mercredi 31 mars 2010

Naufragar


Je n'ai pas assisté à la récente conférence de Renaud Camus au Collège de France, dans le cadre du séminaire d'Antoine Compagnon consacré à l’autobiographie, mais je remarque dans les comptes rendus publiés en ligne la référence faite par Renaud Camus au vers célèbre de Léopardi, à la fin du poème L’Infini : «E il naufragar, m’è dolce in questo mare» («Et en cette mer il m’est doux de sombrer»). Face à ce que RC appelle dans Etc. «la complexité formidable du monde sensible, la richesse infinie du pensable, le caractère presque illimité du réel», il est à la fois effrayant et agréable de se laisser submerger, de faire naufrage dans cette profusion, cette immensité du sens, des liens, des passages, des coïncidences... De la même façon que pour Léopardi le langage échouait finalement à dire l’infini, la parole échoue à dire la totalité du réel, et l’intelligence ne peut pas appréhender la totalité du monde. Pour saisir pleinement ceci, il faudrait que cela le soit également en même temps ; d’où, nous dit RC, (Etc., page 101) «la passion des incises, des parenthèses, des parenthèses dans les parenthèses, de l’abyme, des notes en bas de page». On est bien sûr là au cœur du projet des Eglogues, et tout proche de la notion de cavatine (creuser et approfondir les feuilletages du sens), ou de bathmologie (jeu et science des degrés), telle que l’a définie Roland Barthes.

L’idée nous échappe, nous risquons toujours de la perdre, mais, comme le dit RC (Etc, page 102), «c’est encore une sorte de maîtrise, malgré tout, que d’écrire de cette échappée». Finalement, c'est aussi ce qu'expriment les derniers vers de L’Infini : «Dans cette immensité, ma pensée fait naufrage / Et en cette mer, il m’est doux de sombrer». La pensée échoue à concevoir l’infini, mais cet échec est en même temps une libération, un allègement, un abandon ; dans la douceur de la métaphore se dit encore l’expérience de l’infini, à travers la perception de l’immensité et du mouvement de la mer, la merveille de son chatoiement. On peut penser également ici à l’évocation baudelairienne (dans Le Spleen de Paris) du passager qui ne se résigne pas à la fin du voyage : «Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste. Semblable à un prêtre à qui on arracherait sa divinité, je ne pouvais, sans une navrante amertume, me détacher de cette mer si monstrueusement séduisante, de cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront ! En disant adieu à cette incomparable beauté, je me sentais abattu jusqu’à la mort ; et c’est pourquoi, quand chacun de mes compagnons dit : "Enfin !" je ne pus crier que : "Déjà !"»

Les comptes rendus en ligne de la conférence de Renaud Camus au Collège de France :

Sur le blog Mémoire de la Littérature

Sur le blog Les Lettres Blanches

Sur le site du Ring

Sur le blog de Madame de Véhesse


Antoine Compagnon au Collège de France


Sur le dernier vers de L'Infinito, je recommande la lecture de la très belle analyse qu'en propose Antonio Prete dans son ouvrage Finitudine e infinito (Feltrinelli, 1998).

lundi 29 mars 2010

Sono solo canzonette (11)



Françoise Hardy chante Il mare, le stelle, il vento (1970)
(Annariti - F. Hardy) :


Io amo il mare che non ha
Una risposta ai miei perché
Che chiude in sé misteri blu
Eppure il mare non sei tu
Tu che non sai mentire mai

Io amo il vento che non sa
Restare un'ora accanto a me
Lui mi accarezza e se ne va
Eppure il vento non sei tu
Tu che non sai lasciarmi più

E amo tanto anche le stelle
Inaccessibili e lontane
Perché è nascosto nelle stelle
Un mondo che non si può avere

Poi quando sei vicino a me
Cerco i tuoi occhi e sento che
Tutto il mio mondo è chiuso in te
E allora il vento il mare blu
Le stelle bianche di lassù

Io le dimentico per te.




(Et j'aime tellement les étoiles
Inaccessibles et lointaines,
Parce qu'en elles se cache
Un monde que l'on ne peut pas atteindre.

Et puis quand tu es tout près de moi

Je regarde tes yeux et m'aperçois
Que tout mon monde est en toi,
Et alors le vent et la mer d'azur,
Les étoiles brillantes tout là haut,

Pour toi, je peux les oublier.)

Source de la vidéo : Site YouTube

dimanche 28 mars 2010

Un uomo, solo, passa...



Lago luna alba notte

1927

Gracili arbusti, ciglia
Di celato bisbiglio...

Impallidito livore rovina...

Un uomo, solo, passa
Col suo sgomento muto...

Conca lucente,
Trasporti alla foce del sole !

Torni ricolma di riflessi, anima,
E ritrovi ridente
L'oscuro...

Tempo, fuggitivo tremito...

Giuseppe Ungaretti Sentimento del tempo






Lac lune aurore nuit


Arbustes grêles, cils
De murmure caché.

Lividité plus pâle, ruineuse...

Un homme, solitaire, passe
Dans sa muette stupeur...

Conque brillante, tu jettes
Aux bouches du soleil !

Tu reviens, âme, comble de reflets
Et retrouves riant
L'obscur...

Temps, fugace frisson...

