Who by high ordeal, who by common trial,
Who in your merry merry month of may,
Who by very slow decay,
And who shall i say is calling ?

Leonard Cohen Who by fire





Rosa Balistreri chante Morsi cu morsi (Qui est mort est mort) (texte et musique de Giuseppe Ganduscio) :











Morsi cu morsi… cu m'amava persi
Comu fineru li jochi e li spassi,
Comu fineru li jochi e li spassi...

'Sta bedda libbirtà comu la persi
L'hannu 'n putìri li canazzi corsi,
L'hannu 'n putiri li canazzi corsi...

Chianciti tutti, li lïùna e l'ursi
Chianci me matri ca 'a vivu mi persi,
Chianci me matri ca vivu mi persi...

Cu dumànna 'i mìa?…Comu 'un ci fussi
Scrivitimi a lu libbru di li persi,
Scrivitimi a lu libbru di li persi...


Qui est mort est mort, et j'ai perdu qui m'aimait

Le temps des jeux et du bonheur est passé...

J'ai perdu ma belle liberté
Livrée aux chiens courants...

Vous pleurez tous, même les lions et les ours,
Comme pleure ma mère qui vivant me perdit...

À qui demande de mes nouvelles, dites que je n'existe plus,
Inscrivez mon nom dans le livre des disparus...





Leonardo Sciascia parle de cette chanson dans son recueil de courts essais Cruciverba (Mots croisés, Fayard, 1985), plus précisément dans le texte qu'il consacre à Renato Guttuso. Je cite ici ce passage dans la traduction de Jean-Noël Schifano :

«J’observe Guttuso tandis qu’il écoute les chansons désespérées de Rosa Balistreri. C’est comme s’il était arrivé aux racines de son angoisse, au fouillis nu des peurs antiques, des antiques souffrances. Quand Guttuso est à Palerme, les soirées sont fréquentes, chez les amis, où Rosa Balistreri chante : avec sa voix viscérale et déchirée, pleine d’amour et de rancœur. D’entre tous les chants, Guttuso semble préférer Morsi cu morsi : un chant de détenu mystérieusement dolent, qui cèle une identité, une histoire. "Elle est morte celle qui est morte et j’ai perdu celle qui m’aimait, les jeux et le bon temps sont finis" : et on traduit tout naturellement "morte" au lieu de "mort" car on a le sentiment que l’homme a tué celle qui l’aimait et qui l’aimait : il découvre, alors, qu’il l’a tuée injustement ; de là le remords, et la contemplation du bonheur lointain et disparu.

"J’ai perdu la belle liberté, je suis désormais au pouvoir des sbires, féroces comme chiens courants ; ainsi tous ils pleurent, même les lions et les ours ; et pleure ma mère, qui moi vivant me perdit. À qui demande de mes nouvelles, faites comme si je n’étais plus : écrivez mon nom au livre des perdus." Nous tuons toujours les choses que nous aimons, nous regrettons toujours les verts paradis de l’enfance et de l’amour ; le monde est une prison, les chiens courants nous plantent leurs crocs. Mais pleure la mère, la nature qui est mère pleure avec elle : et ce ne sont que pleurs sur notre être vivant. Mieux vaut donc être mort, coulé dans le livre des perdus.»





Images : Renato Guttuso Crocifissione (1942) (Source)

lundi 30 août 2010

Addio Roma


Joyce DiDonato interprète le monologue d'Octavie (Monteverdi, Le Couronnement de Poppée, Acte III, scène 6) extrait du disque Lamenti (Le Concert d'Astrée, Emmanuelle Haïm)










A Dio Roma, a Dio patria, amici a Dio.
Innocente da voi partir conviene,
vado a patir l'esilio in pianti amari,
passerò disperata i sordi mari.
L'aria che d'hora in hora
riceverà i miei fiati,
li porterà per nome del cor mio
a veder, a baciar le patrie mura ;
et io starò solinga,
alternando le mosse ai pianti, ai passi,
insegnando pietade ai tronchi, ai sassi,
deh mirate oggi mai perverse genti
allontanarmi dagli amati lidi.
Ahi, sacrilegio duolo,
tu m'interdisci il pianto,
quando lascio la patria
ne stillar una lagrima poss'io,
mentre dico ai parenti, e a Roma a Dio.


Adieu Rome ; adieu, ma patrie ; ô mes amis, adieu.

Innocente, je dois vous quitter,
je vais souffrir de l'exil en pleurs amers,
traverser sans espoir les impassibles mers.
L'air qui d'heure en heure
recueillera mes soupirs,
au nom de mon cœur les portera
jusqu'aux murs sacrés de la patrie ;
et je demeurerai solitaire,
alternant l'errance et les larmes,
enseignant la pitié aux arbres, aux pierres.
Regardez-moi donc, gens pervers,
quitter les rivages aimés.
Hélas, deuil sacrilège,
tu m'interdis les larmes,
au moment où je quitte ma patrie,
et je ne puis laisser couler mes pleurs,
alors qu'à ma famille et à Rome, il me faut dire adieu !

