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mercredi 31 mars 2010

Naufragar


Je n'ai pas assisté à la récente conférence de Renaud Camus au Collège de France, dans le cadre du séminaire d'Antoine Compagnon consacré à l’autobiographie, mais je remarque dans les comptes rendus publiés en ligne la référence faite par Renaud Camus au vers célèbre de Léopardi, à la fin du poème L’Infini : «E il naufragar, m’è dolce in questo mare» («Et en cette mer il m’est doux de sombrer»). Face à ce que RC appelle dans Etc. «la complexité formidable du monde sensible, la richesse infinie du pensable, le caractère presque illimité du réel», il est à la fois effrayant et agréable de se laisser submerger, de faire naufrage dans cette profusion, cette immensité du sens, des liens, des passages, des coïncidences... De la même façon que pour Léopardi le langage échouait finalement à dire l’infini, la parole échoue à dire la totalité du réel, et l’intelligence ne peut pas appréhender la totalité du monde. Pour saisir pleinement ceci, il faudrait que cela le soit également en même temps ; d’où, nous dit RC, (Etc., page 101) «la passion des incises, des parenthèses, des parenthèses dans les parenthèses, de l’abyme, des notes en bas de page». On est bien sûr là au cœur du projet des Eglogues, et tout proche de la notion de cavatine (creuser et approfondir les feuilletages du sens), ou de bathmologie (jeu et science des degrés), telle que l’a définie Roland Barthes.

L’idée nous échappe, nous risquons toujours de la perdre, mais, comme le dit RC (Etc, page 102), «c’est encore une sorte de maîtrise, malgré tout, que d’écrire de cette échappée». Finalement, c'est aussi ce qu'expriment les derniers vers de L’Infini : «Dans cette immensité, ma pensée fait naufrage / Et en cette mer, il m’est doux de sombrer». La pensée échoue à concevoir l’infini, mais cet échec est en même temps une libération, un allègement, un abandon ; dans la douceur de la métaphore se dit encore l’expérience de l’infini, à travers la perception de l’immensité et du mouvement de la mer, la merveille de son chatoiement. On peut penser également ici à l’évocation baudelairienne (dans Le Spleen de Paris) du passager qui ne se résigne pas à la fin du voyage : «Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste. Semblable à un prêtre à qui on arracherait sa divinité, je ne pouvais, sans une navrante amertume, me détacher de cette mer si monstrueusement séduisante, de cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront ! En disant adieu à cette incomparable beauté, je me sentais abattu jusqu’à la mort ; et c’est pourquoi, quand chacun de mes compagnons dit : "Enfin !" je ne pus crier que : "Déjà !"»

Les comptes rendus en ligne de la conférence de Renaud Camus au Collège de France :

Sur le blog Mémoire de la Littérature

Sur le blog Les Lettres Blanches

Sur le site du Ring

Sur le blog de Madame de Véhesse


Antoine Compagnon au Collège de France


Sur le dernier vers de L'Infinito, je recommande la lecture de la très belle analyse qu'en propose Antonio Prete dans son ouvrage Finitudine e infinito (Feltrinelli, 1998).

lundi 29 mars 2010

Sono solo canzonette (11)




Françoise Hardy chante Il mare, le stelle, il vento (1970)
(Annariti - F. Hardy) :

Io amo il mare che non ha
Una risposta ai miei perché
Che chiude in sé misteri blu
Eppure il mare non sei tu
Tu che non sai mentire mai

Io amo il vento che non sa
Restare un'ora accanto a me
Lui mi accarezza e se ne va
Eppure il vento non sei tu
Tu che non sai lasciarmi più

E amo tanto anche le stelle
Inaccessibili e lontane
Perché è nascosto nelle stelle
Un mondo che non si può avere

Poi quando sei vicino a me
Cerco i tuoi occhi e sento che
Tutto il mio mondo è chiuso in te
E allora il vento il mare blu
Le stelle bianche di lassù

Io le dimentico per te.




(Et j'aime tellement les étoiles
Inaccessibles et lointaines,
Parce qu'en elles se cache
Un monde que l'on ne peut pas atteindre.

