vendredi 30 octobre 2009

L'airone


Plus loin, plus près de la mer, au paysage on ne distinguait plus de formes, plus de lignes clairement identifiables, plus de volumes : étroites vallées sinueuses et plateaux énormes s'étaient entre-temps confondus, il n'y avait plus de consistance démêlable à la musique immobile et sourde qu'ils émettaient en silence, plus d'épaisseur ; ce n'était plus une masse, même savamment différenciée, c'était une pure opalescence diaphane, à peine une vibration, une clarté voilée, tout occupée d'elle-même n'étant clarté de rien, clarté sur rien sinon sur des ajoncs au bord d'une eau blanche qu'un envol ridait – un revers de la main, un frémissement de héron, un changement du vent et la voici argentée puis bleu pâle, et blanche de nouveau.

Renaud Camus Loin (pages 200-201) éditions P.O.L

L'altro non rispose. Era già tornato a rialzarsi. Col busto girato di tre quarti, stava guardando verso destra, in alto.
Si mise a scrutare anche lui il cielo, nella stessa direzione et vide subito un uccello isolato che, a un centinaio di metri di quota, stava lentamente avvicinandosi.
« Che cos'è ? » domandò.
« Dovrebbe essere un airone », disse Gavino.
Si trattava di un uccello piuttosto grosso : con due ali grandi, molto grandi, però sproporzionate rispetto al corpo che invece era piccolo, gracile. Veniva avanti con fatica evidente, arrancando. Il lungo collo a esse, stretto fra le scapole ; le vaste ali marrone, di una pesantezza da stoffa, aperte a tirarsi sotto la pancia il maggior volume di aria possibile : sembrava non farcela a tagliare di traverso il vento, e anzi in procinto ad ogni istante di venire travolto, d'essere spezzato via come uno straccio.
« Che buffa bestia ! », pensò.
Lo vide sorvolare adagio il pezzo di laguna che separava la barena dalla botte, e quindi sospendersi a perpendicolo sopra le loro teste : fermo, in pratica, e perdendo via via un po' di quota. Ad attirarlo a questo punto erano di sicuro i richiami. Ma prima ? Fino a poco fa, insomma ? Che buffa bestia ! Valeva la pena di chiedersi che cosa lo avesse indotto a volare tanto a lungo così, contro vento o quasi, che cosa fosse venuto a cercare talmente lontano dalle rive, nel mezzo della valle.
« Non credo che sia buono da mangiare », disse.
« Ha ragione » assentì Gavino. « Sa di pesce, preciso al coccale. Ma impagliato fa sempre il suo effetto. »
L'airone si abbassò ancora. Ormai se ne scorgevano chiaramente le zampe magre come stecchi, tese all'indietro, il becco grande, a punta, la testina da rettile. Di colpo, tuttavia, quasi spossato dallo sforzo compiuto, oppure come se fiutasse qualche pericolo, si rovesciò sul dorso, e, riprendendo quota, in pochi secondi scomparve in direzione del campanile di Pomposa.

Giorgio Bassani L'airone ed. Mondadori

L'autre ne répondit pas. Il s'était déjà redressé. Le buste tourné de trois quarts, il regardait vers la droite, en haut.
Alors il se mit lui aussi à scruter le ciel, dans la même direction ; et il vit presque aussitôt un oiseau isolé qui, à une centaine de mètres d'altitude, avançait lentement vers eux.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.
– Ça doit être un héron », dit Gavino.
C'était un oiseau plutôt gros, avec deux grandes ailes, très grandes mais disproportionnées par rapport au corps, lequel, par contre, était petit et gracile. Il volait avec une peine évidente, en souquant. Son long cou en forme de S serré entre ses omoplates, ses vastes ailes marron, d'une pesanteur d'étoffe, déployées pour attirer sous son ventre le plus grand volume d'air possible, il semblait ne pas parvenir à fendre le vent et, même, sur le point, à chaque instant, d'être entraîné, balayé comme un chiffon.
« Quelle drôle de bête ! » pensa-t-il.
Il le vit survoler la partie de lagune qui séparait le banc de sable de la tonne, puis s'arrêter perpendiculairement au-dessus de leurs têtes : immobile, à peu près, et perdant graduellement de l'altitude. Ce qui l'avait attiré à cet endroit, c'était sûrement les leurres. Mais avant cela ? Bref, il y avait encore quelques instants ? Quelle drôle de tête ! Cela valait vraiment la peine de se demander ce qui avait bien pu l'inciter à voler aussi longtemps ainsi, avec le vent debout ou presque, et ce qu'il était venu chercher aussi loin des rives, au milieu du marais.
« Mais je ne crois pas qu'ils soient bons à manger, dit-il.
– Vous avez raison, acquiesça Gavino. Ils ont un goût de poisson, exactement comme les mouettes. Mais empaillé, un héron, ça fait toujours son effet. »
Le héron descendit encore. À présent, on distinguait nettement ses pattes aussi maigres que des allumettes, tendues vers l'arrière, son grand bec pointu et sa petite tête de reptile. Tout à coup, néanmoins, comme épuisé par l'effort qu'il venait de faire ou comme si, brusquement, il avait flairé un danger, il se renversa sur le dos et, reprenant de l'altitude, disparut en quelques secondes dans la direction du campanile de Pomposa.

