mercredi 30 juin 2010

La lumière et les ombres


Le texte que l'on va lire ici a été publié dans la revue Cinéforum en 1968, au moment de la sortie française de Prima della Rivoluzione (le film a été projeté en France quatre ans après sa sortie italienne). L'entretien a été repris dans un ouvrage qui vient de paraître en Italie, La mia magnifica ossessione (Garzanti ed.) : c'est cette version-là que j'ai traduite ici. Les propos de Bertolucci sont bien sûr marqués par l'ambiance idéologique de l'époque, avec son insistance sur la thématique marxiste qui est sans doute l'élément le plus daté de l'entretien. Mais on retrouve aussi dans ce texte l'intelligence de Bertolucci, et sa passion pour le cinéma (sa «magnifique obsession», selon le titre du livre qui vient de paraître en Italie) qui font que l'essentiel de ce qui est dit reste fort et passionnant. Il y a dans les premiers films de Bertolucci (disons jusqu'à La Stratégie de l'araignée), une force poétique (à laquelle l'influence de son père, Attilio Bertolucci, n'est sans doute pas étrangère), un sens de la métaphore, une ambiguïté des personnages qui dépassent largement l'aspect idéologique du propos, à la différence me semble-t-il des films de Bellocchio de la même époque, beaucoup plus marqués et datés de ce point de vue. Je place à la fin du texte un extrait du documentaire de Jean-André Fieschi Pasolini l'enragé, où l'on peut voir un Bertolucci de vingt-cinq ans témoigner (en français) à propos de son travail auprès de Pasolini sur le tournage d'Accatone : au passage, on ne peut qu'être frappé par son extraordinaire ressemblance avec Francesco Barilli, le Fabrizio de Prima della Rivoluzione ; j'aime aussi ce moment de l'entretien où Bertoluccci s'interrompt pour dire à Pasolini qui vient d'entrer dans la pièce : «Esci, per favore, non posso parlare davanti a te.» (Sors, je t'en prie, je ne peux pas parler devant toi.)...

La droite et la gauche italiennes ont attaqué Prima della Rivoluzione pour des raisons essentiellement idéologiques. Il s’agissait en fait d’un conflit de générations. Nous faisons partie d’une génération qui est née trop tard pour participer à la Résistance, et trop tôt pour partager l’idéologie beatnik ou tout ce qui lui ressemble. De plus, nous avons découvert la politique dans les années qui marquaient la fin de l’engagement. C’était une période de vacuité, et c’est pour cela que Prima della Rivoluzione est un film ambigu, je n’ai pas peur de le dire. Doublement ambigu, même : sur le plan d’un certain discours politique, mais aussi sur le plan de l’esthétique, du langage cinématographique. Je crois que les cinéastes, et plus spécialement ceux qui sont jeunes et n’ont pas achevé leur formation, ne doivent pas seulement prendre conscience d’eux-mêmes par rapport au monde, à la société et à l’histoire, mais aussi par rapport au cinéma. Il faut s’interroger sans relâche sur ce que représente le cinéma, même s’il est impossible de donner à cette question une réponse dogmatique. Ce qui est merveilleux lorsque l’on voit un film, c’est de découvrir «le cinéma» à travers ce film.




Dans Prima della Rivoluzione, j’ai voulu décrire un personnage de vaincu, d’impuissant, qui croit être quelque chose alors qu’il n’est rien. À un autre niveau, Fabrice, c’est moi, comme je suis aussi Gina, Puck, ou Cesare. Il y a un lien d’affection qui m’attache à ces personnages, c’est une chose qui m’a sauté aux yeux quand j’ai revu le film deux ans après l’avoir tourné. D’autre part, un metteur en scène aime toujours ses personnages. Si je devais faire un film avec des personnages vraiment négatifs, je ne sais pas très bien comment j’assumerais cela. Fabrizio représente l’impossibilité pour un bourgeois d’être marxiste. Il cristallise ce qui m’effrayait quand je tournais le film : l’impossibilité pour moi d’être un marxiste bourgeois.

C’est un problème que je n’ai pas encore résolu : la seule façon d’être marxiste, pour moi, c’est d’adhérer au dynamisme, à l’incroyable vitalité du prolétariat, du peuple, qui est la seule force révolutionnaire qui existe au monde. Je me place derrière ce mouvement et je me laisse porter, pour ne pas être poussé trop en avant. Il faut dire aussi que mon discours était volontairement ambigu : il est important de regarder en face sa propre ambiguïté et de chercher à la dépasser. Je suis double parce que je suis un bourgeois, comme Fabrice dans le film, et je fais des films pour éloigner des dangers, des peurs qui m’habitent : peur de la faiblesse, de la lâcheté. Je viens d’une bourgeoisie terrible parce qu’elle est très rusée ; elle a tout prévu et accueille à bras ouverts le réalisme et le communisme. Mais cette attitude libérale est évidemment le masque de son hypocrisie. À propos de réalisme, je voudrais dire que ce que je n’aime pas dans le cinéma italien, c’est qu’il n’est pas un cinéma réaliste, mais plutôt naturaliste. Ceci est à l’origine d’un grand malentendu : on s’obstine à appeler « réalisme» ce qui n’en est qu’une caricature. Le cinéma de Godard, par exemple, est réaliste. Et en Italie, le seul grand réaliste est Rossellini.

Dans Prima della Rivoluzione, il y a à la fois du courage et de la complaisance : du courage parce que le film est une sorte d’exorcisme par lequel je m’efforçais de couper les ponts avec mon enfance et mon adolescence ; complaisance parce que cette rupture volontaire n’allait pas sans quelque regret. J’avais vingt trois ans et je n’avais jamais connu la «douceur de vivre». C’est pour cela que j’ai mis en épigraphe la phrase de Talleyrand. J’avais d’abord l’intention de placer la phrase à la fin du film, parce qu’elle aurait eu un sens très fort à la suite de tout ce qui était advenu. Mais ce sens aurait peut-être été trop fort, justement, et j’ai préféré mettre la citation au début, comme pour annoncer la couleur et le ton du film.

J’ai toujours été frappé par le fait que l’on se rappelle davantage la lumière des films que l’on a aimés, plutôt que leur contenu, l’histoire qu’ils racontent. Il y a ainsi une lumière de Voyage en Italie, qui n’est pas la lumière conventionnelle du Sud italien, comme l’est par exemple celle de Salvatore Giuliano, mais une lumière absolument «inventée». Et il y a aussi une lumière d'À bout de souffle, laquelle, selon moi, restera la lumière la plus caractéristique des années Soixante. Peut-être y a-t-il aussi une lumière de Prima della Rivoluzione.