(Traduction : Philippe Jaccottet)

Images : Renaud Camus (Site Flickr)

Abusi (1)



Ci sono centinaia di telefonini, migliaia di suonerie, e niente da dirsi. (Aldo Busi)

(Il y a des centaines de sortes de téléphones portables, des milliers de sonneries, et rien à se dire.)


Cosa resta di tutto il dolore che abbiamo creduto di soffrire da giovani ? Niente, neppure una reminiscenza. Il peggio, una volta sperimentato, si riduce col tempo a un risolino di stupore, stupore di essercela presa per così poco, e anch'io ho creduto fatale quanto poi si è rivelato letale solo per la noia che mi viene a pensarci. A pezzi o interi non si continua a vivere ugualmente scissi ? E le angosce di un tempo ci appaiono come mondi talmente lontani da noi, oggi, che ci sembra inverosimile aver potuto abitarli in passato.

Aldo Busi Seminario sulla gioventù, ed. Adelphi

Que reste-t-il de toutes les souffrances que nous avons cru endurer dans notre jeunesse ? Rien, pas même une réminiscence. Le pire, une fois expérimenté, se réduit avec le temps à un petit rire de stupeur. Stupeur d'avoir attaché tant d'importance à si peu de chose. J'ai, moi aussi, cru fatal ce qui par la suite ne s'est révélé mortel qu'à cause de l'ennui qui me vient en y pensant. Brisés ou entiers, ne continuons-nous pas à vivre malgré tout divisés ? Et les angoisses d'autrefois nous apparaissent comme des mondes tellement éloignés de nous, aujourd'hui, qu'il nous paraît invraisemblable d'avoir pu les habiter par le passé.

Séminaire sur le jeunesse, ed. Presses de la Renaissance, 1988 (Traduction : Monique Aymard)


Quand'è che si è vecchi ? Quando non ci si piace più e il pensiero di piacere a qualcuno, tu che non ti piaci più, ti riempie di sgomento, e di orrore, per te e l'improvvida creatura, segnata dai fulminanti traumi della sua indecifrabile crescita sentimentale, alla quale potresti far gola perfino tu, perché, suvvia, se non fosse un magma di poco di buono non si accontenterebbe perfino di te e in modo così chiaro e disteso, con tanta semplice semplicità; si è diventati vecchi quando ti svegli nel cuore della notte, una notte senza cuore e né capo né coda, diciamo alle tre e dieci del mattino, accendi la prima sigaretta e cominci a riempire l'annaffiatoio al lento rivolo del rubinetto del bagno di sotto, dove la pressione stamattina non potrebbe essere più bassa e più snervante l'attesa del pieno a filo del tettuccio, e vai avanti e indietro dieci volte dai vasi di geranio del balcone e dalle aiuole col gelsomino rampicante e la rosa e il cespuglio di trifoglio rosa incastonate nelle scale dell'entrata e i due pungitopo nelle giare calabre, e quando dopo un'ora di zelo riparatore guardi soddisfatto il tuo operato e fai per rientrare, senti un rumore strano alle tue spalle, come di denti del giudizio o monetine scroscianti su un tamburo, ti giri a bocca beante e in quell'istante è cominciato a piovere.

Aldo Busi Seminario sulla vecchiaia (romanzo interroto e interrato) ed. Adelphi

Quand est-on vieux ? Quand on ne se plaît plus et que la pensée de plaire à quelqu’un, alors même qu’on ne se plaît plus, nous remplit d’effroi et nous fait horreur, pour nous-même et pour la créature étourdie, marquée par les foudroyants traumatismes de son éducation sentimentale tourmentée, à laquelle incroyablement on pourrait plaire ; parce que, tout de même, s’il n’était pas un individu peu recommandable, il ne se contenterait pas de quelqu’un dans notre genre, et de façon aussi nette et détendue, d’une si évidente simplicité ; on est devenu vieux quand on se réveille au cœur de la nuit, une nuit sans cœur, ni queue ni tête, vers les trois heures dix du matin, on allume la première cigarette et on commence à remplir l’arrosoir au mince filet d’eau qui sort du robinet des toilettes du dessous, où la pression ce matin-là ne pourrait pas être plus réduite et plus crispante l’attente du moment où on aura enfin rempli à ras bord le récipient, et on fait une dizaine d’allers-retours entre les vases de géraniums du balcon, les plates-bandes de jasmin grimpant, les roses et le massif de trèfle placés dans les escaliers de l’entrée, les deux plants de houx dans les grandes jarres, et quand après une heure de zèle réparateur on contemple avec satisfaction le résultat de tous ces efforts et que l’on s’apprête à rentrer, on entend derrière soi un bruit étrange, comme des dents de sagesse ou des pièces de monnaie qui rebondissent sur un tambour, alors on se retourne bouche bée et on s’aperçoit qu’en cet instant précis il a commencé à pleuvoir.

Séminaire sur la vieillesse (roman interrompu et enterré)

(Traduction personnelle)


Photo : Aldo Busi et Alda Merini

mercredi 24 mars 2010

Invocazione


Le 20 juillet 1974, les Chorégies d'Orange avaient programmé la Norma de Bellini, avec une distribution exceptionnelle (Montserrat Caballé-Norma, Jon Vickers-Pollione, Josephine Veasey-Adalgisa). Hélas, depuis la veille, le mistral souffle en tempête et l'air est glacé ; on va donc se résigner à annuler le concert. Mais à six heures du soir, on ouvre les portes du théâtre antique : le chef (Giuseppe Patané), les musiciens (l'orchestre du Teatro Regio de Turin) et les chanteurs ont décidé de braver les éléments et d'assurer la représentation. Ceux qui étaient présents ce soir-là, frigorifiés et stupéfaits, s'en souviennent encore : écoutez les applaudissements à la fin du Casta Diva...



dimanche 21 mars 2010

Aria di primavera



Soave sia il vento
Tranquilla sia l'onda,
Ed ogni elemento
benigno risponda
Ai nostri desir.