Traduction : Michel Arnaud (éditions Gallimard).

Le Roman de Ferrare, cycle de romans et nouvelles dont Le Héron fait partie, est disponible en français dans la collection Quarto.

Source de l'image : Site Flickr

mercredi 28 octobre 2009

Sono solo canzonette (4)

Lontano Lontano (1966), de (et par) Luigi Tenco :



Lontano lontano nel tempo
qualche cosa
negli occhi di un altro
ti farà ripensare ai miei occhi
i miei occhi che t'amavano tanto.

E lontano lontano nel mondo
in un sorriso
sulle labbra di un altro
troverai quella mia timidezza
per cui tu
mi prendevi un po' in giro.

E lontano lontano nel tempo
l'espressione
di un volto per caso
ti farà ricordare il mio volto
l'aria triste che tu amavi tanto.

E lontano lontano nel mondo
una sera sarai con un altro
e ad un tratto
chissà come e perché
ti troverai a parlargli di me
di un amore ormai troppo lontano.

(Et loin, très loin dans le temps,
quelque chose dans les yeux d'un autre
te fera repenser à mes yeux,
ces yeux que tu aimais tant.

Et loin, très loin dans le monde,
dans un sourire sur les lèvres d'un autre,
tu retrouveras ma timidité
dont tu te moquais si souvent.

Et loin, très loin dans le temps,
par hasard, l'expression d'un visage
te fera repenser à mon visage,
à cet air triste que tu aimais tant.

Et loin, très loin dans le monde
un soir tu seras avec un autre
et soudain, sans que tu saches ni pourquoi ni comment,
tu te mettras à lui parler de moi,
de cet amour désormais si lointain.)

Lontano Lontano, adaptée et chantée en français par Dalida.

Preghiera in gennaio, une chanson de Fabrizio de André dédiée à Luigi Tenco :

Ascolta la sua voce
che ormai canta nel vento
Dio di misericordia
vedrai, sarai contento.



Source de la video : Site YouTube

dimanche 25 octobre 2009

Ed è la Morte


VICIU CROZZA. «Viciu» abbrevia il nome Vincenzo, «Crozza» è il teschio, ma qui fa da cognome al nome. Vincenzo Teschio, dunque : ed è la Morte. Non la morte che viene per prendere, ma quella che appare per ammonire. « Cu nun dunìa li venniri di marzu ci agghiorna Viciu Crozza a lu capizzu » (Chi non digiuna nei venerdì di marzo si troverà al mattino con la morte al capezzale) : ed è da notare la parola «dunìa», in cui nel vernacolo racalmutese si è corrotta l'altra, «diuna», coesistente in Sicilia e più diffusa ; sicché indifferentemente si dice «duniari» e «diunari». In quanto a Viciu Crozza, è probabile che le due parole abbiano trovato legame in qualche immagine di San Vincenzo con accanto un teschio ; a meno che non ci sia stato nel paese, in anni lontanissimi, un «Viciu» soprannominato «Crozza» per la consunzione del volto : al punto di spaventare – e specialmente i bambini, ai quali il distico ammonitore si usava recitare – come imago mortis.

Leonardo Sciascia Occhio di capra, ed. Einaudi

VICIU CROZZA. «Viciu» est le diminutif du prénom Vincenzo ; «Crozza» est le crâne (la tête de mort), qui accompagne le prénom comme un nom de famille. Vincent Crâne, donc : et c'est la Mort. Non pas la mort qui vient pour prendre, mais celle qui apparaît pour avertir. « Cu nun dunìa li venniri di marzu / ci agghiorna Viciu Crozza a lu capizzu » (Qui ne jeûne pas les vendredis de mars / Se réveillera avec la mort à son chevet). Pour ce qui concerne Viciu Crozza, il est probable qu'une image représentant saint Vincent à côté d'un crâne a dû contribuer à créer un lien entre ces deux mots ; à moins qu'il n'y ait eu autrefois dans un village un «Viciu» surnommé «Crozza» (tête de mort) à cause de la consomption de son visage, au point de devenir une imago mortis épouvantant tout le monde – et plus spécialement les enfants que l'on avait coutume de mettre en garde en leur récitant ce distique.

Pour compléter le texte de Sciascia, on peut citer une autre référence à la «crozza» (la tête de mort) dans la célèbre chanson populaire sicilienne Vitti 'na crozza (J'ai vu la mort) :

Vitti 'na crozza supra nu cannuni
Fui curiuso e ci vosi spiari
Idda m'arrispunniu cu gran duluri
Murivi senza tocco di campani.

Si nni jeru si nni jeru li me anni
Si nni jeru si nni jeru nun sacciu unni
Ora ca sugnu vecchiu di uttant'anni
Chiamu la morti i idda m'arrispunni.

Cunzatimi cunzatimi lu me lettu
Ca di li vermi sugnu mangiatu tuttu
Si nun lu scuntu cca lu me piccatu
Lu scuntu a l'autra vita a chiantu ruttu.