Mon film s’inscrit dans le sillage de Stendhal. Surtout parce que la Parme qu’il évoque est une ville rêvée. Ses descriptions ne sont pas du tout fidèles à la réalité et, dans ses notes de voyage, il dit simplement : «Parme est une ville plutôt plate.», avant de passer aussitôt à un autre sujet. Je crois qu’il y a situé l’action de la Chartreuse uniquement en raison de sa passion pour Corrège. D’autre part, comme chacun sait, il n’y a jamais eu de Chartreuse à Parme.

Verdi a lui aussi un rôle bien particulier dans le film. Verdi, qui représentait à la fin du dix-neuvième siècle l’esprit de la révolution, incarne fort bien aujourd’hui celui de la bourgeoisie. La grande scène de l’Opéra, avec la représentation de Macbeth, permet dans le film de montrer un temple de la bourgeoisie, à la fois grandiose et trompeur.

On cherche toujours au cinéma à créer des métaphores, mais cela n’en vaut pas la peine, parce que les métaphores naissent spontanément. Je n’aime pas pour ma part la métaphore «voulue», comme le gros poisson mort que l’on voit à la fin de la Dolce vita.Il n’y a pas besoin d’organiser les choses puisque, à partir du moment où l’on monte les plans d’un film, on voit aussitôt surgir des métaphores. C’est d’ailleurs une chose étrange, parce que le cinéma n’est pas en son essence métaphorique : les images sont absolues, alors que les mots sont métaphoriques. Si l’on écrit le mot «arbre» dans un poème, le lecteur est libre d’imaginer tous les arbres qui existent dans le monde, le mot est le symbole de quelque chose d’autre ; alors que lorsque l’on filme un arbre, c’est seulement cet arbre-ci et pas un autre, il ne peut pas être le symbole d’autres arbres. Ce qui est bizarre dans le cinéma, c’est que le caractère absolu de l’image est aussitôt contredit dès qu’on la fait suivre par une autre image : c’est de cette succession que naît la métaphore. Jusqu’à Prima della Rivoluzione, je croyais que la poésie et le cinéma étaient une seule et même chose. Après, j’ai changé d’avis. Ce que je continue toutefois à penser, c’est que le cinéma est plus proche de la poésie que le théâtre ou le roman. Non pas en raison d’un illusoire langage commun, mais simplement parce que l’on peut avoir, en faisant du cinéma, une grande liberté, la même que celle dont on dispose quand on écrit des poésies. Selon moi, le romancier est beaucoup moins libre.

Je dois tout à mon père : c’est lui qui m’a fait connaître la poésie, non pas en m’enseignant des dogmes ou des théories, mais en me rendant sensible à une sorte de poésie totale de la vie. J’ai commencé à écrire des poèmes à sept ans, pour l’imiter, et j’ai cessé beaucoup plus tard d’en écrire, justement pour ne plus l’imiter, parce qu’il devenait paradoxal que je passe ma vie à imiter mon père. Il était aussi critique cinématographique ; nous habitions à la campagne dans les environs de Parme et deux ou trois fois par semaine, il m’amenait en ville pour y voir des films. C’est ainsi que j’ai connu John Ford et les autres grands auteurs. Il a été pour moi un initiateur, tant dans le domaine du cinéma que dans celui de la poésie.

Les cinéastes que je préfère sont Pasolini et Godard. Je les aime parce qu’ils sont deux grands esprits et deux grands poètes ; c’est justement pour cela que je veux faire des films contre Pasolini et contre Godard, parce que je suis convaincu que pour avancer, il faut nécessairement faire la guerre à ceux que l’on aime le plus.

(Les propos de Bernardo Bertolucci ont été recueillis par Jean-André Fieschi et publiés dans le numéro 73 de la revue Cinéforum (mars 1968). Ils ont été repris en italien dans La mia magnifica ossessione (Garzanti, 2010). Traduction personnelle)





Source de la vidéo : Site YouTube

Images
: en haut, Patrick Chartrain (Site Flickr)

autres : site Meddle TV

dimanche 27 juin 2010

Agostino, come un addio




On n'oublie pas la lumière d'un film. Il y a une lumière de La Règle du jeu, qui annonce le début de la guerre ; il y a une lumière de Voyage en Italie, qui annonce L'Avventura d'Antonioni et avec cela tout le cinéma moderne ; et une lumière d'À bout de souffle, qui annonce les années soixante. Et je crois qu'il y a aussi, d'une certaine manière, une lumière de Prima della Rivoluzione.
Bernardo Bertolucci




"D'aucuns estiment que la scène la plus émouvante du film, celle de la bicyclette, l'étrange ballet d'Agostino, les pieds sur son guidon, ou bien debout sur le cadre, et qui ne cesse de s'écraser à terre devant la maison de Cesare, sans jamais cesser de parler (Questa per mio padre. E questa è per mia madre), doit beaucoup à la fascination du metteur en scène pour son acteur – à son amour, peut-être.


Exhorté, pour toute réponse à ses angoisses et sans doute à son amour pour le protagoniste, à prendre la carte du parti, Agostino, le garçon blond au regard de fou, à la coiffure de canari, se livre à un étrange ballet sur sa bicyclette, dont il ne cesse de tomber, là-bas, dans une rue des confins de Parme, presque la campagne déjà. Come facevo a non capire ? Come duravo a vivere, senza sentire ? Deux fois, trois fois, davantage, il tombe, il s'écrase à terre. Il dit :

« Cette fois c'est pour ma mère. Cette fois c'est pour mon père. »

Il m'a fallu dix ans pour passer de ce film-là à La Luna : de l'inceste avec la tante à l'inceste avec la mère. À mon avis, voilà bien le meilleur argument qui soit contre la psychanalyse. Car la scène de la bicyclette est bel et bien, avec celle de l'invocation au fleuve Pô, un peu plus loin, une des plus belles de l'histoire du cinéma, selon moi. Sans doute n'est-ce pas un hasard si dans la topographie de la ville elle intervient exactement devant la maison de Cesare (Morando Morandini), le guide spirituel (et surtout idéologique) du personnage principal (For the world, instead of being made on little separate incidents that one lives one by one...). (Mentre l'amore, mentre l'amore... (un sport cruel, féroce, des gens décidés à l'emporter l'un sur l'autre coûte que coûte).) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (On dépasse les routes.) (Êtes-vous sûr de vouloir quitter?)"

R.C. L'Amour l'Automne







Route devant la maison de Cesare – jour


Plan général : au loin, Fabrizio, en imperméable, avance. Fin musique. Autre plan : il avance et entend, derrière lui, le timbre peu lointain et aigu d'une bicyclette. Le son est insistant, jusqu'à ce que Fabrizio se retourne. Il se tourne, puis continue sa route, en passant devant la double porte d'une cour de ferme. Le timbre retentit encore. Il se tourne et sort du champ. On reste en plan moyen sur la double porte. Timbre de la bicyclette. Roulement de tambour et timbre off. Cymbale et musique (thème Agostino avec des intonations de musique de cirque) sur Agostino sortant de la porte en pédalant lentement, très digne. Agostino est venu se faire pardonner par son ami. Comment ? Il commence une sarabande à bicyclette autour de Fabrizio, donnant une sorte de petit spectacle sur deux roues. Il roule vers nous, en saluant très bas Fabrizio hors champ. D'abord il tourne en rond sur la route et revient les pieds sur le guidon, puis (autre plan) il repasse devant Fabrizio et le regarde en souriant. Gros plan flash de sa tête. Bruit de chute. Il se relève en plan américain face à nous. Fabrizio, au premier plan de dos, en amorce.