lundi 23 août 2010

Cristo al Mandrione


Cristo al Mandrione (Jésus-Christ au Mandrione) est une des chansons en romanesco (le dialecte romain) écrites par Pasolini pour Laura Betti (sur une musique de Piero Piccioni) au début des années soixante. Le Mandrione était dans les années cinquante une des zones les plus pauvres de Rome. Le nom de ce qui était alors une borgata vient de la rue qui la traverse (Via del Mandrione), où passaient autrefois les troupeaux ("mandrie" en italien) que l'on conduisait aux pâturages. Juste après la seconde guerre mondiale, c'est dans ce quartier que se réfugièrent des rescapés des bombardements, des tziganes et des gens venus du Sud de l'Italie, à l'intérieur de baraques construites sous les arcs du grand aqueduc qui traverse cette zone. Aujourd'hui, le quartier populaire du Mandrione a bien changé, à la suite d'une grande opération dite de "réhabilitation" ; il ne ressemble plus du tout à ce qu'il était quand Pasolini a écrit cette chanson.

La version de Grazia De Marchi proposée ici n'est pas celle que je préfère, mais c'est la seule dont on dispose sur le Net ; il est dommage qu'on n'y trouve pas celle de Laura Betti, et surtout la poignante interprétation de la chanteuse romaine Gabriella Ferri, qui se trouve sur l'un de ses derniers disques, Ritorno al futuro, publié en 1997.





Ecchime dentro qua',
tutta ignuda e fracica
fino all'ossa de guazza,
'ntorno a me che c'è :
quattro muri zozzi un tavolo
un bide'.
Filame se ce sei Gesu Cristo,
guardeme tutta sporca de pianto,
abbi pieta' de me !
Io che nun so gnente
e te er re dei re !
Lavora' senza mai rifiata',
moro ma l'anima nun sa.
Filame se ce sei
Gesu Cristo !





Et je me retrouve encore ici,
dans la boue, nue et trempée jusqu'aux os,
autour de moi, il n'y a que ces quatre murs sales,
une table et un bidet.
Si tu m'entends, aide-moi, Jésus !
Regarde-moi, salie par mes pleurs,
aie pitié de moi, qui ne suis rien,
ô toi, le Roi des Rois !
Je travaille sans relâche,
je meurs, mais mon âme n'est pas en paix.
Jésus, si tu m'entends,
aide-moi !

Source de la vidéo : Site Flickr

Source des images : site Pasolini.net

dimanche 22 août 2010

Se io fossi un Santo... (Si j'étais un Saint...)


Un extrait du chapitre Un santo come me (Un saint comme moi), dans l'ouvrage de Curzio Malaparte Donna come me (Une femme comme moi) :

Se io fossi un Santo, vorrei esser di quelli veri, dei quali, come dei gusti, non si discute : voglio dire uno di quei Santi alla maniera toscana, che son poi i più garbati, i più civili, e i più lieti Santi del calendario, come San bernardino e San Jacopino. E della mia santità vorrei far oggetto non di devozione o di meraviglia, né di spavento o d’invidia, ma di simpatia.

Me ne andrei a vivere dalle mie parti, nella pineta di Galceti o sul poggio della Sacca, a un tiro di schioppo dalla mia città, e a poche miglia da quell’altra mia città ch’è Firenze. Perché un Santo che vive selvatico, in una grotta come un eremita, o in una capanna di frasche come un uccellatore, lontano dal mondo civile, non mi par che vada con i miei gusti, né con la natura dei Toscani. Non proprio in mezzo agli uomini vorrei vivere, né troppo lontano da loro, ma vicino alle loro case, ai loro teatri, ai loro caffè, alle loro piazze ariose, per poter mescolarmi ai discorsi, ai giochi, alle liti, ai negozi, senza tuttavia lasciarmi prender nel giro, e compromettermi più che a un sant’uomo non convenga.

Naturalmente vorrei vestirmi in modo che tutti, a prima vista, mi riconoscessero per santo. Necessaria prudenza in Toscana, dove l’abito fa il monaco. Il che non vuol dire andar vestito di pelli caprine, o di una tonaca rappezzata, e portare il cilicio, i capelli a zazzera, la barba appesa al mento come una barba finta. Mi vesterei di vergatino, e porterei scarpe di vacchetta, camicia di lino grezzo ; e che la giacca fosse comoda, i calzoni ampi, il colletto della camicia largo, da potervi girare il collo senza fatica. Vestito alla buona, insomma, ma andrei in giro armato di bastone, che le ragioni valgono per quel che valgono, e senza un argomento di quella specie nessuna ragione ti serve al viver tranquillo. E che il bastone fosse di cipresso, nodoso e liscio.

Me ne andrei dunque a vivere in una bella villa sui poggi di Prato, con un bel podere intorno, tutto chiaro d’olivi, giallo di grano, rosso di papaveri, verde di vigne, di quelle che danno un vino asciutto e garbato, che appena sulle labbra ti par dolce e risentito, e con una fiammata leggermente aspra ti svanisce in fondo alla gola, lasciandoti nel palato un magro sapore amarognolo. Che son poi le virtù e il modo di comportarsi del vino toscano : anzi, dirò, dei Toscani.