(J'ai vu un crâne au-dessus d'une tour
Par curiosité, je l'ai interrogé
Et il m'a répondu bien tristement
Je suis mort sans que pour moi sonne le glas.

Ma vie s'est enfuie
Elle s'est enfuie je ne sais où
Maintenant que j'ai plus de quatre-vingts ans
J'appelle la mort et elle me répond.

Préparez-moi un lit
Car les vers déjà me dévorent
Si je n'expie pas ici mes péchés
Je les expierai dans l'autre monde à force de sanglots.)

On entend cette chanson en ouverture du film de Pietro Germi Il Cammino della speranza (1950) :





À propos de Vitti 'na crozza (1)

À propos de Vitti 'na crozza (2)

À propos de Vitti'na crozza (3)



Image : peinture de Jean-Paul Marcheschi (Vanité, détail)

Photo : Renaud Camus (Site Flickr)

mardi 20 octobre 2009

Sono solo canzonette (2)





Alida Chelli chante
Sinno' me moro (Sinon je meurs) (P. Germi - C. Rustichelli) :


Amore amore amore, amore mio,
in braccia a te me scordo ogni dolore,
voglio resta' co'tte sinno' me moro
voglio resta' co'tte sinno' me moro.

Nun piagne amore, nun piagne amore mio,
nun piagne, statte zitto su sto core,
ma si te fa soffrì dimmelo pure
quello che m'hai da di' dimmelo pure


(Mon amour, dans tes bras,

j'oublie toutes mes douleurs,
je veux rester près de toi, sinon je meurs.)


Cette chanson a été écrite par Pietro Germi en 1958, pour son film Un maledetto imbroglio (libre adaptation du roman de Gadda Quer pasticciaccio brutto de via Merulana). On l'entend dès le générique, tandis que défilent les images de Piazza Farnese et du Palazzo Roccagiovine, siège de l'action.


Source de la video : Site YouTube

On peut entendre ici une autre version de Senno' me moro, par la grande chanteuse romaine Gabriella Ferri.

vendredi 16 octobre 2009

Pao Pao



« Puis je suis rentré poursuivre ma lente lecture, en français et en italien, du Pao Pao de Tondelli. C'est un très joli petit livre, décidément. Mais il produit un tel effet de vérité, il évoque de façon si prenante des situations d'amour ou de camaraderie, de bonne entente, en tout cas, entre de jeunes grenadiers, dans les combles déserts de leur caserne d'Orvieto, dans la campagne environnante, et maintenant à Rome, qu'il me donne du vague à l'âme. Tout cela fut, tout récemment, tout près d'ici. Pourquoi n'en étais-je pas ? Et pourquoi ne rencontré-je pas, moi, des amis, des camarades, des Italiens de toute l'Italie, pour marcher avec eux dans les rues du soir et m'asseoir au pied du Palais Farnese en leur compagnie, sous le grand ciel de printemps ? La vie est là mais elle m'échappe, comme à Oxford il y a vingt ans. Plus tard, j'en suis sûr, quelqu'un me dira que si j'avais fait ceci ou cela, poussé cette porte, suivi ces rues-là... »


Renaud Camus Journal romain 1985-1986, P.O.L








« Però che ci posso fare se tutto il giorno e la notte e anche se dormo o se sto sveglio, se cammino se passeggio se mi sbronzo la mia testa corre sempre al corpo di Lele, alla sua parlata a quel suo modo dinoccolato di muoversi e camminare, alle sue cosce distese e lucide nel sole di una domenica ferragostina a Villa Borghese, lui in ridottissimo costume da bagno disteso su un telo, Beaujean in invisibili shorts di jeans ed io ferocemente attaccato alle mie scarpe, calzini, camiciole, jeans pesantissimi, sudato, stravolto, ma perdio se faccio tanto di togliermi anche un solo fazzoletto di tasca avrei un erezione da qui a Katmandù, mi sentirei già nudo e liberato e azzannerei quel collo di Lele che mi fa impazzire e mi ficcherei intero nella sua grande bocca e insomma meglio star qui serrato dentro l'armatura che correre quel rischio, meglio godere per il momento solo con lo sguardo, lasciarlo scivolare sul corpo rosso di Lele che si arrotola nel sole come un serpente, movimenti impercettibili della sua pelle, fremiti di muscoli che come onde di risonanza si ripercuotono dal tallone su fino al gluteo... Meravigliosa domenica di ferragosto dunque in una Roma naturalment deserta percorsa solo da qualche troupe di cinematografari e da qualche brigata di najoni e di turisti stranieri e dalle mille e una vibrazioni del mio amore che irradio dall'alto di Piazza del Popolo come un'antenna selvaggia.