AGOSTINO. Ne t'approche pas. Ça, c'est pour mon père !

Plan rapproché de ses mains sur le guidon. Il recule et recommence à rouler. Gros plan de son visage fixant curieusement Fabrizio. Plan moyen de la route. Agostino pose normalement son vélo, y monte, un pied sur le cadre, l'autre sur la selle. Il roule et passe devant Fabrizio (au premier plan de dos), le regardant en souriant. Nouvelle chute. On reprend Agostino roulant. Chute. Plan rapproché, Agostino à terre et la bicyclette. Il se relève.



AGOSTINO. Et ça, c'est pour ma mère !


Plan rapproché d'Agostino qui reprend la bicyclette et roule. Chute. Son corps sur la route. Il se relève, la chemise tâchée. Il roule à nouveau. Nouvelle chute, le vélo à terre. Gros plan d'Agostino étendu sur le dos. Fabrizio bondit et le relève. Agostino se débat et se dégage, furieux.


AGOSTINO. Et ça, c'est pour moi !

Agostino, en plan rapproché, s'appuie contre une porte et s'y adosse en soupirant et soufflant, fermant les yeux. Panoramique cadrant de profil Fabrizio.

FABRIZIO. Agostino !

Il s'approche. Plan rapproché des deux par travelling latéral.

FABRIZIO. Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as ?

AGOSTINO. Ah, le vin est bon !

FABRIZIO. Tiens, allons au cinéma ensemble, allons voir La Rivière rouge.

AGOSTINO. Non, il faut que tu ailles chez Cesare. Va, tu ne dois pas arriver en retard.

Agostino l'entraîne (panoramique). Les deux de dos, Agostino serrant Fabrizio par le bras. Il l'entraîne pour traverser la route vers la maison.

AGOSTINO. Viens, il t'attend...

Agostino pousse Fabrizio en avant, puis il revient vers nous en murmurant «Merde, merde» alors que Fabrizio, à l'arrière-plan, reste au milieu de la route, tourné vers Agostino qui lui tourne le dos et s'avance au premier plan. CUT.

Extrait du découpage et des dialogues du film de Bernardo Bertolucci, Prima della Rivoluzione (L'Avant-Scène n. 82, traduction : Bernard Eisenchitz)





Source des images : Site Meddle TV

Source de la vidéo : Site YouTube

Un très bon article Wikipédia, pour ceux qui lisent l'allemand.

Un article de Pasolini sur Prima della Rivoluzione (en italien).

vendredi 25 juin 2010

Souvenir de Florence


«Sur le tard du plus long jour de mai, quand les heures nocturnes sont bleues, brodées de vieil argent, entrer à vingt ans pour la première fois à Florence, et se dire à chaque pas avec un bond du cœur au devant de l'esprit : « Florence, je suis à Florence ! » voilà de ces fêtes qu'on ne retrouve plus, et qu'on cherche à se rendre, toujours plus avidement, au cours de la vie. (...) Que Florence nous soit sacrée : ce lieu respire l'intelligence.»


André Suarès Voyage du Condottière



«Ces cohortes qu’on précipite vers les musées sans que rien les ait préparées à en tirer profit, et qui y passent deux ou trois heures parce que c’est là ce qu’a prévu pour elles à ce moment-là leur voyagiste, lequel les occupe alors sans grands frais pour lui, et pour le plus grand prestige et le meilleur alibi culturels de ses voyages ou excursions, ces multitudes n’ont pas grand-chose à perdre, sinon un peu de temps qu’elles auraient pu occuper ailleurs avec plus d’amusement pour elles, mais moins de bénéfice symbolique.» Je repensais à ces lignes extraites de l’ouvrage de Renaud Camus La Grande Déculturation en lisant ce matin un article de La Repubblica consacré à la façon dont les milliers de touristes qui visitent chaque jour Florence occupent leur temps dans les longues files d’attente devant les grands musées de la ville. On apprend ainsi que les murs des Offices et ceux de l’Accademia (où se trouve le David de Michel-Ange) sont désormais recouverts de graffitis tracés par les touristes qui trouvent ainsi un moyen de tromper leur ennui. Comme on le voit sur la photo ci-dessus, les portes en bois du Conservatoire Cherubini, qui jouxte la galerie de l’Accademia, ne sont elles non plus pas épargnées. Il faut d'ailleurs ajouter à ces déprédations les gommes à mâcher collées sous les sièges mis à la disposition des visiteurs dans les diverses salles des musées (sur ce point, on appréciera la réaction stoïque du directeur des Offices, Antonio Natali :«Finalement, il vaut mieux qu'ils les déposent là plutôt que sur les tableaux et les statues...»). On nous apprend même dans cet article qu’une nouvelle pratique est en train de se propager : l’arrachage de morceaux de crépi emportés à titre de souvenir ; la directrice de l’Accademia a même proposé en guise de parade de recouvrir le mur du musée d’une sorte de «paroi-postiche» que les touristes pourraient «taguer» à loisir et arracher au fur et à mesure pour l’emporter. Il me semble que l’on ne pouvait pas trouver une plus parfaite (et consternante) illustration du sort fait à l’art et à la culture en régime hyperdémocratique. On conclura sur cet autre extrait de La Grande Déculturation : «La perte, ceux qui la subissent du fait de cette incursion formidable de la masse dans ce qui était des sanctuaires de l’individu, du silence, du recueillement, de l’intimité avec l’art et avec la pensée, ce sont les anciens habitués, qui ne reconnaissent plus les lieux qu’ils hantaient, et finissent par s’en dégoûter. Ceux-là meurent, dira-t-on, ils vont mourir. Bien sûr, mais ils étaient une espèce, un type humain précieux entre tous à la civilisation. Et avec eux c’est un certain type de rapport à la peinture, à la sculpture, à l’art, à la nature qui disparaît, celui-là même qui constituait la culture, et qui procédait d’elle : ce type de rapport se dissout parce qu’il n’a plus d’espace propre, ayant dû le partager avec des centaines de milliers d’individus qui non seulement n’ont aucun des moyens qui leur permettraient d’en tirer plaisir ou profit mais ne ressentent à son égard aucun désir.»



Images : (1) et (2) Site Flickr

jeudi 24 juin 2010

Azzurri


"Azzurro, il pomeriggio è troppo azzurro, e lungo per me..."