M’alzerei la mattina prestissimo, non appena il ciglio della Retaia diventasse bianco, e subito me ne andrei in giro per i campi, a veder come si svegliano le viti, gli olivi, il grano, e come le canne lungo la Bardena o lungo il Rianoci pigliano il primo vento mattutino.

(...)

Così passerei la mia vita, sorvegliando i miei poderi, discorrendo con i contadini, mutando i pratesi in cicale, in mosconi, in ranocchi ; e di magia in magia, di srtilegio in sortilegio, di miracolo in miracolo, starei contento al quia, cioè ora al meglio ed ora al peggio, ma più spesso al peggio, se è vero che «il peggio è meglio assai del bene».

E un giorno, quando fosse suonata anche per me l’ora di salire in cielo, salirei tranquillamente in Paradiso. Alla pratese, s’intende : col cappello sulla nuca, le mani in tasca, e la pipa in bocca, tra gli applausi di tutto il popolo di Prato. Salirei in cielo come un vero Santo toscano : sorridendo. Come un palloncino di gomma, oscillando nel vento. Come un aquilone, dimenando la coda. Mi perderei fra le nuvole, e prima di sparire saluterei per l’ultima volta, sventolando il cappello, la mia città cinta di mura, irta di camini fumanti : i suoi pergami, le sue statue, le sue chiese, i suoi colombi, i suoi fiaccherai addormentati a cassetta. E sarei il primo Santo pratese : se è vero che nel calendario non c’è neppure un Santo che sia di Prato.

Curzio Malaparte Donna come me, Valecchi ed.






Si j’étais un saint, je voudrais être un saint véritable, de ceux dont, comme des goûts, on ne discute pas : c'est-à-dire un de ces saints à la mode toscane qui, parmi tous ceux qui figurent dans le calendrier, sont les plus courtois, les plus polis et les plus joyeux, comme saint Bernardin et saint Jacques. Et je voudrais que ma sainteté ne soit pas un objet de dévotion ou d’émerveillement, mais de sympathie.

J’irais vivre dans mon pays, dans la pinède de Galceti ou sur la colline des Sacca, à deux pas de ma ville, et à quelques milles de mon autre ville, Florence. Parce qu’il me semble qu’un saint qui vivrait en sauvage, dans une grotte comme un ermite, ou dans une cabane de branchages comme un oiseleur, loin de la société, ne serait conforme ni à mes goûts, ni au tempérament des Toscans. Je ne voudrais vivre ni au milieu des hommes, ni trop loin d’eux, mais à proximité de leurs maisons, de leurs théâtres, de leurs cafés, de leurs places aérées, pour pouvoir me mêler à leurs discours, à leurs jeux, à leurs disputes, à leurs affaires, sans toutefois me laisser trop entraîner, et risquer de me compromettre plus qu’il ne siérait à un saint homme.

Naturellement, je voudrais m’habiller de façon à ce que tous, au premier coup d’œil, me reconnaissent comme un saint. Prudence nécessaire en Toscane, où l’habit a toujours fait le moine. Cela ne signifie pas que je me vêtirais de peaux de bique, ou d’une robe de bure rapiécée, ni que je porterais le cilice, la tignasse, la barbe suspendue au menton comme un postiche. Je porterais des costumes rayés, des chaussures en cuir, des chemises de lin, des vestes et des pantalons amples et confortables, des cols de chemise larges, afin de pouvoir tourner le cou sans difficulté. En somme, je serais correctement habillé : mais je ne sortirais qu’avec un bâton, car quelles que soient les raisons que l’on avance, sans un argument de cette nature, on n’est jamais sûr de pouvoir vivre tranquille. Le bâton sera de préférence en cyprès, noueux et lisse.

J’irais donc vivre dans une belle villa sur les collines de Prato, avec un grand domaine tout autour, baigné par la lumière des oliviers, l’or des blés, le rouge des coquelicots et le vert des vignes, celles qui donnent un vin sec et agréable, qui lorsqu’il se dépose sur les lèvres semble doux et tranquille, puis se révolte soudain dans la bouche en se faisant vif et piquant, avant de disparaître dans la gorge en une flambée légèrement âpre, qui laisse sur le palais une petite saveur aigrelette. En fait, il s’agit là des qualités et des manières du vin toscan, et je dirais même des Toscans.

Je me lèverais très tôt le matin, dès que blanchirait la cime de la Retaia, et j’irais aussitôt me promener dans les champs, pour assister au réveil des vignes, des oliviers, du blé, et pour voir les roseaux, le long de la Bardena ou du Rianoci, s’agiter au premier vent du matin.

(...)

C’est ainsi que je passerais ma vie, veillant sur mon domaine, discutant avec les paysans, transformant les gens de Prato en cigales, en grosses mouches, en grenouilles ; et ainsi de magie en magie, de sortilège en sortilège, de miracle en miracle, je saurais me contenter de mon sort, pour le meilleur ou pour le pire, mais plus souvent pour le pire, s’il est vrai que «le pire est préférable au bien».