L'estate con Lele dunque sono soprattutto i nostri appuntamenti alla vasca di Piazza Colonna e le camminate fino a Trastevere per cenare in una qualche birreria o pizzeria, noi sempre in otto-dieci perché la fame del nostro giro godereccio si spande nelle caserme, si dilata fra i vapori delle docce, si propaganda da sé in quelle passeggiate notturne a Monte Caprino o nelle veleggiate al Pantheon. Io faccio coppia fissa con Lele e con lui giriamo sempre avvinghiati e abbracciati, di solito Lele infila l'indice destro nel passante della mia cintura ed io la mano nella sua tasca sinistra e spesso ci ritroviamo così armoniosi nei nostri quasi due metri di altezza che mi pare di dominare tutta questa folla nana di Roma che striscia ai nostri piedi, che urla, che stragatta, che romba e pena e sbraita e noi invece che passeggiamo olimpici sull'onda delle nostre serafiche stature e spesso allora riesco persino ad appoggiare la testa nell'incavo del collo di Lele e mi sento in un giaciglio caldo e odoroso e sto bene, allora sto bene. »

Pier Vittorio Tondelli Pao Pao, ed. Feltrinelli

Mais moi, qu'est-ce que j'y peux si toute la journée et toute la nuit, si je dors ou si je suis réveillé, si je marche, si je me balade, si je me soûle, je pense toujours au corps de Lele, à sa manière de parler, à sa façon dégingandée de bouger et de marcher, à ses cuisses allongées et luisantes sous le soleil d'un dimanche d'août à la villa Borghese, lui en minuscule maillot de bain allongé sur une toile de tente, Beaujean en short de jean invisible, et moi férocement cramponné à mes chaussures, chaussettes, maillot de corps, jeans pesants, en sueur, mal à l'aise, mais mon Dieu si j'essaie seulement d'enlever un mouchoir de ma poche, je crois bien que j'aurais une érection d'ici à Katmandou, je me sentirais complètement nu et libéré et je mordrais à pleines dents dans le cou de Lele qui me rend fou et je me jetterais tout entier dans sa grande bouche ; enfin, il vaut mieux que je reste bien enfermé dans mon armure plutôt que de courir ce risque, il vaut mieux que je me contente pour le moment de jouir du regard, de le laisser glisser sur le corps roux de Lele qui s'enroule au soleil comme un serpent, avec d'imperceptibles mouvements de la peau, des frémissements de muscles qui se propagent comme des ondes depuis le talon jusqu'à la cuisse... Merveilleux dimanche d'août dans une Rome naturellement déserte, seulement parcourue par quelques troupes de cinéma, quelques groupes de militaires et de touristes, et par les mille et une vibrations d'amour que j'irradie comme une antenne sauvage plantée au-dessus de la Place du Peuple.

L'été avec Lele, ce sont surtout nos rendez-vous à la fontaine de Piazza Colonna et les promenades jusqu'au Trastevere pour dîner dans quelque pub ou pizzeria ; on est toujours huit ou dix parce que la réputation de notre groupe de fêtards s'est répandue dans les casernes, à travers les vapeurs des douches et les récits de nos promenades nocturnes au Monte Caprino et de nos dérives au Panthéon. Lele et moi, nous formons un couple fixe et nous marchons serrés et enlacés ; d'habitude, Lele place son index droit dans le passant de ma ceinture et je mets ma main dans sa poche gauche, et souvent nous nous retrouvons si bien accordés dans notre allure, en si parfaite harmonie avec nos presque deux mètres de haut que j'ai l'impression de dominer toute cette foule naine de Rome qui rampe à nos pieds, hurle, s'agite, vrombit, s'acharne et braille tandis que nous avançons olympiens dans le sillage de nos séraphiques statures, et souvent je réussis même à appuyer ma tête dans le creux du cou de Lele, je me blottis dans cet abri chaud et odorant et je me sens bien, à ce moment-là je me sens vraiment bien.

(Traduction personnelle)


Image : Pier Vittorio Tondelli, portrait by Graziano Origa, pen&ink + pantone, 15x20, 1992, framed purple for Nòva100, 2008

Pao Pao est paru en français aux éditions du Seuil, dans une traduction de Nicole Sels.

Tous les romans et récits de Pier Vittorio Tondelli sont disponibles en un volume dans la collection Classici Bompiani.

Sono solo canzonette (1)

Mina chante Lacreme napulitane (Larmes napolitaines), en version jazzy (1974) :










LACREME NAPULITANE (Buongiovanni - L. Bovio)

Mia cara madre,
sta pe' trasí Natale,
e a stá luntano cchiù mme sape amaro....
Comme vurría allummá duje o tre biancade...
comme vurría sentí nu zampugnaro!...

A 'e ninne mieje facitele 'o presebbio
e a tavula mettite 'o piatto mio...
facite, quann'è 'a sera d''a Vigilia,
comme si 'mmiez'a vuje stesse pur'io...

E nce ne costa lacreme st'America
a nuje Napulitane!...
Pe' nuje ca ce chiagnimmo 'o cielo 'e Napule,
comm'è amaro stu ppane!

Mia cara madre,
che só', che só' 'e denare?
Pe' chi se chiagne 'a Patria, nun só' niente!
Mo tengo quacche dollaro, e mme pare
ca nun só' stato maje tanto pezzente!

Mme sonno tutt''e nnotte 'a casa mia
e d''e ccriature meje ne sento 'a voce...
ma a vuje ve sonno comm'a na "Maria"...
cu 'e spade 'mpietto, 'nnanz'ô figlio 'ncroce!

E nce ne costa lacreme st'America
........................................ ...............