"Sento fischiare sopra i tetti un aeroplano che se ne va..."

Source de la vidéo
: Site YouTube

Bleu


Les oiseaux de mer ne voient pas le bleu.
C'est le vers important que propose au passage
La prose, en page quatorze, d'un reportage
Du journal que j'appuie au pichet de vin bleu.

Aveugles à leur bleu la couleur de leur vie.

Je recevais, mêlée aux hors d'œuvre moyens
Cette bribe de vérité universelle
Dispensée au buffet de la gare d'Amiens
(Ou était-ce à la Brasserie universelle ?).

Marcel Thiry Songes et Spélonques, Gares et passages, 1973

Image : Site Flickr

mercredi 23 juin 2010

Occhio di capra


HANNU A PASSARI STI VINTINOV'ANNI | UNNICI MISI E VINTINOVI JORNA. Hanno da passare questi ventinove anni | undici mesi e ventinove giorni. Distico che come modo proverbiale sopravvive all'ottava che così comincia. L'intero canto si trova in più di una raccolta, ed è notissimo per la diffusione che in questi anni ne hanno fatto la radio e la televisione (quasi sempre cantato da Rosa Balistreri). Dice, in prima persona, di un uomo condannato a trent'anni di carcere, e ne ha scontato un solo giorno : con spavalda e atroce ironia sulla propria sorte. E a Racalmuto i due versi appunto si dicono a fare ironia su se stessi, quando ci si trova in una condizione che non consente fuga, quasi disperata.

Leonardo Sciascia Occhio di capra, ed. Einaudi

Il reste à passer ces vingt-neuf ans | onze mois et vingt-neuf jours. Distique qui, sur un mode proverbial, survit à la strophe de huit vers qui commence ainsi. Le chant, dans son intégralité, se trouve dans de nombreux recueils, et il est devenu très célèbre à la suite de ses nombreuses diffusions à la radio et à la télévision ces dernières années (presque toujours dans la version chantée par Rosa Balistreri). C'est le témoignage, à la première personne, d'un homme condamné à une peine de trente ans de prison, dont il n'a purgé qu'un seul jour : de façon atroce et fanfaronne, il ironise ainsi sur son triste sort. Et justement, à Racalmuto, on dit ces deux vers pour ironiser sur soi, quand on se trouve dans une situation sans issue, pratiquement désespérée.

Oeil de chèvre est disponible en français aux éditions Fayard.

Voici la chanson dont parle Sciascia dans son texte, Buttana di to mà (Putain de ta mère) :

Buttana di to mà ‘ngalera sugnu
Senza fari un millesimu di dannu
Tutti l’amici mia cuntenti foru
Quannu carzarateddu mi purtaru
Tutti lì amici mia ‘nfami e carogna
Chiddu ca si manciau la castagna
Quannu arristaru a mia era ‘nuccenti
Era lu jornu di tutti li santi
Nun sugnu mortu no ! Su vivu ancora !
Ogliu ci nn’è e la lampa ancora addruma
Si voli Diu e nesciu di sta tana
Risposta cci haju a dali a li ‘nfamuna
Hannu a finiri sti vintinov’anni
Unnici misi e vinti novi jorna.


Putain de ta mère, je suis en prison
Alors que je n’ai rien fait de mal.
Tous mes amis étaient ravis
De me voir emprisonné.
Traîtres tous ces amis, mais vraie charogne
Celui qui m’a dénoncé
Alors que j’étais innocent.
C’était le jour de la Toussaint
Mais je ne suis pas mort ! Je suis encore vivant !
Il y a toujours de l’huile dans la lampe
Et elle éclaire encore !
Si Dieu me permet de sortir de ce trou,
Je me vengerai de tous ces traîtres.
Il reste à passer ces vingt-neuf ans
Onze mois et vingt-neuf jours.





Un lu sapiti (Vous ne le savez pas)


Rosa Balistreri chante Un lu sapiti :









Un lu sapiti l’amuri ca v’haiu
un lu sapiti quantu vi disiu
un lu sapiti comu chiangiu e staiu
quann’è ca pun mumentu nun vi viu.

Dintra di l’arma mia na vampa cci haiu
e lu me cori è vostru e non lu miu
si moru ‘nparadisu nun ci vaiu
pirchì p’amari a vui nun pensu a Diu.

E vui sapennu st’amuri e sti peni
mi lassati muriri comu ‘ncani
ma oggi siddu cc’è cu vi tratteni
speru di cunvincirivi dumani.

Cchiù nun m’amati e cchiù vi vogghiu beni
chiù tempu passa e mannu cristiani
un mi lassati amuri ‘ntra sti peni
pirchì siti ppi mia l’acqua e lu pani.


Vous ne le savez pas


Vous ne savez pas combien je vous aime
ni combien je vous désire,
vous ne savez pas combien me pèse
chacun des instants que je passe loin de vous.

En moi, je sens un feu qui brûle
mon cœur vous appartient, il n'est plus à moi,
si je meurs, je n'irais pas au paradis
car pour vous aimer, j'ai oublié Dieu.

Vous connaissez mon amour et ma peine
et vous me laissez mourir comme un chien,
mais si aujourd'hui, certains vous retiennent,
j'espère bien vous convaincre demain.

Moins vous m'aimez et plus vous m'êtes chère,
plus le temps passe, et plus je pense à vous,
ne me laissez pas souffrir toutes ces peines,
parce que pour moi, vous êtes l'eau et le pain.

(Traduction personnelle)


Image : Site Flickr


lundi 21 juin 2010

Celesti prati (Champs d'azur)



Nico Naldini est sutout connu comme biographe de son cousin Pasolini (la mère de Naldini était la sœur de Susanna Colussi-Pasolini), mais c'est aussi un très bon poète. On retrouve dans ses vers, d'un lyrisme pur et volontiers bucolique, l'influence de Saba et de Sandro Penna, mais aussi celle du Pasolini des poèmes frioulans. Les deux poèmes que je cite ici sont extraits du premier recueil de poésies de Naldini, La Curva di San Floreano. Ils ont été traduits en français par René de Ceccatty, dans une anthologie intitulée Je reviens des champs d'azur, publiée en 2000 aux éditions du Scorff.


Ritorno dai celesti prati


Ritorno dai celesti prati
quando d'incenso si veste
la recente sera.
E s'ode la voce di un fanciullo
smarrito nei campi
quando già ansiosa la sera
sulle erbe piove.


Je reviens des champs d'azur

Je reviens des champs d'azur

quand se vêt d'encens
le soir qui tombe à peine.
Et l'on entend la voix d'un enfant
perdu dans les prés
quand le soir déjà anxieux
pleut sur les herbes.




Con l'amico tornando dal campo

Lieti fanciulli siamo sul carro
incontro alla sera, fra campi odorosi,
fresche ventate e caldi soffi.