Que le vent soit doux
Et l'onde tranquille,
Que chaque élément s'apaise
Et réponde à nos désirs.

Mozart-Da Ponte Cosi fan tutte, I, 6







Source de la vidéo : Site YouTube

vendredi 19 mars 2010

Sandro Penna, come un addio





"Animula vagula blandula,

Hospes comesque corporis,
Quae nunc abibis in loca,
Pallidula, rigida, nudula,
Nec, ut soles, dabis iocos..."

P. Aelius HADRIANUS, Imp.


Al telefono, nelle ore dell’alba e della notte, diceva dell’amico che una volta lo aveva posto fra i poeti più grandi affianco a Dylan Thomas, tornava a elencare i suoi mali, nominava il suo cane, ripeteva che sarebbe morto assai presto : aveva sentito la morte passare sulla città, soffermarsi sulla sua casa, e come Leopardi la chiamava, trattenendo il pianto, «dolcissima fanciulla».

Aveva ultimamente tradotto per un amico pittore i versi dell’imperatore Adriano, li aveva trascritti più volte lasciando i fogli sul mucchio delle carte e dei farmaci e delle immondizie :

Animula vagula, blandula
ospite e compagna del corpo,
che ora te ne andrai in luoghi
sì pallidi, sì gelidi, sì nudi
né come solevi darai giochi...

Aveva ritenuto intraducibile quel primo verso che, con soave sofferta pazienza, chiamava l’anima minima e spersa dell’uomo, così infinitamente e vanamente tesa alla felicità e alla salute, pure così vaga e imprendibile.

Fra gli altri suoi versi – nascosti nella stanza dove conservava i ritagli dei giornali, le fotografie mai sviluppate, le tele e i cartoni dipinti da Raffaele, i libri rari e quelli dedicati da Comisso, da Montale, da Saba, da Pasolini – v’era un distico facile e fermo e straziato come un addio. Forse lo aveva scritto per la tomba che voleva al cimitero di Prima Porta – non al Verano dove erano sepolti vicini il padre e la madre e Beniamino e Elda – da quando, in un mattino di sole, era passato di là e aveva visto, dietro i loculi e le cappelle, terre erbose e colline e greggi e il cielo azzurro disteso. Nei due versi diceva :

Nostalgia della vita in me riaffiora
e fa triste la tomba che mi onora.

Elio Pecora Sandro Penna, una cheta follia, ed. Frassinelli, 1984


Au téléphone, aux petites heures de l’aube et de la nuit, il parlait de l’ami qui autrefois l’avait placé parmi les plus grands poètes à côté de Dylan Thomas, il recommençait à énumérer ses maux, mentionnait son chien, répétait qu’il serait mort très bientôt : il avait senti la mort passer sur la ville, s’arrêter dans sa maison, et comme Léopardi, en retenant ses larmes, il l’appelait «la si douce enfant».

Il avait récemment traduit pour un ami peintre les vers de l’empereur Hadrien, il les avait recopiés plusieurs fois en abandonnant les feuillets sur le tas de papiers, de médicaments, de détritus :

Petite âme, âme tendre et flottante,
compagne de mon corps qui fut ton hôte,
tu vas descendre dans ces lieux
si pâles, si durs, si nus,
où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois.

Il considérait comme intraduisible le premier vers qui, avec une patience douce et tourmentée, parlait de l’âme minuscule et égarée de l’homme, si infiniment et vainement en quête du bonheur et du salut, et pourtant si indistincte et inatteignable.

Parmi ses autres vers – cachés dans la pièce où il conservait les coupures de journaux, les photographies jamais développées, les toiles et les cartons peints par Raphaël, les livres rares et ceux que lui avaient dédicacés Comisso, Montale, Saba et Pasolini – se trouvait un distique simple, ferme et douloureux comme un adieu. Il l’avait peut-être écrit pour qu’il figure sur sa tombe au cimetière de Prima Porta – pas au Verano où étaient enterrés côte à côte son père et sa mère, Benjamin et Elda – se rappelant d’un matin de soleil où il était passé par là et avait vu, derrière les tombes et les chapelles, des prairies, des collines et des troupeaux, étendus sous un ciel d’azur. Ces deux vers disaient :

La nostalgie de la vie en moi réaffleure
et rend triste la tombe qui m’honore.

(Traduction personnelle)




SAMEDI 7 DÉCEMBRE La tombe de Sandro Penna, au cimetière de Prima Porta : c'est un petit losange de pissenlits qui forme une placette. Si l'on en croit son biographe, Elio Pecora, ce privilège a été accordé après beaucoup d'insistance auprès de l'Assessorato alla Cultura di Roma et le poète a dû attendre quatre ans dans ces loculi funèbres qui sont ici le lot commun.

Sur le coin du massif d'herbes pousse un rosier, au centre, une stèle qui porte le nom, les dates, une croix, d'un côté, de l'autre, ces deux vers magnifiques :

Nostalgia della vita in me riaffiora

e fa triste la tomba che mi onora.