Mm'avite scritto
ch'Assuntulella chiamma
chi ll'ha lassata e sta luntana ancora...
Che v'aggi''a dí? Si 'e figlie vònno 'a mamma,
facítela turná chella "signora".

Io no, nun torno...mme ne resto fore
e resto a faticá pe' tuttuquante.
I', ch'aggio perzo patria, casa e onore,
i' só' carne 'e maciello: Só' emigrante!

E nce ne costa lacreme st'America

(Elle nous en aura coûté des larmes, cette Amérique,
A nous Napolitains !
Pour nous qui regrettons le ciel de Naples,
Combien ce pain a un goût amer !)

Source de la video : Site YouTube.

Une autre version de Mina, plus classique et plus dramatique, enregistrée en 1978.

Lacreme napulitane par l'un des grands interprètes de la chanson napolitaine, Mario Merola, avec un très beau montage de photos.

mardi 13 octobre 2009

La lontananza




 

"Moriemur inultae, sed moriamur" ait, "Sic, sic iuvat ire sub umbras"
("Nous mourrons sans vengeance, mais mourons", dit-elle. "Oui, c'est bien ainsi qu'il me plaît de descendre chez les Ombres")

Virgile, Enéide IV Didon, 660-661)

 

Une lecture léopardienne de Loin, de Renaud Camus




Je suis frappé par la tonalité léopardienne du dernier roman de Renaud Camus, Loin. Jean, le personnage central, semble un frère de Tristan, du Dialogue de Tristan et d'un ami (dans les Petites œuvres morales), que Renaud Camus cite d'ailleurs (page 167) parmi les livres que son héros a l'habitude d'abandonner au hasard de ses pérégrinations. Comme le sarcastique et mélancolique Tristan de Leopardi, Jean est en butte aux reproches de son entourage : Ono, la jeune fille qu'il rencontre sur sa route et qui va l'accompagner quelques semaines dans son voyage, le trouve bizarre, trop poli, trop attaché aux convenances ; Jacques, son riche cousin, lui reproche de vivre dans une autre époque, «une époque imaginaire qui n'a jamais existé» ; il raille son caractère velléitaire et ronchonneur («Tu ronchonnes en silence, tu es amer, tu désapprouves, mais tu ne fais rien.», page 109). Le décalage est systématique: ces bruits dans les hôtels, cette «musique d'ambiance» obsédante dans les restaurants, les magasins, les stations-service, ces déchets qui flottent dans le courant des rivières, ces crépis que l'on arrache sur la façade des vieilles maisons, ce vide que l'on comble au détriment de l'espace et de la liberté, ils semblent ne déranger personne ; et donc, si Jean est le seul à en souffrir, c'est bien que «le problème, puisque problème il y a, n'en est qu'un pour lui, se trouve tout entier en lui» (pages 142-143).

De la même manière, Tristan constate que sa mélancolie, ses lamentations devant la vie comme elle va ne rencontrent chez les autres aucun écho favorable : «Quand j'ai entendu affirmer que la vie n'est pas malheureuse et que si elle me paraît telle, c'est sans doute en raison de quelque infirmité ou misère personnelle, j'en suis resté d'abord interdit, stupéfait, pétrifié, et, pendant quelques jours, je me suis cru emporté dans un autre monde. Ensuite, revenant à moi, je me suis un peu indigné, puis je me suis mis à rire. (...) Partout, les hommes, s'ils veulent vivre, doivent croire la vie précieuse et belle, et, ce faisant, ils se fâchent contre celui qui se permet d'en juger autrement. En somme, le genre humain croit toujours, non à ce qui est vrai, mais à ce qui paraît le mieux lui convenir.» Face à ce constat, Tristan se réfugie dans une ironie mordante, et dans l'espérance de la mort : «je suis mûr pour la mort, et il me paraît trop absurde, alors que je suis mort spirituellement, et que la fable de l'existence est achevée pour moi, de devoir durer encore quarante ou cinquante ans, comme m'en menace la nature.»

N'est-ce pas aussi la voie qu'a choisie Jean ? Dans Loin, la mort est omniprésente, et ce dès l'épigraphe, empruntée à Conrad : «Dans tous vos rapports avec moi désormais, je vous prie de vous comporter comme un mort.» Tout le roman est scandé par ces mots obsédants: l'évitement, l'abandon, l'absence, la disparition, la rupture, l'adieu, l'effacement, l'évanouissement, l'isolation, l'éloignement, la dissidence, la sécession, l'écart, la distance, le retrait, l'errance, le passage, la fuite. Ce sont les leitmotive qui accompagnent le héros, «dissident du moment», «sécessionniste du temps», «maquisard de la réalité du jour», qui ne cesse de se délester du superflu pour aller vers la légèreté, la transparence. Pourtant, ce n'est pas l'humanité que Jean déteste, «c'est de la voir se dépouiller d'elle-même qu'il déplore au contraire» (page 292) ; d'où cette fuite vers le nord, les îles envahies par le brouillard, les territoires de l'effacement où l'on peut espérer encore trouver des endroits vides, des nuits étoilées, des moments de silence offerts au vent et aux oiseaux.