L'erba medica è umida
e un soave odore di erbe falciate
allegre nell'estivo calore.

Andiamo incontro al paese
che la sera vela
e ogni nostra voce s'è stancata
e più calde sono le case.
Dentro, al lume dei lampioni
fuma la cena,
e in qualche orto, fra casa e casa
un cuculo si prepara al canto.


En revenant des champs avec mon ami


Enfants joyeux, nous sommes sur la charrette
à la rencontre du soir, parmi les champs parfumés,
les fraîches bourrasques et les souffles chauds.

La luzerne est humide
et une suave odeur d'herbes fauchées
gaies dans la chaleur de l'été.

Nous allons à la rencontre du village
que voile le soir
et toutes nos voix se sont lassées
et les maisons sont plus chaudes.
À l'intérieur, à la lueur des lampions,
le dîner fume,
et dans quelque potager, entre deux maisons,
un coucou se prépare au chant.

Nico Naldini Je reviens des champs d'azur (édition bilingue)
Editions du Scorff, 2000

Traduction : René de Ceccatty

Images (1) et (2) : Site Flickr

dimanche 20 juin 2010

Italiques


À Rome en septembre
Hôtel du Sénat,
À Nice en décembre
Place Masséna,

Devant qu'attaquée
Que de jours cueillis,
Devant que marquée
Pour les jours punis !

Mais ne crois qu'on meure.
Car si tu mourais,
Je te chercherais
Dans l'autre demeure.

Entends-moi déjà
Chez les exilées...
Tu m'entends déjà,
Prête aux envolées :

«Viens. La place d'Espagne a mis ses azalées

Marcel Thiry Le Jardin fixe, Italiques, 1969

Image : Francesco De Benedetto (Site Flickr)

samedi 19 juin 2010

Le bruit de la mer (Il rumore del mare)


ANTIRÊVE

Est-ce bien le bruit de la mer ? Si c'est bien lui
Alors tout n'est pas qu'un rêve.
Je pourrais mourir sûr s'il y a dans la nuit
Le ressac lointain sur la grève.

Marcel Thiry Songes et Spélonques, 1973

Image : Jody Art (Site Flickr)

mercredi 16 juin 2010

L'églogue et l'élégie


«Solo Dio conosce tutte le combinazioni dell’esistenza, ma solo a noi spetta di scegliere la nostra combinazione fra tutte quelle possibili», ha detto, «solo a noi». Mais l’élégie peut-elle s’accommoder de l’églogue ? L’encyclopédie n’est pas très claire à ce propos, quoiqu’elle soit nettement plus diserte sur l’une que sur l’autre : Sont ainsi fixées, dit-elle, les conventions modernes : scène pastorale, invocation aux muses, lien de la personne pleurée à la nature, méditation sur la destinée et le mal du monde, et conclusion sur une note d’espoir : la mort est le commencement de la vie. Mais non ! La mort est le commencement de la mort. La vie est le commencement de la mort. L’absence est le commencement de l’absence. Mais il y a deux morts, comme il y a deux absences, ou trois : la mort à la faux, la ricaneuse, l’épouvantable ennemie ; et la mort terre des morts, l’arrière-pays que tu aimais, ce non-lieu. Le mal, le malentendu, la maladie, voilà la mort à l’œuvre : nulle poésie, nulle grâce qui les puisse ramasser, nul émoi que d’horreur, de commisération et de colère ; tandis que l’absence c’est un peu de l’empire des morts, où déjà nous pouvons marcher à leurs côtés, croire les entendre, les embrasser dans la coïncidence, i nessi, les échos, les accords.

Renaud Camus Élégies pour quelques-uns, P.O.L, 1988

Image : Renaud Camus, Autoportrait chez les morts (Site Flickr)

mardi 15 juin 2010

Difenditi, Rinaldo ! (Défends-toi, Renaud !)


ADDIFENDITI, RINARDU ! Difenditi, Rinaldo ! La battuta appartiene a uno di quegli aneddoti, veri o inventati, che si raccontano del mondo dei pupari, dei pupi e soprattutto del pubblico che un tempo assiduamente frequentava l’Opera dei Pupi. L’episodio sarebbe accaduto al mio paese durante la rappresentazione del combattimento tra Orlando e Rinaldo, nel teatro di mastro Orazio. A un certo momento dello scontro, feroce ma leale, tra i due paladini, un incidente imprevisto fece sì che la spada di Rinaldo si spezzasse e questi venisse a trovarsi del tutto disarmato di fronte a Orlando. Per alcuni secondi il tempo in quel teatrino parve fermarsi : Orlando rimase con la durlindana alzata senza osare calarla sull’avversario, il pubblico trattenne il fiato, i pupari s’immobilizzarono nella disperata ricerca di una soluzione. E in quell’attimo sospeso, un coltello volò per aria, attraversò la saletta, s’infilzò vibrando sulle tavole del minuscolo palcoscenico mentre una voce gridava : «Addifenditi, Rinardu !». A lanciare il coltello era stato uno dei più fieri sostenitori di Orlando, e non di Rinaldo come si sarebbe potuto supporre : a riarmare Rinaldo, perché non si potesse mai dire che Orlando aveva bassamente approfittato della momentanea difficoltà del suo nemico. E questa battuta l’ho sentita fino a una ventina di anni fa, tra gente di una certa età, da due contadini o due pescatori che fra loro ragionavano : e uno dei due era pronto a fornire argomenti all’avversario che ne era a corto, per il gusto di discutere ad armi pari. E così il ragionamento, iniziato terra terra per il costo di un chilo di sarde o di fave, finiva per librarsi funambolicamente nelle sfere della dialettica pura.

Andrea Camilleri Il gioco della mosca, Sellerio ed.





DÉFENDS-TOI, RENAUD ! Cette apostrophe provient de l’une des nombreuses anecdotes, vraies ou inventées, qui se racontent sur le monde des pupari (marionnettistes), des pupi (marionnettes), et surtout sur le public qui autrefois fréquentait assidûment l’Opéra des Pupi. L’histoire se serait déroulée dans mon village, pendant la représentation du combat entre Roland et Renaud, dans le théâtre de mastro Orazio. À un certain moment du combat, féroce mais loyal, entre les deux paladins, l’épée de Renaud se brisa à la suite d’un incident imprévu, et le héros se retrouva complètement désarmé face à Roland. Pendant quelques secondes, le temps sembla s’être arrêté dans le petit théâtre : Roland resta figé avec sa Durandal levée sans oser l’abattre sur son adversaire, le public retint son souffle, les marionnettistes s’immobilisèrent dans la recherche désespérée d’une solution. Et en cet instant suspendu, on vit voler un couteau ; il traversa la salle pour venir se planter sur le plancher de la minuscule scène, et une voix hurla : «Défends-toi, Renaud !». Le lanceur du couteau était l’un des plus chauds partisans de Roland, et pas de Renaud comme on aurait pu le supposer : il avait réarmé Renaud pour que l’on ne puisse pas dire que Roland avait lâchement profité de la situation difficile dans laquelle s’était momentanément retrouvé son adversaire. Et il y a vingt ans encore, il m’arrivait d’entendre cette apostrophe entre personnes d’un certain âge, par exemple deux paysans ou deux pêcheurs qui discutaient : l’un des deux était toujours prêt à fournir des arguments à son adversaire qui s’en trouvait démuni, pour le seul plaisir de poursuivre la discussion à armes égales. Et ainsi, un débat terre-à-terre, portant initialement sur le prix d’un kilo de sardines ou de fèves, finissait par se déployer de façon acrobatique dans les sphères de la pure dialectique.