Gérard Pesson Cran d'arrêt du beau temps, Journal 1991-1998 Van Dieren éditeur, 2004


La traduction française des vers d'Hadrien est de Marguerite Yourcenar.

Transcription des vers autographes de Sandro Penna :

"Traversare un paese … e lì vedere
cheti fanciulli ridestarsi a un soffio
di musica e danzare. S’allontana
forma o colore: un sogno. Viva resta
la dolce persuasione di una fitta
rete d’amore ad inquietare il mondo."


mercredi 17 mars 2010

Guido


Sul campo, ove a frugar tra l'erba siede,
mi scorge, e in fretta a sé mi chiama, o impronto
s'appressa, come chi un compagno vede ;

sciocchissimo fanciullo, a cui colora
le guance un rosa di nubi al tramonto,
e ai quindici anni non par giunto ancora.

Parla di nevicate e di radicchi,
e del paese ove ha un zio bifolco.
Poi, senza ch'altri lo rincorra o picchi,

fugge da me che intento l'ho ascoltatato ;
or lo guardo tenersi bene al solco,
non mai, correndo, entrar nel seminato.

Giunto al cancello, lo vedrò in quel tratto
tornarmi, se non fa il verso al tacchino,
o non mi scorda per l'amor che ratto

nasce tra un cane giovane e un bambino.

Umberto Saba Il canzoniere, La serena disperazione, ed. Einaudi

Guido

Dans le champ où, assis, il fouille l'herbe,
il m'aperçoit, et aussitôt m'appelle, ou sans façon
s'approche, comme s'il avait vu l'un de ses compagnons ;

Enfant insouciant, aux joues colorées
par le rose des nuages au crépuscule,
et qui semble n'avoir même pas quinze ans.

Il parle de jours de neige et de chicorée,
et du village où vit son oncle paysan.
Puis, sans que personne ne le poursuive ou le frappe,

il s'éloigne de moi qui attentif l'écoutais ;
maintenant je le regarde bien suivre le sillon,
sans jamais, en courant, entrer dans le semis.

Arrivé à la barrière, je le verrai à cet instant
revenir vers moi, à moins qu'il n'imite le dindon,
ou ne m'oublie pour cet amour impromptu

qui naît entre un jeune chien et un enfant.

(Traduction personnelle)

Image :
Caravaggio, Fanciullo con canestro di frutta

mardi 16 mars 2010

Ritorna...


A Dino Campana

Ritorna, che cantar canzone di voto
dentro l'acqua del Naviglio io voglio
perché tu sia riesumato dal vento.

Ritorna a splendere selvaggio
e giusto ed equo come una campana,
riscuoti questa mente innamorata
dal suo dolore, seme della gioia,
mia apertura di vento e mio devoto ragazzo
che amasti la maestra poesia.

Alda Merini Ballate non pagate

Canto Milano (Alda Merini)

jeudi 11 mars 2010

Luoghi


ESPERIENZA

Tutti i luoghi che ho visto,
che ho visitato,
ora so – ne son certo :
non ci sono mai stato.

EXPÉRIENCE

Tous les lieux que j'ai vus,
que j'ai visités,
je le sais maintenant – j'en suis certain :
je n'y suis jamais allé.

I CAMPI


«Avanti ! Ancora avanti !»
urlai.
Il vetturale
si voltò.
«Signore»,
mi fece. «Più avanti
non ci sono che i campi

LES CHAMPS

«Plus avant ! Encore plus avant !»
hurlai-je.
Le voiturier
se retourna.
«Monsieur»,
me fit-il. «Plus avant,
il n'y a que les champs

Deux poèmes de Giorgio Caproni, extraits de Il Muro della terra (Le Mur de la terre), traduction de Philippe di Meo.

Image : Site Flickr

Video : Giorgio Caproni, Pensatina.

mercredi 10 mars 2010

Non vedrò mai...


Non vedrò mai Taranto bella
non vedrò mai le betulle
né la foresta marina :
l'onda è pietrificata
e le piovre mi pulsano negli occhi...
Sei venuto tu, amore mio,
in una insenatura di fiume,
hai fermato il mio corso
e non vedrò mai Taranto azzurra,
e il mare Ionio suonerà le mie esequie.

Alda Merini Poesie per Charles

Image : Site Flickr

mardi 9 mars 2010

Mi ricordo (6)