Et un jour, quand sonnerait pour moi aussi l’heure de monter au ciel, j’irais tranquillement au Paradis. À la manière des gens de Prato, bien sûr : avec le chapeau sur la nuque, les mains dans les poches et la pipe au bec, au milieu des applaudissements de tout le peuple de Prato. Je monterais au ciel comme un vrai saint toscan : le sourire aux lèvres. Comme un petit ballon de caoutchouc se laissant porter par le vent. Comme un cerf-volant balançant sa traîne. Je me perdrais dans les nuages, et avant de disparaître, j’agiterais mon chapeau pour saluer une dernière fois ma ville serrée dans ses murs, hérissée de cheminées fumantes : je saluerais ses chaires, ses statues, ses églises, ses pigeons, ses cochers endormis sur leurs sièges. Et je deviendrais le premier saint de Prato, s’il est vrai que dans le calendrier ne figure pas un seul saint qui soit de Prato.

(Traduction personnelle)

Images : en haut, Xavier de Jauréguiberry (Site Flickr)

en bas, soares77 (Site Flickr)

samedi 21 août 2010

I ragazzi giù nel campo



I ragazzi giù nel campo
est l'adaptation italienne d'une célèbre chanson du compositeur grec Manos Hadjidakis (Ta paidiá káto ston kámpo (Τα παιδιά κάτω στον κάμπο)). On l'entend dans le film de D. Makavejev Sweet movie, et c'est à l'occasion de la sortie de ce film en Italie que P.P. Pasolini et Dacia Maraini ont écrit cette adaptation. Dans la bande originale italienne de Sweet movie, c'est Daniela Davoli qui chante I ragazzi giù nel campo ; c'est cette version que l'on peut écouter dans le clip vidéo ci-dessous. Je remercie les auteurs du blog Je pleure sans raison que je pourrais vous dire qui ont retranscrit les paroles de cette chanson, introuvables jusqu'à présent sur le Net. On trouvera également dans le message dont j'indique le lien de passionnants détails sur l'histoire de cette chanson et une vidéo proposant la belle interprétation d'Anna Prucnal. C'est ici.





I ragazzi giù nel campo (Manos Hadjidakis, adaptation italienne de P.P. Pasolini et Dacia Maraini) :

I ragazzi giù nel campo
Non si curano del tempo
Ma si buttano dentro i fiumi
Per pescare la croce premio

I ragazzi giù nel campo
Dan la caccia ad un pazzo
Poi lo strozzano con le mani
E lo bruciano in riva al mare.

Vieni figlia della Luna
Della stella mattutina
Che regala a questi ragazzi
Le carezze del gran cielo !

I ragazzi giù nel campo
Dan la caccia ai borghesi
Tagliano a pezzi
A pezzi le teste
Dei nemici e dei fedeli

I ragazzi giù nel campo
Colgono rami e rosmarino
E camuffano buche e pozzi
Per acciuffare le ragazze

I ragazzi giù nel campo
Dan la caccia ad un ricco
Gli fan togliere i denti d’oro
E li portano al mercato.

Vieni figlia della Luna
Della stella mattutina
Che regala a questi ragazzi
Le carezze del gran cielo !

I ragazzi giù nel campo
Non possegono memoria
Perciò vendono gli antenati
Poi son presi da tristezza.





Les garçons, là-bas, dans le champ


Les garçons, là-bas, dans le champ
ne s'occupent pas du temps qu'il fait

mais ils plongent dans les fleuves

pour y pêcher la croix d'or.


Les garçons, là-bas, dans le champ

pourchassent un fou

puis l'étranglent de leurs propres mains

et le brûlent au bord de la mer.


Viens, fille de la Lune

et de l'étoile du matin

toi qui prodigues à ces garçons
les caresses du ciel immense !

Les garçons, là-bas, dans le champ

pourchassent les bourgeois

ils mettent en pièces et réduisent les têtes
des ennemis et des disciples.


Les garçons, là-bas, dans le champ

ramassent des branches et du romarin

pour camoufler les trous et les puits

et y prendre au piège les filles.


Les garçons, là-bas, dans le champ

pourchassent un homme riche

et récupèrent ses dents en or

pour aller les vendre au marché.


Viens, fille de la Lune

et de l'étoile du matin

toi qui prodigues à ces garçons

les caresses du ciel immense !

Les garçons, là-bas, dans le champ

n'ont vraiment aucune mémoire

d'abord, ils vendent leurs ancêtres
et puis cela les rend tristes.


(Traduction personnelle)


Source de la vidéo : Site YouTube

La version originale de la chanson (en grec)

jeudi 19 août 2010

Sorge l'irato nembo


Sorge l'irato nembo,
e la fatal tempesta,
col murmurar dell'onde
ed agita e confonde
e Cielo e Mar.
Ma fugge in un baleno,
l'orrida nube infesta,
e il placido sereno
in Cielo appar.

Vivaldi Orlando Furioso (testo di Grazio Braccioli), Atto II, sc. 2

La nuée orageuse surgit,
et la fatale tempête,
avec le murmure des ondes
agite et confond
le Ciel et la Mer.

Mais en un éclair disparaît
le nuage funeste,

et le Ciel redevient
clair et serein.