(Traduction personnelle)




Images (en haut et en bas) : Site Flickr

Source de la vidéo : Site YouTube


dimanche 13 juin 2010

La Villa





Tout l'Anio verse au jardin vertical,

Piège de marbre et falaise de faste.
Son corps d'eau plie au caprice ducal,
Sa bouche d'eau crie amour au nom d'Este.

Cent bouches d'eau par frais luxe éjaculent
Un rire bleu-mer-sombre et blanc argent.
Toute tritonne est la serve ducale,
L'Anio des ducs ruisselle sur sa jambe.

Où la statue est d'Anio transpercée
Et rend l'Anio par sa gorge fontaine,
Où chaque bronze est d'un flot traversé
Par les détours du lit d'une âme obscure,

Où à jet double un dru fleuve exubère
Par les seins noirs aspergeant l'hibiscus,
Aimer longtemps du balcon de fontaine
Entre les ifs la tuile de Tibur.

Marcel Thiry, Le Jardin fixe, Italiques, 1969

Image : Site Flickr

samedi 12 juin 2010

Nice



Une arsouille exhibe un macaque à barbe grise
De table en table à la terrasse au bord du port.
Le ciel bleu soir sur le Boron violettise.
Le sens est d'avancer la main vers cet alcool.

Le bateau pour la Corse est parti. Darse vide
Comme le monde est vide et comme il manque un chant
De chair, de chair, mon heure, ma fausse convive.
Ah ! si le méchant seul est seul, je suis méchant.

Marcel Thiry L'Encore, Emergences (1975)

Image : Jérôme Briot (Site Flickr)

Au nom de Vancouver


Out-worn heart, in a time out-worn,

Come clear of the nets of wrong and right ;
Laugh, heart, again in the grey twilight,
Sigh, heart, again in the dew of the morn.

W. B. Yeats Into the Twilight





Le précédent volume du Journal de Renaud Camus s’intitulait Une chance pour le temps ; dans celui qui vient de paraître, Au nom de Vancouver, on a l’impression que le temps s’accélère, se précipite, contraignant sans cesse l’écrivain à des manœuvres de plus en plus complexes pour accomplir malgré tout les multiples tâches qu’il s’est fixées, tenir tant bien que mal dans les délais impartis les engagements qu’il a pris. Le temps presse («Il tempo stringe», disent les Italiens, avec ces nuances particulières du verbe «stringere» qui me semblent ici pertinentes : serrer, contraindre, assiéger, acculer), et il faut visiter les «demeures de l’esprit», en France et en Angleterre, se documenter sur la vie et l’œuvre des artistes qui les ont habitées, rédiger les textes rendant compte de ces visites, prendre les photographies (et là, ce n'est pas seulement le temps qui passe qui peut jouer des tours, mais aussi le temps qu'il fait...), les mettre en ligne, choisir les meilleures, mais aussi corriger les épreuves des ouvrages à paraître, poursuivre l’écriture du roman (L’Ecart, devenu Loin) que l’on a promis à l’éditeur pour le début de l’année, et qui n’a guère avancé alors que l’on est déjà à la Toussaint, consacrer suffisamment de temps chaque jour à l’écriture du Journal, lire les livres (et les lettres) que l’on vous envoie, s’occuper du toit de la tour du château qui menace de s’effondrer, gérer la situation financière qui n’est pas non plus bien solide, faire réparer la chaudière, pallier la mémoire défaillante de l’ordinateur... Cette surcharge de travail finit même par affecter la structure du Journal, qui devient de plus en plus haché, discontinu, avec des retards qui s’accumulent, et «tous les temps qui se chevauchent sans pouvoir jamais se rattraper» (page 207). Au nom de Vancouver ressemble ainsi parfois au Journal de Travers, ce qui fait d’ailleurs au bout du compte l’un des charmes de ce volume, où l’on raconte au mois de décembre un voyage en Irlande fait au cœur de l’été. On se dit en lisant cela que l’expression «forçat des Lettres» employée par l’auteur n’est pas tout à fait hyperbolique : «le seul concept de dimanche, ne parlons pas de vacances, est pour moi une farce depuis quarante ans.» (page 265).

Pour ne rien arranger, il y a aussi les inquiétudes liées à l’âge, à la concentration qui baisse, à la mémoire qui parfois fait défaut, aux ennuis de santé dont on a plus de mal à se remettre (ainsi cette grippe persistante qui oblige l’auteur à passer enfermé dans sa chambre d’hôtel une bonne partie de son séjour à Vancouver). Et si au moins le succès, pour ne rien dire de la gloire, était au rendez-vous, mais de ce côté-là aussi, on est toujours à l’abri d’une bonne surprise : «Je ne peux m’empêcher de penser que ma vie aurait été plus intéressante, plus riche et plus variée, mieux vécue (et ce journal de plus de prix...), si j’avais rencontré un peu plus de succès, et a fortiori beaucoup. Mais non, pas une seule fois, jamais, rien. Mes livres, on ne peut même pas dire qu’ils tombent, puisqu’ils paraissent mort-nés.» (page 55). On se dit souvent, en lisant ce dernier volume, que le Journal est de plus en plus pour Renaud Camus un exutoire cathartique («Ecrire ici soulage un peu l’angoisse que je ressens», page 326), ou un défouloir : «en effet, je ne viens à lui qu’aux moments où nerveusement je ne peux pas faire autrement, pour me débarrasser de mon ire» (page 285) ; à un autre moment, il note : «Ce journal est une espèce d’écriture automatique : j’étais parti pour parler de la promenade à pied que nous avions faite hier soir, et je me retrouve dans des histoires de garage et d’avocat. C’est que les sujets d’agacement ont une prégnance redoutable.» (page 227). On pense bien sûr ici à la figure de Ferdinand Thrän, l’«archiviste des vilenies», déjà évoquée dans Une chance pour le temps... Toutefois, il ne me semble pas que cet aspect sombre, insistant, voire répétitif, du Journal diminue le plaisir qu’éprouve le lecteur, s’il veut bien se laisser emporter dans cette magnifique utopie littéraire qu’au bout du compte il représente, et accomplit : la vie écrite, la graphobie, où les mots et les phrases deviennent la vie même, «mieux chargée de matière, d’épaisseur et de sens que la suite élusive des jours» (je cite ici l’entretien publié dans la dernière livraison du Magazine des Livres). Et, parmi les plaisirs du lecteur, il y a aussi ces moments où l'humour et l'ironie tiennent à distance l'amertume, ou l'aigreur ; par exemple, page 128 : «Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy et son épouse Carla Bruni-Sarkozy sont à Londres et à Windsor, reçus en grande pompe par la reine. Mais la presse de caniveau anglaise montre nue l'épouse du président de la République. Pierre a de la chance que je n'ai pas été élu.», ou page 233 : «Il me faut le répéter aux mânes du garçon de vingt ans que je fus : Mme le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant en boucle Sylvie Vartan.», et ceci encore, page 269 : «La seule consolation est que les Lettres, de toute façon, ne sont probablement pas, de nos jours, la meilleure voie vers la gloire. Aurais-je été Pascal Quignard ou Yves Bonnefoy, je ne suis pas sûr que ma présence eût suscité beaucoup plus d'émoi. Alain Finkielkraut, peut-être ? Michel Houellebecq ? Philippe Sollers, sûrement. La prochaine fois, oui, j'essaierai d'être Philippe Sollers.»