Il mangiadischi, il mottarello, le penne a quattro colori, Pippi Calzelunghe, le magliette Fruit of the loom, Crocodile rock, il Corriere dei ragazzi, Rintintin, Ivanhoe, La freccia nera, E le stelle stanno a guardare con Alberto Lupo, Hit parade, Mille e una sera con la sigla dei Nomadi, Gli eroi di cartone con la sigla di Lucio Dalla, Attenti a quei due con Tony Curtis e Roger Moore, la graziella cross gialla e arancione con il sellone, il subbuteo, gli oro saiwa calati nel latte quattro alla volta, il profumo dello zucchero filato alla Fiera del Levante, i ghiaccioli che lasciavano la lingua colorata, i rotolini di liquirizia, Capitan Miki, Paperinik, Tex Willer, I Fantastici quattro, Sandokan, Tarzan, buttare le fialette puzzolenti nei negozi e poi scappare via molto veloci, la Prinz verde che portava sfiga, Mafalda, Charlie Brown, e quella ragazzina che non aveva i capelli rossi e però era vera e non si è mai accorta di me, la gomma pane, le partite a pallone con il super santos dopo la scuola, il club di Topolino, il flipper, il biliardino, quel bambino come noi che non ebbe il tempo di dimenticarsi tutte quelle cose perché il papà ebbe un colpo di sonno mentre tornavano dalle vacanze sulla loro Fiat 124, i cappelli con i copri orecchie, il lego, il monopoli, giocare con le figurine dei calciatori, il primo canale, il secondo canale e basta, la tv dei ragazzi, la coccoina, la focaccia, il latte della centrale, la luce fioca della cucina dei nonni, i sussidiari, cartelle di plastica, astucci con le matite, odore di bambini, di merendine, di cera pongo, silenzio nel cortile dopo la recreazione, lego e soldatini, le caramelle Rossana, filmini in superotto, diapositive, le feste di compleanno con le focaccine e i succhi di frutta, le polaroid, la pista del pattinaggio a rotelle alla pineta, Carosello, la pasta al forno dai nonni la domenica.

La luce che filtrava attraverso la porta socchiusa della mia cameretta, i rumori della casa sempre più attutiti e per ultimi, sempre, i passi leggeri di mia madre mentre mi addormentavo.

Gianrico Carofiglio Le perfezioni provvisorie Sellerio editore

samedi 6 mars 2010

Dans le leurre du seuil


Heurte,
Heurte à jamais.

Dans le leurre du seuil.

A la porte scellée,
A la phrase, vide.
Dans le fer, n'éveillant
Que ces mots, le fer.

Dans le langage, noir.

Dans celui qui est là
Immobile, à veiller
A sa table, chargée
De signes, de lueurs. Et qui est appelé

Trois fois, mais ne se lève.

(...)

Le nautonier
Qui touche de sa perche, méditante,
A ton épaule
Et toi, déjà celui que la nuit recouvre
Quand ta perche recherche mais vainement
Le fond du fleuve,

Lequel est, lequel se perdra,
Qui peut espérer, qui promettre ?
Penché, vois poindre sur l'eau
Tout un visage

Comme prend un feu, au reflet
De ton épaule.

Yves Bonnefoy, Poésies, Dans le leurre du seuil (extraits), Poésie / Gallimard


Nell’insidia della soglia

Urta,
urta per sempre.

Nell’insidia della soglia.

Contro la porta, sigillata,
contro la frase, vuota.
Nel ferro, ridestando
solo queste parole, il ferro.

Nel linguaggio, nero.

In colui che è qui
immobile, vegliando
sul tavolo carico
di bagliori, di segni. E che tre volte

viene chiamato, ma non si alza.

(...)

Il passatore
che con la pertica, meditante,
tocca la tua spalla
e tu, colui che ormai la notte copre
quando la pertica cerca, ma invano,
il fondo del fiume.

Quale mai è. Qual mai si perderà,
chi può sperare, chi promettere?
Chino sull’acqua, guarda
Come sta affiorando
Tutto un viso, così

Come attecchisce un fuoco, al riflesso
della tua spalla.

(Traduzione di Diana Grange Fiori)

On peut lire ici plusieurs poèmes d'Yves Bonnefoy en traduction italienne.

Quelques extraits de l'intervention d'Yves Bonnefoy au salon du livre de Mantoue, en 2007 (reportage en italien) :



Source de la vidéo : ici

Image : Renaud Camus (Site Flickr)

mercredi 3 mars 2010

La fuga di Tolstoj



Alberto Cavallari (1927-1998) est un des plus célèbres journalistes italiens ; il a été notamment directeur du Corriere della sera et éditorialiste pour La Repubblica pendant les dernières années de sa vie. Il a surtout écrit des livres politiques, souvent liés à l'actualité, à l’exception d’un court récit (moins d’une centaine de pages) La fuga di Tolstoj, paru en 1986 chez Einaudi (il a été édité en France chez Christian Bourgois en 1989 : La fuite de Tolstoï). Dans cet ouvrage bref mais dense et prenant, Cavallari raconte la fuite de Léon Tolstoï qui, à 82 ans, dans la nuit du 27 au 28 octobre 1910, quitte sa demeure de Iasnaïa Poliana en se demandant où il pourrait aller pour être vraiment loin. Cavallari reconstitue avec minutie, grâce aux nombreux témoignages dont on peut disposer et en citant abondamment le journal intime et les lettres de Tolstoï, ces quatre jours de fuite, jusqu’au 31 octobre, quand Tolstoï s’arrête à la gare d’Astapovo où il mourra des suites d’une pneumonie, une semaine plus tard, le 7 novembre 1910.

Dans son récit, Cavallari ne consacre que quelques lignes à la longue agonie de Tolstoï ; ce qui l’intéresse est le thème de la fuite : fuite de la présence oppressante de sa femme Sofia et de leurs incessantes querelles, mais fuite aussi des habitudes, de la vieillesse et de la mort. L’écrivain célèbre, adulé, idolâtré même, refuse in extremis de coïncider avec sa propre statue ; dans un ultime (et un peu dérisoire) sursaut de révolte et de liberté, il cherche à retrouver son être propre et son humanité. Ce qui intéresse Cavallari, comme il le dit dans l’introduction de l’ouvrage, c’est non pas la façon dont Tolstoï est mort, mais la façon dont il a fui, à l'apogée de sa carrière d’écrivain et au soir de sa vie d’homme. La lecture de ce récit m’a aussi souvent rappelé – par le thème évoqué, les circonstances et les personnages n’ayant évidemment aucun rapport entre eux – le dernier roman de Renaud Camus, Loin, dont il a déjà été question ici.