Et puis quand tu es tout près de moi

Je regarde tes yeux et m'aperçois
Que tout mon monde est en toi,
Et alors le vent et la mer d'azur,
Les étoiles brillantes tout là haut,

Pour toi, je peux les oublier.)

Source de la vidéo : Site YouTube

dimanche 28 mars 2010

Un uomo, solo, passa...




Lago luna alba notte

1927

Gracili arbusti, ciglia
Di celato bisbiglio...

Impallidito livore rovina...

Un uomo, solo, passa
Col suo sgomento muto...

Conca lucente,
Trasporti alla foce del sole !

Torni ricolma di riflessi, anima,
E ritrovi ridente
L'oscuro...

Tempo, fuggitivo tremito...

Giuseppe Ungaretti Sentimento del tempo






Lac lune aurore nuit


Arbustes grêles, cils
De murmure caché.

Lividité plus pâle, ruineuse...

Un homme, solitaire, passe
Dans sa muette stupeur...

Conque brillante, tu jettes
Aux bouches du soleil !

Tu reviens, âme, comble de reflets
Et retrouves riant
L'obscur...

Temps, fugace frisson...

(Traduction : Philippe Jaccottet)

Images : Renaud Camus (Site Flickr)

dimanche 21 mars 2010

Aria di primavera



Soave sia il vento
Tranquilla sia l'onda,
Ed ogni elemento
benigno risponda
Ai nostri desir.


Que le vent soit doux
Et l'onde tranquille,
Que chaque élément s'apaise
Et réponde à nos désirs.

Mozart-Da Ponte Cosi fan tutte, I, 6







Source de la vidéo : Site YouTube

mercredi 17 mars 2010

Guido


Sul campo, ove a frugar tra l'erba siede,
mi scorge, e in fretta a sé mi chiama, o impronto
s'appressa, come chi un compagno vede ;

sciocchissimo fanciullo, a cui colora
le guance un rosa di nubi al tramonto,
e ai quindici anni non par giunto ancora.

Parla di nevicate e di radicchi,
e del paese ove ha un zio bifolco.
Poi, senza ch'altri lo rincorra o picchi,

fugge da me che intento l'ho ascoltatato ;
or lo guardo tenersi bene al solco,
non mai, correndo, entrar nel seminato.

Giunto al cancello, lo vedrò in quel tratto
tornarmi, se non fa il verso al tacchino,
o non mi scorda per l'amor che ratto

nasce tra un cane giovane e un bambino.

Umberto Saba Il canzoniere, La serena disperazione, ed. Einaudi

Guido

Dans le champ où, assis, il fouille l'herbe,
il m'aperçoit, et aussitôt m'appelle, ou sans façon
s'approche, comme s'il avait vu l'un de ses compagnons ;

Enfant insouciant, aux joues colorées
par le rose des nuages au crépuscule,
et qui semble n'avoir même pas quinze ans.

Il parle de jours de neige et de chicorée,
et du village où vit son oncle paysan.
Puis, sans que personne ne le poursuive ou le frappe,

il s'éloigne de moi qui attentif l'écoutais ;
maintenant je le regarde bien suivre le sillon,
sans jamais, en courant, entrer dans le semis.

Arrivé à la barrière, je le verrai à cet instant
revenir vers moi, à moins qu'il n'imite le dindon,
ou ne m'oublie pour cet amour impromptu

qui naît entre un jeune chien et un enfant.

(Traduction personnelle)

Image :
Caravaggio, Fanciullo con canestro di frutta

mardi 16 mars 2010

Ritorna...



A Dino Campana

Ritorna, che cantar canzone di voto
dentro l'acqua del Naviglio io voglio
perché tu sia riesumato dal vento.

Ritorna a splendere selvaggio
e giusto ed equo come una campana,
riscuoti questa mente innamorata
dal suo dolore, seme della gioia,
mia apertura di vento e mio devoto ragazzo
che amasti la maestra poesia.

Alda Merini Ballate non pagate

Canto Milano (Alda Merini)

jeudi 11 mars 2010

Luoghi


ESPERIENZA

Tutti i luoghi che ho visto,
che ho visitato,
ora so – ne son certo :
non ci sono mai stato.

EXPÉRIENCE

Tous les lieux que j'ai vus,
que j'ai visités,
je le sais maintenant – j'en suis certain :
je n'y suis jamais allé.