Le Journal tel que le conçoit Renaud Camus, est «un lourd appareil, lent, glébeux, qui n’arrive à avancer, et pesamment, qu’en ne s’arrêtant jamais. Ce mouvement perpétuel et sourd l’amène à proposer d’indigestes morceaux, mais ceux-là sont la condition des autres. Il faut chaque fois que j’ai bien tout dit de ce que j’avais à dire – non pas ce que j’avais à dire pour distraire un éventuel lecteur, ce que j’avais à dire pour m’en débarrasser, m’en désencombrer l’esprit. Je n’arrive à être un peu léger qu’après avoir longuement été lourd.» (pages 304-305). Dans Au nom de Vancouver, l’ombre est aussi le moyen par lequel se révèle la lumière, «qui est peut-être tout ce qui nous restera» (page 124), et l’âge n'est pas seulement une source de tracas, mais également une manière d'accéder au «relief du temps» (page 402), par la profondeur de champ qu’il permet d'acquérir. Et si l’on trouve dans ce dernier volume de nombreuses pages où la «décivilisation», la «déculturation» en cours sont observées avec colère ou accablement, on y trouve aussi de beaux moments de grâce, cette grâce léopardienne qui est «comme un souffle de vent porteur d'une fragrance inattendue qui disparaît à peine avez-vous eu le temps de la sentir, et vous laisse avec le désir, mais vain, de la sentir à nouveau longuement et de vous en rassasier.» (Zibaldone, 3179). C’est la grâce miraculeuse du bonheur avec Pierre, celle de l’absolue beauté de certaines journées d'automne à Plieux, de l’inextinguible énergie des jeunes chiens (qui inspire à l’auteur un beau développement sur l’anima, pages 428-430), de la joie d’un thème musical retrouvé que l’on fredonne en marchant dans la campagne (le long de l’Auroue, par exemple, laquelle est aussi la dédicataire de l’ouvrage), et qui nous conduit lentement into the twilight ...

Les deux photographies qui illustrent ce message sont de Renaud Camus (Site Flickr)

mercredi 9 juin 2010

Mal de Sienne



Le pavé du Dôme donne la mesure de l'amour infini que Sienne nourrit pour la Vierge et de sa passion pour la beauté. Elle compte pour rien la dépense et le génie, cette prodigalité naturelle. Sienne consent à ce qu'on efface du pied les chefs-d'œuvre qu'elle consacre à sa Reine. Sienne cherche la beauté en toute chose pour mieux aimer ; et c'est son insatiable amour qui cherche en tout la forme la plus belle.


André Suarès Sienne la bien aimée



Depuis que j'ai marché là-bas sur les sibylles,
Le remords de l'oracle opprimé de talons
Remonte, c'est mon mal de Sienne, à stades lents
De mon talon mordu par le serpent syllabe
Jusqu'à mon cœur qui branle et mes vouloirs labiles.

Rouge orifice oraculaire horizontal,
O bouche qu'elles font ronde pour dire oracle !
C'est sur elle que j'apposai le pied du siècle,
Foulant l'ovale à moments dorés des Visages
Parmi tant d'Allemands qui n'en ont pas pris mal.

Mais moi je savais trop que mon pas était faute
Et que conculquer perpendiculairement,
Comme faisait d'aplomb tout un car d'allemands,
L'Erythrea couchée en drapé de graffite,
S'expie, et que le verbe écrasé fait venin.

Elles auront collé leur lèvre inoculante
À mon pied parmi le tourisme tout-venant,
La Persique, la Cuméenne à gorge nue
Ou bien Gergis qui narre à travers dôme au ciel,
Et je vague avec leur toxine dans ma rue.

Cette fièvre est savoir, savoir que dans la rue
Rien n'est, le parfum des vivantes ni l'argent
De semblance après quoi délire encor la gent,
Ni les fards mordorés des idoles de boue,
Rien n'est, que le conseil sibyllin de rien n'être,

Rien n'est, que le péché mortel d'être debout
Quand, couchée à son rang dans leur beau nombre douze,
Chaque vierge, de sa plate effigie, étend
L'horizontalité d'où fument les syllabes
Comme parle en vapeurs un sommeil de volcan.

L'édit là-bas des plates douze folles sages
Qu'étale épars un cathédrale jeu de cartes,
L'ordre qui s'insinue en mon sang depuis lors,
C'est d'aller réparer là-bas mon pas coupable
En abjurant notre inanité verticale,

C'est, jusqu'à Sienne, en pénitence de l'outrage,
Pour valoir à mon sang le pardon des vestales,
D'aller, bien lessivé de soleil, recevoir
Leur bouche à bouche mosaïque face à face,
À quatre pattes sur leur pâle jeu de cartes.

Marcel Thiry Le Jardin fixe, Italiques (1969)

Image : Site Flickr

lundi 7 juin 2010

Être fait Sicile


Fais-moi aimer par l'écume de la mer
Qui frange de rire blanc la Trinacrie.
Tu peux encor par brisements de ton rire
À mon île de monts roux donner bonheur.

Entoure-moi de la ceinture de rire
Qu'on voit d'avion blanchir le contour des rocs.
Fais-moi cet amour qu'au pied des temples grecs
Les fraîches dents de Thétis font à leur île.

Fais comme si j'étais le roi père aveugle
En âge d'île, et la mer, l'Antigone
Qu'il sait voir, elle seule, et qui l'environne
De bras chastes comme ton rire à l'aveugle.