Voici quelques extraits de ce très beau livre (dans tous les cas, il s’agit d’une traduction personnelle) :

«Mentre la carrozza si allontanava da Jasnaja Poljana la notte era ancora scura. C’era umidità, fango. Poi nei villaggi cominciarono a vedersi timide luci, si accendevano le stufe, il cielo si fece mattutino e grigio, dai comignoli salivano lentamente colonne di fumo. Mentre uscivano da uno dei villaggi si slegarono le redini di un cavallo, dovettero fermarsi, intanto dalle isbe cominciavano ad uscire i mugiki. Quando furono finalmente sulla strada, Tolstoj domandò : «Dove si potrebbe andare per essere lontani ?» Dusàn propose di recarsi in Bessarabia, da un operaio di Mosca che conosceva, Gurasov, che viveva là con la famiglia e lavorava la terra. Ma Tolstoj non rispose nulla. Durante i sei chilometri che separono Jasnaja Poljana dalla stazione ferroviaria di Jàsenki-Scokino, sulla linea Mosca-Kursk, Tolstoj restò muto. Il fango della strada era compatto, la carrozza correva verso la ferrovia più veloce, e intorno a questo vecchio che fuggiva da casa come fanno i ragazzi s’intrecciavano due temi centrali della sua vita di scrittore. La carrozza aveva sempre significato tarantass che corrono verso il sud, verso mete felici, come il Caucaso o Sebastopoli. La ferrovia era stata simbolo invece di viaggi drammatici, che covano oscuri drammi, come nel treno della Sonata a Kreutzer dove si racconta un delitto. Si capiva che la sua fuga mescolava entrambe le cose : il sogno di andare verso il sud, verso la giovinezza perduta, e il destino di trascinarsi dietro in un treno qualsiasi, raggiunto alla stazioncina della steppa, la Sonata a Kreutzer che stava vivendo, la tragedia dell’odio-amore coniugale che lo faceva fuggire senza sapere dove. Probabilmente avvertiva d’aver cominciato una fuga senza fine, e per questo taceva cupo, il pastrano col cappuccio che l’avvolgeva, il berretto calcato fino agli occhi, la grande barba bianca che gli cadeva sul petto.»

«Pendant que la voiture s’éloignait de Iasnaïa Poliana, il faisait encore nuit noire. Il y avait de l’humidité, de la boue. Puis on commença à apercevoir quelques lumières timides dans les villages, le ciel du petit matin vira au gris, des cheminées s’élevèrent lentement des colonnes de fumée. Alors qu’ils sortaient de l’un des villages, les rênes de l’un des chevaux se détachèrent, il leur fallut s’arrêter ; pendant ce temps, les moujiks commençaient à sortir des isbas. Quand ils furent à nouveau sur la route, Tolstoï demanda : «Où pourrait-on aller pour être vraiment loin ?» Dusan suggéra que l’on aille en Bessarabie, chez un ouvrier moscovite de sa connaissance, Gurasov, qui y vivait avec sa famille et travaillait la terre. Mais Tolstoï ne répondit rien. Pendant les six kilomètres qui séparent Iasnaïa Poliana de la gare de Iasenki-Scokino, sur la ligne Moscou-Kursk, Tolstoï resta muet. La boue sur la route était compacte, la voiture roulait plus rapidement en direction de la voie ferrée, et autour de ce vieil homme qui fuyait son foyer comme le font parfois les jeunes gens s’entrecroisaient deux thèmes centraux dans sa vie d’écrivain. La voiture avait toujours coïncidé avec des tarantass qui courent vers le sud, vers d’heureuses destinations, comme le Caucase ou Sébastopol. La voie ferrée était au contraire le symbole de voyages tragiques, à l’origine de sombres drames, comme le train de La Sonate à Kreutzer, où l’on raconte un crime. On comprenait que dans sa fuite deux choses se mêlaient : le rêve d’aller vers le sud, vers la jeunesse perdue, et la fatalité d’emporter avec soi dans un train quelconque, pris à la petite gare de la steppe, sa Sonate à Kreuzer personnelle, la tragédie d’amour et de haine conjugale qui le poussait à fuir il ne savait où. Il était probablement conscient de s’être lancé dans une fuite sans issue, et c’est pour cela qu’il était sombre et muet, emmitouflé dans son pardessus à capuche, la toque baissée jusqu’aux yeux, la grande barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine.»

Ce deuxième extrait se situe quelques heures plus tard, dans le train qui conduit Tolstoï vers sa première destination : l’ermitage d’Optino.