Source de la video : Site YouTube

Image : Site Flickr

jeudi 12 août 2010

Tre madri (Trois mères)



À Celle qui pleure...




Fabrizio De André chante Tre Madri (texte et musique de F. De André), chanson extraite de l'album La Buona Novella, inspiré par certains Evangiles apocryphes, en particulier le Protévangile de Jacques et l'Evangile arabe de l'enfance :










La madre di Tito :


Tito, non sei figlio di Dio,

ma c'è chi muore nel dirti addio.

La madre di Dimaco :

Dimaco, ignori chi fu tuo padre,

ma più di te muore tua madre.

Le due madri :

Con troppe lacrime piangi, Maria,

solo l'immagine d'un agonia :
sai che alla vita, nel terzo giorno,
il figlio tuo farà ritorno :
lascia noi piangere, un po' più forte,
chi non risorgerà più dalla morte.

La madre di Gesù :

Piango di lui ciò che mi è tolto,

le braccia magre, la fronte, il volto,
ogni sua vita che vive ancora,
che vedo spegnersi ora per ora.
Figlio nel sangue, figlio nel cuore,
e chi ti chiama "Nostro Signore"
nella fatica del tuo sorriso
cerca un ritaglio di Paradiso.
Per me sei figlio, vita morente,
ti portò cieco questo mio ventre,
come nel grembo, e adesso in croce,
ti chiama amore questa mia voce.
Non fossi stato figlio di Dio,
t'avrei ancora per figlio mio.






La mère de Titus :


Titus, tu n'es pas fils de Dieu,

mais c'est moi qui meurs en cet adieu.

La mère de Dimas :

Dimas, tu n'as pas connu ton père,

mais plus que toi, ici, meurt ta mère.

Les deux mères :

Tu verses trop de larmes, Marie,

ce n'est que l'image d'une agonie :
tu sais bien qu'à la vie, le troisième jour,
ton fils aimé sera de retour :
laisse nous donc pleurer un peu plus fort
qui ne reviendra plus d'entre les morts.

La mère de Jésus :

Je pleure ce que de lui on m'a enlevé,

ses bras maigres, son visage torturé,
tout ce qui de lui vit encore
et que je vois emporté par la mort.
Fils par le sang, fils par le cœur,
ceux qui t'appellent "Notre Seigneur"
cherchent dans ton visage meurtri
comme une vision du Paradis.
D'un fils, je vois le calvaire,
moi qui t'ai porté dans ma chair,
dans mes entrailles comme sur la croix,
c'est d'amour que te parle ma voix.
Si tu n'avais pas été fils de Dieu
tu serais vivant devant mes yeux.

(Traduction (très) personnelle)






Images
: Mater dolorosa Cyricc (Site Flickr)


L'Evangile selon Saint Matthieu, de P.P. Pasolini (Source)


mercredi 11 août 2010

Sognando (En rêve)


Don Backy chante Sognando (1978, paroles et musique de Don Backy) :








Me ne sto lì seduto assente, con un cappello sulla fronte
e cose strane che mi passan per la mente.
Avrei una voglia di gridare, ma non capisco a quale scopo
poi d'improvviso piango un poco e rido quasi fosse un gioco.
Se sento voci, non rispondo e vivo in uno strano mondo
dove ci son pochi problemi, dove la gente non ha schemi.
Non ho futuro né presente, e vivo adesso eternamente
il mio passato è ormai per me, distante.
Ma ho tutto quello che mi serve, nemmeno il mare nel suo scrigno
ha quelle cose che io sogno e non capisco perché piango.
Non so che cosa sia l'amore e non conosco il batticuore
per me la donna rappresenta chi mi accudisce e mi sostenta.
Ma ogni tanto sento che gli artigli neri della notte
mi fanno fare azioni non esatte.
D'un tratto sento quella voce, e qui comincia la mia croce
vorrei scordare e ricordare, la mente mia sta per scoppiare.
E spacco tutto ciò che trovo ed a finirla poi ci provo
tanto per me non c'è speranza di uscire mai da questa stanza.
Sopra un lettino cigolante in questo posto allucinante
io cerco spesso di volare, nel cielo.
Non so che male posso fare, se cerco solo di volare
io non capisco i miei guardiani, perché mi legano le mani.
E a tutti i costi voglion che indossi un camice per me
le braccia indietro forte spingo, e a questo punto sempre piango.
Mio Dio che grande confusione, e che magnifica visione
un'ombra chiara mi attraversa la mente.
Le mani forte adesso mordo e per un attimo ricordo
che un tempo forse non lontano qualcuno mi diceva : "T'amo".
In un addio svanì la voce, scese nell'animo la pace
ed è così che da quel dì, io son seduto e fermo qui.