Ce thème du lointain, de l'éloignement (la «lontananza», qui en italien désigne à la fois l'éloignement et l'absence), auquel renvoie le titre du roman, on le retrouve souvent chez Leopardi, dans ses poésies comme dans son monumental journal. Il est lié au souvenir (la «rimembranza») : «On peut comparer le souvenir du plaisir à l'espérance, car il produit à peu près les mêmes effets. Comme l'espérance, il présente plus d'attraits que le plaisir lui-même : il est beaucoup plus doux de se souvenir d'un bonheur jamais éprouvé, mais qui, vu de loin, semble l'avoir été, que d'en jouir ; tout comme il est plus doux d'espérer sa venue puisque, dans l'éloignement, il nous semble toujours possible d'y goûter. Dans l'un et l'autre cas, l'éloignement nous est favorable. On peut en conclure que le plus mauvais moment de l'existence est celui du plaisir et de la jouissance. (13 mai 1821)» La «lontananza» est aussi liée au penchant de l'homme vers l'infini, l'horizon ouvert dans lequel on peut se perdre. C'est évidemment le thème central du poème le plus célèbre de Leopardi, L'Infinito («E il naufragar m'è dolce in questo mar.» Et dans cette mer, il m'est doux de sombrer), et on le retrouve aussi dans de nombreuses pages du Zibaldone : «Pour les sensations qui nous charment par leur seul aspect indéfini, on peut se reporter à mon idylle sur l'infini et évoquer l'idée d'un paysage si fortement incliné que le regard, à une certaine distance, ne s'étend pas jusqu'à la vallée ; ou celle d'une rangée d'arbres dont on ne distingue pas la fin parce qu'elle est très longue ou qu'elle est également en pente, etc. Un bâtiment, une tour, etc., vus de telle façon qu'ils paraissent s'élever seuls au-dessus de l'horizon, sans qu'on perçoive ce dernier, produisent un contraste très puissant, sublime même, entre le fini et l'indéfini, etc. (1er août 1821)»

Cette attirance léopardienne pour le lointain est présente tout au long du roman de Renaud Camus, et de façon poignante dans les dernières pages, qui évoquent l'arrivée de Jean dans ces îles extérieures «plus solitaires, plus écartées, plus lointaines, mieux au-delà» ; comme nulle part ailleurs, on y éprouve cette sensation voluptueuse de n'être plus là, «qui conduit jusqu'au bord des larmes». Dans ces terres de l'effacement, Jean devient «l'étranger» (le terme fait sans doute écho au personnage d'Albert Camus, mais aussi à celui de Baudelaire, qui n'aime que «les nuages... les nuages qui passent... là bas... là bas... les merveilleux nuages!») ; il lui faut maintenant aller jusqu'au bout de ce qui a commencé pour lui comme une expérience, et qui est devenu «une voie sans retour» (page 271).

Dans ce finis terrae, l'amateur d'absence s'applique à «circonscrire ses ambitions» : il décide de s'inscrire définitivement dans le moment présent et dans cette certitude de la perte qui devient comme une drogue puissante, exaltant chaque instant, décuplant la puissance de chaque sensation («de tout ce qu'il découvrait, il se disait : "Ah ah : voici ce que je vais quitter.» page 163). On pense là aussi à Leopardi, et à ce passage du Zibaldone [298-299] : «En effet, l'imminence du malheur augmente le plaisir du présent (...) je n'ai jamais trouvé tant de plaisir dans la vie, je n'ai jamais été autant transporté par de tels accès de joie démente mais totalement pure qu'en ces moments où je m'attendais à un malheur imminent et que je me disais il te reste tant de temps pour en profiter et pas plus, je me repliais alors en moi-même, chassant toutes mes autres pensées, et surtout celle de ce malheur, pour ne penser qu'à prendre du plaisir, malgré mon tempérament mélancolique et très réfléchi. Cela augmentait peut-être encore l'intensité de mon plaisir ou de ma décision d'en profiter.»

C'est dans l'affirmation de cette expérience existentielle du présent et de la rupture que s'achève Loin, et plus précisément sur cette phrase : «Et d'autant plus vivant qu'à demi-mort déjà.» Quand il referme l'ouvrage sur ces mots énigmatiques, le lecteur de Leopardi entend monter en lui le chœur des morts du Dialogue de Frédéric Ruysch et de ses momies :

Che fummo ?
Che fu quel punto acerbo
Che di vita ebbe nome ?
Cosa arcana e stupenda
Oggi è la vita al pensier nostro, e tale
Qual de' vivi al pensiero
L'ignota morte appar. Come da morte
Vivendo rifuggia, così rifugge
Dalla fiamma vitale
Nostra ignota natura ;
Lieta, no ma sicura,
Però ch'esser beato
Nega ai mortali e nega a' morti il fato.

(Qu'étions-nous ?
Quel fut le moment cruel que l'on nomme vie ?
Aujourd'hui, pour nous, la vie
Est un mystère qui nous laisse stupides,
Tout comme à l'esprit des vivants
Apparaît la mort inconnue.
Vivante, elle fuyait la mort,
Notre nature nue ; et morte,
Elle fuit la flamme vitale ;
Heureuse, oh non ! mais délivrée de tout,
Puisque le sort refuse le bonheur aux mortels
Comme il le refuse aux morts.)