«Stare nel vento sulla piattaforma del treno gli piaceva. Il treno non correva veloce, il vento veniva dalla pianura più che dalla corsa, c’era un gelo lieve. Intorno correva il paesaggio che conosceva bene, che aveva percorso persino a piedi, la luce del giorno era grigia ma coloriva lontane betulle, olmi, dove volavano i corvi. Così, gli piaceva questo vento che gli ridava la sensazione di fuggire davvero, come quando cavalcava «Délire», di correre lontana nella campagna, chissà dove nel mondo, chissà dove nella natura che amava. Ritrovò anzi nel vento il gusto della fuga che qualche ora prima era stato impetuoso, e poi s’era fatto incerto, favorevole a una fuga limitata. Non sapeva infatti dove fuggire, lo aveva spaventato essere fuggito, aveva scelto una fuga che lo portava vicino e non lontano. Ma forse perché nessuno posto lo interessava, adesso lo interessava correre via tra gli alberi, nel vento, oltre i fiumi, ovunque vi fossero boschi, cieli, orizzonti, solitudini. Probabilmente solo in questo vento si sentì felice come quando, dopo la cavalcata, viveva l’illusione di non essere vecchio. Non si mosse dalla piattaforma per tre quarti d’ora.»


«Il aimait rester dans le vent sur la plate-forme du train. Le train n’allait pas vite, le vent venait de la plaine plus que de la course, il faisait tout juste froid. Autour de lui défilait le paysage qu’il connaissait bien, qu’il avait même parcouru à pied, la lumière du jour était grise mais elle colorait au loin les bouleaux, les ormes, là où volaient les corbeaux. Oui, il aimait ce vent qui lui redonnait la sensation de fuir vraiment, comme quand il chevauchait «Délire», de courir très loin dans la campagne, n’importe où dans le monde, dans la nature qu’il aimait. Il retrouva même dans le vent le goût de la fugue qui, quelques heures auparavant, avait été si impérieux, puis s’était atténué, dans le sens d’une fuite plus limitée. En fait, il ne savait pas où fuir, il était effrayé de s’être enfui, il avait finalement fait le choix d’une fuite qui ne le conduirait pas trop loin. Mais peut-être parce qu’aucun endroit ne l’intéressait vraiment, il désirait maintenant courir au milieu des arbres, dans le vent, par delà les fleuves, partout où il y avait des bois, des ciels, des horizons, des solitudes. Ce n’est probablement que dans ce vent qu’il s’est senti heureux, comme quand, après ses chevauchées, il avait l’illusion de ne pas être vieux. Pendant trois quarts d’heure, il ne bougea pas de la plate-forme.»

Ce troisième extrait se situe à la fin de l’ouvrage, il résume les sept dernières journées de la vie de Tolstoï, à la gare d’Astapovo.

«Giorni e notti erano treni che passavano, carrozze a cavalli che iniziavano la corsa dove i treni si fermavano, il tempo era solo un paesaggio in movimento, alberi, cieli, neve, campi, che correvano via. Soltanto l’interessava la continuazione della sua fuga, ormai diventata diversa, non più solo allontanamento furtivo e precipitoso dagli altri e da se stessi, ma viaggio senza fine, corsa libera nel mondo, avventura di Ulisse che non cessa, che nessuno vorrebbe cessata malgrado la vecchiaia e la morte.

Per sette giorni delirò, si svegliò, spedì telegrammi, diede ordini, si commosse, svenne, riprese conoscenza, delirò ancora, soffrì ciò che si soffre morendo. Ma fino all’ultimo sentì nella stanza della sua stazione il ticchettio del telegrafo, il rumore secco degli scambi, il passaggio dei treni in corsa verso il sud, ora nella luce invernale del giorno, ora nel nevischio della notte. In un telegramma scrisse : "Proseguiamo". Più volte mormorò questa frase : "Andrò in qualche posto, che nessuno me lo impedisca, lasciatemi in pace". Una notte, improvvisamente, si sollevò sul letto. "Scappare, – disse, – bisogna scappare"».

«Tous les jours et toutes les nuits, des trains passaient, des voitures à chevaux qui prenaient le relais là où les trains s’arrêtaient, le temps n’était qu’un paysage en mouvement : arbres, ciels, neige, champs, emportés dans la même course. La seule chose qui l'intéressait était la poursuite de sa fuite, désormais différente dans sa forme : il ne s’agissait plus d’un éloignement furtif et précipité des autres et de soi-même, mais d’un voyage sans fin, une course libre dans le monde, l’aventure perpétuelle d’Ulysse, que l’on ne voudrait jamais voir s’interrompre, malgré la vieillesse et la mort.

Pendant sept jours, il délira, se réveilla, expédia des télégrammes, donna des ordres, il céda à l’émotion, s’évanouit, reprit connaissance, délira de nouveau, souffrit ce que l’on souffre quand on va mourir. Mais jusqu’à la fin, il entendit dans la chambre de la gare le cliquetis du télégraphe, le bruit sec des changements de voie, le passage des trains en route vers le sud, dans la lumière hivernale du jour ou dans le grésil nocturne. Il écrivit dans un télégramme : "Continuons !". Il murmura plusieurs fois cette phrase : "J’irai quelque part, que personne ne m’en empêche, laissez-moi en paix !". Brusquement, une nuit, il se dressa sur son lit : "Fuir, dit-il, il faut fuir !"»

La fuite de Tostoï vient d'être réédité chez Christian Bourgois, dans la collection Titres (traduction de Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié). L'édition italienne est hélas, indisponible en librairie ; elle n'est pour l'instant pas rééditée.

Un bon texte (et de belles photos) à propos de Tolstoï à Iasnaïa Poliana.

Présentation d'Alberto Cavallari sur le site des éditions Christian Bourgois.