Je reste là assis, absent, un chapeau baissé sur le front
et ces choses étranges qui me passent par la tête.
J’aurais bien envie de hurler, mais ça ne servirait à rien
alors je me mets à pleurer et à rire, comme si c’était un jeu.
Si j’entends parler, je ne réponds pas, et je vis dans un monde étrange
où il n’y a que peu de problèmes et pas d’idées toutes faites.
Je n’ai ni présent ni futur, et je vis dans l’éternité
mon passé est désormais pour moi si lointain.
Mais j’ai tout ce dont j’ai besoin, et même pas la mer dans son écrin
n’a toutes les choses dont je rêve, et je n'ai vraiment aucune raison de pleurer.
Je ne sais pas ce qu’est l’amour, et j'ignore les choses qui font battre le cœur
pour moi une femme, c’est seulement quelqu'un qui m’assiste et me nourrit.
Mais parfois, je sens que la nuit avec ses griffes noires
me pousse à faire des choses plutôt bizarres.
Brusquement, j’entends cette voix, et c'est le début de mon calvaire
je voudrais oublier et me souvenir, et ma tête est prête à éclater.
Alors je me mets à tout casser, et j’essaie même d’en finir
de toute façon il n’y a aucun espoir que je sorte un jour de cette chambre.
Sur un petit lit qui grince, dans cet endroit hallucinant
je rêve souvent que je m’envole dans le ciel.
Je ne vois pas quel mal je fais en rêvant simplement de voler
et pourquoi mes gardiens s’obstinent à m’attacher.
Et ils veulent à tout prix me passer cette blouse
je me débats tant que je peux, et je finis toujours par pleurer.
Mon Dieu, quelle grande confusion et quelle magnifique vision
cette ombre claire qui passe dans ma tête.
Je mords très fort mes mains, et un instant je me souviens
qu’il n’y a sans doute pas si longtemps, quelqu’un me disait : "Je t’aime".
En un éclair, la voix a disparu, la paix est enfin venue
et c'est ainsi que depuis ce jour, je suis assis ici, immobile.

(Traduction personnelle)

Image : Grazie a Luca Rossato (Site Flickr)

La version de Mina

mardi 10 août 2010

Le sentier introuvable


Une lecture des Carnets de Marche, d'Angèle Paoli :

À quels rendez-vous se rend-elle, cette inlassable marcheuse qui nous offre aujourd’hui ces soixante et un fragments, plus ou moins longs, de ses Carnets ? Le lecteur sait dès la première page qu’il y a eu une séparation douloureuse, une absence dont elle souffre, des blessures toujours à vif. La marche et l’écriture vont donc permettre de dire cette douleur, de l’apprivoiser, de l’éloigner, mais peut-être aussi de l’approfondir et de la rejoindre. Marcher et écrire, dans un même mouvement et dans un même souffle, se perdre et se retrouver dans ce maquis corse à la fois familier et étranger, à la recherche d’un sentier introuvable...

La nature offre le refuge, l’abri que l’on recherche, "abri-chêne" ou creux de roche d’où la narratrice peut observer sans être vue, rêver et s’abandonner, bercée par les odeurs du maquis et le grand silence que n’habitent que le bruit du vent, le son des cloches, la présence des insectes, des oiseaux et des troupeaux. Mais la nature n’est pas seulement consolatrice, elle peut aussi troubler et inquiéter, comme ces superbes massifs d’hellébores (Helleborus corsicus), la fleur vénéneuse que l’on retrouve au fil des pages tel un mystérieux leitmotiv. Il y a aussi ces coups de fusil soudains, ces jappements de chiens qui font craindre que la promenade se transforme en traque, comme sur les contrées maudites du comte Zaroff. Dans ce paysage de fin des terres (le Cap Corse) qu’elle connaît bien, la narratrice retrouve aussi les traces d’anciens massacres (le hameau de Ficajola incendié par les lansquenets du condottiere génois Andrea Doria) et les menaces d’une possible disparition : «Dans cinquante ans peut-être, l’île ne sera plus que dunes de sable. Ou pire, un vaste paysage de détritus encastrés les uns dans les autres. Une décharge généralisée de Muragellu.» Comment s’opposer à la "loi invisible d’ici", à cet ubac de l’île qui est aussi son irréductible part d’ombre ? La question est angoissante, et la Corse qu’évoque Angèle Paoli n’a rien de conventionnel ni de folklorique ; certes, le soleil et la mer y règnent, mais il suffit d’un jour de brouillard pour que le décor change et que l’on se retrouve dans les Moors et les Hauts de Hurlevent : «même maquis ras, délimité par des murets aux pierres moussues. La brume dense et mobile qui se déplace sur l’arrondi de la montagne. Wuthering Heights». De la même façon, un rocher émergeant d’un bosquet peut aussitôt nous transporter à Hanging Rock, en Australie, ou une montagne surgissant au détour d’une courbe (le Monte Minerviu) évoquer le légendaire Kaos de Pirandello.

Alors, à quels rendez-vous se rend-elle, l’inlassable marcheuse? Ce n’est sans doute pas l’apaisement ou la sérénité qui se trouvent au bout du chemin, et le désespoir est souvent à l’affût, qui fait que l’on se demande pourquoi on ne peut pas mourir de ne plus être aimé ; mais il y a l’écriture qui porte et qui emporte, vers des confins où souvent la prose rejoint le poème (et se souvient de Rimbaud, d’Apollinaire, d’Artaud, de Duras, et des Italiens : Andrea Zanzotto, Mario Luzi). Tout se termine par le silence et le vent du matin qui gifle et qui grince, mais celle qui se définit comme "une colportrice de mots sans échos" peut être sûre que les siens résonneront longtemps encore dans la mémoire de ses lecteurs.