Loin, de Renaud Camus, est paru chez P.O.L en octobre 2009.

Citations de Leopardi :

Petites oeuvres morales Traduction : Joël Gayraud (éditions Allia)

Zibaldone Traduction : Bertrand Schefer (éditions Allia)

Photo : Renaud Camus (Site Flickr)

La « Scuola di Atene » vista da Caravaggio


Si copiano, si insultano
Corrono a soluzione,
Cercano le comparse
per vie di approvazione,
Vogliono coi pensieri
Significare tutto,
Le sfere tra le mani,
Bacchino come è brutto.
Sono così centrati
Riescono solo in posa
Bacchino la tua rosa
Perfetta tra i capelli
Bacchino scendi piano
Mettiti tra i più belli.

Franco Buffoni, Scuola di Atene

L'« Ecole d'Athènes » vue par Caravage

Ils se copient, ils s'insultent
Courent à des solutions,
Cherchent des figurants
En quête d'approbation,
Ils veulent par des idées
Tout signifier,
Les sphères entre les mains,
Bacchino que c'est vilain.
Ils sont tellement figés,
Ne sont eux-mêmes qu'en pose
Bacchino avec ta rose
Parfaite dans les cheveux
Descends mon Bacchino
Au milieu des plus beaux.

Traduction : Bernard Simeone

Présentation de Franco Buffoni par Bernard Simeone (document en format pdf).

Le site de Franco Buffoni

Franco Buffoni lit Scuola di Atene

Espressione degli occhi


[2102] Espressione degli occhi. Perchè si ha cura fino ab antico di chiuder gli occhi ai morti? Perchè con gli occhi aperti farebbero un certo orrore. E questo orrore da che verrebbe? Non da altro che da un contrasto fra l’apparenza della vita, e l’apparenza e la sostanza della morte. Dunque la significazione degli occhi è tanta, ch’essi sono i rappresentanti della vita, e basterebbero a dare una sembianza di vita agli estinti. Egli è certo che la sede dell’anima quanto all’esteriore, son gli occhi, e quell’animale o quell’uomo estinto, a cui non si vedono gli occhi, facilmente si crede che non viva; ma finattanto che gli occhi se gli vedono, si ha pena a credere che l’anima non alberghi in essi, (quasi fossero inseparabili da lei), e il contrasto fra quest’apparenza, questa specie di opinione, e la certezza del contrario, cagiona un raccapriccio, massime trattandosi de’ nostri simili, perchè ogni sensazione è viva, ogni contrasto è notabile in tali soggetti (cioè morte del nostro simile); eccetto [2103] il caso di abitudine formata a tali sensazioni, ec. (15 Nov. 1821.)

Giacomo Leopardi, Zibaldone [2102-2103]

[2102] Expression des yeux. Pourquoi prend-on la peine depuis l'Antiquité de fermer les yeux des morts ? Parce qu'ils nous feraient horreur les yeux ouverts. Et cette horreur, d'où vient-elle ? De nulle part ailleurs que du contraste entre l'apparence de la vie et l'apparence et la substance de la mort. Donc, la signification des yeux est telle qu'ils représentent la vie et suffiraient à donner un semblant de vie aux défunts. Il est certain que les yeux sont extérieurement le siège de l'âme et que l'on croit facilement à la mort d'un animal ou d'un homme défunt dont on ne voit pas les yeux. Mais tant que les yeux sont visibles, on a de la peine à croire que l'âme n'habite plus en eux (comme si elle en était inséparable) ; ainsi, le contraste entre cette apparence, ce type d'opinion et la certitude de son contraire nous font horreur, surtout s'il s'agit de nos semblables, parce que tout ce que l'on ressent est vivant, et parce que tout contraste est remarquable dans ces sujets (à savoir la mort de nos semblables), excepté [2103] dans le cas où l'on a pris l'habitude de ressentir ces choses, etc. (15 novembre 1821.)

(Traduction : Bertrand Schefer)

Edition électronique du Zibaldone

Très belle édition française (intégrale) du Zibaldone, aux éditions Allia (2003). Traduction, présentation, notes : Bertrand Schefer.

Une bonne présentation en français de Leopardi et du Zibaldone : Terres de femmes, le site d'Angèle Paoli.

Image : site Flickr

lundi 12 octobre 2009

Rosebud



Non pretendo di dire la parola

che scoccata dal cuore traversi
le dodici scuri forate
fino a forare il cuore del pretendente.
Io traccio il mio bersaglio
intorno all'oggetto colpito,
io non colgo nel segno ma segno
ciò che colgo, baro,
scelgo il mio centro dopo il tiro
e come con un'arma difettosa
di cui conosco ormai
lo scarto, adesso
miro alla mira.