Un article de Claudio Magris consacré à Alberto Cavallari (en italien).

lundi 1 mars 2010

Brancaleone Cugusi da Romana




Le peintre Brancaleone Cugusi est né en Sardaigne, à Romana en 1903. Il est mort à Milan d’une maladie pulmonaire, à trente-neuf ans, en 1942. Son œuvre est restée longtemps dans l’ombre jusqu’à ce que le critique d’art Vittorio Sgarbi se prenne de passion pour elle voici quelques années. Sgarbi a consacré un ouvrage à l’œuvre de Cugusi et a organisé plusieurs importantes expositions, dont la plus complète a eu lieu à Cagliari en 2004.




L’enthousiasme de Sgarbi l’a même conduit à rebaptiser le peintre, devenu Brancaleone da Romana, dans la grande lignée des maîtres italiens connus avant tout par leurs prénoms (Raffaele, Michelangelo) ou le lieu auquel ils sont liés (Leonardo da Vinci, Antonello da Messina, Caravaggio)... Dans son dernier ouvrage, L’Italia delle meraviglie, dont j’ai déjà cité ici deux extraits, Sgarbi revient sur la passion que lui inspire ce peintre ; on trouvera peut-être son enthousiasme excessif, mais on ne peut pas nier qu’il soit aussi extrêmement communicatif :

«En quoi Brancaleone est-il proche de Caravage ? Il est conscient du fait qu’un peintre moderne du vingtième siècle – même si, comme lui, il tend au réalisme – ne peut pas faire abstraction de la photographie. Ses œuvres les plus belles, bien qu’elles soient pleinement des peintures, sont issues des photographies qu’il a prises, et à partir desquelles il a travaillé. Alors, quel est donc le défaut de la photographie par rapport à la peinture, à l’œuvre accomplie? Les photographies – on s’en aperçoit lorsque l’on regarde des photos de famille, ou de soi-même enfant – vieillissent : on les regarde et on constate qu’elles appartiennent à une autre époque. Même les plus belles restent liées au moment où elles ont été prises, parce que la photographie est inséparable de la mort. La photographie arrête le temps et restitue l’atmosphère d’une époque : les années cinquante, soixante, etc... Mais quand on regarde un tableau de Monet, on ne pense pas aux dernières décennies du dix-neuvième siècle : on voit un tableau qui appartient au présent. La peinture représente la vie, et par conséquent, celui qui la regarde a devant lui une personne d'aujourd'hui, même si le tableau date du seizième siècle ; en revanche, lorsque l’on regarde une photographie des années trente, la personne représentée appartient aux années trente.

Là où Caravage avait fait de la photographie alors même que cette dernière n’existait pas, Brancaleone transporte la photographie dans la peinture : il tue la photographie et fait renaître la vie dans l’art. C’est là un des aspects de l’œuvre de Brancaleone. Un autre aspect, qui renvoie à une grande intuition moderne, est de faire de l’environnement un miroir. Les personnages de ses tableaux vivent dans un espace traversé de lumières et d’ombres, souvent même très géométriques, comme si l’auteur appartenait au quinzième siècle, comme si le grand peintre Piero della Francesca constituait pour lui une sorte d’archétype géométrique. Piero della Francesca peint des espaces d’une profonde géométrie, mais personne ne s’était aperçu de la formidable re-création de l’espace chez Piero della Francesca avant l’importante monographie que lui a consacré Roberto Longhi. Le livre a été publié en 1927, date à laquelle Brancaleone a vingt-quatre ans. Il lit cet ouvrage comme s’il s’agissait d’un livre d’actualité et il parvient à rivaliser avec la représentation de l’espace de Piero della Francesca.

On peut donc dire que ce peintre de Romana a l’ambition de représenter à la fois, par une intuition conceptuelle, l’espace de Piero et les corps de Caravage. La force de Brancaleone est de sanctifier le quotidien, de sacraliser la vie de tous les jours, de transformer en héros des gens de la rue, d’être fort sans avoir recours aux symboles ; sa qualité première est d’être capable d’exprimer la grandeur des humbles, de représenter les anonymes, les jeunes hommes, comme s’il s’agissait de personnages historiques.» (L'Italia delle meraviglie, pages 244-246, ed. Bompiani, traduction personnelle)
 

 Giovane seduto


Sgarbi n’aborde pas dans cet extrait un autre aspect de l’œuvre de Brancaleone : la sensibilité homosexuelle qui s’y exprime ; en effet, on ne peut pas ne pas remarquer que nombre de ses modèles sont des jeunes hommes, et, comme le souligne Sgarbi dans un autre texte, se manifestent – peut-être de façon inconsciente – à travers ces modèles «des pensées secrètes, des troubles, des inclinations contenues ou refoulées». On remarquera d’ailleurs que deux tableaux de Brancaleone, Pensieri tristi (Tristes pensées) et Giovane assorto (Jeune homme pensif) ont fait partie de l’exposition très discutée «Art et Homosexualité» (Florence, Palazzina Reale, octobre 2007-janvier 2008).


Sur la couverture de ce livre : Pensieri tristi (détail)

 

On peut voir à Romana, la ville natale de Brancaleone, des peintures murales (Murales) inspirées de ses œuvres :








On peut lire ici un compte rendu de l'exposition de Cagliari


Source des images : en haut, Brancaleone da Romana, Le Cucitrici

Murales Romana : Roberto Biddau (Site Flickr) et Site Gente di Sardegna