I CAMPI


«Avanti ! Ancora avanti !»
urlai.
Il vetturale
si voltò.
«Signore»,
mi fece. «Più avanti
non ci sono che i campi

LES CHAMPS

«Plus avant ! Encore plus avant !»
hurlai-je.
Le voiturier
se retourna.
«Monsieur»,
me fit-il. «Plus avant,
il n'y a que les champs

Deux poèmes de Giorgio Caproni, extraits de Il Muro della terra (Le Mur de la terre), traduction de Philippe di Meo.

Image : Site Flickr

Video : Giorgio Caproni, Pensatina.

mardi 9 mars 2010

Mi ricordo (6)


Il mangiadischi, il mottarello, le penne a quattro colori, Pippi Calzelunghe, le magliette Fruit of the loom, Crocodile rock, il Corriere dei ragazzi, Rintintin, Ivanhoe, La freccia nera, E le stelle stanno a guardare con Alberto Lupo, Hit parade, Mille e una sera con la sigla dei Nomadi, Gli eroi di cartone con la sigla di Lucio Dalla, Attenti a quei due con Tony Curtis e Roger Moore, la graziella cross gialla e arancione con il sellone, il subbuteo, gli oro saiwa calati nel latte quattro alla volta, il profumo dello zucchero filato alla Fiera del Levante, i ghiaccioli che lasciavano la lingua colorata, i rotolini di liquirizia, Capitan Miki, Paperinik, Tex Willer, I Fantastici quattro, Sandokan, Tarzan, buttare le fialette puzzolenti nei negozi e poi scappare via molto veloci, la Prinz verde che portava sfiga, Mafalda, Charlie Brown, e quella ragazzina che non aveva i capelli rossi e però era vera e non si è mai accorta di me, la gomma pane, le partite a pallone con il super santos dopo la scuola, il club di Topolino, il flipper, il biliardino, quel bambino come noi che non ebbe il tempo di dimenticarsi tutte quelle cose perché il papà ebbe un colpo di sonno mentre tornavano dalle vacanze sulla loro Fiat 124, i cappelli con i copri orecchie, il lego, il monopoli, giocare con le figurine dei calciatori, il primo canale, il secondo canale e basta, la tv dei ragazzi, la coccoina, la focaccia, il latte della centrale, la luce fioca della cucina dei nonni, i sussidiari, cartelle di plastica, astucci con le matite, odore di bambini, di merendine, di cera pongo, silenzio nel cortile dopo la recreazione, lego e soldatini, le caramelle Rossana, filmini in superotto, diapositive, le feste di compleanno con le focaccine e i succhi di frutta, le polaroid, la pista del pattinaggio a rotelle alla pineta, Carosello, la pasta al forno dai nonni la domenica.

La luce che filtrava attraverso la porta socchiusa della mia cameretta, i rumori della casa sempre più attutiti e per ultimi, sempre, i passi leggeri di mia madre mentre mi addormentavo.

Gianrico Carofiglio Le perfezioni provvisorie Sellerio editore

lundi 1 mars 2010

Brancaleone Cugusi da Romana




Le peintre Brancaleone Cugusi est né en Sardaigne, à Romana en 1903. Il est mort à Milan d’une maladie pulmonaire, à trente-neuf ans, en 1942. Son œuvre est restée longtemps dans l’ombre jusqu’à ce que le critique d’art Vittorio Sgarbi se prenne de passion pour elle voici quelques années. Sgarbi a consacré un ouvrage à l’œuvre de Cugusi et a organisé plusieurs importantes expositions, dont la plus complète a eu lieu à Cagliari en 2004.