Marcel Thiry Le Jardin fixe, Italiques (1969)

Image : Site Flickr

Une belle galerie sicilienne, sur le site Flickr.

dimanche 6 juin 2010

Proverbi siciliani




Cette chanson de Rosa Balistreri est composée d'une suite de proverbes siciliens. La traduction que j'en propose ici n'est pas littérale ; j'ai essayé de rendre la substance de ces proverbes en m'inspirant ça et là de certains dictons français presque équivalents et en jouant parfois sur les rimes, afin de conserver à ces diverses expressions leur forme de proverbes. Si des visiteurs (éventuels) souhaitent faire des commentaires pour corriger ou améliorer cette traduction, je les lirais avec plaisir et intérêt.

Tutti li cosi vannu a lu pinninu
ed a lu peju ‘un ci si nclina ognunu
a cu duna a cu leva lu distinu
e nun ci pari mai lu nostru dunu.

Nun curri paru lu nostru caminu
pocu cridi lu saggiu a l’importunu
lu riccu mancu cridi a lu mischinu
lu saziu nun cridi a lu dijunu.

Pi troppu ventu lu vasceddu sferra
pi la gran frevi lu malatu sparra
p’assai cunsigli si perdi la guerra
e pi tanti giudizii si sgarra.

Lauda lu mari e teniti a la terra
pensa la cosa prima ca si sparla
pirchì haju ntisi diri a la me terra
cu fa li cosi giusti mai li sgarra.

A chiànciri figliuzza chi cci cavi
lu sangu t’arribbelli e po’ murìri
pacenzia ci voli a li burraschi
ca nun ci mancia meli senza muschi.

Ma cu’ du lepri voli assicutari
nè unu e nè l’autru po’ aggarrari
ma cu nun fa lu gruppu a la gugliata
perdi lu cuntu cchiù di na vota.

Ci dissi lu jadduzzu a la puddastra
tuttu lu munnu è comu casa nostra
ci dissi la padedda a la gradiglia
haiu pisci grossi mancia e no fragaglia.

Accosta veni ccà mancia carduna
ca a lu casteddu mancianu picciuna
rispunni e dissi lu ziu Nicola
si la pignata ‘un vuddi nun si cala.

Lu picuraru ca fa la ricotta
lu sapi iddu l’amici c’aspetta
la furca nun è fatta pi lu riccu
è fatta pi la testa di lu porcu.

Nni la testa di un maiali
tu ci manci tu ci sciali
nni la testa d’un cunigghiu
nenti lassu e nenti pigghiu.

T’impirateddu ti vivi lu vinu
ca ti teni lu stomacu ntonu
cu ammucciau lu latinu
fu gnuranza di parrinu.

‘Un c’è festa e nè fistinu
si ‘un c’è un monacu e un parrinu
ma lu monacu da Badia
a Gesù lu patrunia.

C’è la monica di casa
a Gesù lu stringi e vasa
nni la casa di Gesù
nzoccu trasi ‘un nesci chiù.

Ma cu havi na bona vigna
havi pani, vinu e ligna
e lu trivuli e lu beni
cu cci l’havi si lu teni.

Quannu chiovi di matina
pigghia l’aratru e và simina
quannu veni lu giugnettu
lu frumentu sutta lu lettu
ma la luna di jnnaru
luci comu jornu chiaru.

Signuruzzu chiuviti chiuviti
ca l’arburelli su morti di siti
e si acqua ‘un nni mannati
semu persi e cunsumati.

L’acqua di ncelu sazìa la terra
funti china di pietàti,
li nostri lacrimi posanu nterra
e Diu nni fa la carità.

Nesci nesci suli suli
pi lu santu Sarvaturi
‘etta un pugnu di nuciddi
arricrìa li picciriddi
‘etta un pugnu di dinari
arricrìa li cristiani
‘etta un pugnu di fumeri
arricrìa li cavaleri.





Tout dans ce monde court à sa perte

et personne ne se résigne au pire
le destin est généreux pour certains et ingrat pour d’autres
mais personne n’est jamais content de son sort.

Notre vie n’est pas un chemin de roses
le sage ne se fie pas à l’importun
le riche n’a que faire du pauvre
et le repu se moque de l’affamé.

Trop de vent fait couler le navire
la fièvre fait délirer le malade
à trop écouter les conseils on perd la guerre
et trop d’avis divergents mènent à l’erreur.

Rends hommage à la mer mais garde bien les pieds sur terre
pense à ce que tu vas dire avant de parler
parce que, comme on le dit dans mon pays :
celui qui agit bien ne se trompe jamais.

Ma fille, à quoi cela te sert-il de pleurer ?
Tu vas mourir à force de te ronger les sangs
il faut être patient au milieu des tempêtes
et l’on ne mange pas de miel sans attirer les mouches.

Qui veut courir deux lièvres à la fois
n’attrapera ni l’un ni l’autre
mais qui oublie de faire un nœud au fil de l’aiguille
risque de se retrouver bien démuni.

Le coq dit à la poule :
le monde entier est notre maison
et la poêle dit au gril
j’ai de beaux poissons, pas du menu fretin.

Ici on ne mange que des chardons
tandis qu’au château ils se régalent de pigeons
et à cela l’oncle Nicolas répond :
l’important est de pouvoir faire bouillir la marmite.

Le berger qui fait son fromage
connaît bien tous ses invités
le gibet n’est jamais pour le riche
mais pour le pauvre il est toujours dressé.

Avec une tête de porc,
on peut sûrement se régaler
mais dans une tête de lapin
il n’y a presque rien à manger.

Bois du vin avec modération
parce qu’il facilite la digestion
celui qui en perd son latin
devient ignorant comme un prêtre.

Il n’y a ni fête ni festin
sans un moine ou un prêtre
mais le moine de l’abbaye
se croit supérieur à Jésus-Christ.

Il y a la sœur de l’abbaye
qui embrasse et étreint Jésus-Christ
mais dans la maison de Jésus
tout ce qui entre ne ressort plus.

Qui a une bonne vigne
a du pain, du vin et du bois
bonheur ou malheur
il faut bien s’en contenter.

Quand il pleut de bon matin
il est temps de labourer et de semer
et quand viendra le mois de juin
la maison sera pleine de blé
mais la lune de janvier
comme en plein jour peut éclairer.

Seigneur ! Seigneur ! Faites qu’il pleuve !
car le verger est assoiffé
et si vous ne nous envoyez pas d’eau
nous serons perdus et ruinés.

L’eau du ciel rassasie la terre
grande source de bonté
nos larmes inondent la terre
et Dieu nous fait la charité.

Soleil, soleil, montre-toi
pour la fête du Sauveur
jette une poignée de noisettes
et tu raviras les enfants
jette une poignée de pièces d’argent
et tu feras plaisir aux grands
jette une poignée de fumier
ça ne plaira qu’aux cavaliers.




 

Images : Renato Guttuso La Vucciria (1974)
Source de la vidéo : Site YouTube