Les Carnets de Marche d'Angèle Paoli ont paru en juillet 2010 aux éditions du Petit Pois.

Image : merci à pass2b (Site Flickr)

jeudi 5 août 2010

Passata è la Bellezza


Se passa una bellezza che va in fretta
non hai l'anima nera, per non averla stretta.
Tu guardi al cielo verde nella prima
sera. Passata è la Bellezza in bicicletta.

Sandro Penna Poesie, ed. Garzanti

Si une beauté passe à toute vitesse
tu n'es pas amer de ne l'avoir étreinte.
Tu regardes le ciel vert à la tombée

du soir. La Beauté est passée à bicyclette.

Sandro Penna dans le film de Mario Schifano Umano non Umano :

Première partie.


Deuxième partie.

Image : Site Flickr

mercredi 4 août 2010

A Pa'


Francesco De Gregori chante A Pa' (1985). Il est également l'auteur des paroles et de la musique de cette chanson.









Non mi ricordo se c'era luna,
e nè che occhi aveva il ragazzo,
ma mi ricordo quel sapore in gola
e l'odore del mare come uno schiaffo.
A Pà.

E c'era Roma così lontana,
e c'era Roma così vicina,
e c'era quella luce che ti chiama,
come una stella mattutina. A Pà.
A Pà. Tutto passa, il resto va.

E voglio vivere come i gigli nei campi,
come gli uccelli del cielo campare,
e voglio vivere come i gigli dei campi,
e sopra i gigli dei campi volare.


Je ne me rappelle pas s'il y avait la lune,

et j'ai oublié les yeux du garçon,

mais je me souviens de ce goût dans la bouche

et de l'odeur de la mer comme une gifle.


Et Rome était si lointaine
,
et Rome était si proche,

et il y avait cette lumière qui t'appelle,
comme une étoile du matin.


Je veux vivre comme les lys dans les champs,

comme les oiseaux dans le ciel,

je veux vivre comme les lys des champs,
et au-dessus des lys des champs voler.

(Traduction personnelle)


Image : Mamma Roma, Pier Paolo Pasolini

mardi 3 août 2010

L'Arrière-pays (L'entroterra)


Et Capraia, si longtemps l'objet de mes vœux ! Sa forme – une longue modulation de cimes et de plateaux – me semblait parfaite, et je ne pouvais détacher mes yeux pour des minutes entières, surtout le soir, depuis qu'elle avait surgi de la brume le second jour du premier été, et tellement plus haut que je n'avais cru que se trouvait l'horizon. Or, Capraia appartenait à l'Italie, rien ne la reliait à l'île où j'étais moi-même, on disait aussi qu'elle était presque déserte : tout se prêtait donc à ce que ce nom, qui la réduisait à quelques bergers, à leur errance à jamais sur des tables rocheuses au ras du ciel dans le jasmin, l'asphodèle (quelques oliviers et caroubiers dans les creux), lui conférât une qualité d'archétype et en fît, pour ma pensée désirante, le vrai lieu. Ainsi, pour quelques saisons, puis ma vie changea, je ne vis plus Capraia, je l'oubliai presque, et d'autres années passèrent. Après quoi il advint que je pris un bateau un matin à Gênes, allant en Grèce, et vers le soir, brusquement, je me sentis poussé à monter sur le pont et à regarder vers l'ouest, où paraissaient déjà, où allaient passer à droite de nous, et tout près, quelques rochers, un rivage. Un regard, un ébranlement intérieur : une mémoire en moi, plus profonde que la conscience, ou plus aux aguets, avait compris avant que je sache. Est-ce possible, mais oui, c'est Capraia devant moi, Capraia par son autre bord, celui que je n'avais jamais vu, l'inimaginable ! Dans sa forme changée, ou plutôt annulée par notre proximité (car vraiment nous passions à cent mètres à peine du rivage), l'île avançait, s'ouvrait, se révélait – brève côte, terre de rien, on n'y voyait qu'un petit débarcadère, un chemin qui s'en éloignait, quelques maisons ça et là, une sorte de forteresse sur un à-pic, allait bientôt disparaître.

Et je fus pris alors de compassion. Capraia, tu appartiens à l'ici du monde, comme nous. Tu souffres de finitude, tu es dessaisie du secret, recule donc, efface-toi dans la nuit qui tombe. Et veille là, ayant établi avec moi d'autres liens, dont je ne veux rien savoir encore, car je reste requis par l'espérance, ou le leurre. Demain, je verrai Zante, Céphalonie, beaux noms aussi et plus grandes terres, préservées par leur profondeur. Ah, comme je comprends la fin de l'Odyssée, quand Ulysse retrouve Ithaque, mais en sachant déjà qu'il lui faudra repartir, une rame sur l'épaule, et s'enfoncer plus avant dans les montagnes de l'autre rive jusqu'à ce que quelqu'un lui demande ce que c'est que cet objet bizarre qu'il porte, montrant ainsi qu'il ne sait rien de la mer ! Si les rivages m'attirent, plus encore l'idée d'un pays en profondeur, défendu par l'ampleur de ses montagnes, scellé comme l'inconscient. Je marche près de l'eau, je regarde bouger l'écume, signe qui cherche à se former, mais en vain. L'olivier, la chaleur, le sel qui se déposera sur la peau, que vouloir de plus, – pourtant le vrai chemin est celui, là-bas, qui s'éloigne, par des passes rocheuses de plus en plus resserrées. Et plus je vais vers l'intérieur, dans un pays de la Méditerranée, plus fortement l'odeur de plâtre des vestibules, les bruits du soir, le frémissement du laurier, changeant d'intensité, de hauteur (comme on le dit d'un son, déjà aigu) vont se faire, jusqu'à l'angoisse, évidence, bien que close, et appel, bien qu'impossible à comprendre.