Valerio Magrelli Poesie (1980-1992) (Nature e venature, In giro), ed. Einaudi

Da questa pena


 
AMICO – Ho letto il vostro libro. Malinconico al vostro solito.
TRISTANO – Sì, al mio solito.
AMICO – Malinconico, sconsolato, disperato ; si vede che questa vita vi pare una gran brutta cosa.
TRISTANO – Che v’ho a dire? Io avevo fitta in capo questa pazzia, che la vita umana fosse infelice.
Giacomo Leopardi Operette morali, Dialogo di Tristano e di un amico


Un extrait du très beau roman de Renaud Camus, Loin, qui vient de paraître aux éditions P.O.L. Je me disais en le lisant qu'il aurait pu s'intituler aussi L'Etranger...


Il faut tout regarder, et tout lire, comme si c'était pour la dernière fois. Ne nous disons pas que nous avons du temps, car nous n'en avons pas. Si par extraordinaire ce n'était pas nous, qui allions mourir, ce serait cette femme un moment rencontrée qui disparaîtrait sans trace, ce village qui serait rejoint par la banlieue et noyé en elle, cette langue qui bientôt ne serait plus comprise par personne, ces lignes qui jamais ne retrouveraient l'éclat et la singularité qu'elles revêtaient sous un premier regard. Et Jean trouvait tant de pouvoir et d'efficacité à cette conviction qui lui était venue qu'il convient de voir les choses, et les êtres, et les phrases, et les lieux, avec la pensée que nos yeux ne tomberont pas de nouveau sur eux, qu'à ce visage ou ce paragraphe on ne reviendra pas, qu'eux ou nous s'effaceront avant toute possibilité de nouvelle rencontre, qu'il se forçait à faire comme s'il devait en aller ainsi dans tous les cas alors que bien souvent, le plus souvent peut-être, c'était l'inverse, la répétition, les retrouvailles, la remontée de l'expérience à la surface de la sensation, qui étaient le plus vraisemblable. Rompre était devenu pour lui comme une drogue très puissante, dont les effets le plongeaient dans une exaltation si précieuse à ses yeux, une si vibrante sérénité, que toute arrivée quelque part, dans une chambre, un chapitre, le plus insignifiant échange, était illuminée de l'intérieur, éblouie, transcendée par le départ qu'elle impliquait si fort qu'il finissait par se confondre avec elle et par la submerger. De tout ce qu'il découvrait il se disait :
« Ah ah : voici donc ce que je vais quitter. »

Renaud Camus Loin (pages 162-163), Editions P.O.L

Photo : Renaud Camus (Site Flickr)

Un écho léopardien à ce passage :

Anzi è certo che lo stato naturale è il riposo e la quiete, e che l'uomo anche più ardente, più bisognoso di energia, tende alla calma e all'INAZIONE continuamente in quasi tutte le sue operazioni. Osservate ancora che la vita metodica era quella dell'uomo primitivo, e la più felice vita, non sociale, ma naturale. Osservate anche oggidì l'impressione che fa l'aspetto di essa vita rurale o domestica, nelle persone più dissipate, o più occupate, e com'ella par loro la più felice che si possa menare. È vero che ella ordinariamente è tale quando consiste in un metodo di occupazioni, e tale era nei primitivi, e nei selvaggi sempre occupati ai loro bisogni, o ad un riposo figlio e padre della fatica e dell'azione. Ma in ogni modo l'uomo avvezzandosi anche alla pura inazione, ci si affeziona talmente che l'attività gli riuscirebbe [299] penosissima. Si vedono bene spesso de' carcerati ingrassare e prosperare, ed esser pieni di allegria, nella stessa aspettazione di una sentenza che decida della loro vita. Dove anzi l'imminenza del male, accresce il piacere del presente, cosa già osservata dagli antichi (come da Orazio), anzi famosa tra loro, e provata da me, che non ho mai sperimentato tal piacere della vita, e tali furori di gioia maniaca ma schiettissima, come in alcuni tempi ch'io aspettava un male imminente, e diceva a me stesso; Ti resta tanto a godere e non più, e mi rannicchiava in me stesso, cacciando tutti gli altri pensieri, e soprattutto di quel male, per pensare solamente a godere, non ostante la mia indole malinconica in tutti gli altri tempi, e riflessivissima. Anzi forse questa accresceva allora l'intensità del godimento, o della risoluzione di godere.

( Zibaldone, [298-299] )

samedi 3 octobre 2009

In un istante


Tornanti di montagna

Fu nel verde di màcero e di neve
dove la strada incide nel tornante
lo striscio del vetrato, fu nel breve
mancare che ti dissi : « in un istante,

chiusi gli orecchi dal silenzio, avremo
tutti gli anni dei morti come un giorno ».
E non udivi nulla, altro che il remo
d'una barca sul Lete, il bianco intorno.

Alfonso Gatto, Rime di viaggio per la terra dipinta

Tournants de montagne

Ce fut dans le vert de roui et de neige
où la route grave au tournant
la rayure du verglas, ce fut dans une brève
défaillance que je te dis : « en un instant,

nos oreilles bouchées par le silence, tous
les ans des morts ne seront pour nous qu'un jour. »
Et tu n'entendais rien, rien que la rame
d'une barque sur le Léthé, le blanc tout autour.

Traduction : Bernard Simeone

Source de l'image :
Site Flickr

Alfonso Gatto, Tutte le poesie

Alfonso Gatto en français :

Pauvreté comme le soir, collection Orphée, éditions La Différence, 1989.