L’enthousiasme de Sgarbi l’a même conduit à rebaptiser le peintre, devenu Brancaleone da Romana, dans la grande lignée des maîtres italiens connus avant tout par leurs prénoms (Raffaele, Michelangelo) ou le lieu auquel ils sont liés (Leonardo da Vinci, Antonello da Messina, Caravaggio)... Dans son dernier ouvrage, L’Italia delle meraviglie, dont j’ai déjà cité ici deux extraits, Sgarbi revient sur la passion que lui inspire ce peintre ; on trouvera peut-être son enthousiasme excessif, mais on ne peut pas nier qu’il soit aussi extrêmement communicatif :

«En quoi Brancaleone est-il proche de Caravage ? Il est conscient du fait qu’un peintre moderne du vingtième siècle – même si, comme lui, il tend au réalisme – ne peut pas faire abstraction de la photographie. Ses œuvres les plus belles, bien qu’elles soient pleinement des peintures, sont issues des photographies qu’il a prises, et à partir desquelles il a travaillé. Alors, quel est donc le défaut de la photographie par rapport à la peinture, à l’œuvre accomplie? Les photographies – on s’en aperçoit lorsque l’on regarde des photos de famille, ou de soi-même enfant – vieillissent : on les regarde et on constate qu’elles appartiennent à une autre époque. Même les plus belles restent liées au moment où elles ont été prises, parce que la photographie est inséparable de la mort. La photographie arrête le temps et restitue l’atmosphère d’une époque : les années cinquante, soixante, etc... Mais quand on regarde un tableau de Monet, on ne pense pas aux dernières décennies du dix-neuvième siècle : on voit un tableau qui appartient au présent. La peinture représente la vie, et par conséquent, celui qui la regarde a devant lui une personne d'aujourd'hui, même si le tableau date du seizième siècle ; en revanche, lorsque l’on regarde une photographie des années trente, la personne représentée appartient aux années trente.

Là où Caravage avait fait de la photographie alors même que cette dernière n’existait pas, Brancaleone transporte la photographie dans la peinture : il tue la photographie et fait renaître la vie dans l’art. C’est là un des aspects de l’œuvre de Brancaleone. Un autre aspect, qui renvoie à une grande intuition moderne, est de faire de l’environnement un miroir. Les personnages de ses tableaux vivent dans un espace traversé de lumières et d’ombres, souvent même très géométriques, comme si l’auteur appartenait au quinzième siècle, comme si le grand peintre Piero della Francesca constituait pour lui une sorte d’archétype géométrique. Piero della Francesca peint des espaces d’une profonde géométrie, mais personne ne s’était aperçu de la formidable re-création de l’espace chez Piero della Francesca avant l’importante monographie que lui a consacré Roberto Longhi. Le livre a été publié en 1927, date à laquelle Brancaleone a vingt-quatre ans. Il lit cet ouvrage comme s’il s’agissait d’un livre d’actualité et il parvient à rivaliser avec la représentation de l’espace de Piero della Francesca.

On peut donc dire que ce peintre de Romana a l’ambition de représenter à la fois, par une intuition conceptuelle, l’espace de Piero et les corps de Caravage. La force de Brancaleone est de sanctifier le quotidien, de sacraliser la vie de tous les jours, de transformer en héros des gens de la rue, d’être fort sans avoir recours aux symboles ; sa qualité première est d’être capable d’exprimer la grandeur des humbles, de représenter les anonymes, les jeunes hommes, comme s’il s’agissait de personnages historiques.» (L'Italia delle meraviglie, pages 244-246, ed. Bompiani, traduction personnelle)
 

 Giovane assorto (1940-1941)


Sgarbi n’aborde pas dans cet extrait un autre aspect de l’œuvre de Brancaleone : la sensibilité homosexuelle qui s’y exprime ; en effet, on ne peut pas ne pas remarquer que nombre de ses modèles sont des jeunes hommes, et, comme le souligne Sgarbi dans un autre texte, se manifestent – peut-être de façon inconsciente – à travers ces modèles «des pensées secrètes, des troubles, des inclinations contenues ou refoulées». On remarquera d’ailleurs que deux tableaux de Brancaleone, Pensieri tristi (Tristes pensées) et Giovane assorto (Jeune homme pensif) ont fait partie de l’exposition très discutée «Art et Homosexualité» (Florence, Palazzina Reale, octobre 2007-janvier 2008).


Sur la couverture de ce livre : Pensieri tristi (détail)

 

On peut voir à Romana, la ville natale de Brancaleone, des peintures murales (Murales) inspirées de ses œuvres :








On peut lire ici un compte rendu de l'exposition de Cagliari


Source des images : en haut, Brancaleone da Romana, Le Cucitrici

Murales Romana : Roberto Biddau (Site Flickr) et Site Gente di Sardegna