Yves Bonnefoy L'Arrière-pays, Poésie / Gallimard, 2003

L'entroterra, édition italienne de L'Arrière-pays, dans une très belle traduction de Gabriella Caramore.


Source de l'image : Site Flickr.

lundi 2 août 2010

L'Esprit de la ville


A quelque heure qu’on sorte dans Florence, où qu’on aille, on rencontre le même garçon très mince, très beau, dont les cheveux ondulés tombent au milieu du front. Il semble ne dormir jamais. Il hante les ponts, il longe le fleuve, il traverse les musées, il sillonne les rues et les places de la même démarche curieusement aérienne. Semelles de vent et chevilles ailées, on dirait le fameux Mercure de Jean Bologne, au Bargello et à Piccadilly. Il ne m’inspire aucun désir physique. Il est l’âme de la ville, son esprit. Et comme il convient à un esprit, il vient d’ailleurs. Je lui ai parlé une nuit, sous le couloir vasarien. Il est né à Lecce. La passion de sa vie est la course à pied. J’aime l’apercevoir de près ou de loin, et d’ailleurs c’est tout un, il va si vite. Il ne s’arrête que le temps d’un sourire, et maintenant quelquefois d’un baiser sur les tempes.

Renaud Camus Notes achriennes, éditions P.O.L, 1982

Image : Giambologna Mercurio (Firenze, Museo del Bargello) Wikimedia Commons

Furore !



« Crude furie degl'orridi abissi
aspergetemi d'atro veleno !
Crolli il mondo e'l sole s'eclissi
a quest'ira, che spira il mio seno ! »

Serse, atto III, scena XI G.F. Händel (testo di N. Minato e S. Stampiglio)




Joyce DiDonato, au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, le 27 juillet 2009.

Source de la vidéo : Site YouTube

dimanche 1 août 2010

Dimanche d'août


Un rêve ? Plutôt la sensation que les journées s’écoulaient à notre insu, sans la moindre aspérité qui nous aurait permis d’avoir une prise sur elles. Nous avancions, portés par un tapis roulant et les rues défilaient et nous ne savions plus si le tapis roulant nous entraînait ou bien si nous étions immobiles tandis que le paysage, autour de nous, glissait par cet artifice de cinéma que l’on appelle : transparence.

Quelquefois, le voile se déchirait, jamais le jour, mais la nuit, à cause de l’air plus vif et des lumières scintillantes. Nous marchions le long de la Promenade des Anglais, nous retrouvions le contact de la terre ferme. L’hébétude qui nous avait saisis depuis notre arrivée dans cette ville se dissipait. Nous nous sentions encore maîtres de notre sort. Nous pouvions faire des projets. Nous tenterions de franchir la frontière italienne. Les Neal nous y aideraient. Ce serait à bord de leur voiture immatriculée CD que nous passerions de France en Italie, sans subir de contrôles et sans attirer l’attention. Et nous descendrions vers le sud de Rome, notre but, la seule ville où j’imaginais que nous puissions nous fixer pour le reste de notre vie, Rome qui convenait si bien à des natures aussi indolentes que les nôtres.

Le jour, tout se dérobait. Nice, son ciel bleu, ses immeubles clairs aux allures de gigantesques pâtisseries ou de paquebots, ses rues désertes et ensoleillées du dimanche, nos ombres sur le trottoir, les palmiers et la Promenade des Anglais, tout ce décor glissait, en transparence. Les après-midi interminables où la pluie tambourinait contre le toit de zinc, nous restions dans l’odeur d’humidité et de moisissure de la chambre avec l’impression d’être abandonnés. Plus tard, je me suis fait à cette idée et je me sens à l’aise aujourd’hui dans cette ville de fantômes où le temps s’est arrêté. J’accepte, comme ceux qui défilent en procession lente le long de la Promenade, qu’un ressort se soit cassé en moi. Oui, je flotte avec les autres habitants de Nice. Mais à l’époque de la pension Sainte-Anne, cet état était nouveau pour nous et contre la torpeur qui nous gagnait, nous nous révoltions encore, par soubresauts. La seule chose dure et consistante de notre vie, le seul point inaltérable, c’était ce diamant. Nous a-t-il porté malheur ?

Patrick Modiano
Dimanches d'août Gallimard, 1986

Image : dmcantrell (Site Flickr)